LOI DU 19 JANVIER 1816. — ADRESSE DE
La révolution de i83o avait brisé la carrière de la plupart des amis de M. de Vérac. Le duc de Laval avait quitté Tambassade de Londres, le duc de Caraman celle de Vienne^ etc.
Le Czar, qui honorait le duc de Mortemart d'une bienveillance toute particulière^ mit à la continuation de ses rapports avec le nouveau gouvernement la condition expresse que celui-ci serait envoyé à Saint-Pétersbourg. M. de Mortemart crut ne pouvoir
se soustraire à ce qu'il considérait comme un devoir. Sa conduite fut généralement blâmée. Quelle que fût à cet égard Topinion de M. de Vérac, il n'abandonna pas son amij et leurs relations n"en souffrirent aucun refroidissement. Aussi voyons-nous M. de Mortemart lui adresser, peu après son arrivée à Saint-Pétersbourg, la lettre suivante :
(( Je n"ai pas de courrier pour répondre aujourd'hui à votre bon souvenir, mon cher Olivier; c'est donc la poste qui vous portera Texpression de tout le plaisir que m'a causé cette nouvelle preuve de votre amitié. J'ai beaucoup souffert de toutes les manières depuis notre séparation; mais je ne me sens découragé ni à la vue des malheurs des temps, ni à celle des fautes des hommes. J'en recueille en partie les fruits, car je puis vous annoncer les plus sages et les meilleures dispositions de cette cour à
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notre égard. Aucune guerre n'est à craindre maintenant de ce côté, mais au contraire nous y trouverions au besoin des secours contre l'anarchie. Rien ne peut vous donner idée de l'animadversion qu'inspire le nouvel Érostrate européen; s'il était à même de recevoir des cordons, ici où l'on en donne beaucoup, chacun lui en enverrait un pour l'étrangler. La nouvelle modification de notre ministère inspire beaucoup d'espoir ; c"est maintenant aux gens sages à lui donner les moyens de repousser la Constituante et la Convention, etc.. »
Le 29 juin i83i, M. de Mortemart écrivait à M. de Vérac :
(( Votre bonne et intéressante lettre du 27 mai m'est parvenue un peu tard, mon cher Olivier, et cependant le porteur (i)
(i) Arthur de Mortemart, soa tils.
n'est pas encore avec moi^ il fait sa quarantaine à Narva. Je Tattends après-demain; jugez de mon bonheur de revoir ce cher enfant. Ma satisfaction sera un peu troublée par Tétat sanitaire de cette capitale; elle n"a pu échapper à la contagion qui Tentourait de tous les côtés. Obligé par devoir de le mander officiellement et de le faire publier pour le commerce, je ne cherche plus à le cacher à mes amis. Nous avons le choléra, mais pas d'une manière intense, et la latitude comme la situation topographique de cette ville nous assurent qu'il n'y exercera pas de grands ravages. Toutes mes précautions sont prises; je n'ai pas la plus légère inquiétude, et même je veux observer attentivement cette maladie pour vous indiquer plus tard les mesures à prendre contre elle si, comme je n'en doute pas, elle fait le tour de TEurope; en cela encore mon voyage aura été utile à mon pays.
« Quoique vous écrivant par un courrier.
je ne vous parlerai pas politique^ car le temps me manque. Mais je dois vous dire, et vous savez que je ne me fais pas beaucoup d'illusions, que plus j'examine, et plus je regarde la France comme le pays le moins malade de l'Europe. Un médecin ordinaire peut lui conserver la paix et la prospérité. Je ne crois pas qu'il y ait de médecins au monde capables de sauver le reste de l'Europe de la maladie qui la menace; un peu plus tôt, un peu plus tard, elle la subira; la réforme politique s'effectuera comme la réforme religieuse. Je ne reviens pas de ce que vous me dites des personnes qui par leur position sociale sont appelées à agir sur la société et semblent l'abandonner. Si le péril est imminent, c'est le moment de redoubler d'énergie, d'abandonner tout intérêt personnel pour se lier aux intérêts généraux de la nation et la sauver, car une nation comme la nôtre ne périt pas. Si des souvenirs nous retiennent.
