SAVOIE
Le duc de Richelieu était rentré à Paris au mois d'octobre 18 14. Devenu l'ami du czar Alexandre à la suite des services de toute nature qu'il avait rendus à la Russie, il était « le sujet à la fois de deux princes et le lien qui cherchait à les unir pour les servir tous les deux ( i ) ».
« Resté éloigné de sa patrie pendant la durée des discordes civiles, il n avait point eu à courber la tète sous les gouvernements successifs qui avaient dominé la France, et
(i) Lamartine, Histoire de la Restauration.
ne se prévalut pas de cet avantage. Averti par l'indulgence de son caractère et par les leçons de Thistoire, il pensait que souvent les événements entraînent avec une force irrésistible, et croyait que pour terminer les révolutions un voile devait être jeté sur le passé (i). »
Au retour de Gand^ le duc de Richelieu avait refusé de faire partie d'un cabinet où se trouvait Fouché. Celui-ci tombé et les négociations entamées avec les cours étrangères ne faisant aucun progrès , le Roi nomma le duc de Richelieu ministre des affaires étrangères et président du Conseil (26 septembre 181 5), le chargeant de traiter avec les Puissances. C'est à l'influence qu'il exerça particulièrement sur l'empereur Alexandre^ que la France dut la conservation de l'Alsace et de la Lorraine et la diminution de son indemnité de guerre.
(i) MiciiAUD, Diograpilie universelle.
Louis XVIII l'ayant conjuré de mettre sa signature au bas du traité de paix^ le premier ministre fit à son Roi « le sacrifice qui coûte le plus à un homme d'honneur^ celui de son nom ». Mais on retrouve dans les lignes écrites par lui un instant après à sa sœur, madame de Montcalm, pour être communiquées à M. Laine et à ses amis^ le cri de douleur qui éclate dans le cœur d'un honnête homme forcé d'humilier sa patrie par patriotisme (i).
(( Tout est consommé ! j'ai apposé plus mort que vif mon nom à ce fatal traité. J'avais juré de ne pas le faire,, et je Tavais dit au Roi. Ce malheureux prince m'a conjuré^ en fondant en larmes^ de ne pas l'abandonner-, je n'ai plus hésité! J'ai la confiance de croire que personne n'aurait obtenu autant. La France expirant sous le poids de calamités qui Taccablent récla-
(i) Lamartine, Histoire de la Restauration.
niait impérieusement une prompte délivrance ! » — Lamartine ajoute : « Le sentiment du duc de Richelieu était vrai. Le Roi se consumait de douleur et de honte ; la France demandait à tout prix le reflux de l'invasion ramenée sur son territoire par la guerre^ et, sinon la un, au moins la régularisation des représailles. L'Europe n'aurait accordé à personne ^ excepté au duc de Richelieu^ ce qu'elle refusait à Louis XVIIL » Il était en ce moment l'intercesseur de sa patrie. Nous avons vu la carte où les bords de la France étaient déchirés pour en attribuer les lambeaux aux puissances qui se les distribuaient (i) : « Conservez cette carte^ que « je ne rétablis que pour vous seul, dit « Tempereur de Russie à son ami; elle sera, « dans l'avenir^ le témoignage de vos ser- « vices, de mon amitié pour la France,
(i) I-AMARTiNE, Uistoivc dc Iji Rcstauration.
« et le plus beau titre de noblesse de votre « maison. »
L'éloignemcnt du duc de Richelieu n'avait pu altérer son affection pour M. de Vérac; aussi dès son retour en France les relations entre les deux amis furent renouées et devinrent de jour en jour plus intimes. Sans cesse ils déjeunaient ensemble au ministère^ avec l'abbé NicoUe et le marquis de Castelnau, ancien secrétaire du duc, lorsqu'il était gouverneur d'Odessa. Souvent aussi ce dernier venait se réunir à quelques hommes éminents ou simplement dîner en famille chez son ami, qu'il retrouvait encore le soir chez la marquise de Montcalm, qui, clouée par la souffrance sur une chaise longue, s'était fait, tant par la grâce de son esprit que par la situation de son frère, le centre de réunions où se rencontraient les personnages politiques et les gens d'esprit de l'époque.
Dans ses entretiens avec le duc de Riche-
l5o LE MARQUIS DE VERAC
lieu, le marquis de Vérac n'oubliait pas ceux qu'il aimait; la lettre suivante du duc de Laval, ambassadeur près la cour d'EspagnCj en est la preuve éloquente :
« Madrid, 28 mars 1816.
« Cher ami,
« 11 m'est revenu de mon intérieur combien tu avais été aimable pour moi en diverses circonstances, et surtout dans ces derniers temps où tu as révélé tout ce qu'il y avait de grâce et de chaleur dans ton amitié. Rien ne me touche autant dans ce monde que la mémoire du cœur de mes amis; et cet échange de bons offices entre parents m'a toujours semblé la plus douce et la plus consolante occupation de la vie. Rien n'aurait manqué, cher Olivier, à tes aimables procédés si tu y avais ajouté la grâce de m'en informer directement. Je sais que tu es intime-
ment lié avec celui qui est le juge (i) de mon travail^ et ce que tu m'apprendrais, avec toute confiance, de son suffrage serait pour moi d'un prix inestimable. Dans mes exigences peut-être insupportables, je serais plutôt tenté de te gronder que de te remercier. Il me semblait qu'à mon départ tu m'avais promis quelques soins.
