LA VISION
Le gouverneur Wise était plongé dans la plus profonde terreur, plusieurs plantations avaient été incendiées, par des mains inconnues, depuis la condamnation de John Brown. On attribuait ces sinistres à la vengeance, mais on n'en avait pas pu découvrir les auteurs, qui étaient parvenus à s'envelopper d'un profond mystère, et à échapper aux plus actives recherches.
Les bruits les plus lugubres circulaient dans la Virginie. On disait, que le 2 décembre tous les esclaves devaient mettre le feu à toutes les habitations et procéder au massacre des blancs, pendant qu'une troupe nombreuse de conjurés abolitionnistes, à la tête de laquelle était John Brown fils, viendrait leur porter secours et les aider à détruire la colonie.
Les lâches Virginiens] tremblaient de frayeur et croyaient voir partout des conspirateurs, les postes étaient doublés, les milices toutes mises sur pied, de nombreuses
patrouilles parcouraient les rues de Charlestown pendant la nuit fatale du 1er au 2 décembre 1859.
Pendant que tous les coupables veillaient, tourmentés par la terreur, un homme seul dormait, d'un sommeil doux et paisible comme celui d'un joyeux petit enfant. Cet homme c'était John Brown, celui que le supplice attendait le lendemain matin.
Calme et innocent, le juste dormait, pendant que ses bourreaux en proie au remords tremblaient.
Cette nuit fut pour le premier pleine de repos et de tranquillité, pour les seconds pleine d'augoisses et de terreur.
Au premier, l'auréole du martyre apparaissait dans un songe doré ; dans une douce vision, l'ange du sommeil , en versant mollement ses pavots sur ses paupières, murmurait tendrement, de sa voix la plus douce, à son oreille:
„Tu as combattu pour la bonne cause; tu as prêché la justice; tu as souffert l'affliction avec le peuple, pour le rachat de millions d'hommes qui n'ont pas de droits; sois donc heureux! Dieu, c'est-à-dire la justice, est avec toi dans tout ce que tu as fait; sois plein de joies dans toutes tes tribulations; il te sera accordé la grande distinction de mourir pour une cause!"
Aux autres, aux bourreaux, aux tortionnaires d'esclaves, aux destructeurs d'hommes et de consciences, aux fabricants de cadavres, le remord rongeur, accroupi à leurs chevets, venait chaque nuit leur rappeler leurs crimes !
Le gouverneur Wise ne dormait plus depuis que les héroïques combattants de Harper's Ferry étaient ses prisonniers. Il ne rêve qu'insurrection d'esclaves, massacre des colons, incendie des propriétés, destruction des plantations; cette idée fixe le suit partout; de longues files de nègres
ayant brisé leur chaînes, tenant en main de rouges torches enflammées; dont les reflets fantastiques éclairent ces hordes de noirs conduites par quelques Spartacus noirs, parmi lesquels Green et Coppeland, défilent devant ses yeux, délivrent les autres captifs, qu'elles portent en triomphe, et dansent autour de lui avec leurs noirs fantômes ; une nuée de démons sinistres, criant de la voix formidable de la foule aux cent mille échos: Mort au gouverneur Wise, mort au bourreau de John Brown et de ses compagnons. Puis tout à coup il voit apparaître , au milieu de cette multitude déchaînée houleuse, furibonde, aux vagues d'ébènes, enflée de colère,, agitée de vengeances, sous le souffle formidable des grandes représailles, ses deux complices le président Parker, l'attorney Hunter, ce Caïphe et ce Pilate de la Virginie, enchaînés ; couchés sur une paille humide de sang , fumante d'incendie , derrière eux Tallafero , ce Haynau, ce Radetzki, du nouveau monde, se tenait debout, hurlant de désespoir; la chaîne au cou, les mains étroitement liées derrière le dos, s'avançaient sur une mauvaise charrette traînée par de vigoureux esclaves aux fer brisés, entourée d'une houle humaine de têtes noires, de faces contractées, de yeux blancs égarés par l'ivresse du désespoir, et de la vengeance, de cheveux crépus hérissés par la colère, de dents d'ivoire grinçant sous les contractions de la rage, de poings fermés par la menace, pleins de sang comme des serres d"aigles ou des griffes de noires panthères.
Puis dans le lointain, derrière la première voiture, comme des îlots perdus, sur cette marée montante, d'autres convois de prisonniers hagards, abattus, défaits se tordant les mains de désespoir, grinçant des dents comme des damnés dans les enfers et les noirs démons qui les
entourent, repoussant leurs supplications par la menace. A cette vue horrible, Wise veut fuir, mais un bras aux mille mains d'ébène, aux cent mille doigts, noirs comme la nuit, le retient, le saisit dans l'ombre, le place sur la première charrette, entre les deux coupables éperdus. Et la foule immense, aux clameurs formidables, au tonnerre menaçant, pousse un hourra féroce qui trouble au loin le silence magique de l'Océan et réveille les monstres marins dans leurs antres, déjà ils espèrent un fleuve de sang, une pâtée de cadavres. Wise congelé par la crainte est pétrifié par la peur, ses compagnons de voyage sont de glace, leurs visages sont livides, leurs yeux, immobiles sous leurs paupières, regardaient sans voir, portés par la sombre houle, ils avançaient toujours vers la place de l'exécution, couverte d'une multitude de gibets, semblable à une forêt de mâts clans un port. Alors un frisson étrange inconnu jusqu'à lors parcourt ses membres et ceux de ses compagnons d'infortune et se répercute de charrette en charrette, comme une commotion électrique, à mesure qu'elles arrivent en vue du gibet; la force abandonne alors les prisonniers, ceux qui étaient encore debout tombent gisant sur leur paille.