que la perspective du bien à faire et des maux à éviter nous stimule. Tout a changé^ et la France vit toujours; si la pairie tombe,, cette France reste debout; il faut la soutenir par d'autres moyens^ les chercher^ les inventer^ ne jamais désespérer et^ en définitive, trouver la dernière ressource au milieu des camps. C'est ce que des âmes qui ne tiennent pas plus à la vie que moi sont déterminées à faire. Que cette volonté se propage^ et l'ordre ne périra pas en France; c'est tout ce qu'on peut exiger du siècle.
« Je vous remercie des détails de votre lettre^ de votre bienveillance pour mon fils, de votre amitié^ mon cher Olivier; c'est une partie de nos richesses^ je suis heureux de m'exposer avec ce que j'ai de plus cher pour les mériter. Adieu.
« Casimir. »
Constant et fidèle dans ses amitiés, M. de Vérac fut aussi le meilleur des parents. Sa
famille trouva en lui un centre et un appui; il avait réuni sous son toit son père^, sa sœur la marquise de la Coste, et son frère cadet Gabriel.
Le vieux marquis de Vérac s'était éteint en 1828, sans que son fils Olivier eût pu obtenir de Louis XVIIl et de Charles X le cordon bleu promis par Louis XVI à son ambassadeur (i).
En 1823^ M. de Vérac avait perdu sa sœur ; le duc de Laval lui avait écrit en cette circonstance :
« Cher Olivier^ mon vieil ami, encore de nouvelles douleurs, encore à pleurer et à m'afïliger avec toi de la perte de celle qui a trou\-é en toi toute sa vie le plus tendre de tous les frères... Tous les souvenirs de notre jeunesse, de notre émigration se lient à la mémoire de ta pauvre sœur, que
(i) César de Vérac, frère aîné d'Olivier, fut créé chevalier des ordres du Roi en i832.
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j'aimais fraternellement... Et toi-même, mon cher Olivier,, tu as été bien souffrant ; tu as fait un voyage au Rœulx (i) pour partager les plus déchirantes afflictions (2). La Ferronnays reste à Naples. Les déplorables mystères de Blacas font notre supplice depuis trois semaines ; la vérité tout entière ne sera révélée qu'après la fin de la captivité : jusqu'alors tous les doutes sont permis. »
Depuis i83o, M. de Vérac ne paraissait à la Chambre des pairs que quand l'intérêt du pays l'exigeait ou que, froissé dans ses convictions, il éprouvait le besoin de protester. M. Auguste Portails ayant proposé en i83i l'abrogation de la loi du 19 janvier 1816, prescrivant le deuil national du 21 janvier^ M. de Vérac^ au moment où
(i) Château de la famille de Crôy, dans le Hainaut. (2) La princesse de Ligne, petite-tille du duc, était morte d'une fièvre typhoïde pendant un voyage en Italie.
rappel nominal allait commencer, s'élança à la tribune et prononça avec véhémence les paroles suivantes :
« Messieurs^ avant de déposer vos votes, je vous supplie de considérer qu'en supprimant tout témoignage de deuil, de douleur ou de regrets pour la mort du meilleur et du plus juste de nos Rois, nous allons en quelque sorte donner notre sanction au régicide, et que nous ferons participer la France à un crime qu'elle n'a pas commis et dont elle a toujours eu horreur. Il est des attentats dont on ne peut s'approcher à telle distance que ce soit (et c'est s'en approcher que de ne pas les flétrir), sans s'exposer à prendre sa part de l'indignation qu'ils inspirent et des remords qui les suivent.
