EXÉCUTION DES DEUX DERNIERS DIS- CIPLES DU CHRIST DES NOIRS
Nous avons vu précédemment qu'il restait encore deux victimes à immoler au Moloch de l'esclavage, le brave Stevens tout couvert de blessures, et l'indomptable Hazlett, ces deux derniers compagnons de John Brown ont, comme leurs amis, été condamnés à être pendus par l'honnête tribunal de Charlestown ; l'attorney Hunter a mis le même acharnement à requérir contre eux la peine capitale, les jurés dociles et serviles l'ont votée avec le même ensemble et le même empressement. Le président Parker l'a prononcée avec le même plaisir, et le cruel Wise s'est chargé de son exécution avec le même bonheur, il n'y a pas jusqu'à l'héroïque Tallafero qui n'ait témoigné sa joie en mettant son plus bel habit de grande tenue, et son panache le plus flamboyant pour assister à l'exécution de ces malheureux.
Ces deux malfaiteurs (style des journaux catholiques) se sont montrés dignes de leur chef. Stevens l'insurgé héroïque, au corps criblé d'honorables cicatrices, a dit avant de monter à l'échafaud: „Ma conscience ne
me fait aucun reproche. Quand je songe à mes frères massacrés et à mes soeurs outragées, je me sens prêt à tout; je subirai mon sort avec le courage d'un homme."
Hazlett a ajouté avec le plus grand calme: „Quoi qu'il en soit, je suis disposé à mourir."
Et tout les deux, comme John Brown, leur aîné et leur modèle, sont montés au gibet le coeur ferme et le front haut, debout et fiers, dans leur enthousiasme abolitioniste, en contemplant avec courage la mort qu'ils avaient bravée tant de fois et en rendant gloire à la liberté.
Leur héroïsme n'eut d'égale que la bassesse et la lâcheté de leurs meurtriers, ces homme de sac et de corde.
C'est le seize mars que la perpétration de ce double meurtre a été consommée.
Les hommes de proie du Sud sont-ils enfin rassasiés de cadavres?
Il parait que non, puis qu'ils demandent encore d'autres victimes à immoler en place publique, pour assouvir leur soif de sang. Ds réclament encore le dernier fils de Brown, qui est parvenu à s'échapper pendant le combat de l'arsenal.
Stevens et Hazlett, comme John Brown, ont refusé de se prostituer aux mains de ces prétendus ministres de Dieu, de ces sépulcres vivants, qui font la paire avec le bourreau, et qui passent toute leur vie à défendre et à soutenir l'esclavage.
Les journaux du Sud étaient émaillés de récits de meurtres de maîtres par leurs esclaves. Le sang versé par la main des planteurs virginiens a fécondé l'insurrection individuelle; en attendant qu'elle devienne générale la guerre continue! ....
Guerre servile! Guerre d'extermination!
Ainsi une poignée d'hommes courageux du Nord, aidés de quelques malheureux nègres, ont essayé une levée de boucliers pour délivrer leurs frères esclaves, leur généreuse entreprise n'a pas réussi, ils ont été vaincus, et ils sont morts presque tous les armes à la main; ceux qui sont tombés en combattant, mais qui survivaient encore à leurs nombreuses blessures, ont été traînés moitié morts devant une assemblée de baurreaux érigée en tribunal de sang, sous la présidence d'un monstre nommé Parker, qui les a tous fait condamner à être pendus, et, sans pitié ni miséricorde le gourverneur virginien Wise, malgré leurs plaies pantelantes les a fait accrocher au gibet aux applaudissements stupides et féroces d'une foule cruelle de planteurs possesseurs d'esclaves. C'est dans la chevaleresque Virginie, à Charlestown, que ce crime atroce a été commis.
Espérons que les hommes du Nord, puniront d'une manière exemplaire et d'une façon éclatante, cette ville maudite, où a siégé, l'infâme tribunal et les jurés iniques, les juges cruels et féroces, qui ont eu la honte de faire mourir sur un gibet le Christ des noirs, l'illustre John Brown.
