CORRESPONDANCE DE M. DE VÉRAC ET DU DUC DE RICHELIEU EN
Les serviteurs dévoués de la monarchie étaient inquiets et supplièrent le duc de Richelieu de venir reprendre le gouvernail. Il quitta Aix-la-Chapelle, laissant les bases du traité arrêtées ( i ) . Les passions étaient déchaînées sur la question électorale, et le duc, croyant voir exposées à de nouveaux hasards la liberté et l'indépendance que la France avait achetées au prix de si grands désastres, revint à son projet de retraite; mais les autres membres du ministère pensèrent que c'était lui seul dont la présence
(i) Il ne fut signé que le 2 fivrier 18:9, alors que le duc de Richelieu avait quitté le ministère.
iqO LE MARQUIS DE VEUAC
au Conseil était indispensable, et, dans leur empressement de faire cesser ces dissentiments, ils donnèrent tous leur démission. « Le duc, resté seul sous le poids immense de la résolution à prendre dans une matière aussi hérissée de difficultés que le système électoral dans un pays de trente et un millions d'hommes, Uvrés depuis trente ans à des vicissitudes inouïes, hésitait dans la crainte que ses lumières ne trahissent ses intentions. L'anxiété, la fatigue d'une telle contention d'esprit aggravèrent les souffrances physiques qu'il éprouvait depuis quelque temps. D'un autre côté, le cabinet était dissous; il en résultait une absence de gouvernement dont la prolongation serait devenue funeste. Le 29 décembre, il supplia le Roi d'accepter sa démission qui, cette fois, fut agréée (i). » Il partit presque aussitôt et se dirigea vers le midi de la France.
(1) Biographie universelle.
KT SES AMIS. iqi
Le 2 février iSig^ il adressait de Bordeaux à M. de Vérac la lettre suivante :
« Comment se fait-il^ mon cher Olivier, que vous, qui m'avez donné tant et tant de marques d'amitié dans ces derniers temps, vous ne m'ayez pas donné signe de vie depuis mon départ? Je serais presque tenté d'être fâché contre vous et de vous gronder comme le marquis de Bonnay a coutume de le faire. Dans le fait, vous n'êtes pas encore surchargé de besogne; et ce n'est ni la fréquence, ni la longueur, ni l'importance des séances de la Chambre des pairs qui absorbent tout votre temps. Vous êtes restés, messieurs, jusqu'ici aussi oisifs que moi, qui le suis complètement; et j'en jouis avec délices. Je suis si heureux et si content que je ne m'en fais presque aucun reproche. Je trouve qu'il y a dans cette sensation un fond d'égoïsme qui me déplaît ; mais cependant cela est ainsi, et je ne puis faire autre-
ment. Je refais tout doucement connaissance avec le beau pays de France et j'y prends un très grand plaisir. Une tranquillité générale et parfaite règne partout; il me semble, au total, qu'on est plus occupé de ses affaires que de la politique. Néanmoins la Minerve et le Conserpatew sont fort répandus; le dernier fait beaucoup de mal à ceux par qui et en faveur de qui il est écrit : le premier pervertit partout Tesprit public, et produit un mal affreux. Bordeaux même, cette ville si royaliste, se ressent elle-même de cette corruption. Il est bien vrai que s'il y avait aujourd'hui des élections, ALM. Laine et Kavez seraient encore bien sûrement élus; mais cette disposition S2ra-t-clle constante? C'est là ce qu'il est impossible de prévoir. Il me paraît bien douteux que des institutions naissantes et que de profondes racines n'ont pas encore affermies, puissent résister aux tempêtes que ne peut manquer d'élever la liberté de
la presse, qu'aucune loi ne peut empêcher de devenir licence. C'est, au reste, une expérience que nous sommes encore appelés à faire; car avec la Charte, il sera impossible que cette liberté de la presse ne nous arrive pas pleine et entière-, il n'y aura aucun moyen de la restreindre. Nous verrons comment on parviendra à résoudre le problème, et la manière dont il le sera me paraît devoir décider toute l'existence de l'ordre social en France. J'ai, toutefois, peine à croire que des excès révolutionnaires viennent encore souiller le sol de notre pays. Le peuple paraît fort loin de l'état où il était dans les premières années de la Révolution, et je doute qu'il soit possible de l'émouvoir aujourd'hui comme alors.
