‹ Le marquis de Vérac et ses amis, 1768-1858Chapitre 5 sur 19 · A VENISE. SA RENCONTRE AVEC SON PERE · texte numérisé non relu

A VENISE. SA RENCONTRE AVEC SON PERE

SON DÉPART DE l'aRMÉE AUTRICHIENNE.

M. de VéraCj s'attachant à la fortune du maréchal Wurruser^ suivit en 1 796 les opérations de l'armée d'Italie. Dès son arrivée (26 juillet) , il se mit en route pour rejoindre la colonne du général Mêlas.

« Pendant que mon cheval marchait au paSj dit le jeune Olivier dans son journal^ ma tète trottait à travers tous les châteaux et toutes les batailles en Espagne de Tave-

nir Mon imagination, mes pensées

allaient Dieu sait où; mais elles me faisaient toujours un héros au-dessus de tout danger.

Soudain je rencontrai un chariot rempli de blessés poussant des cris déchirants; je revins aux réflexions sur la triste humanité...

(( Les généraux sont dans une appréhension et une inquiétude qui leur ôtent encore la jouissance de leur peu de facultés naturelles. Il faut voir de près les hommes auxquels on confie Texistence de leurs semblables pour plaindre le sort de la malheureuse humanité, celui surtout de ces pauvres soldats qui reposent tranquillement appuyés sur leurs gibernes^ livrant leur vie aux combinaisons de chefs découragés et pusillanimes; tandis que ces chefs à leur tour s'abandonnent journellement à Dieu et à de jeunes officiers qui ne devraient qu'exécuter leurs ordres et trembler devant eux, »

Peu de jours après se livrait la première bataille de Rivoli, qui eut pour résultat de faire lever le siège de Mantoue aux Français. Voici dans quels termes M. de Vérac parle, après ce succès, de celui qui venait

go LE MARQUIS DE VERAC

de le remporter, « de ce bon vieillard à qui la fortune s'amusait à jeter des lauriers à tort et à travers : Le maréchal causa avec moi de toutes ses victoires j il ne savait pas lui-même comment les événements qui en faisaient un grand homme étaient arrivés. » Quelques pages plus loin, dans le récit de la défaite de Castiglione, nous lisons encore : (( Lorsque j'arrivai à la butte, clef de la position, je trouvai le maréchal qui avait mis pied à terre. Il regardait tout sans rien voir, sans rien dire, sans rien entendre; et cette brave et vieille tête couverte de cheveux blancs ne pensait pas davantage; tous les adjudants, consternés de ce qui allait arriver, chuchotaient derrière lui... Le maréchal a couru beaucoup de dangers dans cette journée; il n'y a montré que sa valeur. »

« Le soir de cette triste bataille, dit AL de Vérac, abîmé de fatigue, agité par tout ce que je venais de voir, par mille réflexions

affligeantes, par une foule d'idées douloureuses et d'inquiétudes, je m'acheminai vers le quartier du maréchal^ sans sa\'oir où je portais mes pas. Je me trouvai dans un vaste jardiuj une jolie pelouse, des fleurs, etc.; là tout était tranquille et calme, la fraîcheur de la soirée était délicieuse. Je me jetai par terre un moment pour r:spirer ; j'éprouvais le sentiment d'une émotion douce impossible à décrire. Je comparais mon existence agitée avec celle du propriétaire de cette enceinte; la vie épouvantable à laquelle j'étais livré, les spectacles affreux que j'avais sans cesse devant les yeux, avec les occupations douces de ce dernier. Mon corps était épuisé, mon âme l'était encore plus. Je songeais à mes amis; le courage et l'espérance me ramenèrent à l'idée de les revoir un jour. L'appétit vint me tirer de ces rêveries et me faire songer que j'étais parti pour aller souper chez le maréchal. Je traversai une rue déserte où l'on avait aban-

donné une douzaine de blessés. Ces malheureux n'étaient pas pansés et me tendaient les mains pour me supplier de les faire emporter. Je fis ce que je pus^ je ne rencontrai personne pour m'aider. Dans ce moment courut le bruit d'une alerte; je partis avec le maréchal. La nouvelle fut heureusement reconnue fausse. En revenant, nous nous mîmes à table. A peine avais-je mangé la soupe que je me rappelai ces malheureux blessés qui mouraient peut-être faute de secours. Je n'avais plus le courage de porter les morceaux à ma bouche : je me levai de table en disant à mon voisin croate, qui me représentait que c'était ridicule de quitter le dîner, que la vie de douze hommes valait mieux qu'un morceau de rôti. Je ne pus les transporter; mais je leur ûs donner du vin et de Teau et je cherchai un chirurgien pour les panser. Sans cette demi-heure de réflexion et de retraite en moi-même passée dans le jardin, ma sensibilité usée à la guerre

