AUDIENCE DU 2 NOVEMBRE 1S
La cour prit place avec le cérémonial habituel; les deux lits de camp tout maculés de sang de John Brown et de Stevens étaient vides, le premier, condamné à mort, ne devait plus être ramené devant ce prétendu tribunal; le second était tellement malade que, malgré toute l'impatience de Tattorney et du président de le voir condamner de suite à mort il fallut y renoncer, les médecins ayant déclaré qu'il ne pourrait pas supporter un nouveau déplacement; et comme sa mort occasionnée par ce moyen priverait les bons habitants de Charlestown du spectacle agréable de la pendaison d'un abolitionniste, les honorables magistrats Hunter et Parker y regardèrent à deux fois avant de courir le risque d'une éventualité aussi fâcheuse. C'était déjà assez d'avoir perdu un de leur sujet dans la personne du fils Brown mort en prison, sans s'exposer encore à un pareil désagrément. Il fut donc décidé qu'on attendrait que Stevens pût supporter d'une manière convenable le supplice de la corde, car dans la position où
il était on ne pourrait jouir d'une façon convenable du spectacle de sa mort ; avant même d'être accroché au gibet, il serait trépassé, et le public, qui s'attend à un beau spectacle dans toutes les règles de l'art avec la décomposition des traits, les soubressauts , les contorsions , les convulsions de l'agonie, etc., etc., serait volé. Comme on espérait le rétablir avec du repos, des soins, des médicaments , toutes sortes de petites douceurs , des consommés substantiels, un régime suivi et convenable, on ajourna sa condamnation. Cela ne nuirait pas du reete aux charmes de la représentation, on le conserverait pour plus tard, pour la bonne bouche, ce serait le dernier morceau, ordinairement les plus succulent. C'était le même motif de calcul cruel qui avait fait fixer à un mois l'exécution de John Brown, on espérait que pendant ce délai il aurait le temps de se rétablir et qu'il serait plus propre à supporter le supplice et offrirait ainsi un spectacle plus agréable à ses ennemis.
Les quatre malheureux Cook, Coppie, Green et Coppeland, comparurent donc seuls devant l'inexorable cour. Comme les débats étaient clos depuis la veille, la séance ne fut pas longue, on posa les questions aux jurés, puis par forme se retirèrent dans la salle des délibérations et reparurent presque tout aussitôt avec une réponse affirmative de culpabilité sur chacune d'elles. En conséquence la cour prononça contre chacun des accusés la peine de mort par la corde, et fixa l'exécution au 16 Décembre pour les deux nègres Green et Coppeland avant midi et pour Cook et Coppie après midi, à deux heures de relevée, comme dit le style de palais.
Par cette habile disposition la cour atteignait un double but. D'abord, elle assurait ainsi aux esclavagistes
le plaisir d'un triple spectacle, celui de l'exécution de John Brown dans la journée du Deux Décembre, celui de Green et de Coppeland dans la matinée du seize du même mois et celle de Cook et de Coppie dans Taprès - midi du même joui'.
Ensuite elle ménageait les convenances d'exquise délicatesse de cet excellent peuple, en ne permettant pas que les deux nègres subissent leur peine en même temps que deux blancs, car, même sur l'échafaud, l'étiquette, la morale, la religion exigent que la distance qui existe entre les blancs et les noirs soit soigneusement conservée. Jamais un tribunal virginien ne permettra d'infliger à un blanc le sup plice affreux, honteux, dégradant d'être pendu sur le même échafaud en même temps qu'un noir, et malgré toute la haine que les jurés et les juges de Charlestown portaient à John Brown et à ses compagnons, ils auraient cru manquer à tous les devoirs et outrepasser leur mandat, en les condamnant à subir leur peine avec des noirs; cette aggravation de supplice n'est pas dans le code virginien. Et quelque coupable qu'il soit, jamais un blanc ne sera confondu avec un noir même sur l'échafaud.
Quelle sublimité de la morale, quelle distinction du bon goût! La Virginie est un grand pays, et ses habitants sont un grand peuple.
Le Christ des noirs et ses disciples dans leur prison.
Nous avons vu avec quelle noblesse, quel calme et quel courage John Brown et ses amis se conduisirent pendant leur procès, avec quelle stoïque résignation ces courageux martyrs entendirent prononcer leur arrêt de mort.
Nous allons assister maintenant à la détention prolongée; qui leur est encore infligée avant leur supplice, et nous verrons que ces natures héroïques ne se sont pas démenties un seul instant, que la même dignité, le même sang -froid, la même abnégation, le même mépris de la mort et le même culte pour leurs idées, les ont accompagnés jusque sur l'echafaud.
John Brown partageait son temps en prison entre sa lecture favorite de la Bible, les soins de sa correspondance avec quelques-uns des amis, qui n'avaient pas oublié le héros dans son malheur et les recommandations qu'il adressait à sa nombreuse famille avant de mourir. Sa grande âme avait conservé tout son calme et toute sa sérénité. Il s'absorbait surtout dans de longues méditations sur les saints Evangiles, dont les plus beaux passages étaient toujours ouverts devant lui. Il trouvait dans les
Écritures la justification de sa vie tout entière, les commandements de son long apostolat.
Il recevait plus souvent qu'il ne l'aurait voulu des visites souvent importunes et quelquefois indiscrètes, beaucoups de soldats de la milice de Charlestown, guidés par un sentiment de curiosité, vinrent voir le héros prisonnier; il les reçut avec sa politesse et la convenance habituelles, excusa leur indiscrétion; les contemplant avec ce calme de l'héroïsme, cette sérénité de l'innocence et cette satisfaction modeste du devoir accompli, qui étaient un indice certain de la pureté de sa conscience et de la tranquillité de son âme. Les soldats étonnés et intimidés de cette noblesse d'attitude et de ce calme devant la mort, contemplaient avec un recueillement mêlé de stupéfaction cette indifférence stoïque du supplice, et restaient étonnés devant ce vieillard, qui avec quelques uns des siens avait soutenu pendant si longtemps une lutte aussi acharnée et aussi disproportionnée de un contre cent ; ils étaient saisis d'admiration recueillie devant cet homme au regard d'aigle, joignant au courage du lion la douceur de l'agneau. Ils comprenaient alors quelle puissance énorme, quelle force immense, donnent la conscience de combattre pour une bonne cause. Ils se consolaient d'avoir été tenus pendant si longtemps en échec par ce héros, deux mille contre vingt, et beaucoup d'entre eux regrettaient maintenant leur victoire. Leurs yeux s'étaient ouverts à la lumière, leur esprit à la raison, ils sentaient qu'ils avaient là devant eux, la justice, le droit, vaincus par eux, de grands principes, les plus primordiaux de tous, la liberté, V égalité, la fraternité, l'humanité, foulées aux pieds. Us se considéraient comme des bourreaux, des profanateurs sacrilèges, de tout ce qu'il y a au monde de plus respectable et de
plus sacré. Et c'était en se maudissant et les larmes aux yeux qu'ils quittaient ce noble vieillard, couvert de blessures, chargé de chaînes, que le gibet attendait.
