EXÉCUTION DE QUATRE DISCIPLES DU CHRIST DES NOIRS
Ce furent les deux malheureux nègres Green et Coppeland qui durent marcher les premiers au supplice.
Dès le matin du 16. décembre 1859, les potences qui avaient été dressées pendant la nuit, s'élevaient triomphalement sur la place de Charlestown, entourées d'une force armée considérable; car il ne fallut pas moins de deux mille hommes de troupes de chevaleresques Virginiens pour assurer le supplice de deux malheureux esclaves révoltés. Quel luxe de force brutale pour assassiner légalement deux hommes, quel honneur pour deux nègres! Les spectateurs furent peu nombreux , c'est chose si commune à Charlestown, que de pendre des nègres, que ses habitants ne se dérangent pas volontiers pour si peu. Ces bons Charlestownois se réservaient pour le second tableau qui aurait lieu le soir et dans lequel ils auront le plaisir de voir pendre deux blancs, spectacle beaucoup plus rare et infiniment plus prisé en Virginie.
Les deux condamnés furent extraits à onze heures du matin de leurs cachots, placés sur une charette et conduits sur l'échafaud. Ils durent à leur qualité de nègres de ne pas être importunés de l'assistance des ministres des cultes, qui tolèrent approuvent et consacrent l'esclavage. Comme un grand nombre de ces honnêtes industriels ne considèrent pas les nègres comme des hommes, mais comme des êtres intermédiaires, dénués d'âmes immortelles, servant de transition entre l'orang-outang et le blanc, ils ne croient pas nécessaire de les pourvoir de ce que l'on est convenu d'appeler les dernières consolations de la religion; cependant par décence et par pure formalité, un ministre presbytérien, nommé Xorth. voulut bien faire une courte prière en leur faveur; ce qui est une condescendance extrême dans les bons pays à esclaves.
Les deux courageux martyrs, comme John Brown, dont ils étaient dignes d'être les disciples montrèrent jusqu'au bout la plus grand fermeté, ils gravirent d'un pas ferme, d'un air résolu, les marches de l'échafaud, et se placèrent sur la fatale trappe: on leur passa les nœuds coulants au tour du cou, on leur enfonça les bonnets blancs sur la tête. Le bourreau ayant poussé un ressort, la bascule se déroba rapidement sous leurs pieds, et la secousse fut si violente, quand il tombèrent dans le vide, que Green eut la colonne vertébrale brisée et que la mort sembla instantanée.
Son malheureux compagnon, au contraire, eut des convulsions horribles, il se débattit longtemps avec des soubresants effrayants, dans une agonie terrible qui dura plusieurs minutes et pendant laquelle il endura des souffrances atroces.
C'était quelque chose d'effrayant de voir ce nègre
se débattre contre les étreintes de la strangulation, on aurait dit un noir démon luttant contre un ennemi invisible, se tordant comme un noir reptile, ou l'ombre fantastique de quelque enfant de la nuit pendue au bout d'une corde, accrochée à un affreux gibet, dessinant dans l'azur du ciel, les effrayantes convulsions de sa torture atroce.
Ce ne fut qu'à onze heures et demie, que les honorables médecins de Charlestown, déclarèrent que les deux suppliciés étaient réellement morts et qu'on pouvait les détacher du gibet. Cette besogne révoltante accomplie, les deux robustes nègres, dont la justice virginienne avait fait deux affreux cadavres , furent replacés dans la fatale charette qui les avait amenés vivants et qui les reconduisit inanimés à la prison. Les nègres n'ayant pas de famille pour les réclamer, leurs cadavres étaient encore confiés à la garde des geôliers jusqu'au lendemain, pour être ensuite placés dans le charnier qui leur est spécialement destiné, car la distinction des races, les préjugés odieux et barbares contre les gens de couleur, ne disparaissent pas après la mort, les chrétiens blancs possesseurs d'esclaves considéreraient comme une profanation et un sacrilège l'inhumation des nègres à coté d'eux, et croiraient leurs restes souillés, s'ils reposaient auprès de ceux des noirs, aussi leur ont -ils assignés un cimetière séparé afin d'éviter ces graves inconvénients.
