‹ Le martyr de la liberté des nègres;Chapitre 10 sur 22 · AUDIENCE DU 1 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

AUDIENCE DU 1 NOVEMBRE

La cour entre en séance à neuf heures du matin.

John Brown et ses compagnons montrent toujours le même courage et la même dignité. Le premier ainsi que Stevens sont toujours bien souffrants et couchés sur leur matelas.

Le père Brown quoique toujours très -faible semble cependant moins souffrir et entendre un peu mieux. Mais le malheureux Stevens est toujours plus faible et plus mal, il ne peut prendre aucune part aux débats, ni répondre à aucune des questions qu'on lui adresse.

Il y a vraiment cruauté à forcer un homme dans un pareil état, toujours sur le point de rendre le dernier soupir, à assister tous les jours aux débats d'un tribunal. Et surtout de l'exposer aux douleurs et au danger du transport.

Toute la salle de l'audience est garnie de gardiens, de soldats et de curieux, l'affluence est extraordinaire, il n'y a pas une seule place inoccuppée.

Le deux nouveaux défenseurs, MM. Chilton et Griswold, prennent successivement la parole et font valoir en faveur de leurs clients toutes les raisons propres à leur concilier l'esprit des jurés et à intéresser ceux-ci en leur faveur. Ils montrent la tentative de Harper's Ferry, comme le résultat des passions les plus généreuses, des convictions les plus nobles, jointes chez John Brown à un sentiment religieux très exalté, qui lui font considérer l'esclavage, comme la plus monstrueuse des iniquités, qu'il est permis de détruire par tous les moyens, et contre laquelle il est juste de s'insurger, que l'on doit renverser même par la force.

Cette opinion généralement admise chez tous les peuples civilisés, consacrée par la morale et par la religion, ne peut en toute justice être imputée à crime aux prévenus ; car en cherchant à délivrer les esclaves de Harper's Ferry, ils n'ont fait que se conformer à ces doctrines. On ne peut donc pour ce fait, requérir contre eux une condamnation capitale.

Ils en appellent à la conscience de MM. les jurés, car s'ils déclaraient John Brown et ses compagnons coupables, pour ce fait, ce serait implicitement reconnaître que devant ce tribunal virginien, l'exercice de la vertu, la mise en pratique des doctrines les plus saintes , de la morale la plus pure et de l'Évangile, sont des crimes punissables de mort. On ne veut pas consacrer une théorie aussi monstrueuse par un verdict de culpabilité, et l'inscrire dans l'histoire de la colonie et de l'humanité avec le sang de sept malheureux.

Quant au crime de haute trahison reproché aux accusés, leurs défenseurs démontrent qu'aucun fait ne vient corroborer une pareille accusation inventée pour le besoin de la cause. Car l'insurrection de Harper's Ferry, n'avait

qu'un but, la délivrance des esclaves; tout le prouve, le fait est patent, il saute aux yeux comme la lumière du soleil en plein midi, c'est en vain que l'accusation cherche à le dénaturer, en voulant lui en attribuer un autre.

Le fameux règlement trouvé chez John Brown et dont on veut lui faire un crime, que l'on ne craint pas de vouloir transformer en une constitution fédérale destinée à remplacer celle qui nous nuit est au contraire une preuve de plus du respect des accusés pour nos institutions politiques. Nous lisons en effet dans le préambule de cet acte d'association :

„ Attendu qu'il (l'esclavage) viole directement les vérités évidentes et éternelles contenues dans notre déclaravtion d'indépendance , etc.

On voit donc que les accusés loin de vouloir renverser la constitution, voulaient au contraire la faire respecter de ses violateurs, qui ne craignent pas, au mépris de son texte formel, de continuer la pratique de cette grande iniquité : V esclavage !