« Quant à moi, voulant m'éviter de faire de ces remords les compagnons rongeurs du peu d'années qui me restent encore à vivre, je vote pour l'amendement proposé par M. le comte de Malleville. «
A peine l'orateur était-il descendu de la tribune que M. Lanjuinais « interpelle M. Pasquier, président de la Chambre^ pour rappeler le marquis de Vérac à l'ordre, parce que, disait-il, il venait de renouveler des souvenirs que la Charte et le Roi avaient voulu éteindre. M. Pasquier s'y refuse en motivant son refus. La Chambre se borna à déclarer, par son vote, que le 21 janvier serait pour la France un jour à jamais néfaste (i). »
Quelques années plus tard, en i836, lors du procès Meunier (2), M. de Vérac s'opposa à la condamnation de Lavau et s'exprima en ces termes :
« Messieurs, il n'y a qu'un seul témoin contre Lavau, et ce témoin est Meunier. Je ne puis pas mettre de côté, comme un de mes collègues, cet axiome de jurisprudence :
(i) Annales de la Chambre des pairs.
(2) Meunier, sellier, était le patron de Lavau. Quand ce dernier tira sur le Roi, le cheval de Meunier, garde national de service, se cabra.
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Testis unus, testis nulliis. Il y a bien, je le reconnais^ une foule de demi-preuves; mais en les réunissant elles ne pourront jamais devenir une preuve positive... Le crime ne m'étant pas démontré^ je prononce : non coupable. Un de nos honorables collègues nous a dit que si le jugement de la cour était trop sévère, le condamné trouverait un refuge assuré dans la clémence royale. Voici la réponse que je lui adresse : On pressait un des juges du général Moreau de prononcer la peine capitale, en l'assurant que l'Empereur ferait grâce à cet illustre guerrier. Le juge répondit ce peu de mots : « Et moij qui me fera grâce?... »
On rapporte qu'un jour, à la Chambre des pairs, M. de Vérac ayant les yeux dirigés sur le prince de Talleyrand, celui-ci lui aurait dit vivement : « Monsieur le marquis, qu'avez-vous à me considérer ainsi? — Pardon, prince, répondit M. de
Vérac, je ne vous considère pas^ je vous regarde. »
Le 8 janvier 1844, M. de Vérac assista à la discussion de l'Adresse et prit la parole pour demander la suppression du premier paragraphe conçu dans les termes suivants :
Adresse au Roi.
« Sire, les paroles que Votre Majesté a fait entendre, du haut du trône, ont porté la joie dans tous les cœurs. En les recueillant avec respect, nous rendons grâces au Roi de la prospérité du pays. Notre loyal concours ne lui manquera jamais. Que la France se livre à son activité féconde, à ses paisibles travaux; qu'elle croisse, entre toutes les nations, en puissance, en lumières, en richesse; son avenir est assuré; Fempire des lois est établi; les factions sont vaincues, et les pouvoirs de TÉtat, en dédaignant
leurs vaines démonstrations^ auront Toeil ouvert sur leurs manœuvres criminelles (i). »
« Messieurs j dit M. de Vérac, les dernières phrases du paragraphe de l'Adresse qui est soumise en ce moment à votre délibération me paraissent opposées à la dignité de la Chambre, à la liberté individuelle de chacun de ses membres et aux sentiments de générosité et de grandeur qui, dans tous les temps, ont caractérisé notre nation.
a Y a-t-il, en effet, dans les circonstances auxquelles on a fait allusion, rien qui doive exciter ce dédain que la commission a voulu exprimer? {Mouvement.) En i83o, un royal enfant, héritier du trône par sa naissance et par la Charte que son illustre aïeul avait donnée aux Français (Charte pour le maintien de laquelle on venait de combattre), s'est trouvé tout à coup enveloppé dans
(i) Cette phrase visait la démarche qu'avaient faite à Londres auprès du duc de Bordeaux les représentants du parti royaliste.
Texil de sa famille et jeté sur la terre étrangère. Quel était le crime de cet enfant? Quels reproches pouvait-on lui adresser?
Première victime des fatales Ordonnances, son âge et son innocence semblaient devoir assurer à Torphelin un appui et une protection générale. 11 en a été autrement.
« Pour sauver la patrie des maux dont l'anarchie la menaçait^ il a été privé de ses droits^ et la couronne a été transportée dans une autre famille. La Providence a conservé ce royal enfant; elle en a fait un homme qui veut étendre le cercle de ses lumières en voyageant dans les différents États de TEurope.