Le cri de guerre poussé par le moderne Spartacus, n'a pas été suffisamment entendu par les ilotes africains qu'il appelait à briser leurs fers, les nègres atteints de cécité morale, de surdité de l'âme, engendrées par l'esclavage, n'ont pas répondu en nombre à l'appel. L'étendard glorieux de la révolte s'est affaissé dans le sang de ceux qui le portaient. John Brown, l'héroïque vieillard, qui avait déjà beaucoup souffert pour la même cause au Kansas, où il avait perdu deux de ses fils, a eu la dou-
leur d'en voir succomber deux autres à ses côtés à Harper's Ferry, mais leur sang a semé dans le sillon de la défaite les germes de la victoire future. Aussi est-ce du plus profond du coeur, que tous les amis de la liberté ont salué l'étendard sacré trempé dans le sang des martyrs, car c'est celui de la justice et du droit, le drapeau de nos rêves et de nos espérances. Toutes les fois qu'il brille à nos yeux, victorieux ou vaincu, debout ou abattu ; qu'il provoque les esclaves noirs ou les esclaves blancs à la sainte insurrection; qu'il se déploie sur les barricades de l'ancien ou du nouveau monde, qu'il enveloppe de ses plis Spartacus, Masaniello, les Jacques, les Gueux, les Maillotins, Desmoulins, Maillard, Saint-Just, Lafayette, Kersausie, Ogé, Chavannes, Blanqui, Lagrange, Barbes, Dussonbs, Baudin, Kobert Blum, Pisacane, de Flotte, Garibaldi ou John Brown, qu'il soit vaincu comme en 1834, 1839 et 1851, ou qu'il triophe comme en 1830 et en 1848, ce drapeau, c'est celui de tous les soldats de la liberté, et si nous n'avons pas toujours été assez heureux pour combattre sous ses plis, toutes les fois qu'il a brillé au soleil depuis 1848, nous avons du moins conservé l'espérance de mourir en lui restant fidèle.
Ce drapeau magique dont la France a vu briller la rouge auréole, le 24 février 1848, c'est l'étendard des deshérités chez tous les peuples, c'est l'emblème de leurs espérances; c'est le signe qui doit leur annoncer leur délivrance; c'est l'éternel espoir des esclaves et des prolétaires; il flottera à jamais sur le monde, quand le mal aura été vaincu.
Alors il y aura sur la surface du globe deux grandes confédérations de peuples libres; les Etats-Unis d'Europe et les Etats-Unis d'Amérique, les premiers auront aboli
le prolétariat et les seconds l'esclavage. Les rois auront disparu et tous les hommes seront frères. Si l'Asie persiste dans ses gouvernements de despotisme monstrueux, et si l'Afrique nomade ou esclave continue à se montrer réfractaire à la liberté, l'Amérique et l'Europe devront intervenir pour détruire le mandarisme et le tartarisme, pour chasser le pacha et le cheik, le despote du Gange et le tyran du Nil, le Fils du Ciel et le successeur de Mahomet, les bonzes et les califes, pour émanciper le paria, le fellah, le coolie et l'esclave, pour semer partout et faire croître la liberté, du désert de l'Afrique, aux plateaux du Tibet, de la chaîne de l'Atlas à celle d'Hymalaya, il faudra alors comme aujourd'hui, à tout prix, extirper le despotisme.
L'insurrection de Harper's Ferry était l'éclair précurseur de la tempête, qui renfermait dans son sein la guerre terrible qui désole aujourd'hui les Etats-Unis. Depuis la foudre a éclaté, et bien-tôt, comme toujours, tu surgiras du milieu des éclairs, ô liberté!
L'histoire est semée de John Brown, pionniers infatigables qui, toujours et partout, ont combattu pour la justice, et sont morts pour le droit. Spartacus, l'héroïque esclave Thrâce, revendiqua, dix huit cents ans avant John Brown, le droit de l'homme à la liberté, et mourut glorieusement les armes à la main, après avoir vaincu trois armées romaines; son souvenir immortel, son buste héroïque sont restés jusqu'à nos jours les symboles de l'affranchissement et de la délivrance. L'esclave Thrâce avec ses fers brisés rayonne plus grand que César à travers l'histoire, car il combattit pour la justice, aussi nous apparait-il le front entouré de la plus resplandissante auréole du martyre. Mazaniello , le poétique pêcheur
napolitain, brille à côté de lui, car comme lui, il expira martyr de son idée. Robespierre, Saint-Just, Couthon, tous ces héroïques Montagnards sacrèrent de leur sang sur l'échafaud leur amour pour la liberté et pour l'humanité. Marat, l'ami du peuple, tant calomnié, expia sous le couteau d'une fanatique enthousiaste son dévouement sublime à la cause des prolétaires; plus tard le stoïque Gracchus Babeuf et ses compagnons moururent, pour la même cause, en revendiquant avec audace jusque devant la mort les droits des deshérités. Ils voulaient affranchir l'humanité en mettant le premier instrument de travail, la terre, cette mère commune, à la portée de tous, et plustard en 1834, les esclaves du capital firent aussi une levée de boucliers aux cris de: „vivre en travaillant ou mourir en combattant," pour briser la lourde chaîne de l'exploitation, ils luttèrent et moururent courageusement pour défendre leurs droits imprescriptibles à l'association, à la vie, à la liberté, comme les insurgés de Harper's Ferry, ils furent d'abord vainqueurs, comme eux ils se conduisirent généreusement envers leurs ennemis vaincus, qui avaient fait cette réponse cruelle à leurs justes réclamations: „Vous dites que vous n'avez pas de pain, eh bien! on vous mettra des baïonnettes dans le ventre," — Mais quand écrasés sous le nombre les héros furent défaits, leurs ennemis furent, comme toujours, sans pitié ; comme les accusés de la Virginie, ils furent traînés devant un tribunal composé de leurs ennemis politiques, devant la cour des pairs, qui ne leur permit même pas de se défendre. Lagrange, leur Spartacus, s'immortalisa par ses énergiques protestations devant leurs bourreaux, comme il l'avait déjà fait par son héroïsme pendant le combat; Caussidière, son compagnon courageux,
quand ils furent vaincus, se découvrit intrépidement la poitrine devant les fusils abaissés sur lui par les soldats du despotisme en leur disant: „voici comment savent mourir les défenseurs de la liberté! Vive la république!" Et il bomba criblé de balles.