John Brown parlait volontiers de son expédition malheureuse de Harper's Ferry; il exprima plusieures lois le regret qu'il avait de ne pas avoir pris des précautions plus rigoureuses, de ne pas avoir arrêté le convoi du chemin de fer qui se rendait à Charlestown et de ne pas avoir fait fortifier et garder les deux têtes du pont de Harper's Ferry, car il pensait que s'il l'eût fait, il aurait eu le temps de délivrer les esclaves et de se retirer avec eux avant l'arrivée des troupes et qu'il n'y aurait pas eu une seule goutte de sang répandue. C'est à cette double négligence qu'il attribuait l'insuccès de son entreprise.
Après bien des difficultés, une dame du Nord obtint la permission de le visiter. Connaissant son goût pour les fleurs, elle lui apporta un superbe Bouquet.
John Brown lui exprima combien il était sensible à cette attention délicate. „J'ai toujours aimé beaucoup les fleurs", lui dit-il, „elle me rappellent les plus belles œuvres de la création, veuillez je vous prie les attacher aux barreaux de ma prison, qu'elles embelliront, car je ne pourrais le faire qu'avec la plus grande difficulté, car mes plaies me font toujours souffrir, et les chaînes dont je suis chargé me gênent beaucoup. Elles sont un luxe inutile, dit -il, en montrant les fers qu'il avait aux pieds et qui étaient attachés à son lit, „car je n'ai ni la fores, ni le pouvoir, ni la volonté de m'évader, je suis résigné à mon sort, la mort sera la récompense de mes travaux, le couronnement de mon œuvre.
„Je vous reconnais bien là", lui dit cette Dame en s'asseyant à côté de lui, „mais tout le monde ici ne vous
apprécie pas à votre valeur, beaucoup prétendent ou du moins font courir le bruit que l'esprit de représailles ou de vengeance n'était pas étranger à votre entreprise sur Harper's Ferry, que le désir de venger vos malheureux fils morts au Kansas n'y était pas étranger. C'est du moins le bruit qui court."
^Laissons le courir , Madame, peu m'importe ce que peuvent dire les méchants et les malveillants. Jamais, malgré tout le mal qu'on m'a fait endurer au Kansas, une semblable idée n'a effleuré mon esprit. J'ignore ce que c'est que la vengeance. Je serai libre demain, j'aurai tous mes ennemis à ma discrétion, que je ne me souviendrai de ce que j'ai souffert que pour leur pardonner. Quand je vois commettre une injustice, quelque chose d'irrésistible se passe en moi, me pousse à m'y opposer et à en secourir les victimes, je cède presque toujours à cet entrainement. Mais entre une impulsion si naturelle et la vengeance, il y a un abîme.
..Et pourtant, c'est pour avoir obéi à ce penchant si généreux que vous mourrez.
„Que voulez-vous, Madame? Peut-on mourir pour une meilleure cause que celle que j'ai défendue? Du reste, je crois ne pas pouvoir mieux faire pour les principes, qui ont occupé toute ma vie, que de mourir pour eux. Qu'estce que la mort a donc d'effroyable aux yeux d'un homme honnête et brave? Ce qu'il y a de plus pénible pour un homme d'action comme moi, c'est d'être cloué sur ce lit, et estropié par des coups de fusil et de sabre.
„Ne craignez - vous pas, qu'un long mois de captivité, vos blessures et vos souffrances n'épuisent votre courage et votre santé?"
„L'homme ne peut repondre de rien ; il pourrait peut-
être m'arriver quelque faiblesse, mais je ne crois pas qu'on m'entende jamais renier mon maître Jésus Christ, car c'est ce que je ferais si je reniais mes principes contre l'esclavage."
L'entretien du courageux captif et de cette femme généreuse, qui était venue le consoler un peu dans son cachot, en était là, quand il fut interrompu par de nombreuses clameurs; on s'était aperçu dans la ville qu'une Dame du Nord conversait avec le prisonnier, et le peuple généreux de Charlestown s'en était montré indigné. Une multitude couroucée entourait la prison et vociférait contre la compatissante visiteuse ; il menaçait d'enfoncer les portes et de punir cette femme dévouée. Il fallut donc sur les instances du geôlier qu'elle se retira immédiatement; ce ne fut pas sans danger, car la foule abjecte et grossière l'insulta et la menaça à son passage.
Un jour le gouverneur Wise voulut jouir du martyre de sa victime dans sa prison ; cet être grossier, dont l'habitude de la vue de l'esclavage a endurci le cœur, aussi brutal qu'inhumain, vint souiller par sa présence le cachot, que les souffrances et les vertus de John Brown ont transformé en sanctuaire. Wise le brutal dit familièrement au héros désarmé et enchaîné:
„Eh bien! bon homme, vous feriez bien de vous préparer à mourir!"
A cette apostrophe inconvenante et cruelle, John Brown leva sur lui son regard calme et profond, empreint d'une tendre mélancolie et lui dit d'une voix douce et sévère:
„Monsieur , j'ai toute ma vie été préparé à la mort, et je suis prêt à paraître devant Dieu. Mais permettezmoi de vous dire que la mort n'est qu'une question de temps pour nous tous. Il n'est pas probable que vous
vivrez [plus de quinze ans encore, peut-être vivrez -vous beaucoup moins, je vous demande s'il ne serait pas chose importante pour vous que de commencer à vous repentir de vos pèches, au lieu de venir tourmenter de malheureux prisonniers."
Le gouverneur Wise baissa le regard sans lœil l'impide du martyr et se retira confus devant la réponse pleine de dignité et de simplicité de sa victime.
Quelque temps après, on lui demandait, s'il ne ferait pas grâce à son captif?
„Non certainement, répondit-il. Du reste John Brown n'a jamais demandé grâce. C'est l'homme le plus brave, le plus intègre et le plus véridique que j'aie jamais rencontré; mais il mourra pour avoir voulu détruire l'esclavage."
Cet aveu échappé au bourreau de John Brown est le plus bel éloge et le moins suspect que l'on puisse faire de ce martyr.
Plusieurs ministres de différantes sectes religieuses vinrent aussi lui offrir les consolations de leur saint ministère. Il les écouta d'abord avec attention et bienveillance, mais il s'aperçut bientôt qu'ils lui débitaient tous les mêmes banalités sur le courage et la résignation, dont il avait besoin, sur la confiance qu'il devait mettre en Dieu, devant lequel il allait bientôt paraître, etc. , sans jamais aborder les sublimes préceptes de l'Évangile pour lesquels il mourrait.
