‹ Le martyr de la liberté des nègres;Chapitre 14 sur 22 · DE L'AUTRE COTÉ DE L'OCÉAN · texte numérisé non relu

DE L'AUTRE COTÉ DE L'OCÉAN

Pendant que Victor Hugo écrivait les pages brûlantes, qui précèdent, voici ce qui se passait en Amérique le même jour à la même heure.

La place des exécutions, à Charlestown, était occupée dès le matin par une masse considérable de troupes. Au centre, on avait conservé un espace vide entouré d'un cordon impénétrable de soldats, au milieu duquel s'élevait un échafaud surmonté d'une potence. C'était là le calvaire préparé pour le Christ des noirs.

Le peuple avait été refoulé au moins à un quart de mille de distance, afin qu'il ne pût entendre aucune des paroles qui seraient prononcées par le condamné; on semblait surtout redouter, d'après ces mesures insolites, la contagion de l'éloquence ardente et passionnée du défenseur énergique de la race africaine.

Les autorités virginiennes avaient pris les mesures les plus rigoureuses, pour empêcher les journalistes favo-

râbles à la cause de l'émancipation des nègres, de rendre compte des derniers moments de John Brown. Plusieurs d'entre eux en route pour Charlestown ayant été reconnus pour des adversaires de l'esclavage, ont été violemment jetés hors des waggons à leur entrée dans l'État de Virginie, d'autres écrivains de la presse libérale du Nord ont. essuyé à Baltimore un traitement de même nature. On s'est opposé par la force à leur départ pour le théâtre de l'exécution.

Le gouverneur Wise avait donné l'ordre formel de ne laisser approcher du gibet aucun membre du journalisme; il tremblait que sa victime ne protestât une dernière fois, du haut de ce piédestal, qui donne un si grand retentissement à la voix des martyrs et que cette protestation, publiée à la face du monde, par les mille échos de la presse, ne devînt un anathème contre l'esclavage et une malédiction sur l'État de Virginie.

Précautions vaines. John Brown aurait pu répéter à son bourreau Wise ces paroles mémorables de Danton:

^Président d'assassins! crois -tu donc pouvoir étouffer la voix d'un homme libre!"

Cependant MM. Bawlings et Frank Leslie, journalistes, déployèrent une si grande persistance et firent de telles réclamations , que quelques-uns de leurs collègues obtinrent enfin la permission de se placer près de l'état -major.

La plus vive anxiété était peinte sur tous les visages une sombre terreur régnait sur les spectateurs, on sentait, au malaise général, qu'une grande iniquité allait s'accomplir, qu'un grand crime allait être commis.

Le ciel lui-même semblait s'associer au deuil général.

La , veille encore, premier décembre , il était d'une

beauté remarquable , et, malgré la saison avancée, la température était tiède et embaumée comme au printemps.

Mais le lendemain, vendredi, deux décembre, ce fut tout le contraire, le soleil se leva au milieu d'épais nuages noirs et menaçants, qui allaient toujours en s'augmentant à mesure qu'il s'élevait sur l'horizon; bientôt ils l'obscurcirent complètement et l'envahirent tout entier. Le vent précurseur de la tempête, se déchaîna, impétueux, et vint mêler sa grande voix formidable aux lugubres apprêts de l'exécution.

Le gibet grinçait sous ses coups redoublés, on aurait dit qu'il voulait déraciner et briser l'instrument fatal, que les éléments courroucés s'opposaient à la mort du juste; que la nature tout entière se voilait et prenait le deuil dans cette journée funeste. La tristesse et l'anxiété redoublaient.

Tout à coup, on entendit un grand mouvement du côté de la prison, dans la cour de laquelle étaient rangés un escadron de cavalerie et six compagnies d'infanterie commandés par le général - geôlier , Tallafero, portant un grand sabre, un chapeau couvert d'une énorme touffe de plumes de coq. Cet illustre guerrier était entouré d'un brillant état- major. Bientôt, on aperçut s'avançant escortée par une double haie de carabiniers en rangs serrés, une charrette sur laquelle on voyait le héros John Brown assis sur son cercueil à côté du geôlier Avis. Il avait encore les mêmes vêtements qu'il portait pendant tout le cours de son procès, sa tête était couverte d'un chapeau noir rabattu, sa contenance était calme et ferme, et il souriait tristement en contemplant ce déploiement considérable de troupes, se pressant aux abords de l'éçhafaud.