Quant à l'accusation de meurtre articulée contre les

accusés, leurs défenseurs n'ont pas de peine à prouver que

leurs compagnons en ont été victimes, mais qu'ils ne s'en

sont jamais rendus coupables. N'ont-ils pas, en effet, traité

avec la plus grande humanité leurs prisonniers et leurs

otages? Pendant tout le temps qu'ils ont été les maîtres

de la ville, ont -ils répandu une seule goutte de sang?

N'ont-ils pas, au contraire, témoigné du plus grand respect

pour la vie des habitants? Quand ils ont fait usage de

leurs armes, n'était-ce pas à leur corps défendant, après

qu'on eut lâchement assassiné leurs camarades prisonniers,

et qu'on eut tiré sur eux comme sur des bêtes fauves,

sans sommation?

N'étaient -ils pas dans le cas de légitime défense? un contre cent?

N'ont- ils pas été en butte aux plus indignes cruautés, aux plus lâches assassinats, aux plus infâmes trahisons ?

Le malheureux Tompson fait prisonnier , n'a -t- il pas été traîtreusement assassiné aux mépris de la parole donnée de respecter sa vie, des lois de la guerre et de l'humanité? N'a- 1- on pas poussé la férocité jusqu'à le jeter dans la rivière, et quand on Ta vu se sauver à la nage, malgré ses nombreuses blessures, n'a-t-on pas eu la barbarie de tirer sur lui et de l'achever dans la rivière? C'est en vain qu'une courageuse jeune fille, voulant le sauver, lui fait un rempart de son corps ; ses bourreaux, insensibles à la voix de l'humanité, la repoussent brutalement et la massacrent impitoyablement?

Quand John Brown, pour éviter l'effusion inutile du sang envoya un parlementaire avec un drapeau blanc et qu'il fit cesser le feu de ses compagnons, les assiégeants n'ont- ils pas continué de tirer sur lui et blessé traîtreusement le malheureux Stevens, un des fils de John Brown qui est mort des blessures qu'il a reçues dans les mêmes circonstances, au mépris du drapeau parlementaire et de la suspension du combat?

Ainsi que l'ont démontré MM. Chilton et Griswold, les accusés n'avaient réellement commis aucun des crimes qui leur sont reprochés.

L'insurrection en elle-même ne peut être considérée comme un crime , car si ce droit primordial , sans lequel aucune révolution religieuse, politique et sociale n'eût été accomplie; est sacré, c'est certainement quand il s'agit de combattre et de détruire l'esclavage, c'est-à-dire quand

c'est pour arracher toute une race d'êtres humains à la plus abjecte dégradation, pour leur restituer leurs droits, pour les relever, ressusciter leur conscience, leur restituer leur âme, leur volonté, leur libre arbitre, leur responsabilité, en un mot, en faire des hommes, plus que des hommes, des citoyens, des pères de famille, des époux, des producteurs libres, des défenseurs du droit et de la justice. Car l'esclavage se montre si hideux, que les poètes n'ont pas osé le placer au nombre des démons qui peuplent leur enfer, tant il est affreux; il détruit tout chez ses victimes; il en fait des machines inconscientes, des instruments passifs, obéissant à la volonté du maître, sans initiative, sans volonté, sans lumière morale, sans règle du droit, des êtres monstrueux en dehors de l'humanité, plus bas que la brute dont ils n'ont pas l'instinct, reproduisant l'espèce dans des accouplements forcés sous le commandement de maître, pour perpétuer le mal dont ils sont victimes, ignorant le juste et l'injuste, qu'on étouffe à dessein chez eux. On a obscurci leur conscience pour éteindre en eux toute lumière, on a brisé pour eux tous les liens les plus doux et les plus chers à l'humanité, ceux de l'amour, de la famille, de la cité, de la patrie.