ET SES AMIS. g 3

n'aurait pas été réveillée et ces gens-là m'auraient peu occupé. Ils auraient péri

« Après ladéfaite de Castiglione^ la retraite de l'armée fut une véritable déroute... La terreur était à son comble ; chacun fuyait du côté où il croyait pouvoir se sauver. On parlait de se rendre : et à qui? Il n'y avait pas de Français... On pouvait encore passer au galop sans beaucoup de danger le défilé conduisant à Dolcéj le maréchal se décida à suivre cette voie. Mais cet infortuné vieillardj abîmé de fatigue et de désespoir,, n'avait plus la force de faire galoper son cheval. La plupart de ses officiers l'abandonnèrent et cherchèrent à se sauver; ceux qui restaient le pressaient vainement. Il était tout à fait abattu-, au lieu de l'exciter^ je me mis à côté de lui^ ce qui donnait de Tardeur à son cheval; et je dis au palefrenier de le fouetter^ sans qu'il le vît. Les plaintes douloureuses et faibles de ce malheureux et si bon vieillard déchiraient le cœur. Arrivé

près de Volargue : « Allez en avant ^ mon « amij me dit-il^ voyez ce qu'il y a. » — Je rencontrai à cet instant le colonel Graham ( i ) : « Allons^ colonel^ lui dis-je^ prenons gaiece ment notre parti. Il faut ici passer aux (c verges; mais passons promptement^ et au (( galop; cela vaut mieux que d'hésiter tou- « jours. » Nous rassemblâmes nos chevaux,, et arrivés au bout d'une muraille où Ton cessait d'être à couvert ^ nous partîmes ventre à terre. Les Français crièrent mille injures^ tirèrent des coups de fusil et nous manquèrent. Le maréchal passa après avec les deux palefreniers; ils ne l'attrapèrent pas davantage. 11 n'y eut qu'un cheval de la suite de tué et un officier de blessé. »

Après ces journées de cruelle émotion, M. de VéraCj éprouvant le besoin de se reposer et d'être quelques jours dans le même endroit, demanda et obtint l'autori-

(i) Officier anglais attaché, comme M. de Vérac, à Tétat-

major autrichien.

sation d'accompagner à Venise le colonel Graham,, appelé dans cette ville par les affaires d'Angleterre. Depuis plusieurs années, Olivier n'avait pas vu son père; aussij le sachant près de lui, à Fiesso (i), avait-il hâte d'aller le trouver pour le presser sur son cœur. Laissons maintenant AI. de Vérac nous dépeindre ses impressions sur Venise et nous raconter sa touchante entrevue.

(( Nous arrivâmes à Mestre au petit jour ; làj il fallut nous embarquer pour traverser la lagune et arriver à Venise. Le canal qui va de Mestre à la lagune a plus d'une demilieue. Il débouche dans le golfe; mais plusieurs îles basses empêchent encore la vue de s'étendre. Vous naviguez au milieu de ces îles, lorsque tout à coup vous découvrez Venise et la mer Adriatique. Cette ville s'y

(i) Petite ville dans les environs de Venise. La princesse de Nassau y avait donné l'hospitalité au marquis de Vérac.

baigne depuis le cinquième siècle. Une flotte de clochers j de maisons, de tours isolées au milieu des eaux forme un coup d'œil singulier; vos regards se déploient sur une grande étendue de mer. L'atmosphère était chargée de vapeurs qui empêchaient de distinguer Fhorizon, et la mer se confondait avec le ciel. Il n'y avait pas le moindre souffle dans l'air^ le golfe ressemblait à un miroir immense.