Aucun ministre du culte ne l'accompagnait, à celui

qui s'était présenté pour lui donner les prétendus derniers secours de la religion, John Brown avait dit: „Etes-vous possesseur d'esclaves?"

Sur sa réponse affirmative il lui avait tourné le dos en disant: „ Alors merci de vos services."

A mesure que la voiture avançait, John Brown regardait avec la plus grande attention tout ce qui se passait autour de lui. Quand il arriva sur la place, il jeta ses regards à l'horizon de tous les côtés en disant: „ Voilà un bien beau pays, je n'avais jamais eu le plaisir de le voir auparavant."

Un entrepreneur de gibets, nommé Sadler, qui était à côté de lui, lui repondit: „ Capitaine Brown, vous êtes un homme étrange."

„C'est vrai, répliqua- t-il, mais c'est ainsi que j'ai été élevé. Ma mère m'a donné de bonnes leçons, que j'ai suivies. Il est pourtant dur de se séparer de ses amis, quoiqu'on les ait vus depuis peu de temps."

Quand il arriva près de l'échafaud, il exprima sa surprise de voir que le public ne pouvait pas s'en approcher.

«Pourquoi, dit -il, ne permet -on qu'à des militaires d'entrer dans l'enceinte? On aurait dû y laisser pénétrer les citoyens."

Quand il descendit du chariot, il aperçut M. Hunter, attorney, et le maire Green, qu'il salua poliment en leur disant d'une voix calme et assurée: «Messieurs, je vous fais mes adieux."

Puis il gravit d'un pas ferme les degrés de l'échafaud sur lequel il arriva le premier. Il était onze heures précises.

Le sheriff Campbell et le geôlier Avis, qui le suivaient, se sont placés à ses côtés, il leur a donné alors la

main en leur disant d'une voix où l'on n'apercevait pas la moindre émotion:

„Je vous remercie de la manière dont vous m'avez traité. Adieu, Messieurs."

On lui plaça alors un bonnet sur la tête qui lui couvrait les yeux et on lui passa le chanvre fatal autour du cou. Après quoi, le geôlier Avis lui dit de s'avancer sur la trappe.

^Conduisez moi. répondit le martyr, car je n'y vois pas."

Avis lui prit alors la main et le conduisit sur la dangereuse bascule.

Alors le sheiïff Campbell lui a demandé; s'il voulait un mouchoir, qu'il laisserait tomber, pour indiquer qu'il était prêt,

„Non, merci, répondit le patient, je n'en ai pas besoin. Tout ce que je vous demande, c'est de ne pas me faire attendre plus longtemps qu'il n'est nécessaire."

Le bourreau s'apprêtait à terminer son terrible office, lorsque le commandant des troupes s'est écrié.

„Attendez , tout n'est pas encore prêt."

Et l'illustre général Tallafero se mit à commander et à faire exécuter des nombreuses manœuvres à ses soldats, pendant que le malheureux John Brown, placé sur la fatale bascule, attendait ainsi, entre la vie et la mort, sur une faible planche, le bon plaisir de son bourreau, pour être enfin étranglé.

Le martyr resta immobile dans cette affreuse position sans broncher.

Tout le monde était dans la plus grande anxiété et témoignait le plus vif mécontentement de cette horrible ag-

gravation de supplice. Les soldats eux - mêmes murmuraient.

Le geôlier Avis, qui était resté sur l'échafaud près de John Brow, et que ce retard cruel tourmentait beaucoup, lui demanda s'il n'était pas fatigué?

„Non", répondit le héros, „mais je vous prie d'en finir!"

Ce furent là ses dernières paroles.

Enfin, quand le féroce Tallafero se fut bien convaincu que le martyr indomptable ne faiblirait pas, il cessa ses manœuvres ridicules et cruelles dans un pareil moment et donna d'un air de dépit l'ordre de l'exécution.