Il leur répondit qu'ayant bravé la mort pendant plus de la moitié de sa vie, elle n'avait rien pour lui d'effrayant, qu'il avait toujours cherché à pratiquer les doctrines du Christ qu'il appelait un „capitaine de liberté", que c'était pour les avoir appliquées, en voulant délivrer les esclaves,
qu'il allait être pendu ; qu'il était heureux de mourir pour une aussi bonne cause, qu'il s'était préparé pendant toute son existence à la mort et qu'il avait toujours été prêt à paraître devant Dieu. Qu'il était du devoir de tous les ministres des saints Évangiles de prêcher contre l'esclavage et de contribuer pour leur part, par la propagation des enseignements du Christ, à l'abolition de cette iniquité ; qu'il était persuadé que si tous les pasteurs faisaient leur devoir, cette institution abominable ne résisterait pas longtemps.
Quelques-uns de ses pieux visiteurs lui répondirent qu'ils partageaient bien ses idées sur l'abomination de l'esclavage, dont ils reconnaissaient comme lui tous les vices, mais que du haut de leurs chaires ils étaient obligés de soutenir cette fatale institution, que leurs places et leurs traitements en dépendaient, que cela était certainement très regretable, mais qu'ils ne pouvaient cependant pas se sacrifier inutilement pour les autres. Que du reste les nègres étaient plongés dans un tel état d'ignorance et d'abrutissement, que la iliberté serait pour eux un inconvénient pire que l'esclavage, etc., et ils ajoutaient toute la phraséologie à l'usage des colons du Sud de l'Amérique contre l'esclavage.
John Brown, chrétien austère, dont la conscience rigide ne s'arrangeait pas de tous ces accommodements avec le ciel, s'indignait de voir que ces ministres serviles s'accommodaient tort bien de tous les systèmes possibles et servaient toutes les causes, si injustes qu'elles fussent, pourvu qu'elles leur procurassent de bons bénéfices et qu'elles les fissent vivre grassement sans rien faire.
Aussi leur répondit il:
„Messieurs, laissez-moi, nous ne servons pas h même
Dieu ; allez méditer et étudier le code divin, et quand vous le comprendrez, revenez me voir, mais jusque là laissez-moi."
Un autre de ces ministres poussa même le manque de convenance, l'indélicatesse et l'oubli de ses devoirs, jusqu'à vouloir lui prouver que l'esclavage était d'origine divine et qu'il n'avait rien de contraire aux saintes écritures. John Brown en fut si profondément indigné , qu'il lui répondit:
„Mon cher Monsieur, vos doctrines m'affligent beaucoup, je suis désolé d'entendre un prétendu ministre du Christ tenir un pareil langage, vous n'en êtes pas encore à l'ABC du christianisme. Allez étudier à l'école de notre divin maître, vous êtes indigne du titre que vous portez et du caractère, dont vous êtes revêtu. Je vous respecte comme gentleman, mais comme gentleman païen seulement. Veuillez vous retirer."
Et depuis il refusa de recevoir ces hypocrites qui font marché des choses saintes, qui vendraient le Christ, comme l'a fait Judas, s'il revenait, mais qui certainement n'iraient pas comme lui se pendre de désespoir, afin que le prix de la trahison servît à acheter le champ de la veuve, ils s'en serviraient pour acheter des esclaves et exploiter ces malheureux.
Pendant sa captivité, comme pendant toute sa vie, John Brown témoigna toujours la plus grande sympathie pour les gens de couleur, il répéta plusieurs fois que le plus beau cortège qu'il puisse souhaiter à son enterrement ce serait quelques malheureuses négresses et quelques jeunes négrillons, qui témoigneraient par leur présence, que l'amour de leur délivrance vit dans leurs cœurs.
«J'aimerais beaucoup mieux, disait- il aussi, voir ma
fille épouser un nègre laborieux, qu'un blanc paresseux, comme on en trouve tant aux États -Unis."
Les dix derniers jours de sa captivité, l'héroïque martyr allait un peu mieux, il put enfin se lever quoique avec une grande peine et une grande difficulté, liais malgré ses nombreuses blessures à peine fermées, son état de faiblesse et d'épuisement, malgré toutes les précautions prises pour empêcher toute évasion ou toute tentative de délivrance et l'impossibilité ou il était d'accomplir ou de profiter d'un pareil projet , dans sa prévoyance inutile et sa cruelle couardise, le gouverneur Wise avait poussé la férocité jusqu'à faire mettre des fers aux pieds du malheureux captif, et quand il put se lever ses chaînes furent cadenassées à la chaise, sur laquelle il s'asseyait. Il n'en conserva pas moins tout son courage et toute sa sénérité d'esprit malgré la fatigue et les douleurs que lui causaient ses chaînes. Il supporta avec sa résignation habituelle cette aggravation inutile de supplice qui lui fut infligée.
Correspondance du Christ des noirs.
John Brown consacra une grande partie de son temps à écrire à ses amis et aux personnes, qui lui témoignèrent des sympathies pendant sa captivité.
Voici quelques fragments de sa correspondance, qui donneront une idée de la grandeur de son âme, de la beauté de son caractère et de la sublimité de son sacrifice et de son dévouement, nous commençons par une lettre à son frère, dans laquelle il lui recommande sa famille.
«Charlestown, comté de Jefferson, 12 Novembre 1859.
Cher frère Jérémie.
J'ai reçu votre bonne lettre du neuf courant et vous en ai de grandes obligations. Vous me demandez: Puisje faire quelque chose pour vous et pour votre famille ï ■*
J'ai à répondre à cela que ma femme, mes fils et ma fille sont dans le besoin, et que je désire qu'on leur remette comme je tacherai de vous l'expliquer tout à l'heure,
1 Toutes les lettres que nous donnons sont fidèlement traduites et les passages soulignes l'ont été aux originaux par John Brown.
sans formalités légales qui absorberaient tout l'argent qui doit me revenir sur la succession de mon père. Les vêtements d'un de mes fils sont tellement usés, qu'il aura besoin d'un bon habit pour l'hiver. Grâce aux bontés d'un ami, j'ai cinquante dollars que j'enverrai sous peu à mon fils. Si vous pouvez le trouver, je vous prie de lui avancer cette somme, que je vous ferai remettre ensuite par une voie sûre. Si j'avais les comptes' de M. Tompson, relativement à la succession de mon père, je saurais peutêtre ce qu'il m'est possible de faire, mais je ne possède pas la moindre note pour me guider. Si M. Tompson veut me donner ces détails et garder mon dividende en dédommagement de sa peine, je lui en aurais de grandes obligations. Dans ce cas envoyez -moi quelques notes de votre main. Je me rétablis lentement et je vois venir ma fin avec le plus vif plaisir et je suis bien persuadé que je suis plus propre à être pendu qu'à toute autre chose.