« Nous passâmes auprès d'une flottille de quarante navires montés par des soldats vénitiens vêtus comme nos manteaux rouges; ils nous appelèrent à bord pour visiter nos passeports. La plaine au milieu de laquelle Venise est bâtie, c'est la mer; les belles rues par lesquelles on entre dans la ville , ce sont des canaux. Excepté les maisons qu'ils n'occupent pas, les poissons doivent se croire ici chez eux, car il y en a plus dans les rues qu'il n'y a d'habitants. Les premières rues liquides par où nous

avons passé ne m'ont pas séduit : une eau puante, des maisons délabrées par Thumidité; ce silence morne auquel on n'est pas accoutumé dans une grande ville étonne et déplaît. On parle bas dans la gondole pour ne pas faire de train. A Londres, à Paris, vous criez dans votre fiacre pour pouvoir vous faire entendre. Il n'y a pas une auberge qui puisse ici mettre sur son enseigne : « Bon logis à pied et à cheval. » Les jeunes nobles les plus fous de Venise ne peuvent se ruiner en beaux équipages^ parce que les

gondoles ne mangent pas de foin

« A notre arrivée, il était six heures du matin, tout le monde dormait, les gondoles étaient immobiles à toutes les portes. Des bateaux chargés des plus beaux fruits arrivaient en ville. On nous a menés à l'hôtel de la police pour donner nos noms. Il nous a fallu traverser toute la ville, je reconnaissais à mesure toutes les vues de l'optique; je me croyais encore l'œil à la

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petite fenêtre. Nous quittons une grande rue et nous nous trouvons dans une autre très étroite^ puis encore dans un autre, nous traversons un carrefour^ nous prenons une allée de passage pour raccourcir et nous sommes toujours en gondole- on ne s'accoutume pas d'abord à cette inondation générale et à voir une ville qui est encore au déluge. Venise doit sa fondation à la peur, comme Rome doit la sienne au courage et Paris à Tenvie que quelques particuliers avaient de pêcher...

« Je me trouvais ici sans culotte^ la mienne n'était pas présentable; j'envoyai chercher un tailleur qui me prit mesure, et je me mis au lit en attendant sa diligence; deux heures après il m'en apporta une très bien faite. Le chevalier Graham me prêta du linge; j'achetai un chapeau rond; j'étais très fashionable (i).

(i) Le maréchal avait défendu à ces messieurs de paraître en uniforme.

« Avant de partir pour Fiesso, campagne de madame de Nassau, chez laquelle je pensais trouver mon père, j'attendais la réponse de M. Drack (i), qui devait nous fixer sur la durée de notre séjour. Le ministre anglais ayant prié M. Graham de se rendre à Conegliano, je partis de suite, donnant rendez -vous à mon compagnon pour le lendemain soir à Mestre.

La route qui conduit à Fiesso remonte la Brenta; c'est sur les bords de cette rivière que sont situées toutes les maisons de campagne des nobles vénitiens.

A mon arrivée, toutes les fenêtres du château étaient encore éclairées. J'espérais qu'on ne s'était point encore retiré. J'allais revoir mon père, dont j'étais séparé depuis cinq ans; je savais que le malheur l'avait beaucoup vieilli; cette idée, celle de le revoir m'agitaient bien vivement. Je restai

(i) Ministre plénipotentiaire d'Angleterre à Turin.

à la grille, où j'appelai, quelqu'un vin m'ouvrir. Je traversai le salon : on venait de le quitter i de grandes lampes à la turque y brûlaient encore, je montai au premier. La princesse de Nassau, qui avait entendu du bruit, sortait à moitié déshabillée de son appartementj j'étais si troublé, si hors de moi-même, que je ne la reconnus pas.

L'évéque de Lambetz, M. d'Albignac accoururent aussi de leurs chambres. On me dit que mon père s'était retiré de bonne heure, était couché et sûrement endormi; je ne savais ce que je devais faire ni même ce que je faisais. La princesse de Nassau ne permit pas que je me présentasse tout à coup devant lui. Avec toute la bonté possible elle ne voulut confier qu'à ellemême le soin de le prévenir. Tout le monde monta chez lui; je suivais; on frappe à sa porte; on fait tant de bruit qu'il s'éveille... j'entends une voix... c'était celle de mon père! mais si changée que je ne la