« J'ai reçu du marquis de Bonnay la lettre la plus aimable : nous avons tous obtenu grâce devant lui, même Rayneval ( i ) dont
(i) Comte de Rayneval, secrétaire géne'ral au ministcre des affaires étrangères.
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il fait un éloge pompeux parce qu'il lui a écrit deux fois, quand j'étais malade véritablement. C'est un excellent homme, malgré ses petits inconvénients, et je lui dois en particulier bien de l'attachement pour tout celui qu"il me porte. J'ai eu aussi plusieurs lettres de Caraman, qui accompagne l'Empereur (i) en Italie. Il n'y a que vous, mon cher Olivier, qui ne m'écriviez pas; mais j'espère que vous allez vous corriger de cette paresse et que je recevrai une lettre bien longue en réponse à celle-ci. Croyez, mon cher ami, à ma bien sincère amitié, et continuez -moi la
vôtre.
« Richelieu. »
« Bordeaux, 9 février.
« Vos deux aimables lettres me sont exactement parvenues, mon cher Olivier, je vous en sais bien bon gré, et comme une preuve de votre amitié pour moi, à laquelle
(i) L'empereur d'Autriche.
ETSESAMIS. 195
j'attache bien du prix, et comme deux intéressantes gazettes qu'un provincial comme moi lit aujourd'hui avec avidité quand elles viennent de la capitale. Me voilà donc en possession de cette récompense nationale viagère ( i ) . Vous sentez bien, mon cher ami, que d'après les principes que j'avais énoncés dans mes lettres au président, la manière dont a été voté l'amendement de Gourvoisier (2) (adopté à l'unanimité) n'est pas propre à me faire changer d'opinion; aussi suis-je bien décidé à ne pas accepter ce bienfait-, mais, comme je n'aime pas le scandale, que je ne veux pas faire de bruit, ni entretenir le public de ma personne, je
(i) Aussitôt après la retraite du duc de Richelieu, le marquis de Lally-Tollendal, pair de France (tils du gouverneur de Pondichéry), demanda à la Chambre de supplier le Roi d'accorder au duc de Richelieu « une récompense propor- « tionnée à l'immensité de ses services et de son dévoue- « ment ».
{2) Gourvoisier, nommé avocat général à Besançon en 181 5, élu député en 1817. L'amendement qu'il proposa était qu'en cas d'extinction de la ligne masculine, la dotation retournât au domaine de l'État.
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ne ferai aucune démarche ostensible et je me contenterai de ne pas m'approprier les nombreuses parcelles de domaine éparses peut-être dans trente départements. Quand j'aurai vu^ après mon tour de France, à quel établissement public je pourrai les consacrer utilement, je les lui abandonnerai, et tout sera fini sans éclat (i). Je n'ai pas grand mérite à ce petit sacrifice puisqu'on m'avait ôté la faculté de doter mon neveu, qui seule pouvait donner du prix à ce bienfait. Pourquoi, mon cher ami, ne s'est-on pas contenté de me voter par acclamation un petit bout de remerciement? Cela m'eût fait un plaisir immense, et cent fois plus que tout l'argent du monde accordé par une faible majorité. Mais laissons ce triste sujet, qui vraiment me donne des impatiences.
Ce que le Roi vous a fait dire est très aimable et me fait d'autant plus de plaisir
(i) Le duc de Richelieu ht don de cette dotation aux hospices de Bordeaux.
que j'en espère un succès favorable (i)
« Je partage votre opinion sur ce que vous dites du Conseil d'État. Cette épuration m'a fait bien de la peine, et peut-être ne suis-je pas le seul, car, comme vous dites^ on ne fait pas tout ce que Ton veut. Quant à ce que Ton pense des opérations et du système du maréchal Gouvion (2), aux bons sentiments duquel personne ne rend plus de justice que moi, tout éloigné que je suis de l'approuver, je trouve qu'on va un peu loin et un peu vite dans les alarmes que Ton conçoit. Il s'en faut de beaucoup que toutes les places et tous les emplois soient entre les mains des officiers et généraux des armées delà Loire. Ici (à Bordeaux)
(i) Nomination de M. de Vérac au gouvernement du château de Versailles.