Tout à coup les noirs démons qui les escortent, les réveillent de leur peur, et leur montrent les échafauds. Leur effroi fut alors au comble; sur le premier, le plus élevé, situé au centre de tous les autres, ils virent John Brown tout couvert de plaies. Le glorieux martyr était calme et mélancolique comme d'habitude, le regard profond de ses yeux bleus était plein de mansuétude; comme un ange de miséricorde, était placée près de lui une jeune fille tenant une branche d'olivier à la main, blanche et pure vision, Mademoiselle Foulk — la compatissante hé
roïne qui avait voulu sauver Thompson, en qui revivait l'âme de la jeune indienne Pachahontas qui avait délivré Smith.
Dans un cercle, tout autour du gibet principal, Stevens avec ses plaies béantes, pâle et immobile, les pieds dans son sang, se tenait debout sur un échafaud. Azelet, Coppie et Kook étaient chacun sur un autre; et les deux nègres Green et Coppeland étaient aussi montés sur deux échafauds ; sur chacun des échafauds formant un deuxième cercle se trouvait placé un cercueil rouge fermé et marqué d'une grande croix blanche.
La foule noire avait envahi la place de toute part, mais elle était muette et silencieuse, plongée dans le recueillement et l'admiration. Les voitures pleines de Virginiens éperdus, étaient aux pieds des potences. A la tête marchait d1abord celle contenant Wise, Parker et Hunter, Tallafero venait ensuite, celle contenant tous les juges et jurés de Charlestown, ensuite d'autres contenant les propriétaires d'esclaves.
Et enfin d'autres encore contenant tous les soldats qui avaient massacré les combattants de Harper's Ferry. Quand la dernière voiture fut arrivée, la jeune fille, debout près de John Brown, étendit sa branche d'olivier. — Aussitôt, à cette muette évocation, les cercueils placés sur les échafauds s'ouvrirent. Du premier sortit un spectre sanglant tout criblé de balles, enveloppé de son suaire blanc que ses plaies constellaient de tâches rouges, il fixait ses yeux de mort vers ses assassins. Un peu plus loin les deux fils Brown avaient surgi sanglants de leurs cercueils et tendaient leurs mains vers leurs massacreurs. Tous les autres couvercles des cercueils se soulevèrent également et tous les héros massacrés par les esclavagistes
dans le combat de Harper's Ferry, se dressèrent debout devant leur bourreaux ; leurs plaies sanglantes entr'ouvertes, laissaient tomber une pluie de sang qui mouillait les planchers des estrades fatales. Les prisonniers, garrottés sur leurs charrettes; tremblaient devant leurs victimes ; le gluant vampire du désespoir leur suçait le sang, leur rongeait le cœur.
Tous les ressuscites et leurs compagnons s'illuminèrent de l'auréole du martyre. Leurs plaies resplendirent.
John Brown promena ensuite son regard limpide autour de lui et dit, en s'adressant à tous ses disciples:
„Vous avez combattu pour la bonne cause, vous avez prêché la justice, vous avez souffert l'affliction avec le peuple, pour le rachat de millions d'hommes qui n'ont pas de droits, Dieu est avec vous dans tout ce que vous avez fait, soyez pleins de joies dans toutes vos tribulations, il vous sera et il vous a été accordé là grande distinction de mourir pour une cause."
La jeune fille alors s'avança devant le héros martyr sur le bord de la plate-forme et dit, en s'adressant aux Virginiens :
„Lâches oppresseurs qui tremblez devant vos victimes, avant cinq ans, il n'y aura pas un esclave dans l'État de Virginie. Ce délai vous est accordé pour que vous ayez le temps de vous repentir, et de vous préparer à ce changement, mettez-le à profit pour éviter de grandes calamités; souvenez -vous de Saint-Domingue! Avant cinq ans les hommes du Nord prendront cette ville d'assaut, si vous n'avez aboli l'esclavage ; ils briseront les fers de vos victimes dans toute la Virginie, si vous ne l'avez pas fait.
Gouverneur Wise, président Parker, juge attorney
Hunter, repentez-vous, pendant qu'il en est temps encore, car je vous le dis, dans cinq ans il sera trop tard!"
Puis se tournant vers les héros elle ajouta:
„John Brown, Stevens, Coppie, Koock, Agelet, Oreen, Coppeland, glorieux martyrs, restez sur vos échafauds, le Moloch de l'esclavage exige votre mort pour rachetfer ses victimes.
Christ des noirs, et vous ses courageux apôtres; que votre sang sacre le sol virginien, il en naîtra des vengeurs et des destructeurs de l'esclavage.
^Nobles victimes, dit -elle, en s'adressant aux ressuscites, rentrez dans la nuit du tombeau, votre sang fructifie déjà, l'aurore de la liberté éclairera demain vos cercueils ! tt
A peine ces dernières paroles étaient-elles achevées que la vision fantastique disparaissait, excepté John Bro wn et ses six compagnons de captivité qui restèrent debcl»ut sur la fatale trappe, le nœud coulant passé au cou, et le bourreau s'apprêtant à les lancer dans le vide.
Wise, terrifié par ce qu'il venait de voir en songe, s'écria : „Arrêtez, malheureux, sauvez ces hommes ou nous sommes perdus !"
Puis s'éveillant tout à fait.
Il murmura tout bas: „Je suis fou, il faut que ces hommes meurent, sans cela je verrai toujours l'affreuse1 vision. Allons vaquer aux apprêts du supplice, car c'est aujourd'hui le jour tant désiré par le Sud, qui ce soir sera des millions de fois maudit par le Nord, c'est le deux décembre. John Brown doit mourir."
Deinière journée de la passion du Christ des noirs et de ses disciple.