ETSESAMIS. lOI

reconnus pas. J'entre, je me jette à son COU; mon père se trouve presque mal et retombe sur son lit en me reconnaissant. Nous mêlons ensemble et nos larmes et nos embrassements. O mon pauvre père, que je le trouvai changé! je le cherchais presque, et j'étais devant lui... ses yeux éteints... sa langue embarrassée. — « N'estil pas vrai, mon ami, me dit-il, que tu me trouves bien vieilli? Je ne suis plus rien, l'excès du malheur m'a tué; je ne vis que de ce moment. » — Je l'embrassai encore : « Quelle idée, lui dis-je, ô mon père! Il n'y a que le courage qui vous manque. » Je restai avec lui jusqu'à trois heures, ensuite je me retirai pour me coucher sur un lit que par les ordres de la princesse de Nassau on m'avait préparé près du salon.

« Livré à des émotions trop vives, à des pensées trop agitantes, je ne pouvais dormir en pensant à mon père. Des larmes amères ruisselaient dans mes yeux comme

sur mon cœur... je me disais : Je ne le verrai plus jamais^ jamais^ tel qu'il était autrefois. Le temps l'a détruit, le temps détruit tout, efface tout. Ne lui dois-je pas déjà toutes les amertumes empoisonnées de ma vie? Le mouvement du balancier d'une pendule qui était près de moi me faisait alors horreur; je restais les yeux fixés à le regarder. C^est donc cela,, me disais-je, qui détruit, qui vous enlève la famille, la santé, les amis, qui refroidit, qui glace les cœurs... Je me retrouvais encore plus isolé sur la terre depuis que Tinfortune affaissait mon père. Il est si doux d'appuyer son existence sur celle d'un autre; et risolement, je le crains tant! La pauvreté, les peines physiques ne sont rien auprès de la solitude de Tàme. Les autres font partie de moi-même; mes amis sont Tàme de mon corps.

« Je me réveillai de bien bonne heure \ mais avant que j'eusse repris tous mes senSj

je ne savais où j'étais et je ne revenais pas de me trouver dans un beau salon. Je m'habillai à la hâte. Il était six heures; je courus chez mon père; je le trouvai bien mieux que la veille. Nous causâmes ensemble de tout ce qui nous était arrivé depuis notre séparation, de tout ce qu'il était possible de prévoir et de ce que nous devions faire dans chaque circonstance. Je le pressai de questions sur la manière dont il était chez madame de Nassau et je fus satisfait de tout ce qu'il me répondit à cet égard... Mon père avait peu d'argent (je l'avais demandé à son domestique), je le suppliai pour que nous mêlions nos fonds, lui disant qu'ensuite nous partagerions; il me refusa absolument, me fit remettre mon argent dans ma bourse et mit fin à mes prières en me montrant l'annonce d'une lettre de change de quarante louis et des espérances pour une somme plus forte.

J'étais fâché que mon père n'eût rien

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accepté de moi; je trouve que de bons parents ou de bons amis dans des temps de malheur ne doivent jamais se quitter sans avoir donné ou sans avoir reçu. Dans l'ordre social et tranquille^ le fils doit recevoir de son père, à qui des lois conservent sa fortune. Dans les temps de bouleversements et de trouble, l'ordre de la nature revient : le jeune homme, plus actif, plus fort, plus à même de faire fortune, doit travailler pour faire vivre celui qui lui a donné le jour. Je fis tout ce que suggère le sentiment pour donner de la force et du courage à mon père en ranimant son cœur abattu; je lui présentai le tableau d'une réunion prochaine; je passai en revue toutes les chances heureuses que l'avenir pouvait nous faire espérer pour les otîrir à son esprit. Je suis sûr d'avoir réussi, et le peu d'instants qu'il a passés avec moi lui a certainement fait du bien. Mon père me conjura de quitter le service et me dit mille

fois ce que je sais très bien : c'est qu'il ne peut me conduire à rien de grand et

d'heureux

(( Je fus présenté dans la matinée à madame d'Aragon, fille naturelle et^ ce qui vaut mieux^ très jolie du prince de Nassau et d'une fille de Paris dont j'ai oublié le nom. Une autre dame fort jolie, née Puységur, se trouvait aussi dans le château^ puis le jeune Sabran, M. d'Albignac, etc. Cazalès était attendu. La princesse réunissait toutes ces personnes chez elle, car elle a besoin de tout le monde sans que personne lui soit nécessaire. Je voulais choisir le moment pour lui parler de mon père en fils pénétré de reconnaissance,, elle l'évita, mais elle me dit de la manière la plus aimable qu'elle ne pouvait plus se détacher de lui.