Et c'est pour avoir voulu détruire cette iniquité faite loi, qui corromp les mœurs, que John Brown et ses compagnons se sont insurgés, c'est pour avoir voulu, nouveaux Promethées, allumer chez les esclaves le feu sacré qui consume leurs défenseurs. C'est pour cela qu'on invoque la mort contre ces nouveaux créateurs qui ont fait le rêve sublime de transfigurer dix millions de malheureux privés de toute liberté et de toute lumière, en les rendant au soleil des intelligences et de la liberté. Si les jurés de Charlestown descendent dans leur conscience, au lieu de

consulter leurs intérêts oseront -ils déclarer que ces six hommes sont coupables de vol, de meurtre et de haute trahison? Oseront -ils en faire des cadavres.

Mais supposons un instant que combattre l'iniquité puisse être un crime aux yeux de la justice, que vouloir délivrer des hommes d'entre les mains de ceux qui leur ont tout ravi, qui leur ont pris jusqu'à la liberté de leur personne, qui leur ont ôté jusqu'à leur qualité d'hommes fût un vol; qu'avoir essayé de faire triompher la justice, de restaurer le droit, fût un crime de haute trahison, voyons si les circonstances dans lesquelles ce crime a été commis sont de nature à entraîner la peine capitale.

Pour que le meurtre soit puni de la peine de mort, il faut qu'il ait été prémédité; dans le cas contraire, il ne donne lieu qu'à l'imprisonnement. Or les prévenus ontils tué avec préméditation? Poser cette question c'est la résoudre, car ce n'est qu'à la dernière extrémité, à leur corps défendant, après avoir essuyé le premier feu de leurs adversaires, qu'ils se sont décidés à faire usage de leurs armes, ainsi que la chose a déjà été démontrée. On ne pourrait donc, dans l'hypothèse la plus défavorable, les condamner qu'à l'emprisonnement en leur appliquant toute la rigueur de la loi.

Ensuite les défenseurs abordent la plus sombre partie du drame qui se joue devant la cour: Dans quel état les malheureux accusés, sont -ils trainés devant la tribunal?

Qu'on jette un coup d'œil sur John Brown et sur Stevens, étendus ensenglantés sur leurs matelas, ne pouvant presque pas respirer, ni bouger, poussant des gémissements étouffés, arrachés par la douleur que leur cause, leurs nombreuses blessures et par la fièvre qui les dévore ne pouvant supporter le moindre mouvement, qui est pour

eux un affreux supplice, qui leur fait perdre connaissance. Le premier, John Brown, est presque sourd par suite de ses nombreuses blessures à la tête, car ses ennemis ne l'ont pas épargné ; ils se sont rués en foule sur lui et l'ont frappé à coup redoublés, une fois par terre ; Stevens a encore été plus maltraité que lui au moment où le parlementaire s'avançait, et pendant que lui et ses amis suspendaient leur feu, ses ennemis acharnés ont fait par trahison une décharge sur lui et l'ont percé de sept balles, dont une dans le bras, deux dans le poitrine et quatre dans la tête ; aussi le malheureux ne donne-t-il à l'audience d'autre signe de vie que celui de sa respiration entrecoupée. Les minutes de leur longue agonie pourraient se compter par le bruit monotone que fait leur sang en tombant goutte à goutte sur le parquet. Ce sablier compte pourtant trop lentement le temps qui leur reste encore à vivre au gré de leurs accusateurs, qui ne rougissent pas de dire qu'il faut en finir de suite, que tout délai est dangereux, qu'il entraine des frais , qu'il ne faut pas accorder une trop grande latitude a la défense, etc. , et c'est contre des accusés dans un pareil état que le président Parker a poussé la barbarie jusqu'à prononcer à la fin de chaque audience des paroles de mort en disant: Si la moindre tentative est faite pour les délivrer , tuez-les sans pitié et sans miséricorde !

Nous nous adressons, dirent les défenseurs, non seulement à la conscience des jurés, mais encore à celle de tous les amis de l'humanité, de tous les magistrats, de tous les gens de bien, de tous les hommes en un mot, dignes de ce nom, de tous les pays du monde, et nous leur demandons si jamais on vit un spectacle semblable à celui qui se déroule devant cette cour. Est-il convenable?

est -il digue? est- il humain? est-il profitable de le donner ?