Que le Dieu tout puissant vous bénisse et vous sauve
tous.
Votre affectionné frère
John Brown.
P. S. Dites à mes pauvres enfants de ne pas s'afiliger un seul instant à mon sujet, quelques uns d'entre vous vivronts peut-être assez longtemps pour voir le jour, où ils n'auront point à rougir de leur parenté avec le vieux Brown, cela serait-il plus étrange, que bien d'autres choses qui sont arrivées ? Je sens mille fois davantage le chagrin de mes amis que le mien propre."
Pour ce qui me concerne, je le regarde comme un bonheur. J'ai combattu pour la bonne cause, et j'ai, il me semble, terminé ma course. Veuillez montrer cette lettre à tous ceux de ma famille que vous rencontrerez.
Mon amour à tous. Puisse Dieu dans sa miséricorde,
vous bénir et vous sauver tous!
On voit que le courageux prisonnier n'oublie rien de ce qui peut-être utile à ses malheureux enfants. Dans sa sollicitude toute paternelle, il se rappelle que son fils n'a qu'un mauvais habit insuffisant pour l'hiver et il prend du fond de sa prison les mesures nécessaires pour lui en procurer un autre. Excellent père, qui dans son amour pour sa famille, s'oublie tout à fait! S'il se rappelle à la fin de sa lettre le sort fatal qui l'attend, c'est pour dire avec la plus grande sénérité qu'il voit venir sa fin avec le plus vif plaisir et qu'il est persuadé qu'il est plus propre à être pendu qu'à toute autre chose.
Il a une si profonde conviction d'avoir accompli un grand devoir, et que sa mort servira encore plus utilement la sainte cause qu'il a embrassée que sa vie, qu'il souhaite ardemment d'être sacrifié pour elle; il regarde sa mort comme un bonheur, il entrevoit déjà le jour, où la cause pour laquelle il meurt triomphant, ses enfants et ses amis n'auront pas à rougir de lui. Un tel père et un tel ami est une gloire immortelle!
La lettre suivante est un modèle de foi sincère dans la justice et dans la vérité, de dévouement, d'abnégation et de grandeur.
„Au révérend L. Waill.
Charlestown le 15 Novembre.
Cher et fidèle ami.
Votre lettre si bonne et si bien venue du huit courant m'est parvenue à temps.
Je vous suis très reconnaissant pour tous VOS bons sentiments à mon égard, pour les conseils que vous me
donnez et les prières que vous faites à mon intention. Permettez - moi de vous dire ici que bien que mon âme soit parmi les lions, je crois que Dieu est avec moi dans tout ce que je fais. Ne soyez donc pas surpris quand je VOUS dis que je suis plein de joie dans toutes mes tribulations et que je ne me sens condamné ni par celui; dont le jugement est juste, ni par ma propre conscience. Je ne me crois deshonoré ni par l'emprisonnement ni par les chaînes, ni par la perspective du gibet.
Il m'a été permis, quoique indigne, non seulement de souffrir l'affliction avec le peuple de Dieu, mais d'avoir en outre de nombreuses et magnifiques occasions de prêcher la justice dans la grande assemblée. Je suis fermement convaincu que mes travaux ne seront pas tout à fait perdus. Mon geôlier, sa femme et ses employés ont été extrêmement bons pour moi, et quoiqu'il se soit montré un des plus braves parmi ceux qui m'ont combattu, maintenant on lui dit des injures à cause de son humanité. Autant que j'ai pu l'observer, il n'y a que les braves qui puissent être humains pour un homme abattu. Les lâches prouvent leur courage par leur férocité, pourvu qu'on puisse le faire sans le moindre risque. Je regrette de ne pouvoir vous raconter les visites intéressantes que j'ai reçues de diverses sortes de personnes, surtout de membres du clergé. Le Christ, ce grand capitaine de la liberté, aussi bien que du salut, qui a commencé sa mission en proclamant la première, a jugé convenable de m'oter l'épée d'acier qu'il m'a confiée pendant quelque temps, pour m'en mettre une autre dans la main, Jépée de P esprit". Je prie Dieu de faire de moi un soldat fidèle en tout lieu, où il lui plaira de m'envoyer, non moins sur l'éehafaud, qu'au milieu de mes plus chauds partisans.
Mon cher vieil ami, je puis vous assurer que je n'ai pas oublié notre dernière entrevue, non plus que notre revue rétrospective de la route, par laquelle Dieu nous conduisait alors, et je bénis son nom de ce qu'il m'a rendu digne d'entendre une seconde fois vos paroles d'espérance et de consolations, dans un moment, où je suis au moins sur le bord du Jourdain. Voyez le pèlerin de Bunyan. * Puisse Dieu dans sa miséricorde infinie, nous permettre de nous réunir encore une fois sur l'autre bord! J'ai souvent passé sous la verge de celui que j'appelle mon père, et certes jamais fils n'en a eu plus besoin; j'ai pourtant joui de la vie, parce qu'il m'a été donné de connaître son secret d'assez bonne heure.
Ce secret a consisté à faire de la prospérité et du bonheur d'autrui, les miens propres, en sorte que j'ai eu réellement beaucoup de prospérité. Aujourd'hui encore, je me rejouis à la pensée des jours prochains où la paix sur la terre et aux hommes de bonne volonté dominera en tous lieux. Aucune idée de murmure ou d'envie ne trouble ma sérénité. Je louerai mon créateur avec mon souffle. 2 Je suis l'indigne, neveu du doyen John. Je l'ai beaucoup aimé. Et, à cause des chers amis que j'ai eus je puis adresser ces mots à Dieu: Ne confonds j? as mon âme avec celles des impies.
L'assurance que vous me donnez des vives sympathies de mes compatriotes est bien douce à mou cœur et m'engage à leur adresser une parole de consolation.
1 Le Pèlerinage du Chrétien vers l'éternité, par John Bunyan.
2 „Je louerai mon créateur avec mon souffle. Et quand ma voix era perdue dans la mort, La louange occupera mes plus nobles facultés. i(
Traduction libre d'un cantique anglais.