Le bourreau poussa alors, à onze heures quinze minutes, un ressort, et cette trappe, qui depuis un quart d'heure tenait John Brown suspendu au-dessus du gouffre de l'inconnu, céda enfin, le malheureux fut lancé dans le vide, le nœud fatal se serra rapidement au tour du cou du patient, dont les mains furent agitées d'un frémissement terrible, suivi d'une courte convulsion, puis le corps se balança sous l'étreinte de la mort. On aurait dit que cet homme extraordinaire, conservant sa force d'âme et de volonté invincible jusque dans cette dernière torture, maîtrisait ses convulsions même dans le paroxisme de la douleur et du supplice. Cette nature de fer domptait l'agonie terrible de la strangulation.

Et cependant la mort fut lente à venir, elle ne pouvait vaincre cette organisation si fortement constituée; John Brown, vécut encore trente cinq minutes suspendu aux bout de cette corde ; on lui tâta plusieurs fois le pouls, ce ne fut qu'après ce long espace de temps qu'il cessa enfin de battre.

Comprend -on tout ce qu'un pareil phénomène a d'affreux et d'effrayant? Trente cinq minutes d'une pareille agonie au bout d'une potence; qui a jamais pu sonder cet abîme?

Quel mystère de souffrances atroces, incommensurables?

Des hommes qui ont réfléchi à d'aussi atroces supplices oseront-ils encore appliquer la peine de mort?

Juges, jurés, bourreaux de Charlestown, quel que soit le supplice que vous réserve l'avenir, comment expierezvous ces trente-cinq minutes de suprême agonie du juste, pendu à votre gibet?

Et cependant votre crime ne peut rester impuni. Ce serait une offense à la morale, un déni de la justice éternelle.

Si un pareil forfait restait sans châtiment, l'ordre moral serait troublé, la conscience universelle pervertie, le sentiment du juste serait détruit, la justice imprescriptible n'existerait plus!

Mais consolons-nous, nous verrons plus loin que le châtiment inexorable est venu frapper les coupables avec la rigoureuse logique des mathématiques infaillibles.

Quand on fut enfin bien convaincu que le patient était mort après cet affreux supplice, qui avait duré cinquante minutes de souffrances indescriptibles et inconnues, quinze d'un supplice moral sur la trappe, entre la vie et la mort, et trente cinq, d'une agonie insondable, d'une lutte atroce de la vie contre la mort par la corde , on détacha le corps de John Brown de la potence, on le plaça dans le cercueil, sur lequel il s'était assis vivant , il y avait moins d'une heure. Ces fabricants de cadavres le conduisirent escorté par un fort détachement de soldats jusqu'au dépôt des suppliciés.

A quatre heures on le transporta au chemin de fer, d'où il partit pour Harper's Ferry, et pour la frontière de la Virginie, où l'attendait la veuve du héros, avec cinq ou six amis dévoués, qui n'avaient pas quitté cette vaillante femme, qui attendait depuis vingt quatre heures que les bourreaux, qui l'avaient séparée la veille de son mari alors vivant, eussent terminé leur horrible mission et en eussent fait un cadavre.

Comprend -on ce qu'une pareille situation a de terrible et d'affreux pour une pauvre femme qui attend à une frontière; que l'on ait étranglé son mari. Quel affreux supplice pour elle que de se dire : „c'est la dernière nuit qu'il reste parmi les vivants, et je n'ai pu obtenir la faveur de la passer près de lui. Ce sera demain son dernier jour, et je ne pourrai le voir encore une fois 'avant sa mort. Que fait -il maintenant? — Il est dix heures du matin; sans doute qu'il s'apprête pour le supplice? Peut-être estil en route pour l'échafaud ? Que dis -je, peut-être à l'instant même est-il suspendu au bout de la corde fatale, se débattant dans une cruelle agonie, endurant des souffrances atroces ? Horreur !!!.... Mon Dieu, délivrez-moi de ces terribles idées, éloignez de moi ce calice d'amertume, car comme celle du Christ, mon âme est triste jusqu'à la mort!

Telles étaient les pensées horribles de Madame Brown.

Mais ces idées affreuses revenaient sans cesse ; plus elle faisait d'efforts pour les éloigner, plus elles persistaient; cette torture morale dura plus de vingt-quatre heures.

Et quand enfin elle cessa, ce fut pour être regrettée, car cette incertitude si cruelle qu'elle fût, l'était moins que l'affreuse réalité qui apparut dans toute sa laideur.