Qu'on réponde si on l'ose?

N'y a-t-il pas eu assez de sang dans cette lugubre tragédie, faut -il donc encore celui de ces héros, de ces six martyrs?

Le jury l'accordera-t-il ? Nous ne le pensons pas.

Les autres défenseurs des accusés prirent successivement la parole.

M. Green, reprend son habile argumentation, il prouve que les accusés n'ont fait aucun complot contre la sûreté de l'État, que l'accusation n'a produit aucune pièce à cet égard, que le doute doit leur être profitable, que la loi est positive à cet égard.

Mais que si malgré l'évidence la cour, trompée par l'accusation, voyait un complot contre l'État là ou il n'y a eu qu'une tentative généreuse de délivrer des esclaves, il lui était facile d'établir que ce prétendu complot aurait al rs été ourdi en dehors de la Virginie et mis à exécution dans l'arsenal fédéral, où les accusés ont été arrêtés, et que dans ces deux cas le tribunal virginien est incompétent. Dans cette situation délicate, la cour ne voudra pas se rendre coupable d'une usurpation de pouvoir irrémédiable par six condamnations à la peine capitale.

M. Botts s'adresse aussi à l'impartialité du jury, il supplie la cour de ne pas se prononcer en l'absence de preuves matérielles, car ainsi que Tout surabondamment prouvé ses honorables collègues, les accusés ne se sont pas rendus coupables des crimes qu'on leur reproche. Qui donc excepté l'attorney Hunter oserait soutenir, après les débats qui viennent d'avoir lieu, que les accusés sont des coupables de haute trahison qui voulaient renverser la consti-

tution fédérale' ou briser le pacte de la Virginie? qui donc oserait dire que les héros de la plus sainte et de la plus noble des causes, qui sont là devant cette cour, chargés de chaînes ou couverts de sang, et à qui l'histoire impartiale tressera les couronnes de la gloire immortelle et donnera les palmes du martyre, sont de lâches assassins coupables de meurtre avec préméditation? Certainement, personne, qui a encore une conscience et a conservé au fond du cœur le sentiment de la justice et du respect de soimême. Les plus mauvaises passions celles qui naissent de l'égoisme et de la perversité, qu'enfantent chez les planteurs l'institution funeste de l'esclavage, pourraient seules inspirer leurs accusateurs.

M. Hogt, avocat de Boston, prend aussi avec une grande éloquence la défense des accusés, il montre ces six martyrs, se sacrifiant volontairement pour la plus noble des causes, afin de racheter par leurs efforts et par leur sang toute une race de malheureux condamnés au sort le plus affreux dès le ventre de leur mère. Ces hommes ne sont pas des coupables, mais des rédempteurs, quels sont en effet les accusés? deux nègres, qui combattaient pour le plus sacré de leurs droits, pour le plus précieux de leurs biens, pour leur liberté, pour cesser d'être des choses et devenir des hommes. Ont-ils commis un seul acte de violence ou de brigandage? — Non. Que leur reproche donc l'accusation? — quels faits articule- 1 -elle contre eux?

Elle les accuse d'avoir voulu briser leurs chaînes, d'avoir résisté par la force contre les propriétaires d'esclaves, qui les menaçaient de mort et qui voulaient de nouveau les replonger dans la servitude abjecte et dégradante. Voila leur gloire et leur crime. C'est pour cela