(2) Le maréchal Gouvion Saint-Cyr, nommé ministre de la guerre en i8i5, ensuite de la marine, employa toute son activité à l'application de la loi militaire, réorganisa les écoles militaires, créa le corps d'état-major, tit des réformes dans la garde nationale, attribua au pouvoir la nomination des officiers, etc.
M. d'Autichamp (i), à Tours le général Loverdo (2), Jumilhac à Lille (3), le baron de Damas à Marseille (4), le général Partouneaux (5) à Toulouse^ le général de Briche à Montpellier^ le général Coutard à RenneSj le général Dubreton à Strasbourg, Villate à Nancy, et tant d'autres qui ne me viennent pas dans le moment à la mémoire, sont des hommes parfaitement sûrs et desquels la monarchie n'a rien à redouter.
L'esprit des légions est très bon, quoi qu'on
(i) M. d'Autichamp, d'une famille vendéenne (son frère aîné est mort gouverneur du Louvre).
(2) Le général de Loverdo, né en i~"i, avait été aide de camp de Kléber; il se soumit franchement au gouvernement du Roi, exécuta avec fermeté les ordres du duc d'Angoulême dans le Midi, en i8i 5, commanda la 1 1« division militaire à Bordeaux.
(3) Jumilhac (La Chapelle, marquis de), beau-frère du duc de Richelieu. Ilavait fait la campagne de Russie, fut nommé lieutenant général de la io« division militaire à Lille.
(4) Baron de Damas, qui fut plus terd gouverneur du duc de Bordeaux.
(5) Général Partouneaux, né en 1771, s'était distingué au siège de Toulon où il fut blessé, servit sous Rey et Joubert, fit la campagne de Russie où il fut fait prisonnier. Tombé en disgrâce auprès de Napoléon, il resta en non -activité jusqu'à la Restauration, qui, rendant justice à son mérite, le désigna pour commander à Toulouse.
en dise^ et la très grande majorité des colonels sont les mêmes que le duc de Feltre ( i ) y a placéSj il n'y en a pas eu dix de changés; néanmoins, encore une fois je n'approuve pas ce système et j'en ai écrit au comte Decazes dans les lettres que j'ai répondues à celleSj entièrement amicales^ que j'ai reçues de lui. Mais je dirai encore que je crois qu'on ne fait pas tout ce qu'on veut. c( Quant à nos chers ultras^ s'ils n'étaient pas si bêtes et si absurdes, il faudrait se mettre en colère contre eux. Vous avez raison, ils ont toujours peur d'être trop de monde et ils ne sont occupés qu'à éclaircir leurs rangs, comme à Goblentz, où on craignait d'être trop en force pour conquérir la France. Comme à Coblentz aussi on crie.
(i) Clarke, fait duc de Feltre par Napoléon en 1809, fut sous l'empire gouverneur de Berlin, ministre de la guerre, etc. Il envoya en 1814 son adhésion à Louis XVIII et reçut le portefeuille de la guerre le 4 mars 181 5. Le Roi le nomma maréchal de France et ministre de la guerre. 11 mourut en 1818.
lorsque cela va mal : « Tant mieux. » Cela ne peut pas durer. Gravis sed brepis, écrit M. de Chateaubriand dans le dernier Conservateur. Quelle démence, et qu"il est déplorable et presque désespérant de voir la tête des propriétaires de France dans cette route! Convenez que je suis bien heureux de ne m'être pas attelé à la voiture avec ces braves gens-là pour appui. Ceux d'ici vous disent encore que M. Laine est un républicain, ennemi de Dieu, des rois et de toute distinction sociale. Je crains bien que mes pauvres sœurs n'aient eu beaucoup à souffrir de leur aigreur dans ces dernières circonstances, et cela par rapport à moi, qui ne suis pas destiné à être bon à grand'chose aux miens. Je m'arrache à Bordeaux et à son hospitalité, à sa bonne chère, à son bon vin, dont j'ai fait un fort grand usage, et je pars dimanche, après avoir fait une petite excursion dans les Landes, si le temps ne s'y oppose pas abso-
lument. Si vous voulez m'écrire, adressez à Montpellier poste restante
« Richelieu. »
Nîmes, 5 mars 1819.