Il n'y a rien, du reste, dans ce procédé odieux et ridicule, qui doive nous surprendre beaucoup, quand on voit dans notre Europe, dans les plus grandes villes, chez les nations les plus civilisées, chez celles qui affichent les prétentions religieuses les plus exagérées, la distinction inique des classes et l'inégalité sociale se perpétuer, jusqu'après la mort, et des cimetières être affectés spécialement aux
classes peu fortunées, où elles peuvent trouver, sans trop de frais, une tombe modeste, tandis qu'à coté, des champs de repos magnifiques sont mis, par le prix élevé du terrain; hors la portée du commun des mortels. Là les tombes magnifiques, les mausolées splendides des riches, où le marbre et les sculptures rivalisent d'élégance, de richesse et de fastes, font un contraste navrant avec la modeste croix de bois noir, ou la tombe nue des prolétaires. Dans les grandes cités, un spectacle plus triste encore afflige le cœur, la fosse commune s'ouvre béante pour dévorer dans son calcium, les cadavres des malheureux qui n'ont pas le moyen de payer leur place au cimetière: on les jette dedans pêle-mêle, hommes, femmes, enfants, et bientôt la combustion calcaire hâte leur décomposition. Pas moyen de conserver la trace des personnes aimées, de distinguer la place où reposent leurs restes ; ils sont confondus dans ce grand pandemonium de détritus humains. Aucun nom, aucune inscription ne peuvent conserver le souvenir de ceux qui y sont précipités et rappeler leur mémoire à ceux qui les ont aimés. C'est le gouffre de l'oubli se hâtant de dévorer ses victimes, tandis que le riche, le puissant, pour rendre le contraste plus frappant encore, transmet à la postérité les noms de ses morts dans de fastueuses inscriptions sur le bronze, sur le granit ou sur le marbre, et peut conserver, pendant de nombreuses générations, les cendres de ses aïeux. L'intolérance religieuse n'est -elle -pas aussi venue jusqu'à notre époque ajouter son cachet odieux à la démarcation inhumaine qui distingue, jusque dans le tombeau, le pauvre ou le réprouvé des heureux de ^ce monde? A la fin de 1863, les journaux n'ont-ils pas raconté des actes d'intolérance cléricale les plus effrayants? Une jeune fille protestante étant morte près de Gand
(Belgique), les bons prêtres catholiques refusèrent de recevoir son • corps dans le cimetière et le laissèrent cinq ou six jours chez ses parents désolés, sans qu'ils pussent obtenir l'ordre d'inhumation; ce ne fut que quand son cadavre tomba en putréfaction, que, par mesure sanitaire, il fut enfin enterré, grâce à l'intervention supérieure de l'autorité civile.
Voici un autre exemple d'intolérance religieuse s'exerçant sur une tombe, qui ne le cède eu rien au premier, et qui s'est passé à la même époque, et dans le même pays.
On sait que dans leur charité prétendue toute évangélique, les pharisiens catholiques, les princes des prêtres et les lévites, ont imaginé de reserver une partie de leurs cimetières, sur laquelle ils ne font pas les aspersions d'eau bénite et ne disent pas les prières destinées, suivant l'usage, à consacrer le sol, car selon eux la terre féconde qui nous porte tous pendant notre vie et qui devient notre dernier asile après notre mort est indigne de nous recevoir, s'ils ne l'ont pas purifiée par leurs pratiques superstitieuses. Cette place non bénite est spécialement consacrée à servir de tombe aux personnes qui meurent en dehors de la sainte Église catholique, apostolique et romaine, hors de laquelle il n'y a pas de salut, tels que les hérétiques, les schismatiques, les excommuniés et les malheureux suicidés ou ceux qui, frappés par la justice des hommes, ont subi le dernier supplice. Comme si aujourd'hui surtout, que les principes de tolérance religieuse et de liberté de conscience ont triomphé et sont consacrés dans la législation civile, il n'était pas souverainement odieux et ridicule de vouloir frapper d'un stigmate d'infamie après leur mort les personnes professant une autre religion que celle de l'Église
de Kome, ou celles qui poussées par le désespoir ou la démence se sont volontairement donné la mort, ou bien enfin de malheureux condamnés qui ont subi la peine capitale la plus terrible de toutes et à qui la justice et la société n'ont plus rien à réclamer.