Madame de Nassau, remplie d'excellentes qualités, est un des plus singuhers caractères du monde. Capable des plus étonnants procédés, elle n'a l'air de s'intéresser à qui

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que ce soit; elle ne remarque personne^ et une foule lui doit son bonheur. Elle parle comme les Mille et une nuits sont écrites; ce sont toujours des récits différents, des fêtes, des aventures dont elle est Théroïne. La scène est toujours en Pologne. Elle se divertit dans ces rêves de son imagination et veut les faire passer pour des histoires. En véritable héroïne de romans, un jour elle a une foule de domestiques et le lendemain plus personne pour la servir. Mon père l'a vue avec cinq femmes de chambre et pas un laquais, le lendemain elles étaient toutes renvoyées et la princesse n'avait qu'un palefrenier pour lui passer sa robe. L'argent roule; il est jeté par la porte et les fenêtres. A cela succèdent des expédients, et elle emprunte quarante louis aux personnes qui sont chez elle. Elle vient présentement de faire un joli héritage en

Pologne

(( Je partis de Fiesso à deux heures. Mon

pèrCj malgré la chaleur extrêaie qu'il faisait^ voulut absolument me reconduire jusqu'à Mestrej où le colonel Graham m'avait donné rendez-vous. Nous arrivâmes à cinq heures ; jusqu'à sept^ mon père attendit M. Graham i ensuite, menacé d'un violent oragCj je l'obligeai à me quitter, désirant qu'il fut rentré avant que la tourmente éclatât. Nous nous embrassâmes, nous nous dîmes adieu. Mon père me fit promettre de quitter l'armée. Je le lui promis, décidé cependant à ne consulter que moi-même... Je restai tout pensif, assis près du canal. Le colonel Graham arriva un instant après. Son courrier avait fait apprêter les chevaux. Nous partîmes ; nous passâmes de jour à Trévise, de nuit une large rivière dans un bac, et arrivâmes à Conegliano à trois heures du matin. M. Drack était couché, nos lits préparés. Le colonel Graham me présenta à M. Drack : je vis, à la réception de celui-ci, combien il était prévenu sur mon compte

d'une façon avantageuse : il me nomma à sa femme, qui est extrêmement jolie et qui parle très bien le français. M. Drack a trente anSj est rempli d'esprit et de connaissances. En Angleterre^ on emploie les hommes avant qu'ils soient passés; on préfère les cueillir avant la saison et qu'ils se mûrissent dans la besogne; trop tard^ ils ne font qu'y moisir. Après le déjeuner^ je me retirai chez moi et je laissai M. Graham et M. Drack traiter de leurs affaires. A onze heures^ ils vinrent me prendre pour aller à la promenade.

a Conegliano est à l'entrée des montagnes ; nous dirigeâmes nos pas vers leurs premières pentes et nous nous y assîmes pour jouir de la vue de cette magnifique plaine d'Italie^ de cette culture, de ce beau plateau, de ce beau ciel. La conversation qui s'établit fut du plus grand intérêt. On passa en revue les armées, les généraux, les ministres, toutes les sottises faites, toutes celles

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qu'on ferait encore; ce qu'il faudrait faire et ce qu'on ne fera pas. M. Drack parla heureusement beaucoup, car il causait à merveille, savait une foule d'anecdotes piquantes. Nous dinâmes très tard et fîmes un mauvais dîner^ pendant lequel il y eut un fort orage et de la grêle. Madame Drack avait bien peur -, une femme peureuse sans ostentation n'en est que plus jolie : tout ce qui tient à la douceur, à la faiblesse et au besoin des autres dans une femme fait plaisir. Chaque coup de tonnerre lui donnait une nouvelle grâce. MM. Drack et Graham reçurent des courriers de Florence et de Suisse; ils en expédièrent un à Vienne, et restèrent enfermés à travailler jusqu'au soir. Pendant ce temps, ils me donnèrent à lire tous les rapports qu'ils avaient de l'intérieur et des armées françaises. Demain matin nous partons pour retourner à l'armée. » Pendant l'absence de l'officier anglais et de son ami, l'armée autrichienne avait con-

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tinué à battre en retraite, et c'est à Trente que nos voyageurs durent rejoindre le quartier général.