(( J'ai trouvé à Montpellier , mon cher VéraCj votre aimable lettre qui m'y attendait depuis quelques jours; je ne vais pas vite et je voyage à mon aise^ ce qui fait que je suis un peu en retard des époques que j'avais indiquées. Je vous remercie, mon cher ami, de tout ce que vous me dites d'aimable, et, quelque part que je doive faire dans tout cela à votre prévention en ma faveur, comme cette prévention même est une preuve de votre amitié, elle ne peut m'étre que très agréable. Soyez assuré que les impressions qui, après avoir traversé mon écorce, un peu rude à la vérité, ont pénétré jusqu'à mon cœur, sont ineffaçables. . . Vous avez dit de fort bonnes choses en Thon-
neur de ce pauvre prince de Poix, à la mémoire duquel j'ai donné de sincères regrets. « Il me semble que nous voilà dans une nouvelle crise; la proposition de M. Barthélémy ( I ), que vous m'annonciez,, n'a pas tardé à suivre votre assurance. Dieu veuille qu'elle ait un heureux résultat. Je croyais que vous m'aviez dit que le gouvernement se proposait de la faire ; et certes il aurait mille fois mieux valu qu'elle vînt de lui^, ou au moins de la Chambre des députés que de celle des pairs; mais notre impatience française n'a pas pu attendre, et je crains bien qu'elle n'ait encore une fois tout gâté à force de précipitation. La passion de l'esprit de parti dirigeant toutes nos démarches^ que pouvons-nous espérer d'heureux? Cette nouvelle n'a pas laissé que de répandre beaucoup d'inquiétude, même parmi les
(i) Le marquis de Barthélémy avait été nommé sénateur par Bonaparte et fut fait pair de France en 1814. 11 proposa à la Chambre, en 1819, de supplier le Roi de modifier la loi électorale.
gens les mieux intentionnés ^ dont vous savez que ces provinces abondent. Cependant, je crois pouvoir vous assurer que, dans tous les lieux que j'ai parcourus depuis Bordeaux inclusivement, la fermentation ne sera pas dangereuse de quelque manière que la question soit résolue. J'ignore ce qui arrivera dans le reste de la France; mais, malgré les pétitions toutes faites qui arrivent de Paris pour recevoir les signatures, malgré le bruit que feront certains journaux, c'est à Paris uniquement et de Paris qu'on pourrait craindre quelque chose de sérieux, au moins pour le moment. Lorsque la Minerve et autres journaux se servent de l'expression de « France entière », quand ils veulent parler de « l'universalité de leurs opinions », ils emploient une hyperbole un peu bien forte, et ces messieurs parlent d'une espérance qui ne s'est pas encore réalisée. 11 est vrai qu'ils gagnent du terrain d'un côté, mais aussi ils en perdent un peu de
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Tautre; et les employés^ par exemple, tant civils que militaires^ s'impatientent très fort contre ces libelles auxquels bien peu d'entre eux peuvent se flatter d'échapper. Ils maudissent à l'envi la liberté de la presse^ sans la répression de laquelle ce serait bien vainementj à mon avis, que Ton essayerait de modifier la loi des élections. Au reste, je puis parfaitement me tromper, car certes rien ne fut jamais plus difficile que de démêler dans de pareilles circonstances ce qu'il conviendrait de faire et ce qu'il faudrait éviter. 11 n'y a au monde que M. de Chateaubriand pour faire imprimer ce que j'ai lu dans Tun des derniers Conservateur : (( Et pourtant, dit-il, il était si facile de tout arranger ! » 'Vivent les gens qui ont confiance en eux-mêmes et qui ne doutent jamais de rien! Ma répugnance pour retourner à Paris augmente d'un jour à l'autre, et surtout depuis que j'ai appris toutes les tracasseries et les tribulations auxquelles
mes pauvres sœurs ont été en butte à cause de cette sotte affaire de ma dotation, et cela d'un côté d'où certes elles n'auraient pas dû l'attendre. Aussi suis-je si profondément dégoûté de la capitale que je ne sais pas encore quel parti je prendrai. Celui auquel je suis fixé irrévocablement et d'une manière inébranlable, c'est de n'y revenir et de n'y être jamais que comme homme privé :
dussent toutes les chambres et tous les rois du monde se réunir pour m'appeler aux affaires, je me refuserai à leur appel ; car, moi qui me connais mieux que personne, je sens combien je serais peu propre à y faire le bien; aussi aucune puissance sur la terre n'est-elle capable de me faire changer de résolution; je m'en irais plutôt jusqu'à ses extrémités. Jai voulu vous dire cela une bonne fois, mon cher Olivier, afin que vous puissiez le répéter en temps et lieu, à ceux qui pourraient vous en parler. Je ne suis plus un enfant, et la chose est trop grave
pour que je voulusse m'avancer de la sorte si je n'étais pas parfaitement décidé. J'ai passé trois jours à Montpellier, me voilà à Nîmes, et demain j'irai par Avignon, Beaucaire, et peut-être Arles à Marseille. On me reçoit dans le Midi avec des honneurs qui m'inspirent beaucoup de reconnaissance, mais qui, soit dit entre nous, commencent un peu à m'ennuyer. Je ne puis mettre le nez dehors sans que les petits polissons courent après moi; et puis il me semble remarquer aussi que beaucoup de gens s'imiaginent que je vais être un de ces jours premier ministre. Cependant, je ne veux pas dire que ce soit à cela que j'attribue le bon accueil que je reçois, car, en vérité, je ne puis que me louer beaucoup (sauf l'ennui) de la cordialité de la réception qu'on me fait partout.