« Presque tous mes amis s'étaient lassés de m'en donner, hors celui que nous avons perdu et dont je venais de recevoir une lettre quelques jours avant d'en apprendre la mort. Quel souvenir amer, cher Olivier, et combien cette perte nous sera chaque jour plus sensible! Elle se rattache à tous les plaisirs, les peines, les époques de notre jeunesse et de notre vie errante... Dans mon isolement, je n'ai que des aperçus-, je ne suis fixé que sur cette résolution : c'est de ne pas cesser
(i) Le duc de Richelieu, ministre des affaires étrangères.
l52 LE MARQUIS DE VÉRAC
d'estimer, d'aimer toujours ce petit nombre d'amis au service desquels je m'étais consacréj sans concevoir ni éprouver d'autre bonheur que celui de réussir dans mon dévouement.
« Une lettre que tu m'écrirais avec intimité et qui se renouvellerait^ suivant les circonstances j à peu près tous les mois, aurait une valeur que je payerais d'une reconnaissance inexprimable.
« Ce que je te manderais de ce pays serait insipide auprès des graves intérêts qui se discutent sous tes yeux...
« Quand nous reverrons-nous ? Quand irai-je au Tremblay, où tant de doux souvenirs me rappellent? Tu devrais te concerter et intriguer avec l'hôtel de Luynes pour m'avoir un congé cet été après le mariage du Roi et de l'Infante. )^
Si nous avons cité presque entièrement cette lettre choisie entre vingt autres, c'est qu'elle nous initie davantage aux rapports
ET SES AMIS. l53
qui existaient entre les deux amis et nous semble aussi montrer à quel point ils étaient dignes Tun de Fautre.
Trois mois après, le marquis Olivier partait pour Aix en Savoie^ d'où il faisait quelques excursions avec le duc de Laval qui était venu ly rejoindre. Durant ce voyage , M. de Vérac eut avec le duc de Richelieu une correspondance suivie ^ dont voici quelques fragments :
« Lyon, 5 juillet.
« Que de fois pendant la route, mon cher duc , nous nous sommes entretenus de vous en éprouvant le regret que vous ne puissiez vous échapper pendant quelque temps à vos importantes occupations !
Puis ridée que cette belle France dont nous traversions les provinces avait tout à attendre de vos travaux,, que vous régliez ses destinées^ venait changer nos désirs et augmenter nos vœux pour vous^
et par conséquent pour elle... J'ai vu ici quelques personnes instruites ^ et voici ce que j'ai recueilli de leurs conversations. Lyon est en ce moment très tranquille ; Fesprit y est généralement bon. La classe peu nombreuse de la noblesse y est^ comme dans toute la France, dévouée au Roi par des espérances à la vérité difficiles à réaliser. Les commerçants désirent l'ordre et le maintien du gouvernement établi. La petite bourgeoisie serait encore facile à agiter; mais elle sera toujours facilement contenue par les autorités civiles et par la force militaire. Il y a à Lyon près de six mille hommes et quatre mille gardes nationaux qui font parfaitement leur service. Dans les six mille hommes sont compris dix-neuf cents artilleurs sur lesquels on peut compter entièrement. Le régiment des chasseurs d'Angouléme et le régiment suisse se conduisent très bien. La ville de Lyon ne se
ErSESAMIS. IDD
loue pas du régiment de la garde royale qui y a séjourné. Son colonel^ M, B...^ lui avait communiqué un zèle déplacé et très dangereux. Les soldats insultaient et arrêtaient dans les rues les bourgeois qui ne portaient point à leurs chapeaux la cocarde blanche,, et leur faisaient payer une amende selon leur fantaisie. Le préfet et le comte Roger ont très promptement mis fin à ces vexations. Toutes les personnes que j'ai vues n'ont qu'une même opinion sur Roger de Damas (i). Elles applaudissent unanimement à ses sentiments de modération et à son activité. Elles
(i) Voici le portrait que le prince de Ligne fait, dans ses Mémoires, du comte Roger de Damas, qui était venu le joindre au camp russe devant Elisabetligorod, en 1783 : « C'est un Français de trois siècles; il réunit l'esprit cheva- « leresque de François I" aux grâces du grand Condé et à la a gaieté du maréchal de Saxe. Il est étourdi comme un han- « neton, au milieu des plus vives canonnades, bruyant, « chanteur impitoyable, futile en citations les plus folles au Cl milieu des coups de fusil et jugeant néanmoins de tout à « merveille. La guerre ne l'enivre pas, mais il y est ardent « d'une jolie ardeur comme on l'est à la fin d'un souper. « Ce n'est que lorsqu'il porte un ordre, donne son petit con-
l56 LE MARQUIS DE VERAC
m'ont dit quil marchait de bon accord avec les autorités administratives^ et que les habitants commençaient à lui rendre justice et à s'attacher véritablement à lui...