« Depuis deux ans^ il les parcourt, ayant auprès de lui quelques fidèles serviteurs de l'adversité; il est arrivé en Angleterre. A-t-il cherché à réunir autour de lui ces aventuriers, toujours prêts à servir toutes les causes? A-t-il attiré près de sa personne des partisans armés?
« Non^ Messieurs. Il est un homme placé si haut dans l'opinion, non seulement par son génie, mais par sa constance à défendre dans tous les temps les libertés publiques et l'honneur national, que tous les partis s'accordent à le considérer comme une des premières gloires de la France. [Nouveau mouvement.)
« Eh bien, c'est le seul homme que M. le duc de Bordeaux ait appelé près de lui. Après M. de Chateaubriand, sont accourus, dit-on, deux ou trois mille Français de toutes les conditions sociales. [Dénégation.) Le nombre n'y fait rien. Ils sont accourus, dis-je, pour présenter leurs hommages au jeune exilé; peut-on voir dans cette réunion une manœuvre criminelle?
— Il n'y a point de lois, et les progrès de la civilisation empêcheront qu'il y en ait jamais, pour punir la réunion des plus nobles sentiments auprès de la plus majestueuse infortune. Et quant au serment, je
ne comprends pas que vous puissiez trouver que, par cette démarche, il ait été violé.
« Si la vérité n^est pas bannie de cette tribune comme le prince dont je viens de parler l'est de sa patrie , mes paroles ne doivent pas vous déplaire; elles me sont dictées par mes devoirs de pair de France; ils m'obligent. Messieurs, à vous demander la suppression du paragraphe que nous discutons. »
M. le comte de Chambord, ayant lu les paroles prononcées par AL de Vérac dans la séance du 8 janvier, lui adressa aussitôt la lettre suivante :
« Londres, 12 janvier 1844.
« Monsieur le marquis de Vérac ,
« J'ai été vivement touché des paroles que vous venez de prononcer. Dans ces temps de malheur, vous avez noblement et courageusement exprimé des sentiments que je savais depuis longtemps être dans
votre cœur. Je désire que vous trouviez dans ces lignes la seule preuve de reconnaissance que je puisse vous donner.
« Je saisis cette occasion pour vous dire tout le plaisir que j'ai eu à voir vos deux gendres (i). Vous leur donnez de nobles exemples à suivre. Faites mes compliments affectueux à madame la marquise de Vérac et comptez sur toute mon estime et mon
affection.
« Henri. »
Le fidèle serviteur, heureux et fier de Tassentiment du prince^ lui exprima sa reconnaissance dans les termes suivants :
« MONSEIGNEURj
« En reconnaissant récriture de Votre Altesse Royale et en lisant la lettre dont Elle a bien voulu m'honorer, mes yeux se sont remplis de larmes- son approbation m'a
(i) MM. le comte de Rougé ei le comte de Castries.
.-) > b L K MARQUIS DE V É R A C
comblé de joie. J'étais bien loin de penser que le peu de paroles que j"ai prononcées me mériterait une telle récompense.
« Monseigneur j je n'avais que vingt ans^ lorsque Louis Seize ^ au mois de janvier 1791 , me donna Tordre de me rendre auprès du baron de Breteuil. Depuis ce moment jusqu'à l'époque de la captivité du Temple, je fus toujours admis à la connaissance des plus importants secrets du meilleur et du plus infortuné des monarques. Souvent j"ai lu^ écrit de sa main, qu'il était content de moi. Aujourd'hui^ j'ai soixantequinze ans^ et Votre Altesse Royale daigne m'écrire des paroles semblables. Aies plus précieux souvenirs vont s'attacher ainsi au commencement et à la fin de ma vie. Je n'ai plus rien à désirer pour moi en ce monde; cependant jamais je n'ai adressé au ciel de vœux plus ardents que ceux qui s'élancent aujourd'hui de mon âme pour l'avenir de "Votre Altesse Royale, si intime-
ment uni à la gloire et à la prospérité de la France.
(( Je suis. Monseigneur, de Votre Altesse Royale le très humble et dévoué serviteur.