« Adieu, mon cher Vérac, vous connaissez mon inaltérable amitié pour vous.
« Richelieu. »
« Marseille, 21 mars 1819.
« Je crains,, mon cher Olivier, que quelques-unes des lettres que vous m'avez écrites n'aient été perdues, car je n'ai jamais vu la liste des pairs dont vous me parlez dans votre dernière; ou peut-être cette liste aura été oubliée et vous ne l'avez pas mise dans la lettre que j'ai reçue de vous à Montpellier. Il serait un peu triste qu'on supprimât les lettres qu'on m'adresse, et je ne veux pas croire à cette infamie. Il ne m'est pas difficile de concevoir ce que vous devez souffrir à Paris, d'où il me paraît que la raison est bannie tant d'un camp que de l'autre. Jugez un peu la belle figure que j'y ferais, moi qui déteste par-dessus tout les excès de l'esprit de parti; aussi, mon cher ami, je me trouve si bien du parti que j"ai pris que je compte prolonger cette agréable existence, et j'irai devant moi, sans projet fixe, jusqu'à ce que j'en aie assez.
(( L'empereur de Russie^ qui m"a écrit une lettre très aimable^ me laisse mon petit compagnon de voyage (i) jusqu'à la fin de Tété, ce qui rend cette manière d'être beaucoup plus douce pour moi. Il me faisait une espèce d'invitation de venir dans les lieux que j'ai administrés si longtemps avec Tespérance de le voir; mais je n'en profiterai pas encore, ne voulant pas avoir l'air de déserter la France dans ces circonstances; plus tard, c'est autre chose.
(( 11 me semble que la France, représentée comme si agitée par M. DessoUes (2), se plaît à lui donner un démenti en étant d'une tranquillité parfaite; vous ne pouvez croire combien toutes ces discussions qui ont tant agité les salons de Paris font peu d'impression ici. Changez ou ne changez pas la loi d'élection^ je vous réponds que
(i) Stempkowski, officier russe, ancien aide de camp du duc à Odessa.
(2) Le marquis Desselles, officier distingue sous l'empire,
cela est parfaitement égal à limmense majorité des Français. Mais ne persécutez paSj ne destituez pas et gardez-vous surtout d'humilier les amours-propres. C'est ce qu'il aurait été difficile d'éviter ayant le côté droit pour appui. M. Decazes l'aurait pu, plutôt que moi, s'il avait eu la force de se vaincre dans la répugnance, bien naturelle, qu'il avait à se rapprocher d'hommes qui l'avaient si injustement abreuvé des outrages les plus atroces : quel beau rôle n'eût-il pas joué, s'il leur eût tendu une main généreuse; et qu'il eût été grand, s'il eût lui-même aidé à relever les vaincus! Il n'eût pas eu à craindre d'en être dominé^ luij parce qu'il aurait éprouvé peu de défections et qu'au lieu d'être reçu par un parti qui eût pu faire la loi, c'est lui qui aurait ouvert les bras et reçu dans les siens le parti
pair de France et ministre d'État sous la Restauration, fut, à la retraite du duc de Richelieu, nommé ministre des affaires étrangères et président du Conseil des ministres.
royaliste. Je ne conçois pas que, maître du souverain, il n'ait pas choisi ce rôle;, je pense qu'il Teût fait sans les liens dont il est enlacé et les détestables agents qui Tentourent. Au lieu de cette conduite, si belle et même si facile pour lui, voilà que tout se passe à coups d'humeur et de colère, et sans plan ni système que celui de marcher au jour le jour.