Quand la malheureuse veuve ouvrit le cercueil, pour

voir une dernière fois son mari, que la veille elle avait quitté vivant, et qu'elle ne trouva plus qu'un cadavre défiguré par la strangulation, avec une sanglante auréole autour du cou, les membres roidis par l'agonie terrible, et dont toutes les contractions nerveuses annonçaient les souffrances atroces qu'il avait endurées, pauvre femme qui pourra jamais sonder ses douleurs d'épouse et de mère? Quelle grande et pénible tâche que celle d'être la femme d'un héros, d'un martyr de l'humanité!

Le 4. décembre le corps de l'immortel supplicié arriva par un train spécial à New -York, accompagné de Madame Brown et de ses amis, qui n'avaient plus quitté cette précieuse dépouille. On la transporta ensuite à North Elba, où, selon le vœu du supplicié, eut lieu une simple cérémonie funèbre. John Brown repose maintenant sous le modeste mausolée de ses ancêtres, dont il est parlé dans son testament.

Le maire de Boston, gloire à ce digne citoyen, voulait rendre à John Brown les honneurs dus aux morts illustres, mais la veuve du héros refusa en le remerciant. Elle lui fit observer que son mari, avec sa modestie habituelle , lui avait expressément recommandé de s'opposer à ce qu'on lui rendît après sa mort aucun de ces honneurs mondains si peu en harmonie avec son caractère.

Les trente -cinq minutes d'agonie du Christ des noirs.

Le Christ sur son calvaire, abreuvé de vinaigre et de fiel, a dit: „Mon père, mon âme est triste jusqu'à la mort, éloignez de moi ce calice d'amertume."

John Brown, sur son échafaud, la corde au cou, debout sur la fatale trappe, suspendu entre la vie et la mort pendant quinze longues minutes d'une appréhension cruelle, quand ses bourreaux lui demandèrent s'il était fatigué, répondit simplement:

„Non, mais je vous prie d'en finir."

Ce supplice affreux, causé par l'attente et par l'anxiété, en présence de la mort qui, d'une seconde à l'autre, doit fondre sur lui avec la rapidité du tonnerre et le précipiter dans le gouffre affreux de l'inconnu, John Brown, avec sa volonté de fer, son courage surhumain, l'a supporté avec résignation pendant un quart d'heure. Sa pensée se réportait cependant malgré lui sur toutes les horreurs, sur toutes les agonies effroyables du supplice terrible qui l'attendait.

Quand enfin, sur l'ordre du barbare Tallafero, le bourreau poussa le faible ressort qui retenait la bascule sur laquelle le martyr se tenait debout; quand brusquement, rapide comme l'éclair, le vide effroyable, béant, se creusa sous les pieds du patient, et le fit chanceler, sombrer dans un gouffre effroyable plein d'ombre et de nuit; quand tout à coup, presque instantanément arrêté avec violence dans sa chute rapide, le supplicié éprouva une forte secousse, qui faillit lui briser la colonne vertébrale; quand un collier étroit, souple inextensible lui serra fortement le cou avec l'inflexible puissance d'un lien d'acier; quand la strangulation, rapide comme la pensée, serrée comme une maille forte, comme un étau, terrible et rapide comme la foudre, s'abattit écrasante sur lui, en l'enveloppant de son réseau d'acier ; quand la douleur affreuse lui tordant les entrailles, se répercuta à son cerveau, lui congela la moelle des os, quand elle fit briller un nuage de feu, un éblouissement fulgurant d'immenses éclairs de flamme devant ses yeux, dans la sombre nuit où il était plongé sous son noir bandeau; quand cette première seconde d'atroces souffrances battit son tintement lugubre sous son crâne; quand elle lui fit entendre ce bruissement rapide du ressort de la vie qui se détend avec un bruit semblable au grincement d'une scie et aux sifflements stridents de plates vipères rampant dans l'humidité de la tombe; quand elle murmura à ses oreilles tous les râles des agonisants, tous les échos du cercueil, tous les glas funèbres de la mort; quand elle lui fit entendre le murmure monotone et à peine perceptible de larves dévorant un cadavre, de vers grouillants clans la pourriture et la putréfaction; quand il vit ces lueurs, quand il entendit ces bruits étranges, il ressentit au même instant une douleur atroce, indéfinissable, inconnue, in-

