‹ Le martyr de la liberté des nègres;Chapitre 15 sur 22 · AVANT DERNIERE JOURNÉE · texte numérisé non relu

AVANT DERNIERE JOURNÉE

Nous avons vu avec quel courage le héros de Harper's Ferry est monté sur Téchafaud. Mais le supplice de ce noble martyr n'avait pas assouvi la rage des honnêtes Virginiens ils attendaient avec impatience la mort des victimes qu'ils avaient encore entre les mains.

Un grand nombre de personnes haut placées firent de nombreuses démarches pour arracher ces malheureux au supplice.

Les quakers de Richemond et de Charlestown demandèrent la grâce de Coppie, mais leur demande fut impitoyablement repoussée par le féroce Wise.

M. le sénateur Villard , ancien gouverneur de l'État d'Indiana, beau-frère de Cook, M. Woorhees, procureur-général dans le même État, cousin germain du jeune prisonnier et plusieurs autres fonctionnaires haut placés de l'État de New- York, tous alliés ou parents de Cook? qui comme on le voit; appartenait à une famille fort honorable, firent

les démarches les plus nombreuses et les plus pressantes auprès du gouverneur Wise pour obtenir une commutation de peine en faveur de leur malheureux parent. Mais toutes leurs démarches, toutes leurs sollicitations fnrent vaines; ce fut inutilement qu'ils firent valoir la jeunesse de Cook, qui n'avait que vingt- deux ans, ses qualités, l'entraînement, que, disaient -ils, il avait subi; l'ascendant irrésistible que John Brown exerçait sur lui, la position intéressante et à tous points digne d'égards qui lui était faite par sa nombreuse famille, sa jeune femme âgée de dix -huit ans à peine, et ses deux pauvres petits enfants , qui allaient être orphelins avant d'avoir connu leur père. Mais aucune de ces considérations ne purent toucher le cruel gouverneur.

La veille du jour de leur supplice Cook et Coppie, à l'aide d'un couteau et d'un clou étaient parvenus à se débarrasser de leurs fers, à ouvrir la porte de leur cabanon et à la franchir. Ils avaient déjà traversé les corridors de leur prison et ils étaient sur le point de franchir le mur extérieur, déjà ils respiraient l'air de la liberté, déjà ils se voyaient en pleins champs, échappant à la mort. Le jeune Cook se croyait de nouveau sur le point de rejoindre sa jeune femme, ses petits enfants, il se réjouissait déjà du bonheur de les revoir, de les presser sur son cœur, de les embrasser. Coppie se voyait déjà libre, livrant de nouveaux combats à l'esclavage; ces deux malheureux prisonniers, que le gibet avec ses bras effrayants attendait, s'encourageaient mutuellement à franchir le dernier obstacle qui les séparait encore de cette liberté tant désirée et qui devait les sauver du dernier supplice; plus qu'une muraille à escalader et de longs jours de vie les attendaient encore. Ceux qui n'ont jamais entendu se fermer sur eux les portes de ces sombres cachots, où sont enterrés

vivants les condamnés à mort, ne peuvent se figurer l'anxiété profonde, la fièvre ardente qui dévorent les malheureux prisonniers, quand, par un hasard inespéré, par un miracle de patience, d'audace, de persévérance et de courage, ils parviennent à briser les chaînes qui les garottent, à franchir la porte épaisse de leur prison, à scier les barreaux, à perforer les muraille de leur cachot; il faut avoir éprouvé les sensations formidables de la vie échappant à la mort pour s'en faire une idée. Cook et Coppie, sous l'action puissante de cette fièvre de conservation, se pressèrent la main, en signe d'encouragement suprême et s'élancèrent sur le mur. Mais hélas! à peine leurs têtes se montrèrent elles au-dessus de la muraille, qu'une sentinelle qui les aperçut et qui les reconnut, fit feu sur eux et donna ainsi l'alarme. Bientôt geôliers, gardiens, soldats, bourgeois virginiens furent à leur poursuite. Les malheureux fugitifs furent immédiatement repris et réintégrés dans leur cachot. On leur riva d'autres fers plus lourds et plus solides; mais cette fois pour prévenir toute autre tentative du même genre, ils furent gardés à vue jour et nuit et la prison fut occupée militairement.