Il n'y a plus aujourd'hui que les ministres catholiques capables d'exercer ces persécutions d'outre tombe. Voici un second exemple de leur intolérance, aussi arrivé récemment en Belgique^ ce pays catholique par excellence, qui donnera une idée du fanatisme et des prétentions surannées de ces prétendus disciples du Christ.
Un malheureux, poussé par la misère et le désespoir, avait mis fin à ses jours ; le clergé catholique voulait qu'il fût inhumé pour ce fait dans la partie réservée aux suppliciés et aux hérétiques, mais par un sentiment d'humanité et un esprit de tolérance, qui l'honorent, M. le bourgmestre fit déposer le corps du suicidé auprès de ceux des personnes non reprouvées par l'Église, dans la partie du cimetière non réservée, malgré les protestations des prêtres, Ces derniers, qui prétendent être seuls chargés de la police des cimetières, poussèrent l'intolérance, l'oubli du respect dû aux morts et la profanation des tombeaux, jusqu'à faire entourer la tombe du malheureux succidé d'un buisson d'épines pour la séparer des autres, et un prêtre en grande pompe, revêtu de ses ornements sacerdotaux et accompagné de ses sacristains, vint officier sur la tombe proscrite et se livrer à des pratiques religieuses , pour la placer en dehors de la terre bénite et la marquer d'un signe de réprobation.
11 fallut que l'autorité civile intervînt de nouveau pour faire respecter les tombes. Quand on voit des faits pareils se passer dans la seconde moitié du dix -neuvième
siècle, ne serait -on pas tenté de croire que la Belgique est encore placée sous le joug sanglant du duc d'Albe? et doit- on s'étonner que les esclavagistes ne veuillent pas être enterrés dans le même cimetière que les nègres, de peur que leurs cadavres blancs ne soient souillés par les cadavres noirs de leurs esclaves.
D'autres planteurs poussent encore plus loin les préjugés: dans leur sainte horreur pour ces malheureux réprouvés et dans leurs pieuses croyances à un autre monde et à une résurrection, ils se sont imaginé que l'inégalité sociale qui les sépare des noirs se perpétuera dans l'autre monde; et leur appliquant le fameux décret rendu contre les femmes par le concile de Mâcon, ils soutiennent que les nègres ne sont pas des hommes, qu'ils n'ont pas d'âmes, ou que, dans tous les cas, s'ils en ont une, elle n'est pas immortelle, que par conséquent il n'y a aucun danger pour eux de les rencontrer au ciel: ils sont donc parfaitement rassurés de ce côté.
Il en est même, et ce sont les plus pieux; d'excellents catholiques orthodoxes, qui disent : qu'ils préféreraient passer l'éternité en purgatoire avec des blancs, qu'en paradis avec des gens de couleur. Et pourtant tous ces saints personnages, qui poussent si loin le soin de leur salut, trouvent sans doute que les jeunes négresses leurs esclaves sont des femmes, puisqu'ils daignent les honorer de leurs faveurs et qu'ils leur font faire de nombreux enfants , qui en devenant esclaves à leur tour et étant vendus plus tard, leur rapportent de beaux bénéfices, à moins cependant que s'ils prennent aussi les malheureuses victimes de leur lubricité pour dés animaux, ils ne se rendent coupable sciemment du crime honteux de bestialité et qu'ils ne considèrent les produits de leurs accouplements adul-
tères comme des brutes auxquelles ils dénient aussi le droit de faire partie de l'espèce humaine.
Mais arrêtons -nous dans ces considérations repoussantes, devant les conséquences fatales de l'esclavage, qui dégrade et avilit à la fois le possesseur et le possédé, crime affreux qui n'engendre que crimes!