« La première personne que j'aperçus en arrivant à Trente fut Niepperg; il courut se jeter dans mes bras, et nous nous embrassâmes plusieurs fois de tout notre cœur. On lui avait dit que j'avais été tué... A sa colonnCj que de dangers, d'événements brillants, d'honneur, de succès et de confusion il avait partagés ! Malecamp, que j'avais laissé amiral commandant la petite flottille du lac de Garde, m'apprit qu'après avoir coulé sa flotte, il s'était sauvé à pied avec tous ses matelots. Tout périssait, tout se désorganisait et disparaissait de plus en plus. Le soldat découragé ne voulait plus se battre. Les généraux, les officiers, qui n'avaient que le sentiment de leurs souffrances et point celui de leur honte, n'avaient tous qu'un cri et qu'un braiment pour la paix. Les rues étaient pleines de soldats ayant

jeté leurs armes. Cette belle armée autrichiemie n'était plus qu'une bagarre épouvantée. Mon domestique a non seulement fait sa retraite particulière avec ses chevaux, mais encore avec mes uniformes ; de sorte que, vêtu en tranquille muscadin, je me cache dans Tauberge, n'osant me montrer, et je tiens compagnie au colonel Graham, qui a mal à la jambe... L'adjudant du maréchal Wurmser , qui avait été envoyé à Vienne après le 2g et nos succès, en revient comme major^ Vincent est fait lieutenantcolonel. L'Empereur a écrit une lettre charmante au maréchal pour le féliciter de ses triomphes. Tout Vienne est dans l'angoisse de nos victoires ; on nous croit à Milan, à

Turin, et nous sommes à Trente et à quia

« Nos chevaux et nos uniformes sont seulement revenus aujourd'hui (18 août) de Botzen. J'ai été dîner chez le maréchal : il m'a demandé ce que Ton disait à Venise de son armée. J'avais envie de lui répondre

qu'elle n'avait péri que par un mal de tête ; mais ce général radoteur est un si respectable vieillard, que je lui répondis simplement qu'on se taisait, et que les honnêtes gens attendaient une autre occasion pour en parler. Le soldat, dans les premiers jours, s'est battu avec la plus grande valeur ; il a enduré la fatigue la plus forcée, la chaleur la plus accablante, le manque absolu de pain et d'eau. La patience de sa bravoure, de sa résignation et de sa faim, a été même extrême, elle a dû trouver son terme dans la bêtise des généraux, qui ont inutilement prodigué son sang et prolongé sa disette. J'ai vu promettre aux hommes, à la place de ration de vin, quatre kreutzers. Ceux qui connaissent la machine appelée homme ou soldat savent la différence qu'il y a de la faire battre avec une lettre de change de quatre kreutzers dans la poche ou avec une bouteille de vin dans Testomac. Une idée qui paraît ridicule et que j'ai réel-

lementj c'est que, malgré bien des désastres^ la fortune a fait encore ce qu'elle a pu pour nous : elle a atténué la destruction que devaient nous attirer Texcès des fautes et l'ineptie du commandement. Non, ce que j'ai vu dans ces huit jours^ je me refuse à le croire : ma mémoire est en opposition avec ma raison. Le dernier officier d'académie, je l'assure^ aurait mieux commandé l'armée. Malheureux et braves soldats qui, couchés par terre par le feu ennemi, au moment d'être abandonnés et de perdre la vie, baisiez encore la main de vos chefs, je vénère votre mémoire, je plains vos camarades qui existent encore, et je ne fais pas nombre avec ceux qui vous accusent.

(( Dans le nombre des particularités singulières auxquelles a donné lieu la mêlée des troupes en présence, il faut remarquer que deux fois le général Bonaparte a failli être fait prisonnier. Les matelots de la flottille du lac de Garde, ayant débarqué à

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Serucione, ont été sur le point de s'emparer du général français sur la route de Peschiera à Brescia. Une autre fois^ nos houzards l'ont manqué de deux minutes.