« Il m'a paru que les personnes sages pensaient généralement ici que le moment que prenait M. le duc d'Angoulême pour y venir était mal choisi; les exécudons sont à peine finies à Grenoble. La commission qui doit juger le général Mouton- Duvernet va s'assembler à Lyon. Il me semble que les princes ne peuvent se promener auprès des échafauds que pour en faire descendre les coupables. Si la ville de Lyon ne peut donner aucune inquiétude, il paraît qu'il n'en est pas ainsi du
« seil ou prend quelque chose sur lui qu'il met de l'eau
« dans son vin
« Toujours Français dans rame, il est Russe pour la su- « bordination et pour le bon maintien. Aimable, aimé de « tout le monde, ce qui s'appelle un joli Français, un brave « garçon, un seigneur de bon goût de la cour de France; « voilà ce que c'est que Roger de Damas. » II était né en 1765 et mourut en 1823.
ET SF.S AMIS. I Dy
département de l'Isère, où l'esprit de révolte est plutôt comprimé qu'anéanti, et de celui de l'Ain, où il pourrait éclater d'un moment à l'autre, si l'autorité n'y multipliait pas les moyens de surveillance. C'est toujours par des craintes sur le retour des dîmes et la restitution des biens nationaux que les malveillants cherchent à agiter les paysans de ces départements.
« Adieu, mon cher duc, excusez le peu d'intérêt de cette lettre.
« Si vous saviez l'effet que le nom de Richeheu fait à Lyon!... vous auriez un peu moins d'ennui à Paris, etc.
(( Olivier. »
Le 14 juillet, M. de Vérac écrit d'Aix en Savoie :
(( Le duc de Mortemart, qui n'a pas été décacheté à Chambéry, comme toutes les lettres qui nous arrivent de France, nous a apporté de vos nouvelles, mon cher duc...
« J'ai vUj vendredi dernier,, l'arrivée du roi de Sardaigne (i) à Cliambéry. Il y a fait son entrée à huit heures trois quarts ; depuis cinq heures du soir^ les autorités civiles et militaires et les plus notables habitants l'attendaient à la porte de la ville. Les rues étroites de Chambéry, même celles par lesquelles le cortège ne devait pas passer^ étaient métamorphosées en longs berceaux^ tant il y avait de guirlandes jetées d'une croisée à l'autre et de petits sapins plantés le long de toutes les murailles. Pour aider à l'empressement des bons Savoyards^ on avait tambouriné le matin que les maisons qui ne seraient pas décorées en feuillage payeraient vingt-six francs d'amende. Le Roi ne peut pas se faire illusion sur les regrets que la plus grande partie des habitants de ce pays éprouve de ne plus appartenir à la France. J'excepte de ce sentiment
(i) Charles-Fclix.
ET SES AMIS. I 5q
la noblesse^ qui espère retrouver une existence à la cour de Turin, et qui craignait d'être tout à fait inaperçue à celle de France. Les impôts fonciers sont toujours aussi élevéSj les impôts indirects sont diminués^ les droits de patente et de succession sont supprimés...
c( J'ai été frappé de la bonne tenue des troupes. J'ai remarqué entre autres un régiment de chevau-légers qui m'a rappelé la meilleure cavalerie de cette arme à l'armée autrichienne en 1794...
« C'est vendredi prochain que le Roi nous arrive à Aix. Il y est attiré par l'espoir que les eaux minérales ont toutes les qualités requises pour lui faire faire un garçon. Le vicomte de Lévis(i) et M. de Saluées sont ici depuis hier -, ils précèdent le duc d'Angoulême, dont ils sont les aides de camp. Son Altesse Royale doit venir voir
(i) Gaston, duc de Lévis, suivit les princes en exil et mourut à Venise près du comte de Chambord.
l60 LE MARQUIS DE VÉRAC
son oncle^ à Aix^ dans le plus grand incognito. Notre colonie française verra avec joie ce prince chéri de tous les Français, et peut-être trop aimé ici pour ne pas y paraître avec la plus grande réserve en public/ surtout auprès du Roi.
(( Olivier. »
(■: Aix, le 21 juillet.