qu'on demande leurs têtes. Et ces deux blancs, Coppie et Cook, qu'ont-ils fait, quel est leur crime ? l'un des deux, le dernier, jeune encore a abandonné sa jeune épouse, son petit enfant , pour combattre pour la délivrance de ses frères esclaves ; il a cru que tant qu'il y avait des hommes privés des joies et des douceurs de la famille, il n'avait pas le droit de jouir du bonheur dont tant d'autres étaient privés. Il a déjà combattu avec le vieux Brown dans le Kansas; c'est un héros, il s'était échappé, il pensait pouvoir revoir sa femme adorée, son enfant bien -aimé, mais il a été repris. On demande sa tête, sa famille le réclame, elle offre 1000 dollards, tout ce qu'elle possède pour sa mise en liberté, sa femme éplorée implore la cour pour qu'elle lui rende son époux, son enfant tend ses petites mains suppliantes vers le tribunal pour réclamer son père, le pauvre innocent ne sait pas encore d'autre langage. Veut -on tuer ce père de famille, frapper du même -coup, la mère et l'enfant, car la femme deviendra folle si on tue son mari, et ce pauvre petit, s'il ne meurt pas, n'aura plus ni père ni mère. Coppie est aussi un héros, veut-on en faire le cadavre d'un martyr? Cet homme a combattu pour la plus belle des causes, avec desintéressement et courage; est-ce donc un criminel?

Et Stevens, n'est-ce donc pas assez que d'avoir sept blessures dans le corps, dont cinq sont mortelles. Dans quel état est-il? Etendu sans mouvement sur son matelas, son oppression causée par la douleur, témoigne seule qu'il n'est pas mort. Pendant l'audience, il a perdu plusieurs fois connaissance, son sang mouille le plancher comme une pluie abondante. Trouve- 1- on qu'il ne mourra pas assez tôt, que ses sept plaies beautés ne sont pas suffisantes pour le tuer? veut -on encore lui mettre une

corde au cou. Et le vieux Brown, ce héros, devant lequel on devrait se découvrir d'admiration et de respect, qui depuis trente ans combat pour la même cause, qui a déjà eu la douleur de perdre quatre de ses fils, tués par les esclavagistes, dont deux dans l'affaire qui l'amène devant cette cour. John Brown qui comparait devant vous couvert de blessures qui l'empêchent d'entendre et de remuer, dont la tête, frappée de quatre coups de sabre n'est qu'une pluie, n'a-t-il pas assez répandu de son sang généreux? et celui de ses fils n'a-t-il pas assez coulé sur le champ de bataille pour la délivrance des noirs? Oh! par pitié que l'attorney Hunter ne requière pas la mort contre ces deux derniers accusés Stevens et Brown. S'il veut absolument leur sang, qu'il le laisse encore couler dans cette enceinte, il n'est pas besoin du bourreau pour le répandre; ici on n'a qu'à se baisser pour le prendre; dans quelques jours, ces deux hommes mourront dans cette enceinte, si les débats continuent. On ne condamne pas à mort les agonisants, on ne les pend pas. On les laisse mourir en paix.

On a déjà exécuté des cadavres, des moribonds jamais.

Mais le tribunal implacable, qui était à la fois juge et partie, resta impassible devant tant de douleur et de grandeur d'âme.

L'attorney Hunter ne répondit que fort peu de mots aux défenseurs.

„Le crime est {'patent, la société attend un exemple salutaire, qui la préserve de nouvelles utopies sanglantes; le jury fera son devoir;" dit-il en terminant.

Après cette brève mais concluante péroraison, le juge président dit aux jurés qu'il croit inutile de leur

rappeler les incidents de la cause, et les invite à se retirer dans la salle des délibérations.

Formalité inutile et jderisoire, car leur verdict était rendu d'avance. Les avocats en étaient tellement persuadés et si sûrs que l'absence des jurés ne serait pas longue, qu'ils ne quittèrent pas le prétoire et attendirent leur retour.

Au bout d'un quart d'heure environ le jury reprit sa place.

Un silence de mort régnait dans l'assemblée^ Sur un ordre du président, deux agents de police s'approchent de John Brown et l'aidèrent à se tenir de bout pour entendre prononcer son arrêt.