Le canon de la forteresse a tué deux chevaux de la voiture dans laquelle se sauvait madame Bonaparte : elle a dû s'enfuir à pied et prendre une petite carriole du pays... Nous venons d'apprendre que les Français sont à Lindau^ Bregentz; en Allemagne^ tout est perdu : l'inondation de la gloire française va aux portes de Ratisbonne et dépassera bientôt cette ville; au train dont vont les affaires, la Maison d'Autriche ne sera bientôt plus qu'une ruine...

te Voici dix jours d'écoulés^ et pendant tout ce temps je n'ai pas mis une seule ligne dans mon journal. Peu d'événements politiques et intéressants se sont passés, mais j'en ai éprouvé de particuliers qui m'ont beaucoup agité et qui m'ont obligé à une suite de démarches, de courses et de soucis.

Mon père^ persuadé que je pourrais être utile pour ses affaires à Hambourg et que j'y pouvais sauver une partie de sa fortune, inquiet aussi de me voir courir tous les dangers de la guerre à une armée où je n'avais aucun rôle actifs a exigé absolument que je revinsse près de lui. Lorsque je fus le voir à Fiesso^ je ne lui avais pas témoigné de répugnance pour prendre ce parti, bien au contraire; méme^ dégoûté par tous les désastres et les âneries dont je venais d'être témoin, je lui avais dit que rejoindre AI. et madame d'Havre et m'occuper à me faire une autre existence étaient l'objet de tous mes désirs. Lorsque ses lettres m'arrivèrent il y a huit jours, on s'occupait déjà de réorganiser l'armée, on réunissait les soldats, on les ranimait et on les rendait à la vie, au courage par les soins que l'on prenait d'eux. Le mien était revenu comme celui des autres, il était question d'aller en avant. Ces lettres.

Il6 LE MARQUIS DE VERAC

OÙ mon père ne me laissait pas le choix de ma conduite^ m'affligeaient autant qu'il était embarrassant pour moi de remplir ce quelles contenaient. J'étais décidé à partir à la fin de la campagne; mais lorsque les opérations n'étaient point terminées, lorsqu'elles pouvaient recommencer avec plus de vigueur, m'en aller me paraissait impossible, et une voix intérieure m'arrêtait toujours quand je m'acheminais pour aller parler au maréchal. J'avais reçu deux lettres; je ne pouvais prendre mon parti, la troisième ne me permit pas d'hésiter plus longtemps. Je me décidai à quitter l'armée. Je l'annonçai à mes camarades et je parlai au maréchal de la position difficile où je me trouvais. Je n'oublierai jamais les témoignages d'amitié, de regret que me prodiguèrent les premiers et l'obligeante bonté avec laquelle m'accueillit ce dernier. Ma vie ne sera pas assez longue pour oublier jamais tout ce que j'ai éprouvé de

touchant et de flatteur dans cette circonstance. Mon départ fixé, je mis ordre à mes affaires. J'allais partir^ lorsque le major Vincent^ arrivant de Vienne^ m'annonça qu'il allait y retourner dans deux jours et me pria de l'attendre. Pendant mon séjour à Trente j'ai été logé avec le colonel Graham^ qui n'a pas voulu que je le quitte. Chez luij il me lisait toutes ses dépêches et me témoignait une confiance sans bornes. Je lui ai annoncé que peut-être j'irais à Londres ; il m'a donné des lettres pour plusieurs ministres; il veut absolument me faire connaître d'eux. L'armée va opérer un mouvement en avant pendant que je vais en faire un en arrière; je le répète, parce que cela me désole. »

Tels sont les derniers mots du journal de M. de Vérac.

Ce fut durant ces campagnes que le jeune Olivier contracta plusieurs relations que la loyauté de son caractère, Tabnégation de son

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dévouement changèrent en affections qui ne cessèrent qu'avec la vie. De cette époque date sa liaison avec le colonel Graham, dont à plusieurs reprises nous avons trouvé le nom au cours de ce récit. L'incident qu'on va lire avait été le baptême du feu de leur amitié. Dans un des engagements de la dernière campagne^ le major général appelle M. de Vérac et lui dit : « Allez trouver cette écrevisse (désignant ainsi par la couleur de son uniforme un officier anglais) et diteslui de se retirer- son uniforme sert de point de mire, et il nous fait écharper. )i L'ofiicier commandé courut aussitôt au milieu des plus grands dangers remplir l'ordre reçu. L'écrevisse qui se battait comme un lion était le colonel Graham; devenu lord Lyndoch, il venait encore à quatre-vingt-huit ans du fond de l'Ecosse jusqu'au Tremblay (i) pour voir son ancien compagnon d'armes.