Comme nous l'avons dit, la pendaison des deux nègres n'avait pas attiré une foule considérable autour de l'échafaud, les bons habitants de Charlestown s'étaient réservés pour la représentation de l'après-diner. A une heure, une foule considérable, au moins dix mille personnes entouraient les deux potences, pour assister au spectacle curieux et surtout plus rare de la strangulation de deux blancs, de deux gentlemen.
A une heure et quelques minutes, les victimes furent extraites de leurs cachots et conduites dans une salle de la prison, afin de les déferrer. Quand cette opération fut terminée, les bourreaux leur lièrent solidement les bras derrière le dos au moyen de cordes minces et fortes, afin de les conduire garrottés au supplice. Au moment du départ, un geôlier jeta sur les épaules de Kook une vielle couverture bleue toute déchirée et mal propre; mais trois honorables quakers, qui étaient venus pour réclamer le corps de Coppie après l'exécution, afin de le conduire, à sa mère désolée, justement peines de voir l'un des malheureux patients revêtu de cette guenille dégoûtante, l'arrachèrent de dessus ses épaules, et l'un d'eux se dépouilla de son manteau pour en vêtir le condamné. Il y avait alors dans la chambre, où étaient les deux patients, une vingtaine de personnes environ, policemen, geôliers, gardiens, militaires, avocats, ministres et bourreaux. Quand le cortège fut sur le point de se mettre en route pour le
lieu du supplice, le geôlier Avis prévint les condamnés que s'ils avaient quelque chose à dire ils pouvaient le faire.
Cook prit alors la parole et dit:
„Je remercie mes gardiens de leur humanité à mon égard. Quant à ma tentative d'évasion d'hier je désire que personne ne soit inquiété à cause d'elle. Nul au monde ne connaissait mes projets à l'exception de mon ami Coppie. Je suis encore bien jeune, et pourtant je meurs avec joie pour la liberté ; je n'ai jamais regretté un seul instant d'être un ardent abolitionniste. Ma grande consolation en quittant ce monde, c'est ma conviction profonde qu'avant dix ans il ne se trouvera pas un seul esclave dans l'État de Virginie.'1
Voilà quelles ont été les paroles prophétiques de ce jeune martyr.
Coppie après avoir désigné divers petits objets, servant à son usage particulier, pria les geôliers de bien vouloir les faire remettre à sa mère et à ses amis et ajouta:
„Je meurs pour une bonne cause qui ne tardera pas à trompher et ma mort sera vengée bientôt par les hommes du Nord"
Eh bien ! il n'y a encore que quatre ans que ces prédictions ont été faites et déjà elles sont en partie réalisées, la question de l'esclavage a amené une guerre terrible entre le Nord et le Sud des États - Unis, des flots de sang ont coulé, l'esclavage a déjà été aboli de fait dans un grand nombre d'États et son abolition a été décrétée par le président Lincoln dans les autres États qui luttent encore pour le conserver; bientôt les armées victorieuses du Nord auront brisé les fers des esclaves dans toute l'Amérique, c'en est fait à jamais de l'abominable institution de l'esclavage. Pendant que nous écrivons ces lignes, cette
même ville de Charlestown, où se joua, en 1859, le drame horrible que nous racontons, est assiégée par une armée fédérale qui l'enserre chaque jour plus étroitement dans un cercle de fer et de feu, elle est bloquée par mer et par terre, ses murailles sont criblées de boulets, ses maisons couvertes de bombes et de projectiles sont la proie des flammes, bientôt les troupes abolitionnistes seront maîtresses de cette cité maudite, qui a consommé un crime abominable sur le Christ des noirs et sur ses disciples. Si elle ne disparaît pas de la surface du globe sous le fer et le feu des assaillants, un grand exemple sera donné, sur cette même place de Charlestown, où, il y a quatre ans, mouraient martyrs John Brown et ses compagnons, une juste réparation sera accordée à ses héros, le gouverneur Wise, le juge Hunter, le président Parker, le général Tallafero, expieront leur crime, s'ils sont pris, car cette armée vengeresse qui assiège Chatlestown compte dans ses rangs de nombreux disciples et des fils du père Brown. Malheur aux bourreaux de 1859, ils expieront leur crime, les paroles prophétiques de Kook, de Coppie seront accomplies, „il ne se trouvera plus un seul esclave dans l'État de Virginie, et leur mort n'aura pas tardé à être vengée par les hommes du Nord." Sur le lieu de leur supplice s'élèvera bientôt un monument expiatoire, sur lequel seront gravées leurs belles paroles et celles de Stevens et de John Brown.
