ACTE QUATRIÈME. It
JEAN BAUDRY
Un jeune homme, oui! Je m'attendais à ce mot. — Oui, tu es un jeune homme, toi! tu as des compensations en foule : l'activité , ta réputation à faire , la croissance de ta destinée, la vie toute grande ouverte, toutes les autres jeunes filles. Alors tu me la prends , à moi qui n'ai qu'elle. Tu me prends ma seule joie possible, ma seule chance d'être heureux, la fleur de ma vie en ruine. Rien ne t'arrête, ni mon avenir — ni ton passé. Ah! voilà ta manière d'être reconnaissant! Tu ne laisses rien à celui qui t'a donné tout. Tiens, j'ai cru te changer, mais l'éducation n'a rien fait. Tu es bien toujours le même. Tu viens me dépouiller, la nuit, dans la maison que je t'ai ouverte ! — H y a un jeune homme ! Dis donc, quel jeune homme serais-tu sans moi? Aurais-tu osé lever les yeux sur elle, aurais-tu osé seulement t' approcher d'elle, si je t'avais laissé où je t'ai trouvé? Oui, à présent, tu es joli, bien peigné, beau parleur, vêtu h la mode. Misérable! 11 y a un jeune homme! Oui, tu es jeune; moi, j'ai quarante-six ans; alors tu dis : luttons! Soit. J'accepte la lutte. Mais viens avec ta jeunesse toute seule, commence par ôter cet habit qui m'appartient et par remettre tes guenilles, et nous verrons si mes rides ne valent pas tes haillons !
OLIVIER, bondissant sur lui.
Monsieur! (Jeaa Baudry croise les bras et le regarde. — Olivier
recule.) Vous avcz raisou; je vois maintenant ma conduite dans toute sa laideur. La peine sera ce que vous déciderez.
JEAN BAUDliY.
Vraiment !
114 JEAN BAUDRV.
OLIVIER
Je ne vous demande pas de pardon, je n'en accepterais pas; il faut une expiation. A présent, je me hais moi-même. C'est vrai, il m'est toujours resté dans le sang quelque chose de mon commencement. Malgré vos excellents soins, je n'ai jamais été complètement renouvelé; j'ai eu des rechutes fréquentes ; celle-ci est la plus profonde. Oui, tout ce que j'ai est à vous ; tout ce que je suis est à vous; mon vêtement, ma parole, le son de ma voix, mon geste, ma pensée, tout est à vous. Arrachez-moi tout ce que je vous ai si mal payé et rejetez -moi où vous m'avez pris. Vous ne le feriez pas que je le ferais moi-même. Je m'arracherai cette existence dont j'ai abusé contre VOUS; je m'arracherai ces habits ingrats, je m'arracherai ma profession, je jure que cette fois je ne suis plus médecin, je m'arracherai mon éducation, j'oublierai le peu que je sais, je m'abrutirai, je traînerai mes haillons dans les bouges , j'anéantirai en moi tout ce qui vous appartient. Dès ce moment, je redeviens le vagabond que j'étais. Si ça ne vous suffit pas, choisissez le châtiment que vous préférerez, et choisissez-le terrible. Quel qu'il soit, je l'approuve. J'attends mon arrêt.
JEAN BAUDRY
Vous allez le connaître. — Montez à la chambre de Barentin. Vous le réveillerez et vous lui direz de réveiller monsieur Bruel. Il le priera de ma part de venir ici avec mademoiselle Andrée. — Et puis, il attellera. Vous saurez de lui l'heure exacte du packet d'Angleterre.
OLIVIER
J'v vais.