nommée , qui s'empara de tout son être , qui comme un frisson électrique parcourut tous ses membres, tendit ses muscles, roidit ses nerfs , dressa ses cheveux, contracta son visage, dilata ses paupières, plissa ses lèvres, serra ses dents, crispa ses pieds et ses mains, tordit ses membres, brûla sa moelle, corroda son sang, et l'envahit tout entier dans son paroxisme. La respiration lui manqua, un poids énorme lui comprima la poitrine, une serre puissante lui étreignit le gosier, son sang reflua à la fois avec abondance au cœur et au cerveau. Il sentit alors son palais se dessécher, sa langue se gonfler et s'alonger, une soif ardente inextinguible le dévorer, ses tempes et son cœur battre avec force et les éclairs de ses yeux, les bourdonnements de ses oreilles augmenter d'une façon effrayante. Il entrait de plus en plus dans l'horrible. Des souffrances atroces et des tortures indicibles lui brisaient le cœur. Tout son corps tressaillait, ses membres se contractaient sous la douleur comme ils l'auraient fait sous l'action corrosive du feu, un frisson douloureux agitait ses bras et ses jambes d'un tremblement rapide et nerveux, il faisait des efforts inouïs pour respirer, mais sans pouvoir y parvenir, il éprouvait comme une solution de continuité entre son corps et sa tête, cependant son sang circulait toujours, sa rotation plus rapide était centuplée par la douleur, comme une poulie folle il tournait sur lui même avec une rapidité effrayante dans son cœur et dans son cerveau; ce dernier qui n'a pas été lésé lui conserve toute la lucidité, la communication du fluide nerveux n'ayant pas été interrompue, l'encéphale en reste saturé, et comme il est le centre des facultés morales et intellectuelles il continue de travailler. Le patient voit, perçoit, pense, juge, apprécie, ressent et souffre vivement toutes les immenses tortures de son affreux

supplice. Comprend -on dans quel abîme de douleurs inexprimables et insondables plonge l'âme de cet homme exalté par la souffrance? Les perceptions étranges qui se produisent chez cet être soumis à ce martyre accroissent aussi son supplice. Il voit la terre fuir sous ses pieds dans le scintillement d'un abîme qu'illuminent les éclairs brûlants qui dévorent ses paupières. Cet homme ressent des millions de douleurs aiguës qui se répercutent en larmes de sang; dans la tombe -que la mort, trop lente à venir, creuse sous ses pieds, ou dans laquelle il voit scintiller des myriades d'étoiles incandescentes.

Mais sa douleur illimitée grandit encore : l'aigu, comme une flèche acérée, comme un dard pointu, entre toujours plus avant dans son cerveau en combustion, où la lucidité de perception augmente à mesure que les sensations deviennent plus vives et plus douloureuses.

Pendant que dans sa poitrine les poumons privés d'air se flétrisse ût, cessent peu à peu de fonctionner à mesure que la strangulation s'opère plus complètement, le sang qui ne peut accomplir sa révolution habituelle vers le cerveau, reflue avec impétuosité dans le cœur , qu'il gonfle et qu'il engorge, le supplicié croit être soumis alors à l'action d'une puissante machine, exerçant sur sa poitrine une pression atmosphérique considérable.

La torture est alors élevée k la plus haute puissance. Le délire centuple ses forces, son énergie et son intensité. Dans son imagination si douloureusement excitée, le malheureux torturé se voit suspendu à des distances incommensurables dans un infini fulgurant, au milieu d'un tourbillon d'astres affreux, qui s'entrechoquent et se brisent en milliards d'étincelles et éclairent dans le lointain un horizon d'un rouge de sang, qui l'environne de son cercle

de feu et qui se rétrécit de plus en plus autour de lui, se resserrant toujours davantage, qui bientôt entoure et étreint son cerveau dans un anneau ardent qui le comprime, le torture, le brûle, le fait éclater intérieurement sous cette pression terrible, folle, ardente, son sang bouillonnant, fuit impétueux, mais, arrivé au cou, il rencontre le nœud formidable qui l'emprisonne dans la tête, il reflue alors en arrière, se heurte dans les cavités du crâne et augmente encore le supplice vertigineux du* pendu. Et cette agonie indescriptible, fabuleuse, inouïe, revêt mille formes de douleurs fantastiques, qui se répercutent au cœur et dans tout son être.