« Probablement la proposition de M. de Barthélémy ne sera pas agréée à la Chambre des députés, parce qu'elle est trop vague et que le ministère fera tous ses efforts pour qu'elle soit repoussée- car, au fond, je crois que la grande majorité de la Chambre des députés , comme les ministres , désirent apporter quelques modifications à cette loi et éviter, s'il est possible, les dangers des prochaines élections. Au reste, c'est moins au mécanisme de la loi qu'est dû le danger qu'à la multitude de pamphlets qui pervertissent l'esprit public • et, si l'on ne parvient
ETSESAMIS. 211
pas à réprimer cette licence^ tout ce qu'on fera pour se préserver des mauvais choix sera inutile... J'ignore le sujet de la proposition faite à la Chambre des pairs par Christian de Lamoignon (i ) et dont le Àloniteur a parlé si mystérieusement; j'ai bien compris qu'il avait été poussé à cela par quelqu'un. Si vous voulez m'écrire^ adressez à Gènes...
« VousconnaisseZj mon cher Olivier^ etc.
« Richelieu. »
« Gênes, i5 avril i8ig.
« J'ai trouvé ici^ mon cher Olivier,, votre lettre du 25 mars, que Rayneval m'a envoyée... Vous vous affectez plus que de raison des petits désagréments que la sagesse et la modération de vos opinions vous attirent de la part des personnes avec lesquelles vous avez l'habitude de vivre. C'est un
(i) Le vicomte de Lamoignon, pair de France, fit un rapport sur l'abolition du divorce.
malheur inévitable^ dans les temps où nous sommes^ et sur lequel je vous conseille bien de prendre une bonne fois votre parti. Je sais bien que le conseil est plus facile à donner qu'à exécuter, mais, cependant, quand on n'a rien à se reprocher, il ne doit pas être impossible à prendre. J'espère donc que votre prochaine lettre m'annoncera que votre imagination est un peu calmée : je le désire bien vivement, je vous assure. Il ne le sera pas autant, je le crains, de vous étourdir sur les événements dont notre pays semble encore menacé, et que le peu d'influence que le gouvernement paraît exercer dans les élections peut faire craindre, sans qu'on passe pour alarmiste. On assure qu'on met les derniers choix sur le compte de la proposition Barthélémy, véritable bouc émissaire, qu'on rend responsable de tout le mal qui peut arriver. Il n'y a pourtant pas trois mois que j'écrivais à M. Decazes, après avoir traversé le département de la
ETSESAMIS. 210
Sarthe, que Benjamin Constant était inévitable. Il est vrai qu'on en trouvera peutêtre aussi la cause dans la conduite de ce ministère antinational ^ dont j'étais le chef. N'a-t-on pas déjà ditj aux tribunes des deux Chambres, que le changement de la loi d'élection était une condition imposée à Aix-la-Chapelle? et personne n'a imaginé de réfuter cette platitude. Il y aurait de quoi s'impatienter, si je n'étais bien décidé à ne m'affecter en aucune manière des injustices dont je pourrais être l'objet ; faites de même, mon cher Olivier, et je crois que vous vous en trouverez bien. (( Je viens de faire un voyage charmant le long de la rivière de Gênes, entre Nice et cette ville. C'est grand dommage que le chemin commencé sous Bonaparte ne soit pas achevé, il n'y aurait personne qui ne préférât entrer par ici en Italie, et nos provinces méridionales y gagneraient beaucoup aussi. Mais la politique et les idées militaires.