Aussi vrai que je crois fermement au règne de Dieu, je ne puis croire qu'aucune des choses que j'ai souffertes ou que je suis appelé à souffrir encore , soit perdue pour la cause de Dieu et de l'humanité. Avant de commencer mon œuvre à Harper's Ferry, j'avais l'assurance que même au milieu de la plus mauvaise fortune, mon entreprise porterait des fruits. J'ai souvent exprimé cette croyance et même aujourd'hui, je ne puis imaginer aucune cause probable qui puisse me faire abandonner mon espoir. Je ne suis en aucune manière désappointé pour la chose principale. Je l'ai été grandement pour ce qui me concerne moi-même, en ne voyant point se réaliser mes propres plans; mais à présent je me sens parfaitement rassuré là dessus; car le plan de Dieu était infiniment le meilleur, sans nul doute; autrement j'aurai accompli le mien. Si Samson n'eût pas manqué à sa résolution de ne pas dire à Dalila d'où venait sa grande force, il n'aurait jamais probablement fait écrouler le temple. Je n'ai rien dit à Dalila; mais j'ai été conduit à agir d'une manière toute opposée à mon meilleur jugement, et si je n'ai pas encore perdu mes deux yeux, j'ai du moins perdu mes deux nobles enfants et bien d'autres amis.
Mais que la volonté de Dieu soit faite et non la mienne. J'ai la ferme espérance, que, comme cet esclave, dont je parlais toute à l'heure, je puis même encore, à cause de la miséricorde infinie de Jésus Christ, mourir dans la foi.
Quand à l'heure et au genre de ma mort, je m'en inquiète peu et je suis capable d'être tranquille ainsi que vous m'exhortez de l'être.
J'envoie par votre intermédiaire mes meilleurs souhaits à Madame Waill et à son fils Georges et à tous mes
chers amis. Puisse le Dieu des pauvres et des opprimés être votre Dieu et votre sauveur à tous.
» Adieu jusqu'au revoir.
„ Votre frère dans la vérité.
„John Brown."
Cette lettre est d'un bout à l'autre une page sublime, qui mériterait d'être transcrite en lettres d'or dans le grand livre de l'histoire: jamais martyr de l'humanité n'en a écrite une pareille, la pensée, le style, l'expression, le sentiment, tout est à la même hauteur, le Christ au jardin des oliviers n'a rien dit de mieux.
Quand on songe qu'il y a trente ans que cet homme héroïque combat pour la sainte cause de l'abolition de l'esclavage , qu'il a vu tuer quatre de ses malheureux enfants en combattant à ses cotés, quand on réfléchit à la lutte acharnée qu'il vient de soutenir, aux circonstances cruelles dans lesquelles ses deux derniers enfants ont été massacrés, quand on se [rappelle ses blessures affreuses, ses souffrances morales et physiques, les circonstances lamentables de son procès et de sa condamnation à la peine capitale, quand on se le figure dans son cachot, malade enchaîné; sur son lit ou sur sa chaise, les fers aux pieds et le gibet en perspective dressé devant lui avec ses bras formidables, on est émerveillé de voir le calme, la sincérité de ce martyr.
„Je suis plein de joie dans toutes mes tribulations et je ne me sens condamné ni par celui dont le jugement est juste, ni par ma prodre conscience", écrit- il. C'est à John Brown que s'applique surtout ce beau vers:
„Le crime fait la honte, et non pas V êchafaud l"
C'est à peine si dans notre siècle d'égoïsme grossier, à notre époque malthusienne du chacun chez soi,] du
chacun pour soi, où l'on proclame hautement qu'il n'y a pas de place pour tout le monde au banquet de la vie, et où ceux dont le couvert n'est pas mis sont voués à la mort, où la misère, le prolétariat, la guerre, la prostitution, dévorent chaque jour les victimes par milliers; c'est à peine si à notre époque de concurrence illimitée et d'anarchie sociale, disons -nous, on pourra comprendre toute la sublimité des pensées de John Brown, quand il dit: „<Taî pourtant joui de la vie, puisqu'il m'a été donné de découvrir le secret de Dieu d'assez bonne heure. Ce secret a consisté à faire de la prospérité et du bonheur d'autrui les miens propres, en sorte que j'ai eu réellement beaucoup de prospérité."
N'est-ce pas là le dernier terme du dévouement, l'apogée de l'amour du prochain? Ce condamné à mort, qui s'est sacrifié pour ses ^semblables, qui a déjà un pied sur l'échafaud, dans un élan de passion sublime pour l'humanité, s'écrie:
vtPai pourtant joui de la vie. J'ai eu réellement beaucoup de prospérité!"
Les Évangiles ne contiennent rien d'aussi beau ni d'aussi profond que ces paroles. John Brown est bien réellement le Christ des noirs!
Voici une autre lettre d'un sentiment tout aussi élevé que la précédente dans laquelle il s'élève à une aussi grande hauteur.
„Les hommes ne peuvent ni enchaîner ni emprisonner l'âme", dit-il, vJe marche avec plaisir au supplice de là mort pour le rachat de millions d'hommes qui n'ont pas
de droits!"
La pensée et l'expression de ce paragraphe peuventelles être surpassées?
Qu'on fouille toute l'histoire depuis les temps les plus reculés, de Confucius à nos jours on ne trouvera rien de pareil.
Mais citons toute la lettre:
„Charlestown le 17 novembre.
Mon cher et jeune ami.
J'ai reçu votre bonne lettre du quinze courant; mais depuis je n'en ai eu aucune de vous. Je vous ai mille obligations et à votre père, pour toutes vos bontés pour moi, surtout depuis mon désastre. Puissiez - vous trouver en Dieu et en votre conscience, une récompense éternelle! Dites à votre père que je me sens rempli de joie et que je ne me trouve en aucune manière deshonoré par la prison, les fers et la perspective prochaine de la potence. Les hommes ne peuvent ni emprisonner ni enchaîner l'âme. Je marche avec plaisir au supplice de la mort, pour le rachat de millions d'hommes qui ri ont -pas de droits, et que cette grande et glorieuse république, que cette république chrétienne a chargés de respecter. Singulier changemenf en politique depuis 1776!
J'attends de passer dans l'éternité bienheureuse de Dieu et je suis fermement convaincu que ce monde doit passer.
Adieu! Puisse Dieu répandre toutes ses bénédictions sur vous! Votre ami
John Brown."
Terminons ces citations par une dernière lettre de cet homme extraordinaire, dans laquelle nous le verrons allier les pensées les plus profondes aux images les plus gracieuses, les plus douces et les plus calmes en face de la mort.
„ Prison Charlestown 18 novembre 1859.
A Vhon. H. A. Tilden.
Cher Monsieur.
J'ai reçu, le 23 du courant, votre bonne et consolante lettre, et je ne trouve point de mots pour exprimer ma reconnaissance du grand intérêt que vous me témoignez dans mon malheur.
La majorité des hommes estiment les actions et les motifs des autres d'après la somme de leur succès dans la vie. D'après cette règle, j'ai dû être un des plus méchants et un des meilleurs des hommes. Je ne prétends pas avoir été du nombre de ces derniers; c'est à un tribunal impartial à décider si le monde en a été plus mauvais, parce que j'y ai vécu et que j'y mourrai. Toutes mes pensées me portent aujourd'hui à me préparer pour un champ d'action différent de celui où j'ai travaillé jusque ici. Je suis, grâce au ciel; soulagé de la crainte que ma pauvre femme et mes enfants tombassent immédiatement dans le besoin. Puisse Dieu récompenser mille fois tout ce que des âmes généreuses ont fait pour eux!