Dans cette vision horrible, dans ce martyre sans nom, aux confins de la vie et du désespoir, une idée terrible traverse son esprit enflammé et produit d'étranges allucinations dans cette combustion cérébrale.

Il voit alors tous ses malheureux compagnons de combat suspendus aussi à d'affreuses potences, se débattant en contorsions épouvantables sous les étreintes de la mort: Stevens dont les plaies se sont rouvertes, suinte son sang à travers ses blessures ; Cook et Coppie se roidissent sous les baisers de la mort; Green et Coppeland luttent avec une fureur insensée contre le fantôme décharné qui l'étouffé dans ses bras osseux, sur sa poitrine de squelette les deux malheureux nègres font des soubresauts terribles dans leur vivace agonie, ils veulent s* arracher des mains de l'affreux vampire qui les enserre avec un cliquetis strident de tibias et d' omoplates , mais le monstre accroupi sur le cou de ses victimes, semblable à une énorme araignée, les enserre de plus en plus, suce leur sang avec ses mâchoires osseuses et ses lèvres glacées, et bientôt les deux malheureux ne donnent plus d'autre signe de vie que

ce fébrile tremblement de la mouche prise dans la toile quand l'horrible bête qui l'habite lui suce le sang.

Les quatre fils Brown apparaissent ensuite à leur père, ils sont criblés de leurs blessures saignantes ; les malheureux le regardent encore une fois, lui font un dernier adieu, puis, tout à coup, leurs traits se contractent, leurs yeux se ferment, ils pâlissent et s'affaissent sur eux-mêmes et meurent sans avoir pu embrasser une dernière fois leur père qui va bientôt les suivre.

La lucidité à laquelle est en proie le malheureux supplicié augmente encore sous la tension de cette nouvelle douleur, lui découvre les horribles mystères de la décomposition cadavérique , à travers le noir bandeau qui lui couvre les yeux. Au milieu des éclairs incessants que les effluves de son sang rutilant font briller devant ses yeux, son regard divinatoire, sa double vue, sa terrible préscience perce la tombe , fend la terre, traverse les pierres tumulaires, pénètre dans les demeures sépulcrales à travers les suaires sanglants qui lui montrent les restes de ses quatre malheureux fils tués à ses côtés; deux ne sont plus que des squelettes décharnés, que les vers rongeurs ont abandonnés faute de pourriture à dévorer. Les deux autres plus effrayants encore étalent à ses yeux leurs chairs, bleues et vertes de moisissures, pleines des grouillements immondes des pullullements gluants des vers affreux de la tombe , qui; comme d'humides reptiles lilliputiens, accomplissent patiemment leur œuvre de destruction cadavérique. Puis tout à coup, sous l'impression de l'avenir qui l'attend, il se sent lui-même la proie d'affreuses larves, il les voit déjà rongeant ses intestins, se logeant jusque dans son cœur, qu'elles dévorent, il ressent leur froid gluant, leur bave immonde; elles augmentent,

elles pullulent; elles envahissent tout son être avec la fécondité de la vermine. Horreur! il voit tomber tout son corps en putréfaction et en pourriture. Sa figure , ses lèvres, sa bouche, ses yeux, sa langue, deviennent la proie des mille pieds dévorants, il éprouve des douleurs atroces, des larmes de sang coulent des cavités de ses yeux décharnés, des millions de ses êtres gluants et rampants envahissent son crâne, ces cervelles deviennent la proie de ce fourmillement d'insectes affreux et voraces, son supplice devient alors si cruel et si fort, que sa perception se trouble, s'affaiblit et s'éteint bientôt tout à fait, alors seulement le supplice cesse, le pouls du patient ne bat plus. Mais il a fallu, pour en arriver là, trente-cinq minutes qui pour le patient étaient trente-cinq siècles, trente-cinq éternités de cette douleur atroce, incommensurable!

Telle est l'agonie sans pareille, la torture inouïe à laquelle a été soumis John Brown, le Christ des noirs.

Après un pareil exemple de tortures morales et physiques, se trouvera-t-il encore des criminalistes , des publicistes, des économistes, des philosophes, des législateurs pour défendre la. peine de mort, des procureurs pour la soutenir , des jurés pour voter , des juges pour l'appliquer, des bourreaux pour l'exécuter et des échafauds et des potences pour recevoir les patients!

Martyre des disciples du Christ des noirs,

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