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fausses à mon avis, s'opposent à la confection de ce grand ouvrage qui^ dans les parties qui sont achevées, porte un caractère de grandeur extraordinaire. Rien ne peut vous donner idée de la magnificence de cette ville (Gênes), qui est un véritable magasin de palais. Quand on pense aux capitaux immenses qui sont enterrés ici, et aux grandes choses qu^a exécutées ce petit peuple dont j'ai si souvent admiré les ouvrages en Crimée, on est frappé d'étonnement et d'admiration, et on trouve assez naturel qu'il éprouve quelque répugnance à n'être plus qu'une province du Piémont. Il finira par s'y accoutumer cependant, et le mécontentement qu'on peut apercevoir n'est pas de nature à inspirer la moindre inquiétude. Les masses sont tranquilles et se rassurent, sans affection néanmoins. Ce senfiment mutuel d'attachement qui unissait les rois aux peuples, et réciproquement, a disparu, et il est inufile de le chercher dans les pays
qui ont été bouleversés par les suites de notre Révolution.
« Je m'en vais d'ici à Milan, que je prendrai pour centre des excursions que je compte faire de là dans les environs,, en attendant le moment d'entrer en Suisse. Ma santé n'est pas mauvaise , cependant mon estomac se détraque, malgré un régime austère, et je crois que je serai obligé d'aller à Spa, prendre les eaux, dont je me suis déjà parfaitement trouvé il y a de longues années. Je ne suis pas fort pressé de retourner à Paris ; cependant, il se pourrait que j'y passasse avant d'aller à Spa. Vous avez dans les Chambres de la besogne au moins pour trois mois, et il me semble que j'ai le temps de me bien promener.
(( Adieu, mon cher Olivier, j'ai une grande lettre de Bonnay -, il a le nez très fin, car, avant que d'avoir pu en être informé, il prédisait la création d'une soixantaine de pairs. Il a, ma foi, bien deviné. Je n'ai pas
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besoin de vous renouveler l'assurance de mon tendre attachement.
« Richelieu. »
« Milan, 4 juin 1819.
« Votre lettre du 29 avril m"a attendu ici, mon cher Olivier^ et je Tai trouvée^ il y a deux jourSj à mon retour de Toscane et de Venise. Je viens de faire un voyage charmant^ qui m'a rendu toute mon humeur voyageuse. Je trouve TEurope si petite et les communications si rapides^ que je ne sais pas pourquoi on ne se donnerait pas le plaisir de la parcourir^ surtout quand on a sur plusieurs points des personnes auxquelles on tient par d'anciennes affections. Il faut avoir un point central où établir son nid (et ce sera pour moi à Paris), puis de là prendre son vol, tant au nord qu'au midi. C'est ce que je compte faire. Ma charge (i)
(i)Le Roi l'avait nomme grand veneur, avec un traitement de 5o,ooo francs.
ne me donnera pas beaucoup d'occupations^ j'en laisserai remplir les principales fonctions à M. de Girardin ( i \ qui s'en acquittera beaucoup mieux que moi. Rien ne s'opposera donc à ce que je suive mon humeur vagabonde encore quelque temps^ d'autant que cette vie convient beaucoup à ma santé. J'espère^ mon cher Olivier, que pour commencer mes courses, vous voudrez bien trouver bon que je me dirige vers le Tremblay, où je vous demanderai Thospitalité en allant à Courteille (2), et pas seulement pour dîner, comme la dernière fois, mais aussi pour un plus long temps. Je m'en fais une vraie fête, je vous assure. Je pars ces jours-ci pour faire la tournée du lac de Côme, du lac Majeur et des îles Borromées; de là, je passerai le Simplon et j'irai à Genève. Si vous voulez me donner encore
(i) Comte Alexandre de Girardin, veneur, fort occupé des fonctions de sa charge, ce qui lui valut la faveur de Charles X.
(2) Château de Courteille, dans Eure-et-Loir, qu'habitait la duchesse de Richelieu née Rochechouart.