« Le roi de Sardaigne est arrivé avanthier... Le jeune Lévis, que M. le duc d'Angoulème a envoyé à Chambéry pour exprimer au roi de Sardaigne le désir que Son Altesse Royale avait de le voir, a eu une audience de plus de deux heures. On ne peut être plus affable que le Roi. Lé vis, qui d^abord en sa présence avait éprouvé cette espèce de réserve et d'embarras dont on est toujours saisi en présence des puissants de ce monde, avait fini par causer avec le Roi de pair à compagnon et n'était plus occupé qu'à repousser la familiarité qui venait le
ET SES AMIS. It>l
gagner malgré lui. Le Roi, après lui avoir parlé de l'état actuel de la France et de la force de notre armée^ est entré tout à coup dans les détails de ses propres affaires : Vous verrez mes troupes , lui a-t-il dit, elles sont terriblement belles (à tout moment le Roi emploie cette expression). J"ai à présent plus de trente mille hommes, je finirai par en avoir quatre-vingt mille, et même cinq cent mille, en y comprenant le Tocsin (le Tocsin est une espèce de Landsturm). J'ai terriblement travaillé pour cela : j'ai passé par jour trois ou quatre heures dans mon cabinet. Si je n'avais pas eu le malheur de perdre mon fils, il m'aurait terriblement aidé; mais n'importe, j'en ai fait assez pour n'être plus pelé par les Autrichiens. Leurs soldats me coûtaient quatre francs par jour ; ils mangent comme trois Savoyards. Le Roi de France ne doit plus être j>elé par ces gens-là. S'il a des embarras, je rien-
« drai l'aider avec mon armée, et je ne le (( PÈLERAI ^as. J'ai vingt-deux régiments « de Cosaques qui sont terriblement « beaux. »
« Lévis na pu voir la Reine, le Roi lui a dit « quelle en serait te^ri^ue^iy-^t fâchée » . J'ai été plus heureux que Lévis, j'ai vu la Reine, un moment après son arrivée, se promenant avec le Roi et trois jeunes princesses. Le Roi ressemble beaucoup au duc d'Havre, il en a toute la tournure militaire; il est cependant plus petit que mon oncle. Lorsque je Fai vu, il portait un uniforme bleu avec des brandebourgs en argent. Sa tête, qui va trop vite en diminuant jusqu'au menton, était surmontée d'un large chapeau qu'il porte très en arrière. Le reste de son habillement consistait en un pantalon de nankin et des bottes à la Souvaroff, auxquelles étaient attachés de très longs éperons. La Reine est encore belle; en se promenant avec le Roi, elle dominait de
ET SES AMIS. Ib3
toute sa tête le chapeau de Sa Majesté. « M. le duc d'Angoulême est arrivé hier à sept heures du soir et repart demain. Il m'a dit qu'il croyait que le Roi le reconduirait jusqu'à Chambéry pour lui montrer les troupes qui sont dans cette ville. J'ai passé une heure ce matin avec M. le duc d'Angoulême. Ce prince aura parcouru le Dauphiné dans tous les sens, car il a déjà été de Lyon à Grenoble^ de Grenoble à Gap, de Gap à Briançon^ de Briançon il a suivi la route nouvellement tracée sur Grenoble^ de Grenoble il a été à Chambéry^ et il retourne encore dans le département de l'Isère pour y faire une autre tournée. Dans toutes les communes qui ont pris part à l'insurrection ^ il s'est montré n'ayant pour escorte que les maires, qui de village en village venaient se grouper à l'entour de luij et trois ou quatre gendarmes qu'il a même renvoyés ensuite. Partout il a parlé avec bonté et avec fermeté. M. de Saint-
Priest ( I ) est persuadé que cette manière de se montrer avec confiance et de parler au nom du Roi a produit un très bon effet. Savoie-Roilin^ qui est à Grenoble, en est également persuadé. M. le duc d'Angoulême a profité de son séjour à Grenoble pour raccommoder le préfet Montlivault avec le général Donnadieu. Ils se sont embrassés devant Son Altesse Royale ; mais Saint-Priest m'a dit que le lendemain ils se regardaient encore avec des yeux comme des pistolets.
« M. de Saint-Priest m'a dit aussi qu'il restait encore dans les prisons de Grenoble une centaine de misérables qu il serait désirable de renvoyer bientôt chez eux^ mais qu'il s'y trouve sept ou huit individus, principaux confidents de Didier, dont les gens du pays, même les plus modérés, désiraient que la justice fit un nouvel exemple.
(1) Le vicomte de Saint-Priest, frère cadet du comte.
ET SES AMIS. lOD
Je lui ai observé que les supplices réchauffés produisaient presque toujours un bien mauvais effet. Il m'a répondu qu'en thèse générale il le pensait comme moi, mais qu'il était cependant convaincu que le bien du service du B.oi exigeait qu'on ne fît pas en ce moment Tapplication de ce principe aux révoltés du Dauphiné. Son opinion est celle de Son Altesse Royale. Voilà encore du rabâchage, mon cher duc^ je me dédommage autant que je peux des déjeuners de la rue du Bac^ etc.
c( Olivier. »
« Aix en Savoie, 3i juillet iSi6.
« J'ai reçu votre lettre du i8, mon cher duc. Votre aimable souvenir a charmé la colonie : l'amitié que vous lui témoignez lui est cent fois plus précieuse que la bienveillance du premier ministre. C'est vous que nous aimons ; et croyez bien que votre autorité, si utile à notre patrie, n'est qu'une
ibO I.E MARQUIS DE VERAC
gêne pour notre attachement. Avec quelle peine apprenons-nous par nos correspondances que votre marche est toujours gênée par des intrigues^ des passions^ ou par une ignorance respectable qui ne veut pas absolument qu^on lui fasse l'opération de la cataracte ! Ce n'est pas non plus sans avoir à combattre que le cardinal de Richelieu est parvenu à sauver la France et a préparé la grandeur de Louis XIV...
« Dans mes dernières lettres, je vous ai parlé du roi de Sardaigne sur le dire d'autrui; ce que je vous en dirai aujourd'hui sera plus exact. J'ai passé trois quarts d'heure dans le cabinet de Sa Majesté Sarde. La ressemblance que je lui avais trouvée avec le duc d'Havre m'a frappé davantage encore. Plus petit que mon oncle, il en a toutes les manières^ toute la politesse, tous les mouvements. Il aime le militaire avec passion; il y porte tous ses soins, il en fait le sujet de toutes ses conversations.