Depuis ma captivité, je me trouve heureux et calme, et c'est un grand bonheur pour moi que de me sentir assuré, qu'il m'est permis de mourir pour une cause, et non simplement de payer la dette de la nature ainsi que tous les hommes doivent le faire. Je sens pourtant que je suis bien indigne de cette grande distinction. La manière particulière, dont je dois mourir me donne peu d'inquiétude. Je voudrais, cher ami, avoir le temps et le talent de vous dire ce qui se passe journellement 7 je pourrais presque dire à toute heure, dans cette prison; et si mes amis pouvaient voir les scènes qui y ont lieu dans Tordre qu'elles sont jouées, je crois qu'ils seraient con-
vaincus que je suis ici réellement dans mon rôle. Toute la partie de ma vie passée ne m'avait pas fourni les occasions que j'ai aujourd'hui de plaider en faveur de la justice. Aussi, j'y trouve beaucoup de choses, qui me réconcilient avec ma position présente et avec la perspective que j'ai devant moi. Quelques personnes peuvent me croire un insensé. Si je le suis ma folie m'apparaît sous la forme d'un rêve agréable. Aucune vision ne me trouble, et quant à mon sommeil, il est doux et paisible comme celui d'un joyeux petit enfant.
Je prie Dieu de me maintenir dans ce même calme et charmant rêve jusqu'au moment, où je connaitrai ces réalités, que les yeux n'ont jamais vues, que les oreilles n'ont jamais entendues. Je me suis à peine aperçu que je suis dans les fers. Je suis convaincu que de ma vie je n'ai été plus heureux. Je compte prendre la liberté de vous envoyer quelques petits objets pour ceux de ma famille qui se trouvent dans l'Ohio, que vous voudrez bien faire remettre à mon frère Jérémie, quand vous le pourrez, ainsi que cinquante dollards que je l'ai prié d'avancer à ceux qui me sont chers. Pardonnez -moi pour toute la peine que je vous donne. Sous ce pli vous trouverez une lettre pour mon frère Jérémie.
Votre ami dans la vérité.
John Brown.
On le voit l'illustre martyr n'a qu'une préocupation, sa famille. Comme Arnold Winkelried, avant de mourir il recommande sa femme et ses enfants à ses amis, mais depuis qu'il sait qu'ils ne seront pas abandonnés, il est soulagé d'une grande inquiétude.
Sa grande joie, qui lui donne le calme et le bonheur qui font que son sommeil est doux et paisible comme celui d'un joyeux petit enfant , c'est qu'il lui permis de mourir pour une cause !
Sublime et simple expression qui renferme tout le dévouement de l'apostolat, toute l'abnégation et la joie du martyre.
Quelques jours avant l'exécution de John Brown, M. Stowe, le frère de Mad. Beecher Stowe, le célèbre auteur de La Case de ï oncle Tom, prêcha dans l'église de Plymouth et dit qu'il souhaitait, dans l'intérêt de l'abolition de l'esclavage, que John Brown fût exécuté, car sa mort avancerait beaucoup la cause pour laquelle il avait combattu toute sa vie. Et il envoya son sermon au héros captif, celui-ci, après l'avoir lu très attentivement, écrivit à la suite du passage, où sa mort était désirée le mot anglais: Well (bien) et après le paragraphe où le vœu de la prochaine abolition de l'esclavage était manifesté il mit : Amen!
' Ce fut seulement la veille du jour de l'exécution de son mari que Mad. Brown put enfin obtenir de ses bourreaux l'autorisation de le voir.
Mais ce ne fut pas sans de grandes difficultés, car le gouverneur Wise, lâche comme tous les gens cruels, était plongé dans une grande frayeur depuis l'affaire de Harper's Ferry, il ne rêvait qu'insurrections ou révoltes d'esclaves, qu'envahissement des hommes du Nord, pour délivrer John Brown et ses compagnons. Ses anxiétés redoublèrent à l'arrivée de la femme de son prisonnier, il tremblait de peur dans sa peau, tant il redoutait que la vue de cette pauvre mère portant déjà le deuil de ses enfants, n'occasionna une grande émotion de compassion dans
l'opinion publique et ne produisit quelque mouvement favorable à ses victimes. Il fit appeler Tallafero, son confident et son complice; sorte de Tristan, qui lui servait de geôlier et de bourreau, et le chargea d'aller prévenir John Brown, qu'il ait à retenir sa femme le moins longtemps possible auprès de lui, parce qu'il fallait qu'elle reprît le soir même le train du chemin de fer pour Harper's Ferry, car il ne voulait absolument pas permettre à cette tendre épouse de coucher à Charlestown.
Tallafero alla donc prévenir John Brown des intentions de son maître. Et demanda au prisonnier combien de temps il pensait que durerait son entrevue avec son épouse ?
„Elle ne sera pas longue", répondit la noble victime, „deux ou trois heures au plus."
„Je suis fâché de vous désobliger", dit Tallafero, „mais il faut que Mad. Brown retourne ce soir à Harper's Ferry, je lui permettrais pourtant de rester le plus longtemps possible."
^Exécutez vos ordres, Monsieur", lui répondit John Brown avec mépris. „Je n'ai de faveurs à demander ni au gouverneur Wise, ni à l'État de Virginie."
L'exécuteur des ordres barbares du gouverneur se retira en disant qu'il allait faire introduire Mad. Brown, et qu'il viendrait le prévenir, quand il serait temps qu'elle se retirât.
Madame Brown avait eu treize enfants du héros de Harper's Ferry, dont neuf sont encore vivants. Elle était grande et belle, bien conservée, son teint frais, son air grave et résigné, une douce mélancolie répandue sur ses traits, lui donnaient un grand charme.
Il était quatre heures du soir quand elle entra dans
le cachot de son mari ; il y avait six mois que cette digne épouse, que cette tendre mère qui pleurait encore la perte récente de ses deux fils tués à Harper's Ferry, n'avait vu l'homme, dont elle avait partagé la lutte et les travaux, dont elle avait été le soutien et le bon ange au milieu des combats continuels, des dangers sans nombre qu'il avait bravés. Dire ce qu'elle avait souffert elle-même d'inquiétudes, d'anxiété, d'incertitude, en l'absence de son mari et de ses enfants, qu'elle savait exposés au plus grand péril. Dire ses tourments et son désespoir, quand elle connut le résultat malheureux de leur dernière expédition, quand elle apprit que l'un de ses chers enfants était tué, que l'autre était mortellement blessé et prisonnier avec son père couvert de plaies, ne pouvant plus ni marcher, ni entendre, ni parler, pendant qu'un troisième de ses fils, échappé miraculeusement, errait à l'aventure, poursuivi par ses ennemis, serait chose impossible, les douleurs de cette noble femme ne peuvent pas se décrire.