(i) Le Tremblay, château du marquis de \'érac dans Seine et-Oise.

C'est encore à l'armée autrichienne qu'Olivier de Vérac se lia avec le comte du Luc- Vintimille^ qui lui écrivait vingt ans après : (( Tu ne peux croire, mon bon, mon éternel ami, que le temps et les distances aient le moindre pouvoir sur les affections de mon âme. Je l'éprouve pour toi avec douceur, et pour un autre avec une amertume et un chagrin qui ont empoisonné ma vie; mais tu sais comme je suis résigné. J'ai trop vécu, mon bon ami; des âmes comme les nôtres sont condamnées par la Providence à toujours souffrir; je cherche à faire du bien, et par conséquent un beau jour on me renverra; mais je suis encore tout prêt parce que je ne crains ni la pauvreté ni la mort J'ai renoncé au bonheur et ne puis viser à la gloire »

Le comte du Luc, blessé pendant la campagne, avait été transporté à l'hôpital militaire et placé dans le même lit qu'un soldat amputé qu'il trouva armé d'un bâton.

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« Nous dormirons chacun à notre tour^ lui dit son camarade, et celui qui veillera frappera du bâton les infirmiers qui chaque nuit viennent nous dépouiller et nous étrangler parfois, pour le faire plus à Taise. )>

x\l. de Vérac fit aussi la connaissance de M. le comte de Langeron ( i ), qui réunissait à une capacité militaire remarquable une bravoure exceptionnelle. Celui-ci lui écrivait de Klagenfurtj le i5 mai 1802 :

Cher et aimable Olivier,

Ton ancien Isambard, le chevalier du

Cygne, t'embrasse de tout son cœur Je

vais me renfoncer dans mes glaces : je retourne régner en Pologne sur les Scythes et les Sarmates. Toi qui règnes depuis si longtemps sur les cœurs, tu ne m'envies pas mon empire; mais je t'envie le tien. S'il te

(i) Le comte de Langeron, émigré, servit à plusieurs reprises en Russie, où il fut très apprécié pour ses rares qualités.

reste une place pour Tamitléj accorde -lamoi, j'en suis bien digne par celle que je t'ai vouée jusqu'à la mort.

Langeron.

Ce fut avec une satisfaction réciproque que les deux amis se retrouvèrent à la Restauration,, et nous citerons encore des fragments de leur correspondance.

Le comte de Niepperg était au nombre des amis de M. de Vérac, et nous lisons dans une note de sa main : « Ce bon et brave Niepperg^ j'espère qu'il ne lui arrivera rien que d'heureux. » Les souhaits de son ami se réalisèrent car, quoique défiguré par une horrible blessure qui Tobligeait à voiler d'un bandeau l'œil droit et une partie du visage^ il n'en fit pas moins la conquête de l'archiduchesse Marie- Louise. Il résidait avec elle à Parme, dont il paraissait être le souverain; mais, oubliant sa dignité princière, il ne venait pas

à Paris sans accourir chez son vieil ami.

Le feld-maréchal Radetsky (i) était lié aussi avec M. de Vérac; et lorsquen i85o celui-ci chargea le prince d'Arenberg partant pour Vienne de le rappeler au souvenir de son ancien ami : — « Comment, reprit Radetsky,, il vit encore, ce vieux Vérac? » Le maréchal, qui avait alors quatre-vingtcinq ans, oubliait qu'il était Taîné du vieux Vérac.

On peut déjà voir quelles affections inaltérables sut inspirer le jeune Olivier. L'amitié jaillit facilement de caractères nobles, de cœurs dévoués -, l'incident est l'étincelle qui allume le flambeau que la mort seule vient éteindre.

(i) Le feld- maréchal Radetsky fît encore la campagne d'Italie en 1834; il fallait deux hommes pour le hisser le matin sur son cheval.

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