Le gouverneur Wise, qui s'était presque trouvé mal de rage et de désespoir en apprenant l'évasion de deux de ses victimes, fut pris d'une joie folle quand il sut qu'on les avait ratrappés.

Les deux malheureux prisonniers virent ainsi s'évanouir leur rêve heureux de liberté; leur dernière, leur unique espérance, leur fut ravie. Il durent se résigner à leur sort déplorable, car ils n'avaient pas vingt-quatre heures encore à rester dans ce monde. Les héros continuèrent à montrer la plus grande fermeté en présence

du sort affreux qui les attendait

Afin de ne compromettre personne, ils affirmèrent tous les deux de la façon la plus énergique, qu'ils n'avaient eu aucun complice d'évasion, ils signèrent même une déclaration dans ce sens, afin que personne ne fût inquiété pour eux après leur mort.

Quant aux deux malheureux nègres Green et Coppeland, personne, que nous sachions, n'intercéda en leur faveur. Le supplice des gens de couleur en Virginie est chose si commune, que l'on n'y regarde pas de si près; on n'oserait même pas demander leur grâce, cela semblerait ridicule, car les gens du Nord, malgré tout le bruit qu'ils font contre l'esclavage, ne professent pas des sympathies bien profondes pour les gens de couleur. Nous citerons dans un autre chapitre des preuves nombreuses à l'appui de notre opinion. Les deux Spartacus noirs attendaient avec le plus grand stoïcisme et un courage égal à celui de leurs compagnons, l'heure qui devait les sacrer martyrs. Ils étaient depuis longtemps résolus à la mort. Ils savaient qu'ils n'avaient de pitié ni de grâce à attendre de personne, ils savaient qu'ils sacrifiaient leur vie pour une bonne cause, pour la liberté de millions de leurs frères qui gémissent, de génération en génération; depuis des siècles, dans l'esclavage le plus pénible, le plus lourd et le plus honteux. Ils comprenaient que leur mort, plus que leur vie, servirait leur cause, qu'il était bon que leur sang se mêlât à celui des blancs pour la liberté des esclaves. Qu'il était utile, nécessaire, indispensable que les nègres par leur exemple, par leur initiative, par leur courage, se montrassent dignes d'être libres, dignes des généreux efforts que des blancs honnêtes, humains, courageux et ariimés d'un profond esprit de justice comme John Brown faisaient pour leur délivrance.

Le gouverneur Wise et son digne acolyte Tallafero, avaient savamment organisé la quadruple pendaison qu'ils voulaient donner en spectacle à la bonne ville de Charlestown.

En gentlemen bien élevés et soucieux des lois de l'étiquette; ils avaient décidé que. les deux nègres seraient pendus seuls dans la matinée, afin d'éviter le scandale pénible qu'occasionnerait, dans la délicate population virginiène, la vue de blancs marchant au supplice avec des nègres. D'un autre côte, cette précaution judicieuse avait en outre l'avantage de faire durer plus longtemps le spectacle qui se préparait, en renvoyant au soir la pendaison des deux condamnés Cook et Coppie. L'exécution des deux nègres serait destinée à mettre M. les chevaleresques virginiens en appétit; elle leur servirait de verre d'absinthe, tandis que celle des deux blancs Cook et Coppie serait la pièce de résistance, la partie confortable de ce divertissement d'animaux féroces. Cela est incroyable, horrible à penser, et pourtant cela est vrai, il n'y a rien dexagéré dans nos appréciations.

Le seize décembre 1859.

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