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une fois de vos nouvelles avant mon retour,, en m'écrivant tout de suite ^ je pourrai encore recevoir votre lettre à Genève, et cela me ferait grand plaisir. J'en aurai un bien plus vif à vous embrasser, cher Olivier, n'en doutez pas plus que de mon bien tendre attachement pour la vie.
c( Richelieu. »
Le duc de Richelieu rentra à Paris, et, après un séjour au Tremblay, une visite à Courteille, se rendit à Spa. Le i8 septembre, il écrivait à M. de Vérac :
« J'avais espéré, mon cher Olivier, que vous me donneriez de vos nouvelles et des nouvelles, mais je vois que si je veux en avoir il faut vous en demander. Je m'y décide donc avec d'autant moins de peine que je conçois fort bien que vous n'avez probablement pas grand'chose à me dire. Moi, je ne vous puis parler que des eaux que je bois, qui me font assez de bien, moins
ET SES AMIS. 2iq
pourtant que je ne l'aurais cru d'abord. Je continuerai avec la même régularité jusqu'au i" octobre. Les plaisirs que Ton goûte ici ne sont pas de nature à me distraire : il n'y a quasi plus personne,, et, à dater de lundi prochain^ je serai au régime d'une solitude complète. Je ne m'en elTraye pas beaucoup^ mais elle contribue pourtant à me faire sentir plus vivement la séparation d'avec mon cher Stempkowski. Je ne peux pas encore m'y accoutumer, et il a fallu toute ma tendresse pour lui pour le presser moi-même de m'abandonner; il faut aimer les gens pour eux, et non pour soi, mais cela ne laisse pas de coûter.
« Les élections de Rouen promettent pour les autres. Si cela va de même partout, il me paraît assez inutile de déranger tant de braves gens pour réunir les collèges électoraux ; il n'y a tout bonnement qu'à appeler à la Chambre les candidats désignés par la Minerve ou le Constitutionnel. Nous pou-
vons nous attendre au vertueux Grégoire ( i ) à Grenoble : n'a-t-il pas le mérite d'avoir adhéré si loyalement à la mort de Louis XVI? J'imagine que M. Etienne (2) ne peut nous échapper non plus dans la Haute-Marne; il a fait de si belles campagnes à la police et dans les antichambres de Savary (3), qu'il est bien digne de venir défendre à Paris le camp de la liberté. Il sera toujours bon pour aider à détruire ce qui est; ensuite^ on verra. Il semble que ce soit une gageure à qui fera le mieux pour renverser Tédifice.
« Avez-vous pu retenir votre indignation en lisant l'extrait du pamphlet de Donnadieu (4) dans le Journal des Débats? Cq
(i) A Toccasion de rélection de l'abbé Grégoire à la Chambre, la Quotidienne, dans un long article, soutenait que si tout homme flétri d'une peine infamante ne pouvait siéger à la Chambre, les régicides devraient en être bannis.
(2) Etienne, journaliste et auteur dramatique.
(3) Le duc de Rovigo, ministre de la police sous l'Empire. {4) Général Donnadieu, député de l'opposition, fut plus
tard mis en disponibilité pour avoir prononcé à la Chambre,
journal avait peur^ apparemment, qu'il n'y eût pas assez de gens qui apprissent que le Roi avait fermé son cœur à la clémence quand le général Donnadieu Tavait sollicité en faveur de sept misérables. Et ce sont ces gens qui se disent royalistes, qui s'en vont colportant et admirant, je le parie, une pareille horreur î Voilà encore un bel argument en faveur de la liberté illimitée de la presse, expédient admirable dans des temps de parti pour éteindre les haines, calmer les passions et consolider les institutions nouvelles. Je ne puis m'empêcher de penser tout cela un peu trop vivement peut-être, ce qui ne convient guère à la cure que je fais; mais ce n'est pas ma faute si Dieu m'a fait ainsi. Chaque journal qui m'apportera des noms tels que ceux que j'ai lus hier, me donne autant de coups de poignard.
« Je ne sais pas trop où cette lettre vous
en janvier 1821, une philippique des plus violentes contre les ministres.
trouvera : si je ne me trompe^ vous devez être à Mouchy. Moi, je m'en vais d'ici, le i" ou le 2 d'octobre, visiter la rive gauche du Rhin jusqu'à Mayence, d'où je pousserai jusqu'à Francfort. De là, je reviendrai par la rive droite à la Haye, que je ne connais pas et que je visiterai, ainsi qu'Amsterdam et Rotterdam, et ensuite par Bruxelles et Lille à Paris. Pendant ce temps, on arrangera mon habitation, et je ferai un peu d'économie pour avoir de quoi me mettre à mon ménage. Adieu, mon cher ami, portez-vous bien, aimez-moi un peu et croyez à mon tendre attachement pour vous.
« Richelieu. »