Telle est la puissance formidable de l'idée juste, telle est la fécondité prodigieuse des souffrances et du sang des martyrs. La mort de ces cinq héros aura hâté de plus d'un demi -siècle la délivrance de plus de cinq millions d'esclaves. Quel prodige!
Mais revenons au supplice de Kook et de Coppie.
Le premier détacha ensuite de son cou un petit médaillon renfermant le portrait en miniature et des cheveux de son petit enfant, et les remit au Révérend Littell pour sa jeune femme.
Un des quakers présents touché de pitié à la pensée du sort affreux qui attendait ce jeune père de famille; que l'échafaud et le bourreau allaient ravir à ses petits enfants et à sa tendre épouse, lui dit:
„I1 est bien triste de mourir si jeune?"
Le condamné lui répondit:
„La mort n'est rien pour un honnête homme, ce qui est douloureux, c'est de quitter ses amis."
Les deux martyrs, qui souffraient beaucoup des cordes qui leur serraient très fort les bras derrière le dos, prièrent qu'on les relâchât un peu, ce qui fut fait.
Ils se mirent ensuite en route pour le supplice, ils furent placés tous les deux dans un chariot contenant leurs cercueils sur lesquels ils s'assirent, une double haie de soldats les escortaient et devant et derrière leur voiture marchaient, les sheriffs, les geôliers, les policemen et les bourreaux. Les deux patients montrèrent pendant tout le trajet le plus grand calme, le plus grand sang -froid et le plus grand courage, il était impossible de lire sur leurs traits la moindre émotion. Ils adressèrent plusieurs fois la parole à des personnes de leur connaissance qu'ils aperçurent sur leur passage et saluèrent très poliment M. Green, maire de Charlestown, qu'ils rencontrèrent. Arrivés au pied de l'échafaud, ils en gravirent les marches d'un pas ferme et assuré; arrivés sur la plate-forme, d'où ils dominaient la foule ils ont jeté un regard de curiosité autour d'eux. Quand ils furent placés sur la trappe effroyable, qui devait en s'abattant les plonger dans l'in-
connu de la mort, un chirurgien leur ajusta les cordes fatales autour du cou avec tout le talent d'un artiste con- . sommé en strangulation ; il parait que M. les chirurgiens Charlestownais remplissent volontiers l'office d'aides du bourreau et qu'ils n'ont pas honte de faire pareil métier.
Quand les bourreaux abattirent les bonnets sur leurs figures, pour épargner au public délicat qui les entourait les grimaces, les contractions horribles que la douleur la plus atroce allait bientôt dessiner sur leurs traits, Cook dit à plusieurs reprises:
„ Soyez aussi prompts que possible."
Et Coppie ajouta :
„ Attendez un moment; je veux serrer la main de Cook, encore une fois avant de mourir."
On leur délia alors à chacun un bras et aussitôt ils sa serrèrent étroitement la main, d'une façon convulsive dans une étreinte suprême; en se disant mutuellement: „ Adieu ami!"
Une seconde après, la trappe sombra sous leurs pieds et ils restèrent suspendus dans le vide; leur agonie fut heureusement très courte. Au bout d'une demi-heure leurs cadavres détachés de la potence furent placés dans les cercueils qui les attendaient.
Cette sanglante représentation terminée, les honnêtes Virginiens se retirèrent fort satisfaits du quadruple meurtre commis en leur présence. Les propriétaires d'esclaves étaient surtout heureux du résultat de la journée, ils pouvaient maintenant dormir tranquilles, les cinq terribles abolitionnistes qui leur avaient causé une si grande terreur n'étaient plus, et les deux qui restaient encore vivants entre leurs mains ne pouvaient leur échapper. Du reste l'un d'eux, Stevens était si malade, qu'il était probable qu'il
succomberait à ses blessures et qu'il les priverait ainsi du plaisir si doux de le pendre.
