‹ Le martyr de la liberté des nègres;Chapitre 13 sur 22 · DE CE COTE DE E OCÉAN · texte numérisé non relu

DE CE COTE DE E OCÉAN

Il est dans l'histoire des dates fatales, des jours de duil, dont on ne se souvient qu'avec une horreur mêlée 6 recueillement, ce sont ceux où de grandes calamités ubliques s'accomplissent, ou des nations florissantes re- )mbent dans la barbarie, où les libertés des peuples deiennent la proie de la violence, de la ruse ou de la tralison; où quelques grands martyrs sacrent de leur sang 3t paient de leur vie leur amour pour la vérité; la justice au l'humanité.

Tels sont les jours où Armodius, Aristogiton et les Gracques succombèrent, où Socrate but la ciguë, où Caton s'enfonça son épée dans le corps, où Virginie fut poignardée pour effacer son déshonneur, où César franchit le Rubicon, où le Christ mourut en croix, Jean Huss sur un bûcher, Sidney sur un échafaud, Jeanne d'Arc sur des fagots; la Gironde et la Montagne sur la guillotine; la li-

berté sous les coups du despotisme; la lumière sous les ténèbres !

Ces jours-là, l'humanité se voile, la liberté se couvre d'un crêpe, les fronts se courbent ou s'illuminent de colère, la conscience publique s'abaisse ou se révolte, l'histoire a des pages de deuil et de sang, la douleur est universelle.

Les peuples comprennent qu'un flambeau qui les éclairait s'est éteint, qu'un phare lumineux a disparu de l'horizon, qu'un astre rayonnant qui les réchauffait, s'est englouti dans les ténèbres. Ils pleurent alors ces jours néfastes, qu'ils gravent dans leurs souvenirs comme des dates maudites. Ils se demandent comment le soleil a pu les éclairer? Comment de semblables iniquités ont pu s'accomplir ?

Ils entendent une voix intérieure, qui leur murmure que le progrès, cette série ascendante, incessante et infinie de l'humanité vers l'avenir, ne peut se maintenir que par une force continuelle, une action perpétuelle, une lutte permanente de l'esprit humain, agissant contre l'ignorance, les préjugés et toutes les infirmités humaines; que c'est cette lutte entre l'avenir et le passé, l'action et la réaction, la liberté et le despotisme, qui produit ces accidents funestes, que l'histoire inscrit avec des lettres de sang dans ses annales, et sur lesquels les générations versent des larmes.

L'histoire de l'humanité, qui n'est que le martyrologe des peuples, est remplie de ces pages effrayantes qui nous attristent. Mais qu'on se console aujourd'hui, les temps sont proches où ces tristes phénomènes deviendront, de plus en plus rares, où ces larges plaies se cicatriseront

de plus en plus, et où l'on ne sera plus obligé de se voiler la face pour pleurer les martyrs de la liberté.

Le 2 décembre 1859 est un de ces jours néfastes, dont nous parlons.

Cette date funèbre a été immortalisée par un des plus grands martyrs que pleure l'humanité.

John Brown, le Christ des noirs, a été condamné par les juges de Charlestown à subir son glorieux supplice le 2 décembre 1859. .

Quand cette fatale nouvelle parvint en Europe, elle y souleva une profonde émotion. La conscience universelle protesta contre cette infamie.

Un grand poète fut l'organe de cette réprobation. Voici l'inspiration sublime qui tomba de sa plume, comme une prière et comme une malédiction:

„ Quand on pense aux États-Unis d'Amérique, une figure majestueuse se lève dans l'esprit, Washington.

„Or, dans cette patrie de Washington, voici ce qui a lieu en ce moment.

„I1 y a des esclaves dans les États du Sud, ce qui indigne, comme le plus monstrueux des contre-sens, la conscience logique et pure des États du Nord. Ces esclaves, ces nègres, un homme blanc, un homme libre, John Brown, a voulu les délivrer. Certes, si l'insurrection est un devoir sacré, c'est contre l'esclavage. John Brown a voulu commencer l'œuvre de salut par la délivrance des esclaves de la Virginie. Puritain, religieux, austère, plein de l'Évangile, Christus nos liberavit, il a jeté à ces hommes, à ces frères, le cri d'affranchissement, et les esclaves énervés par la servitude n'ont pas répondu à l'appel. L'esclavage produit la surdité de l'âme. John Brown, abandonné, a

combattu avec une poignée d'hommes héroïques, il a lutté, il a été criblé de balles; ses deux jeunes fils, saints martyrs, sont tombés morts à ses côtes; il a été pris, c'est ce que l'on nomme l'affaire de Harper's Ferry. John Brown, pris, vient d'être jugé, avec quatre des siens \ Stevens, Cook, Green, Coppeland.

„Quel a été ce procès, disons-le en deux mots.