« Marquis de Vérac. »
Comme on le verra à la fin de ce récit, M. le comte de Chambord garda la lettre que Ton vient de lire « comme un témoignage écrit de la fidélité qui a été Tàme de la vie entière » de son serviteur.
En dehors de ces graves circonstances, M. de Vérac, comme nous l'avons dit, ne parut pas à la Chambre des pairs et ne s'occupa plus de politique. Aimé, estimé, honoré de tous ceux qui l'approchaient, il se plaisait à réunir chez lui les amis de sa jeunesse et les hommes qui, par leurs opinions ou le charme de leur conversation, avaient su y conquérir droit de cité : les ducs de Laval, de Montmorency, de Caraman, le duc et la duchesse de Noailles, MM. Ber-
ryer, Britfaut 'i), Ampère (2), Hochet ^ Ballanche {3), Roger^ de rAcadémie française. « C'est comme homme privé, dit le duc de Noailles, que le mérite de M. de Vérac paraissait peut-être le plus complet, ou du moins frappait et séduisait davantage. C'est qu'il réunissait à la fois, ce qui est bien rare en ce monde, les qualités du cœur, de l'esprit et du caractère. On peut appeler en témoignage tous ceux qui Font connu : qui a jamais poussé plus loin la chaleur du sentiment, la vivacité de Talfection, le dévouement, la fidélité, Tempressement de l'amitié, et l'activité dans le
(i) Membre de rAcadémie française.
(2) J.-J. Ampère, de TAcadémie française, tîls du célèbre physicien. Les brillantes qualités dont il était doué lui firent embrasser trop de sujets pour qu'il fût éminent dans aucun. Les sciences, les lettres le captivèrent tour à tour. Jamais on ne vit un ami plus dévoué, un esprit plus aimable et un pareil désintéressement pour tout le côté matériel de la vie.
(3) De l'Académie française; il se surnommait le Philosophe de rAbbaye-aux-Bois. Son respectueux dévouement pour madame Rccamier ne connaissait point de bornes; on rapporte que, celle-ci parlant de partir pour l'Italie, il aurait dit : « Laissez-moi le temps de prendre mon chapeau. »
bonheur qu'il trouvait à rendre service à ses amis? Tout ce qui vient d'une àme noble^ généreuse et loyale lui était naturel et familier. Aussi ces rares qualités du cœur rendaient-elles son commerce infiniment précieux et attachant ^ d'autant plus qu on les trouvait réunies à des qualités d'esprit qui en firent assurément un des hommes les plus aimables de notre époque. Sa conversation était ouverte et franche, dépouillée de toute recherche ou prétention, vive, animée, abondante, mettant tout en mouvement autour de lui, toujours gaie et souvent piquante, féconde en anecdotes et originale en ses récits, nourrie de tout ce qu'une longue vie et des temps si divers lui avaient fait retenir et observer, mais pleine de sens quand elle était sérieuse, affectueuse et confiante quand elle était intime. Ajoutons qu'à ces aimables dons de l'esprit il joignait ceux d'un caractère droit et plein d'honneur, une égalité d'humeur parfaite.
une bonté qui s'étendait à tout le monde, qui était affable envers les inférieurs, compatissante et généreuse envers les malheureux, une politesse naturelle et attirante, une disposition sociable et un don de plaire qu'il tenait du siècle où il était né, où Ton vivait pour la société et où la société occupait une si grande place. »
Le duc de Laval présenta son ami à madame Récamier, qui réunissait dans son salon de TAbbaye-aux-Bois l'élite de la société et les sommités de la littérature. M. de Chateaubriand y venait chaque jour à quatre heures, s'asseyait dans un fauteuil auprès du feu, en face de madame Récamier, et son humeur bienveillante ou caustique donnait le diapason de la conversation. Parfois le duc de Noailles ou M. Ampère lisait des fragments des Études historiques ou des Mcnio ires d'outre-tonibe^ et chacun de se pâmer à chaque phrase, à chaque mot. Si M. de Chateaubriand aimait
ET SKS AMIS. .'>4I
les louanges^ il ne supportait pas les contradictions. M. de Vérac ayant eu un jour une légère discussion politique avec lui, le lendema'mV auteur duGénie du christianisme biffait dans son récit de la bataille de Poitiers (i) qu'Olivier et Gabriel de Vérac combattaient en lions aux côtés du roi Jean : petite vengeance contre celui qui s'était permis d'avoir une autre opinion que la sienne.