Le cruel gouverneur Wise et son digne acolyte, le célèbre général Tallafero étaient tout glorieux d'avoir ainsi mené à bien la pendaison de cinq malheureux prisonniers blessés et garottés et d'avoir réussi à assassiner juridiquement cinq de leurs adversaires, désarmés à l'aide de deux mille hommes de troupe et de toute une population cruelle et féroce pour qui le plus affreux des supplices était une réjouissance publique.
Un honnête journal catholique annonça le supplice de ces quatre martyrs en disant:
„Ces malfaiteurs marchèrent à la mort avec le courage de John Brown." Espérons que la mort de ces nouvelles victimes sera féconde, espérons qu'il leur naîtra des vengeurs, et qu'un avenir prochain suscitera un grand nombre de pareils malfaiteurs contre les honnêtes propriétaires d'hommes et les saints prêtres honteux de l'esclavage, leurs associés.
Par les soins des révérends quakers, les restes mortels de Coppie furent envoyés à sa vieille mère dans l'Iown. Ceux de Kook furent expédiés à Williamsbourg, faubourg de New -York.
Les parents de Kook voulaient que les honneurs funèbres rendus à ses dépouilles mortelles fussent dignes de la noble cause pour laquelle il était mort, et qu'ils fussent un public hommage rendu au grand principe de liberté et d'égalité humaines pour lequel il s'était sacrifié. La cérémonie de ses funérailles devait avoir heu dans une église de la* confession d'Augsbourg, à laquelle il appartenait, et un grand nombre de citoyens des plus honorables devaient l'accompagner à sa dernière demeure; le pa-
steur avait même préparé l'oraison funèbre du défunt, qu'il devait prononcer dans cette circonstance solennelle. Mais, chose incroyable, qui prouve combien les sectaires religieux sont intolérants, et combien bon nombre des prétendus disciples du Christ, sont encore éloignés de l'esprit des ÉvaDgiles, les membres du consistoire se sont opposés à ce que la cérémonie projetée eût lieu dans leur église, car le corps d'un supplicié ne pouvait, selon eux, entrer dans leur temple sans le souiller. Ces bonnes âmes; ces honnêtes gens proposèrent cependant de laisser officier leur ministre, mais à la condition humiliante, de laisser le corps du défunt à la porte de leur sanctuaire.
On pense bien que les parents de Coppie refusèrent cette condition outrageante.
Ces Chrétiens réformés, qui ont la prétention d'être revenus à la pureté et à la simplicité évangélique, sont cent fois plus intolérants que les juifs qui crucifièrent Jésus, et s'ils avaient vécu du temps du Nazaréen, il est certain que non seulement ils auraient refusé de lui rendre les derniers devoirs, mais encore quïls auraient siégé parmi ses bourreaux.
Et cependant ces hypocrites, ces sépulcres blanchis y comme les nommait John Brown, se prétendent les disciples de celui qui est mort en croix pour les pauvres, les opprimés et ceux qui sont chargés de chaînes.
Un grand nombre de citoyens justement indignés de la conduite inqualifiable de ces prétendus soldats du grand capitaine de liberté, offrirent leurs maisons pour la célébration des derniers honneurs à rendre au corps du martyr de la cause des noirs. Ce fut dans celle de M. Harris, ami intime du gouverneur de l'Indiana, qu'elle eut lieu, en présence de M. le gouverneur Villard, de M. Stanton,
des deux beaux-frères de Kook, du docteur Crowley et d'un grand nombre de citoyens, qui étaient venus de toute part pour rendre les devoirs suprêmes au plus jeune des héros de Harper's Ferry.
Cette cérémonie émouvante s'est accomplie au milieu du plus profond recueillement et de la douleur générale.