(( Après m'avoir parlé de ma famille avec la plus grande bonté, il m'a demandé si j'avais vu les troupes de la garnison de Chambéry. Sur ma réponse affirmative^ il s'est empressé de me dire que le régiment de chevau-légers qui était dans cette ville était le moins bon de son armée, parce qu'il n'avait pas été à même d'en surveiller l'instruction; et il est parti de ce régiment pour me faire successivement la revue de toutes ses troupes, qu'il m'a dit se monter en ce moment à 60,000 hommes effectifs. 11 a ajouté qu'il avait en outre des bataillons de chasseurs de montagne de 1,000 hommes chacun, tous armés et équipés ^ et vingt autres bataillons de milice piémontaise , également de 1,000 hommes, qu'il pouvait réunir à son armée en huit jours. Le reste des habitants de ses États^ m'a dit le Roi, est classé de manière à former des masses pour garder les défilés^ se jeter dans les garnisons et défendre les frontières en cas
l68 LK MARQUIS DE VKRAC
d'invasion. L'artillerie de Tarmée n'a pas encore reçu une formation définitive ; composée de pièces françaises, anglaises, et d'énormes pièces piémontaises, elle sera refondue l'année prochaine; elle recevra alors de nouveaux affûts et des équipages plus légers.
(c II était impossible de ne pas témoigner à Sa Majesté Sarde mon étonnement et mon admiration pour une création militaire aussi prodigieuse et aussi promptement exécutée. « C'est en y mettant tout mon temps que (( je suis parvenu à le faire, m'a-t-Elle « répondu. En arrivant, je ne connaissais « personne, j'ai été obligé d'être tout à la « fois souverain, ministre et commis ; mais « à présent, j'ai reconnu le mérite de plu- « sieurs de mes officiers, je leur ai donné « ma confiance et je me repose. »
« Pour savoir ce que c'était que les Cosaques dont le Roi avait parlé à Saint- Priest, je demandai à Sa Majesté si Elle
n'avait pas aussi formé des troupes de cavalerie légère à Tinstar des Puissances du Nord. J'évitai le mot Cosaque^ qui, en Savoie,, me paraissait prêter au ridicule. Ce sont des régiments de cavalerie sarde, interrompit le Roi; je les appelle mes Cosaques; ils sont plus laids que ceux de l'empereur de Russie. Ils ont tous une barbe terriblement noire et touffue et sont armés d'un fusil à un coup très long, au bout duquel on met une baïonnette; cette arme leur sert de lance aussitôt qu'ils ont tiré. Je fais venir deux de ces régiments en Piémont. Autrefois ils ne voulaient pas venir sur le continent, à présent qu'ils me connaissent ils y arriveront volontiers.
(( Le Roi , changeant ensuite de conversation, parla des pluies qui désolaient la Savoie...; passa à Gênes, et dit qu'il y avait en ce moment trois cents vaisseaux en construction sur les chantiers; que les anciens magasins de cette ville ne suffi-
lyO LE MARQUIS DE VERAC
saient plus^ et qu'on était obligé d'en construire de nouveaux. Il ajouta qu'il s'était occupé à étudier l'art de la construction des navires pendant le temps qu'il était en SardaignCj et qu'il faisait faire ses galères sur un nouveau modèle de son invention, dont il avait déjà reconnu l'avantage dans un engagement qu'une de ses galères avait eu avec deux bâtiments corsaires de Tunis ou d'Alger. Sa Majesté n'a pas voulu avoir de garde royale; chaque régiment est à son tour de service auprès d'Elle. lia quatre compagnies de gardes du corps de cinquante hommes : la première est la Savoyarde; la deuxième, la Piémontaise ; la troisième, la Sarde ; la quatrième, la Génoise. Charles-Félix n'aime pas les Autrichiens : leur séjour dans ses États lui a coûté vingt-cinq millions ; il a dû montrer les dents pour les faire partir .
a Voilà à peu près la conversation que le roi de Sardaigne a daigné avoir avec moi.
Si j'osais me permettre une opinion et émettre ma pensée, je dirais que je crois Sa Majesté un peu gasconne. lime paraîtimpossible qu Elle ait pu former en deux ans une armée de soixante mille hommes et que ses États se soient prêtés, à travers toutes les charges de la guerre de i8i5, aux dépenses qu'une pareille création aurait nécessitées. Je crois plutôt Tofficier supérieur avec lequel j'ai causé, qui m'a dit que Tarmée sarde se montait à trente-deux mille hommes et que le reste était des cadres impossibles à remplir en ce moment. Une chose qui n'est pas indifférente à savoir, c'est que le roi de Sardaigne annonçait très hautement l'année dernière le droit et l'espoir d'avoir Grenobleetd'agrandirsesÉtatsànos dépens.
« Nous partons demain pour aller à Rolle (i), chez M. le duc deNoailles. Je ne pourrai pas être à Paris avant la fin du
(i) Village sur les bords du lac de Genève.
mois d'août, et je trouve que cela est bien
(( Olivier. »
long sans vous voir.