Madame Delphine Gay et sa fille (2) venaient à TAbbaye-aux-Bois. Il advint que madame Gay^ entendant, au cours d'une lecture, prononcer un nom^ s'écria : « Je Tai beaucoup connu, un homme charmant, des formes herculéennes » ; et tous de dissimuler un fou rire.
M. de Lamartine allait aussi rendre ses devoirs à madame Récamier ; lors de la publication de Jocelyn, M. de Vérac s'étant
(i) Chateaubriand, Etudes historiques, t. III. (2} Madame de Girardin.
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permis de faire à Tauteur une observation sur les frissons de neige, dans lesquels se roulait son héros, le poète chatouilleux défendit son expression comme une place forte. Parlant de son jeune temps, M. de Lamartine dit une fois : « Si vous m'aviez vu à vingt ans, j'étais le dieu de la beauté dans le temple de la jeunesse. »
M. de \^érac raconte encore que La Harpe, se trouvant placé à un concert entre madame de Staël et madame Récamier, dit à quelqu'un placé derrière lui : « Alon ami, me voilà entre l'esprit et la beauté. » — « Me prenez- vous pour une bète? » lui demanda vivement madame de Staël. Tant il est vrai que pour nombre de femmes la beauté est préférable à l'esprit. Si vous leur en demandez la raison, elles vous répondront : La beauté se présente au suffrage universel, tandis que l'esprit ne passe qu'au suffrage restreint.
L'anecdote suivante est aussi rapportée
par M. de Vérac. M. Alexandre Dumas père donnait un jour à diner à de jeunes littérateurs romantiques passionnés pour ses ouvrages; ces jeunes littérateurs dépréciaient de la façon la plus ridicule toutes les tragédies de Corneille et de Racine. « Ah! vous allez trop loin^ messieurs ^ s'écrie Dumas : ces deux auteurs ne sont pas sans quelque mérite, et il est probable que je n'aurais pas écrit mieux qu'eux si j'avais vécu à leur époque. »
Le temps fit le vide dans le charmant salon de l'Abbaye- aux-Bois. Le duc de Laval mourut en iS3j, M. Ballanche le suivit de près, et AI. Briffaut, retenu chez lui par ses infirmités, n'y vint plus. «Ah! que la vieillesse souffre, écrivait AL de Vérac, en 1844, lorsqu'elle regarde en arrière, et n'aperçoit plus sur la route les amis qui, depuis l'enfance, y marchaient avec elle se tenant par la main! » A la
mort de madame de Chateaubriand, arrivée en 1847, on crut un moment que M. de Chateaubriand épouserait son amie ; mais où eût-ii passé ses journées?
L'année suivante, la révolution de 1848 renversa le trône. Louis -Philippe n'essaya pas de résister à Témeute, trouvant, comme il Ta dit lui-même à un de ses fidèles, qu'au seul roi légitime il appartient de se maintenir en faisant verser le sang de ses sujets. « La France, a dit Lamartine, a eu le droit de le laisser tomber du trône; Thistoire, selon moi, n'aura ni le droit de le haïr, ni le droit de le dédaigner. L'homme tient une grande place par lui dans le règne, et son règne tiendra une grande place dans rhistoire (i). » Si nous trouvons, avec ce grand écrivain, que « l'exil et la vieillesse commandent aux cœurs des hommes plus de respect que la tombe », nous ne parta-
(i) Lamartine, Rcvolution de 1S48.
geons pas son opinion, lorsqu'il dit qu'entre le trône et l'exil il y a aussi loin qu'entre la vie et la mort. Plus que personne cependant, Fauteur de Jocelyn aurait dû savoir compter avec Tespérance.