Quand le révérend Caldicott, ministre protestant, eut lu le service ordinaire de morts, il prononça d'une façon parfaitement, sentie et avec une touchante éloquence, pleine de grandeur et de simplicité, le panégyrique du défunt, il fit observer tout ce qu'il y avait d'abnégation de courage et de grandeur d'âme, de la part d'un jeune homme, de se sacrifier ainsi, au printemps de la vie, pour la cause des malheureux esclaves, et surtout, tout ce qu'il fallait de désintéressement, de conviction profonde, d'amour de l'humanité et de la liberté pour abandonner une famille chérie, de jeunes enfants, une tendre épouse adorée, pour aller braver mille morts en combattant pour briser les chaînes des esclaves, et subir le dernier supplice. Il donna aussi lecture de plusieurs lettres, pleines de la plus vive affection et de l'amour le plus tendre, que le courageux martyr avait adressées à sa jeune épouse. Cette dernière âgée de dix -huit ans à peine, dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, plongée dans la plus grande douleur, inondée de larmes, suffoquée de sanglots, a fait son entrée dans la vie de famille, vêtue des noirs habits de veuve. Elle a eu néanmoins le courage d'assister à cette triste cérémonie.
Mais quand le convercle du cercueil fut levé et que les assistants purent contempler la face défigurée, les traits altérés du supplicié; son visage contracté par les souffrances, les tortures de la cruelle agonie de la mort, par
la strangulation, quand ils ne purent même plus reconnaître leur ami dans ce cadavre défiguré par le bourreau, rendu affreux par la potence, sur lequel la douleur atroce avait laissé son empreinte horrible, et l'asphixie son aspect repoussant, quand ils crurent voir, au lieu du corps de leur jeune compatriote, le cadavre effroyable d'un de ces démons terribles, affreux, comme les peignent les poètes ou d'un des damnés du Dante tordu par le remord et la torture. Ils reculèrent effrayés, un frisson glacial parcourut leurs membres, une sueur froide inonda leurs fronts, qui pâlirent, leurs cheveux se dressèrent ou se collèrent à leurs tempes, leurs poings se crispèrent et une terrible malédiction s'éleva contre les bourreaux de Kook. La jeune femme de ce malheureux, à la vue des restes méconnaissables de son époux, fut si profondément navrée d'une douleur immense, qu'elle s'affaissa sous son poids, et tomba sans connaissance dans les bras de son beau -frère le gouverneur Villard. Mais cette scène émouvante devint encore plus terrible quand le public pénétra dans la salle et contempla, la colère au cœur, les restes méconnaissables de Kook, un long murmure d'imprécation se fit entendre et plus d'un serment de vengeance fut fait. Et encore aujourd'hui ils n'attendent qu'une occasion, la prise de Charlestown pour être exécutés. La foule sympathique et courroucée qui vint rendre les derniers honneurs au jeune héros, au glorieux martyr, brava pendant quatre heures une pluie torrentielle pour voir pour la dernière fois l'horrible dépouille. Quand le cercueil fut fermé et qu'il fut porté dans le cimetière des Cypress Hills, plusieurs milliers de citoyens l'accompagnèrent. Cette cérémonie funèbre laissa une impression • profonde dans l'esprit des assistants, elle n'est pas encore effacée aujourd'hui et elle a suscité plus
d'un vengeur au jeune martyr, et de nombreux défenseurs à la cause de l'abolition de l'esclavage. Car telle est la loi fatale et la logique inexorable de l'ordre moral, qui font que toute persécution injuste engendre une résistance acharnée, que tout martyr fait naître des vengeurs, que toute iniquité porte en elle son expiation et son châtiment. Quand donc les despotes, les tyrans, les oppresseurs de peuples, les exploiteurs d'hommes, les enchaîneurs d'esclaves comprendront ils, que la force est impuissante contre le droit que les tortionnaires et les bourreaux, en tuant des hommes, font fructifier les idées que préconisaient les martyrs, que malgré eux et contre eux s'accomplit la loi inexorable du progrès et la marche ascendante de l'humanité, qu'ils ne font que hâter cette dernière par leur résistance aveugle, leurs cruelles persécutions, leurs odieuses, inutiles et nuisibles exécutions?
Le seize Mars 1860.