A son retour de Savoie, le marquis Olivier se rendit à Paris, puis au Tremblay; de là, il correspondait avec le duc de Richelieu et lui faisait part de ses préoccupations pour la session qui allait s'ouvrir. Comme M. de Vérac l'avait prévu, la loi électorale et la loi sur les journaux étaient l'objet de vives discussions. En ouvrant les Chambres, le 3 novembre 181 6, « Louis XVIII, dans un discours habile autant que conciliant et paternel, avait annoncé qu'il ne laisserait porter aucune atteinte à la Charte, qu'il voulait l'union et la confiance, et qu'il réprimerait les écarts de la malveillance ou ceux d'un zèle trop ardent ( i ) )^. iMalgré les paroles du Roi, les partisans de Monsieur, dont l'hostilité entravait la marche du gou-
(i) Dareste, Histoire de la Restauration.
vernement, ne désarmèrent pas. Dès les premiers jours de la session ils travaillèrent à renverser le ministère, La loi électorale accordant le vote aux censitaires de trois cents francs fut l'objet d'une vive opposition à la Chambre des députés, mais passa presque sans discussion à la Chambre des pairs, où siégeait M. deVérac. Il n'en fut pas de même pour la loi sur les journaux. Le gouvernement^ quij en présence des difficultés de la situation, demandait encore pour une année le maintien de la censure et de l'autorisation préalable, rencontra cette fois, même à la Chambre haute, un rude adversaire dans M. de Chateaubriand, plus jaloux d'assurer ses succès personnels que de faciliter la tâche des ministres; mais l'éloquence de l'orateur n'eut pas raison du sentiment patriotique qui avait inspiré la proposition.
Cette même question devait encore être Tannée suivante l'objet de débats pas-
iy4 LE MARQUIS DE VERAC
sionnés; dès Touverture des Chambres^ le ministère déposa le nouveau projet de loi sur la presse. Le gouvernement demandait que les articles ou écrits poursuivis fussent déférés soit aux tribunaux correctionnels, soit aux cours d'assises, suivant que le fait serait qualifié crime ou délit. « Ainsi, disait Pasquier dans Fexposé des motifs, la presse aura toute l'indépendance compatible avec ce grand principe qui veut que tout soit subordonné à l'intérêt commun et que toutes les libertés soient sujettes à l'empire de la loi. Mais un dernier article établissait une exception pour les journaux et autres ouvrages périodiques traitant de sujets politiques : la situation de la France, l'état des partis, l'occupation étrangère ne permettaient pas encore une discussion journalière qui, si elle était sans frein , tendrait à remettre en question tout et la société elle-même (i). »
(i) Dareste, Histoire de la Restauration.
Après de longues discussions dans les deux enceintes^ la loi fut rejetée, conformément aux prévisions de M. de Vérac. Dans ces temps difficiles ^ les absences fréquentes et prolongées du duc de Richelieu ^ retenu à l'étranger par les négociations avec les Puissances, privèrent souvent le gouvernement de son plus solide appui. Pendant que cet homme généreux travaillait avec succès à arracher quelques concessions à nos adversaires, les ennemis du dedans profitaient de son éloignement pour essayer de discréditer la monarchie. Voici quelques fragments de la correspondance échangée à cette époque entre les deux amis.
M. de Vérac au duc de Richelieu.
« 16 octobre 18 18.
« Mon cher Duc^
« Mes affaires m'ont amené à Paris, et je ne comptais pas vous écrire, pensant que
iy6 LE MARQUIS DE VÉRAC
Caraman serait après-demain près de vous; mais j'apprends qu'il doit s'arrêter plusieurs jours en route et qu'une estafette vous sera envoyée cet après-midi. Je vais faire galoper ma plume et vous mander à la hâte tout ce qui me viendra à la pensée.
« Le Conservateur : Voilà d'abord ce qui se présente, parce qu'il fait en ce moment jaser toutes les pies de nos salons. Vous pensez bien que MM. de Chateaubriand, de Talaru (i), de Montmorency (2), de PoHgnac y trouvent des champions ardents aies défendre; enfin, disent-ils, les sentiments des royalistes vont être connus, leur nombre sera apprécié; on ne pourra plus donner à nos amis, aux vrais serviteurs du Roi, la torture en cachette, on ne nous fera plus voter pour des élections ministérielles, etc. Tout ce que j'ai entendu à ce sujet, depuis trois jours que je suis ici, est d'une
(i) Le marquis de Talaru, pair de France. (2) Duc Mathieu de Montmorency.
démence qui fait réellement pitié. Ce sont les ultra-royalistes qui s'applaudissent euxmêmes de voir leurs prétendus défenseurs aussi libéraux que les auteurs de la Minerve. Ils désirent ce que désiraient leurs pères avant de monter sur Téchafaud, tant l'expérience des temps passés est perdue pour eux! voir le mal à son comble en se flattant qu'il en résultera le bien , et ils écoutent les conseils de MM. de Castelbajac (i) et de Crignon d'Ouzouer (2), qui leur disent^ dans le numéro qui a paru hier : « S'il y a ballottage aux élections entre un ministériel et un jacobin j retirez -vous* cette querelle ne vous intéresse plus. » Je conçois parfaitement que M. de Chateaubriand^ qui a pour propriété son écritoire, et pour receveur l'imprimeur de ses pamphlets, puisse raisonner ainsi. Plus il y aura de ruines en
(i) M. de Castelbajac, député vif et animé plutôfque sage dans ses idées monarchiques.
(2) Crignon d'Ouzouer, député.