Ce fut un spectacle navrant que de voir ce vieillard à moitié mort, la tête enveloppée de nombreux bandeaux tout maculés de sang, le visage pâle, les traits décomposés un bras en echarpe, le corps couvert de blessures entrouvertes dont le sang coulait encore, pouvant à peine faire un mouvement, tout meurtri, courbé par la douleur, prêt à s'évanouir à chaque instant, se soutenant à peine par un effort desespéré, entre deux argousins, on l'aurait pris pour la douleur et la résignation vivante attendant l'arrêt du destin. Le regard calme mais presque éteint de ce martyr se promenait avec assurance sur le tribunal et sur la foule.

Quand le juge Parker eut prononcé la formule habituelle, et dit:

„John Brown est-il coupable ou non coupable?"

Ce dernier prit un air de profond recueillement en attendant la réponse du chef du jury.

Au bout de cette seconde, la dernière qui sépare l'espérance de la réalité et qui pour les consciences coupables

semble durer un siècle, tant leur incertitude est cruelle, mais qui pour la grande âme de John Brown ne battit ni plus lentement ni plus vite que les autres, le président du jury répondit:

„La main sur la conscience, devant Dieu et devant les hommes, John Brown est coupable de haute trahison, de complot • contre la sûreté de l'État, de conspiration, de tentative d'insurrection parmi les nègres et de meurtre au premier degré."

Le juge rendit alors un arrêt condamnant John Brown à être pendu, le deux Décembre 1859, sur la place publique de Charlestown.

Cette sentence capitale fut accueillie avec le plus profond silence et une réprobation dissimulée, car quoique l'auditoire fût composé presque exclusivement d'esclavagistes, la nature devint chez eux plus forte que l'intérêt personnel ; ils commençaient à s'attendrir sur la destinée de ce martyr pantelant qu'attendait le gîbet. Un frisson d'indignation parcourut le banc des avocats, un murmure réprobateur erra sur leurs lèvres.

Le héros de Harper's Ferry resta seul impassible en entendant prononcer son arrêt de mort.

Les gardiens et les geôliers le transportèrent sur son grabat, où ils le placèrent avec la plus grande peine, mais non sans lui causer les plus vives douleurs que lui occasionnaient chacun de ses mouvements. Quand il fut enfin un peu remis, le président lui demanda, ainsi qu'il est d'usage, s'il n'avait rien à dire contre l'application de la peine, le malheureux Brown se souleva alors péniblement sur son matelas ensanglanté et prononça d'une voix faible' mais ferme les paroles suivantes:

„Si la cour ma le permet, j'ai quelques mots à dire.

D'abord je nie toutes les accusations portées contre moi, excepté un dessein très prononcé de ma part d'affranchir les esclaves.

a J'avais l'intention de faire dans la Virginie ce que j'ai fait l'hiver dernier au Missouri , où j'enlevais des esclaves, sans qu'il fût brûlé un grain de poudre de part et d'autre, et d'où je parvins à les conduire au Canada.

„Je voulais opérer les mêmes actes de libération, mais sur une échelle plus vaste. Voilà quels étaient mes projets.

„ Je n'ai jamais eu l'intention de commettre de trahison ou de meurtre, de détruire les propriétés, d'exciter les esclaves à la révolte.

„I1 est injuste que je sois condamné à la peine capitale.

„ Si ce que vous me reprochez et qui a été loyalement prouvé par tous les témoignages sans exception, qui ont aussi rendu justice à ma conduite telle que je vous en ai exposé le motif, je l'eusse fait dans l'intérêt des gens riches, intelligents, puissants, ou dans celui de leurs amis ou parents, ou en faveur d'un membre quelconque de cette classe; si j'avais souffert pour eux les sacrifices que j'ai acceptés en cette circonstance pour les esclaves, tout aurait été pour le mieux, et chacun des membres de ce tribunal m'eût jugé digne de récompense et non pas de châtiment.

a Cette cour reconnaît, je le suppose du moins, la validité des lois de Dieu. Je lui ai vu baiser un livre que je crois être la Bible, ou du moins le Nouveau Testament, et qui m'enseigne que tout ce que je voudrais qu'il me fût fait, je dois le faire aux autres.