„John Brown sur un lit de sangle, avec six blessures mal fermées, un coup de feu au bras, un aux reins, deux à la poitrine, deux à la tête, entendant à peine, saignant à travers son matelas, les ombres de ses deux fils morts près de lui, ses quatre co-accusés blessés se traînant à ses côtés , Stevens avec quatre coups de sabre ; la justice pressée et passant outre, un attorney Hunter qui veut aller vite, un juge Parker qui y consent, les débats tronqués, presque tous délais refusés, production de pièces fausses ou mutilées, les témoins à décharge écartés, la défense entravée, deux canons chargés à mitraille, dans la com* du tribunal, ordre aux geôliers de fusiller les accusés, si l'on tente de les enlever, quarante minutes de déli bérations, trois2 condamnations à mort. J'afiirme sur l'honneur que cela ne s'est point passé en Turquie, mais en Amérique.

„On ne fait point de ces choses là impunément, en face du monde civilisé. La conscience universelle est un œil ouvert. Que les juges de Charlestown, que Hunter et Parker, que les jurés possesseurs d'esclaves et toute la

1 M. V. Hugo s'est trompé, c'est cinq qu'il faut dire il a oublié Coppie.

2 M. V. Hugo n'avait encore quand il a écrit ces lignes que des renseignements incomplets, il y a eu cinq condamnations à mort la première fois.

population virginienne y songent, on les voit, il y a quelqu'un.

„Le regard de l'Europe est fixé en ce moment sur l'Amérique.

„John Brown condamné devait être pendu le deux décembre (aujourd'hui même), une nouvelle arrive à l'instant. Un sursis est accordé. Il mourra le seize. i

„L'intervalle est court. D'ici-là, un cri de miséricorde a-t-il le temps de se faire entendre?

„N'importe ; le devoir est d'élever la voix. Un second sursis suivra peut-être le premier. L'Amérique est une noble terre. Le sentiment humain se réveille vite dans un7 pays libre. Nous espérons que John Brown sera sauvé.

„S'il en était autrement, si John Brown mourrait le 16 décembre sur l'échafaud, quelle chose terrible!

„Le bourreau de Brown, déclarons-le hautement (car les rois s'en vont et les peuples arrivent, on doit la vérité aux peuples), le bourreau de Brown, ce ne serait ni l'attorney Hunter, ni le juge Parker, ni le gouverneur Wyse, ni le petit État de Virginie; ce serait, on frissonne de le penser et de le dire, la grande république américaine tout entière.

^Devant une telle catastrophe, plus on aime cette république, plus on la vénère, plus on l'admire, plus on se sent le cœur serré. Un seul État ne saurait avoir la faculté de déshonorer tous les autres, et ici l'intervention fédérale est évidemment de droit. Sinon en présence

1 Cette nouvelle était fausse, les journaux du Sud l'avaient répandue à dessein afin d'avoir le temps d'immoler leurs victimes et d'exécuter un crime en attendant que le cri de miséricorde soit entendu et que la réprobation universelle arrache les prisonniers à leurs bourreaux.

d'un forfait à commettre et qu'on peut empêcher, l'Union devient complicité, quelle que soit l'indignation des généreux États du Nord, les États du Sud les associent à l'opprobre d'un tel meurtre; nous tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole démocratique, nous nous sentons atteints et en quelque sorte compromis, si Téchafaud se dressait le 16 décembre. Désormais devant l'histoire incorruptible , l'auguste fédération du Nouveau Monde ajouterait à toutes les solidarités saintes une solidarité sanglaute : et le faisceau radieux de cette république splendide aurait pour lien le nœud coulant du gibet de John Brown.

„Ce lien -là tue!

^Lorsque l'on réfléchit à ce que Brown ce libérateur, ce combattant du Christ, a tenté , et quand on pense qu'il va mourir égorgé par la Républipue américaine, l'attentat prend les proportions de la nation qui le commet, et quand on se dit que cette nation est une gloire du genre humain, que connu j la France, comme l'Angleterre, comme l'Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent même elle dépasse l'Europe dans de certaines audaces sublimes du progrès, qu'elle est le sommet de tout un monde, qu'elle porte sur son front l'immense lumière libre. on affirme que John Brown ne mourra pas. car on recule épouvanté, devant l'idée d'un si grand crime, commis par un si grand peuple!

rAu point de vue politique, le meurtre de John Brown serait une faute irréparable. Il ferait à l'Union une fissure latente, qui finirait par la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidât l'esclavage en Virginie , mais il est certain qu'il ébranlerait toute la dé-

mocratie américaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire.

„Au point de vue moral, il semble qu'une partie de la lumière humaine s'éclipserait, que la notion même du juste et de l'injuste s'obscurcirait le jour où l'on verrait se consommer l'assassinat de la délivrance par la liberté.

„ Quant à moi qui ne suis qu'un atome, mais qui, comme tous les hommes, ai en moi toute la conscience humaine, je m'agenouille avec larmes devant le grand drapeau étoile du Nouveau Monde, et je supplie à mains jointes, avec un respect profond et filial, cette illustre République américaine, sœur de la République française, d'aviser au salut de la loi morale universelle, de sauver John Brown, de jeter bas le menaçant échafaud du 16 décembre et de ne pas permettre que sous ces yeux, et j'ajoute en frémissant, presque par sa faute, le premier fratricide soit dépassé.

„Que l'Amérique le sache, et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus.

Victor Hugo.

Hauteville-House, 2 décembre 1859."

Exécution du Christ des noirs.

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