France, plus THomère des cimetières trouvera de sujets pour ses chants, et, comme la prévoyance de son génie politique serait compromise par la tranquillité de la France, il est tout naturel qu'il préfère les désastres qu'il a prédits à rétablissement d'une prospérité qui le ferait passer pour un rêveur politique. Mais M. de Montmorency (i), M. de Polignac... Je m'arrête à ces derniers nomSj j'ai trop de peine à les trouver sur la liste.
(( Voici une anecdote que ces mêmes personnes se plaisent à faire courir. iMonsieur disait : « Il est bien extraordinaire que
(i) Mathieu, vicomte, puis duc de Montmorency, fut comme grand bailli d'cpée envoyé aux Etats généraux par l'assemblée du bailliage de Montfort-l'Amaury. Élève de l'abbé Sieyès, Mathieu de Montmorency fut entraîné par la chaleur de son cœur et l'ardeur de son imagination aux idées de liberté et de réforme les plus avancées. Il n'en dut pas moins émigrer en 1793 et se retira à Coppet. La mort de son frère (l'abbé de Laval) sur l'échafaud amena sa conversion religieuse et monarchique. En 1814, il alla au-devant de Monsieur, prit part au congrès de Vérone, fut fait duc et pair par Louis XVIII, ministre des affaires étrangères en 1821, et gouverneur du duc de Bordeaux. Il mourut en 1626.
<( M. Decazes se plaise à répéter à tous « ceux qui l'écoutent^ que la marche du « gouvernement sera immuable , et que le « successeur du Roi régnera en suivant les (.(. mêmes principes. — Monseigneur^ vous (( avez tort de lui en faire un reproche^ « répondit M. Rubichon; je vous assure « que le ministre de la police n'avait pas « en vue Votre Altesse Royale. » Je sors des salons qui^ au reste, ne font pas Topinion publique, et je trouve alors des choses satisfaisantes à vous mander.
« Les succès de vos négociations à Aixla-Chapelle sont le sujet d'une joie générale ( I ) ; elle a pénétré dans tous les intérieurs, depuis les hôtels des banquiers de la Chaussée d'Antin jusqu'aux humbles boutiques du pays latin. Elle ne se montre pas bruyamment, mais elle fait respirer
(i) Le duc de Richelieu avait dû retourner à Aix-la-Chapelle en 18 18, pour assurer le traité dont il avait arrête les bases.
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tout le monde avec bonheur^ et Thommage de ce bonheur ne vous est pas refusé même par vos adversaires. On nous annonce la venue prochaine de l'Empereur de Russie. Tous les habitants de la capitale le verront avec joie^ avec reconnaissance, et je ne crois pas me tromper en vous disant qu'il pourra s'apercevoir lui-même des sentiments qu'il inspire. Je n'en dirai pas autant pour le Roi de Prusse; le pont d'Iéna n'est pas oublié.
« J'ai vu hier le comte Decazes : il a beaucoup d'espoir pour les élections. Il m'a dit qu'il était assuré des deux tiers ministériels. La Convention signée à Aix-la- Chapelle doit encore donner de la force au ministère dans les collèges électoraux (Dieu en soit loué, et vous, mon cher duc!). M. Decazes ne croit pouvoir obtenir Bonnay ( i ) pour Paris. Il est persuadé que Ma-
(i) Le marquis de Bonnay, né en 1730, avait été page du Roi, etc. Nommé en 1789 député suppléant delà noblesse
ET SES AMIS. l8l
nuel sera évité; il m"a parlé de M. Ternaux comme d'un choix plus que probable.
M. Ternaux est un grand manufacturier^ membre du conseil général de la Seine et du conseil des manufactures; il n'est pas le drapeau d'un parti, et le commerce de Paris n'aurait pas à rougir de cette élection. Je crains que mon beau-frère Alexis ( i ) ne puisse éviter Bedoch pour la Corrèze; il me mande que M. d'Aubusson (2) va chez tous les électeurs leur demander leur vote, et ne les quitte qu'après avoir extorqué une
du Nivernais aux Etats généraux, il essaya de s'opposer à la vente des biens du clergé. Accusé d'avoir eu connaissance du voyage de Varennes, il répondit : « Si le Roi m'avait « demandé mon avis, je ne lui aurais pas conseillé ce départ; « mais s'il m'avait choisi pour le suivre, je serais mort à ses « côtés, me glorifiant d'une telle mort. »
M. de Bonnay quitta l'Assemblée nationale quelque temps après pour se rendre à Coblentz, servit à l'armée de Condé, alla retrouver Louis XVIll à Vérone. Sous la Restauration, il fut envoyé comme ministre à Copenhague et à Berlin, devint ensuite ministre d'Etat et gouverneur de Fontainebleau. 11 mourut en 1825.
(i) Alexis de Noailles.
(2) Le comte d'Aubusson La Feuillade, dernier de son nom, frère de la duchesse de Lévis, père de la princesse Marc de Beauvau et de la princesse de Bauffremont.
promesse... Il ajoute que Bedoch (i) se soûle dans tous les marchés et qu'il a été ivre pendant trois jours à la dernière foire d'UzercheSj au su et vu de tout le monde. Benjamin Constant n'en répond pas moins de 542 voix pour Bedoch , et il n"y en a pas 700 dans la Corrèze.
« Tout à vous, mon cher duc, de cœur et d'attachement pour la vie. »
Réponse du duc de Richelieu.
« Aix-la-Chapelle, -^o octobre 1818.