„I1 m'enseigne de plus que je ne dois pas plus oublier

ceux qui sont dans les chaînes que si j'y étais avec eux. J'ai agi de mon mieux conformément à ce précepte.

„ Je me déclare trop jeune pour comprendre que Dieu respecte spécialement quelques individus et crée des catégories de privilégiés.

„Intervenir; comme je l'ai fait, en faveur de ces pauvres méprisés et malheureux, n'est pas mal, mais tout au contraire, c'est bien.

«Mais si vous jugez nécessaire que je fasse le sacrifice de ma vie pour hâter les fins de la justice, s'il est utile que mon sang se mêle à celui de mes enfants et des millions d'individus dont les droits sont méconnus dans les pays à esclaves, par les actes législatifs les plus cruels et les plus injustes, je vous le dis et je vous le déclare, qu'il en soit comme vous l'entendez. Je suis prêt depuis longtemps pour le sacrifice de ma vie.

„Je n'ai plus que quelques mots à ajouter. Je suis assez satisfait de la manière dont mon procès a été conduit. Tout bien considéré vous avez été encore plus généreux que je ne m'y attendais. Mais je ne me sens pas coupable, et je n'éprouve aucun remord. Je n'ai voulu attenter à la liberté de personne; je n'ai conseillé aucune trahison; je n'ai provoqué aucune insurrection générale, et même j'ai tout fait pour que des gens qui avaient conçu ce dernier projet y renonçassent.

„On a prétendu que j'avais engagé quelques individus à se joindre à moi, c'est tout le contraire qui a eu lieu. Ils sont venus de leur propre mouvement, par faiblesse peut-être et à leurs frais. Il en est même que je n'avais jamais vus, et auxquels je n'ai adressé la parole que le jour, où ils sont venus me prêter main forte.

„Que la volonté de Dieu soit faite! Si ma mort peut

servir à quelque chose, je l'accepte avec joie. Ce qu'on me reproche, je le ferais encore. En agissant comme je l'ai fait, j'ai obéi aux inspirations de l'Évangile. Le Christ a enseigné l'amour de ses semblables. Je n'ai donc fait que suivre à la lettre ce qu'il a dit, et je suis convaincu d'avoir accompli un devoir humain, religieux et chrétien, en cherchant à arracher à l'oppression mes malheureux frères tenus en esclavage, et à faire rentrer dans ses droits une race victime du plus odieux abus de la force."

Après ces nobles paroles , si dignes et si calmes , qui témoignaient de la grandeur du but que poursuivait John Brown, de la pureté de ses intentions, de la beauté de son caractère, et de la sérénité de sa conscience, l'héroïque vieillard fut reporté dans son cachot ; d'où il ne devait plus sortir que pour se rendre à son calvaire. Stevens, qui ne donnait plus signe de vie, était porté derrière lui et leurs quatre autres courageux compagnons d'infortune chargés de chaînes les suivaient d'un pas assuré. Car il était trop tard pour pouvoir prononcer sur le sort des autres accusés. L'attorney Hunter se félicitait intérieurement d'avoir obtenu la condamnation à mort de la plus importante de ses victimes.

Le président Parker avait fait doubler les postes de soldats, car il craignait l'irritation que semblait avoir causée la condamnation de John Brown à la peine capitale. Aussi il répéta de sa voix la plus accentuée sa terrible recommandation journalière; de tuer sans pitié tous les prisonniers, si quelque tentative était faite pour leur délivrance.

Cinquième journée de la passion du Christ des noirs et de ses apotres.

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