Tous ses nombreux enfants étaient plongés comme elle dans la plus profonde désolation. Pendant tout le procès dont les détails imparfaits parvenaient jusqu'à eux, leur anxiété redoubla ; ils partageaient de loin avec elle les tortures de leur malheureux père et de son mari. Quand l'arrêt fatal fut rendu, quand il n'y eut plus d'espoir que le grand martyr eût la vie sauve, le désespoir de toute cette intéressante famille redoubla. Et ce qu'il y a de plus cruel, c'est qu'elle ne put obtenir l'autorisation d'aller consoler ce bon père, ce tendre époux. Malgré toutes les démarches qui furent faites, pour obtenir l'autorisation de le visiter dans sa prison, le gouverneur Wise et les juges de John Brown refusèrent impitoyablement. Ces gardiens féroces, jaloux de leur victime, au mépris des droits les
plus sacrés de l'humanité, s'opposèrent obstinément à laisser des enfants embrasser une dernière fois leur père, et refusèrent à leur jVictime la consolation suprême de les presser une dernière fois sur son sein, de leur dire un éternel adieu et de leur faire ses recommandations suprêmes.
Dans les pays les plus barbares, sous les législations les plus cruelles, on n'a jamais, que nous sachions, refusé aux plus grands criminels la consolation d'embrasser leurs enfants. Eh bien, ce que les sauvages des tribus les plus féroces, qui habitaient autrefois les rives du Potomac n'auraient pas fait envers les envahisseurs de leurs pays, ces voleurs d'hommes et de territoire, comme ils nommaient les descendants des premiers émigrants, les chevaleresques Virginiens l'ont fait contre John Brown, le glorieux martyr, qui selon les propres paroles de son bourreau, le gouverneur Wise:
Était V homme le plus brave, le plus intègre et le plus véridique qu'il ait jamais rencontré.
Madame Brown seule put, comme nous l'avons dit, obtenir la faveur suprême de voir son mari une seule fois, la veille de sa mort; et on verra avec quelle parcimonie cruelle le temps lui fut mesuré, et toutes les entraves et les vexations qui furent apportées à son entretien avec son époux.
Quand elle put enfin franchir ces grilles, qui la séparaient depuis si longtemps du seul homme qu'elle^ eût aimé, pour lequel elle avait conservé l'affection la plus profonde, qu'elle admirait comme un héros et qu'elle vénérait comme un martyr, et dont elle avait l'honneur, l'insigne honneur d'être l'épouse; quand elle le vit enfin, pâle, défiguré, chargé de chaînes, couvert de plaies, mais
toujours grand, calme et résigné, une étreinte d'immense douleur serra son tendre cœur; elle se sentit fondre sous cette poignante émotion, ses yeux s'inondèrent de larmes, elle se précipita vers lui, le serra contre son sein, couvrit son front meurtri de ses baisers.
Pendant quelques minutes, ses sanglots l'étouffèrent, elle ne put articuler un seul mot. Quand elle fut parvenue à vaincre cette première émotion, elle contempla de nouveau son mari en s'écriant:
„Oh! mon ami, dans quel état je te retrouve! 0 mon Dieu! que tu as dû souffrir! et quand je pense que j'étais loin de toi et que c'est aujourd'hui la veille de ta mort, la dernière fois que je te vois, quand je songe que ces hommes ne sont pas encore satisfaits de tes cruelles souffrances et qu'ils veulent encore .... Je deviens folle de douleur et de désespoir!
Après quelques instants de silence, pendant lesquels John Brown, dont l'émotion était grande, et sa courageuse femme reprenaient un peu de calme. Le courageux prisonnier dit à son épouse encore baignée de larmes, en lui prenant la main:
vCkère Marie, console-toi, que Dieu te bénisse toi et nos chers enfants! Ne pleure plus. Va, tout est sans doute pour le mieux. Je vais mourir, mais la cause que j'ai embrassée ne mourra pas avec moi."
Madame Brown, aussi courageuse que son époux, après avoir cédé à ce premier élan de sensibilité si naturel, reprit son calme habituel, sécha ses dernières larmes et continua ses tendres épanchements.
Mais comme cette entrevue avait lieu, ainsi que l'avait expressément recommandé le féroce et soupçonneux Wise, en présence d'un geôlier, Madame Brown, par une
de ces délicatesses pudiques que comprennent si bien les femmes, parlait à voix basse, de façon à ne pas être entendue du gardien.
„Parle haut, Marie, parle haut, lui dit son mari, ne vois-tu pas qu'on a mis cet homme ici pour qu'il entende notre conversation, et qu'il puisse la répéter; facilite-lui sa tâche, nous n'avons, Dieu merci! rien à cacher."
Elevant alors un peu plus la voix, selon la recommandation de son mari, la malheureuse femme parla longuement de ses enfants, de leur avenir. John Brown lui fit de nombreuses questions sur eux et d'importantes recommandations sur leur éducation, sur leur avenir, il chargea surtout son épouse de leur inspirer la crainte de Dieu, l'amour de l'humanité, l'horreur de l'esclavage. Dis-leur qu'ils suivent l'exemple de leur vieux père, lui dit-il, qu'ils cherchent à l'imiter et non à le venger, les temps sont proches, où les fers des esclaves seront brisés et j'emporterai la consolation, en mourant, d'y avoir contribué pour quelque chose, je ne leur laisserai pas d'autre héritage, que ma réputation d'honnête homme, mais grâce aux promesses de mes amis, il ne leur manquera rien, ni à toi non plus, ma bonne Marie; cette consolation tranquillise beaucoup mes derniers jours, je mourrai un peu rassuré sur votre avenir/'
Madame Brown écouta son mari avec recueillement et admiration, la fraîcheur de son beau visage l'avait abandonnée, elle était pâle d'émotion et immobile, mais calme en apparences. On l'aurait prise pour la statue de la douleur, muette, abandonnée par l'espérance.
John Brown, après cet entretien fit appeler le shériff Campbel, auquel il dicta son testament, en présence de son
épouse assise près de lui, tenant une de ses mains dans les siennes:
„Charlestown, comté de Jefferson,
Virginie le Ur décembre 1859.
Je donne à mon fils John Brown, ma boussole de géomètre et tous mes autres objets de géométrie, si on peut les retrouver, ainsi que mon vieux monument en granit, qui est actuellement à North Elba, dans l'État de New -York, pour qu'il y fasse graver sur les deux faces, une nouvelle inscription, ainsi que je l'indiquerai ailleurs. Ce monument devra néanmoins rester à North Elba, tant qu'un de mes enfants et ma femme habiteront cette localité.