« Je vous remercie, mon cher Olivier, d'avoir songé à me donner de vos nouvelles et de celles de Paris, où je vois que les hommes et les choses sont à peu près dans le même état qu'à mon départ. Il y a cependant un signe non équivoque de perfectionnement dans l'abnégation de leur
(i) Bedoch, ancien membre du Corps législatif, puis député, d'une opposition ardente et continuelle au gouvernement de la Restauration.
dignité dont quatre pairs de France viennent de donner un si noble exemple en ne dédaignant pas de descendre dans Tarène pour s'y mesurer avec les journalistes ministériels et libéraux. Le grand exemple de Tégalité constitutionnelle que ces messieurs viennent de donner est une grande preuve des progrès de Tesprit du siècle ^ et si après cela on persiste à dire qu'ils n aiment pas la Charte et les principes qu'elle proclame, il faudra qu'on soit bien aveugle ou bien obstiné. Je ne me pique pas d'être à cette hauteur, je vous l'avoue, et j'aimerais autant que mes honorables collègues ne fussent pas plus libéraux que moi.
« Nos affaires ont été assez bien, et j'espère qu'elles continueront de même. Il me semble qu'on a reçu ces nouvelles à Paris avec une joie très modérée, et j'aime mieux cette manière calme que les explosions bruyantes, qui auraient pu avoir quelque inconvénient. Ce sont maintenant
les élections qui attirent toute mon attention, et il me tarde d'en apprendre le résultat. 11 faut s'attendre à quelques mauvais choix. Par quel système croirait-on s'assurer de n'avoir que les hommes qu'on choisirait soi-même? L'important, c'est que la majorité soit bonne, et je l'espère. Je ne crois pas pouvoir être de retour à Paris avant un mois, mais aussi j'espère que ce ne sera pas plus tard...
« Amitiés pour la vie, mon cher Vérac. »
Réponse de AI. de Vérac.
« 5 novembre 1818.
« Mon cher duc, Caraman nous a apporté hier de bonnes nouvelles; elles se sont répandues dans Paris avec une promptitude extrême. Le soir, au spectacle des Variétés, le comte de Forbin(i)
(i) Le comte de Forbin des Issarts, conservateur des musées sous la Restauration.
ET SES AMIS. loD
qui s'y irouvait^ m'a dit que Ton s'embrassait dans les loges et que le public faisait répéter des couplets chantés par un Champenois qui se félicitait avec ses amis de Tabondance de la vendange et qui ajoutait qu'il avait cette fois l'espoir de ne boire son j'in qu'en famille. L'article inséré ce matin dans le Moniteur apaise ce premier élan^ il donne beaucoup d'espérance et laisse encore des vœux à former. Votre modestie nous permettrat-elle cette fois de vous porter l'hommage du bonheur que vous nous faites éprouver? Comme ministre des affaires étrangères, voilà votre carrière couronnée , mais vous êtes, malheureusement pour vous, ministre président du Conseil et vous ne pouvez nous abandonner. En labourant encore un an ou deux (je vois votre front se rembrunir) vous nous ferez recueillir, par vos travaux, l'affermissement de notre dynastie et de la prospé-
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rite de la France... Vous savez si je jouis de vos triomphes comme de vos succès.
Le plus sincère attachement m'en fait partager Thonneur et la joie. »
M. de Vérac au duc de Richelieu.
« 5 novembre 1818.
« Je vous avais écrit,, mon cher duc, un recueil d'anecdotes se rattachant à notre situation actuelle, je Tai déchiré, j'aime mieux vous faire voir en masse. La Minerve et le Conservateur sont deux thermomètres exacts des opinions extrêmes. Ces deux partis déploient plus que jamais leurs forces, et ils font feu de chaque côté sur le ministère. Toutes les armes sont bonnes, et la violence de leurs passions se montre avec la plus grande fureur; le parti ministériel ne leur oppose que la justice et la modération; ce combat peut-il être égal? Je ne suis point effrayé, car la monarchie fait
partie de la voûte européenne et ne peut s'en détacher. D'ailleurs^ la masse des Français veut essentiellement le repos^ et il ne peut point exister sans le Roi. Enfin tous les hommes modérés semblent vouloir se réunir pour assurer le salut de la chose publique. Une transaction est-elle possible? Elle pourrait du moins s'opérer plus facilement que Tannée dernière, car les alarmes croissent de jour en jour. Des ouvertures m'ont même été faites pour un rapprochement. Les royalistes de l'opposition assurent qu'ils n'y mettent aujourd'hui qu'une condition : la modification de la loi sur les élections, et ils justifient leur vœu par le triste résultat de cette loi. Vous croyez bien que je me suis tenu dans la plus grande réserve,, car c'est à vous seul qu'il appartient de résoudre ce problème lorsque vous serez sur les lieux. Toute cette agitation tient aussi pour quelque chose à votre absence, et j'ai la certitude
l88 LE MARQUIS DE VERAC ET SES AMIS.
que VOUS dissiperez ces nuages. Le Français n'a pas conservé son ancien caractère, et son estime pour le vôtre n'en est que plus prononcée. Lorsque je vous reverrai, mon cher duc, j'entrerai dans plus de détails; en attendant, je vous embrasse et fais des vœux pour votre retour.
(( Olivier. »