Je donne à mon fils John, ma montre en argent, qui a mon nom gravé dans l'intérieur de la boîte.
Je donne à mon fils Owen Brown, ma lorgnette et ma carabine, si on la retrouve, celle dont il me fut fait présent à Worcester, dans le Massachusetts. Je donne aussi à mon fils Owen cinquante livres en espèces, qui lui seront payées sur le produit de la vente du bien de mon père, en considération de ses terribles souffrances au Kansas et de l'état d'infirmité où il se trouve depuis son enfance.
Je donne à mon fils Salomon Brown, cinquante livres en espèces, qui seront prises sur le produit de la vente du bien de mon père comme équivalent des deux legs déjà mentionnés.
Je donne à ma fille Kuth Thompson Brown, ma vieille Bible, qui contient les mémoranda de la famille.
Je donne à mes fils à chacune de mes autres filles, à mon gendre Heniy Thompson, ainsi qu'à chacune de
mes belles filles, une Bible de la plus belle édition qu'on pourra se procurer à New -York ou à Boston, au prix de cinq francs l'exemplaire qui seront payés comptant sur le produit de la vente des biens de mon père.
Je donne à chacun de mes petits-enfants qui seront en vie, lors du règlement de la succession de mon père, une Bible d'une aussi belle édition que possible (ainsi qu'il est dit plus haut, au prix de trois francs l'exemplaire. )
Toutes ces JBibles devront être achetées en même temps, au comptant et aux meilleures conditions.
Je désire qu'il soit payé sur le produit net de la succession de mon père, cinquante dollars à chacune des personnes que je vais désigner: à M. Allen Ammond de Bockville (Konnecticut) , ou à M. Georges Kellogg, ancien agent de la compagnie de la nouvelle Angleterre, dans cette localité, pour le compte et bénéfice de cette compagnie-, cinquante dollars à Silas Havens, autrefois à Lewisburg (Ohio), si on peut le retrouver, et aussi cinquante dollars à un homme, du comté de Stark (Ohio), qui du vivant de mon père lui intenta un procès, par l'intermédiaire du juge Humphrey et de M. Upson, d'Aken.
Cette somme sera payée par J. R. Brown à l'homme en personne, si on peut le découvrir. Je ne puis me rappeler son nom.
Mon père arrangea l'affaire à l'amiable avec cet homme, en prenant notre maison avec l'enclos à Manneville.
Je désire que tout ce qui pourra rester de ma part de la succession de mon père, soit distribué par mon frère et par parts égales à ma femme et à chacun
de mes enfants, ainsi qu'aux veuves de Watson et Owen
Brown.
Signé: John Brown.
John Avis, témoin.
John Brown a laissé à sa femme la jouissance de sa propriété de North Elba par un codicille afin de l'aider à élever leurs nombreux enfants. Il lui recommanda beaucoup le vieux monument mentionné dans son testament et lui remit l'épitaphe qu'il desirait qu'elle fît graver dessus après sa mort.
Il lui recommanda aussi expressément de faire en sorte de découvrir les personnes, auxquelles il a fait des legs et de leur remettre elle-même les sommes indiquées dans son testament. Mais de ne les payer à aucune personne, qui viendrait de leur part pour les toucher, surtout à des hommes d'affaires, car il pensait que si cet argent tombait .entre les mains de ces sortes de gens, il courait grand risque d'être perdu.
John Brown, fit encore plusieurs recommandations à sa tendre épouse; il lui parla surtout beaucoup de leurs enfants, qu^il lui dit de bien embrasser pour lui puisqu'il était privé de ce bonheur. Je suis bien tranquille sur leur compte, en les confiant à une aussi bonne mère que toi, lui dit -il; leur frère John leur apprendra à marcher sur mes traces. Ne prends jamais pour gendres que des hommes honnêtes et laborieux, l'amour du travail vaut mieux que la fortune; j'espère que mon fils John continuera à poursuivre ma mission, plus heureux que moi, je pense qu'il la verra triompher.
„N'oublie pas non plus mon frère Jérémie à qui je vous recommande tous, ainsi qu'à nos amis.
Leur conversation en était là quand le sinistre Talla-
fero entra dans la cellule du prisonnier et dit à Madame Brown qu'il était temps de faire ses adieux à son mari, que le train qui devait l'emmener allait bientôt partir.
La pauvre femme, à cet ordre fatal, fut tout à coup rappelée à toute la cruelle réalité de sa position. Son âme fut de nouveau navrée de douleur, mais elle parvint à refouler ses larmes devant le valet de leur bourreau.
„0 mon Dieu, cher ami! c'est donc la dernière fois que je te vois."
„Du courage, Marie, du courage, dit John Brown, en pressant tendrement la main de son épouse adorée, et en fixant sur elle un regard plein de suave bonté et de tendresse , où se reflétait sa belle âme , il ajouta avec un sourire angélique. Que la volonté de Dieu s'accomplisse, j'entrevois ma fin avec calme; je me soumets à ma destinée sans murmurer. Souviens -toi comme moi que je meurs pour la meilleure des causes, cela ôte toutes les terreurs de la mort."
Puis, pressant tendrement sa femme bien aimée sur son sein, il lui donna un dernier et suprême baiser, en lui répétant: „Du courage, chère amie. Adieu. Vis pour nos chers enfants, nous nous reverrons dans un monde meilleur. Que Dieu vous bénisse tous !"
„Qu'il ait pitié de toi!" dit la pauvre femme, qui ne pouvant plus résister à sa douleur, sortit alors tout éplorée, la moitié morte de désespoir.
Elle disparut bientôt avec l'envoyé du gouverneur Wise. John Brown jeta un dernier regard sur la compagne de sa vie, sur la mère de ses enfants qu'il voyait pour la dernière fois et il se prépara à la mort.
Les gardiens de John Brown qui le surveillèrent pendant toute cette dernière nuit qu'il devait passer sur terre,
ainsi qu'ils en avaient reçu Tordre du cruel Wise qui tremblait que sa proie ne lui échappât, assurèrent que John Brown dormit d'un sommeil calme et profond; doux et paisible comme celui d'un joyeux petit enfant, ainsi qu'il l'avait écrit à un de ses amis.
Admirable puissance d'une âme pure, d'une conscience irréprochable, qui donne le calme les plus parfait en face du supplice, tandis que le crime tremble toujours d'inquiétude même dans la plus parfaite sécurité. Dernière consolation, première récompense du martyre, qui mieux que John Brown était digne de vous goûter?
Mais laissons dormir le héros qui demain doit être sacré martyr, et voyons ce que font ses bourreaux.
xn.
Le gouverneur Wise, le juge Parker et i/àttorneï Htoter.