Les héroïques barricades du cloître Saint Merry, où combattit l'immortel Jeanne, furent dignes de celles de l'arsenal de Harper's Ferry, leurs défenseurs refusèrent aussi de se rendre, et les vainqueurs ne trouvèrent derrière elles que des cadavres et des hommes criblés des blessures.
Barbes, Blanqui, Martin Bernard recommencèrent, en 1839, l'éternelle lutte des deshérités et des opprimés contre les possesseurs et les oppresseurs, eux aussi furent vaincus, condamnés à mort, mais plus heureux que John Brown, ils n'ont pas été exécutés, et neuf ans plus tard, ils voyaient triompher les idées pour les quelles ils gémissaient sous les verroux; Lagrange, l'ancien combattant de l'insurrection des ouvriers lyonnais, entrait en vainqueur avec le peuple à l'hôtel de ville de Paris, le 24 février 1848, et la république était proclamée, et brisait les chaînes de tous ses défenseurs, qui étaient plongés dans les cachots de la monarchie.
Le trône et l'échafaud, ces deux emblèmes de l'iniquité sociale, étaient brûlés sur la place de Grève par le peuple victorieux, une ère nouvelle de justice, de liberté, d'égalité, et de fraternité se levait pour l'humanité.
Mais hélas! Tout n'était pas fini, la réaction vaincue renoua bientôt sa trame ténébreuse, l'insurrection de juin 1848, la plus formidable levée de boucliers, qui eut jamais lieu, ensanglanta de nouveau la capitale, aux cris de: „du travail ou du plomb;" la lutte fut terrible, le peuple sans direction, désavoué d'un grand nombre de ses anciens
amis, qui étaient alors au pouvoir, fut enfin vaincu par la force armée, écrasé sous les bombes, les grenades et la mitraille , après des prodiges de courage et des miracles d'héroïsme, deux mille des modernes Spartacus furent condammnés à la déportation sans jugement et peuplèrent les déserts brûlants de l'Afrique, où blanchissent aujourd'hui leurs os. Douze ans plus tard, de Flotte, un de ces héros, mourut dans les Etats deNaples en combattant avec Garibaldi, il fut traîtreusement assassiné par derrière, après la traversée du détroit de Messine, par un coup de feu parti des rangs mêmes de ses compagnons.
En 1851, les revendicateurs du droit, les défenseurs de la liberté se nommaient Schoelcher, le célèbre abolitionniste, Victor Hugo, Baudin etc. ... ce dernier tombait martyr en défendant la loi et la constitution de la république, ainsi que l'héroïque Dussoubs et tant d'autres. Toute cette longue chaîne de héros et de martyrs, se relie à John Brown et à ses compagnons. Tous ont combattu pour la liberté de l'homme , sans distinction de pays, de race ou de couleur, tous ont travaillé à l'oeuvre sublime d'affranchissement et de régénération universelle.
Mai pendant que la France et l'Amérique combattaient pour la liberté, le reste de l'Europe ne restait pas inactif.
L'Allemagne, la Hongrie, la Pologne, l'Italie, comptaient leurs martyrs par milliers: Kobert Blum, présentait sa poitrine aux balles et mourait pour la liberté, Battiany, Dembinski furent accrochés à la potence pour la même cause ; en Italie les compagnons de Mazzini, de Garibaldi, de Manin expirèrent sous les balles de l'étranger, ou dans les tortures des bourreaux de Venise de Kome et de Naples. L'héroïque Pisacane, tomba fusillé
sur cette plage napolitaine, où étaient morts les Bandiera et où quelques années plus tard Garibaldi fit son apparition triomphante.
Malgré ses échecs successifs, la sainte croisade de la liberté gagne chaque jour un peu de terrain sur le despotisme, chaque insurrection comprimée, engendre une révolution victorieuse; aucun effort n'est inutile, pas une goutte du sang des mastyrs n'est perdue pour l'humanité, partout et toujours germe, sous la rosée féconde, la moisson de la liberté, nous marchons à grands pas vers l'affranchissement, vers la délivrance universelle, pendant que le serf s'affranchit à Moscou et à Saint Pétersbourg , l'esclave est délivré en Amérique et le prolétaire s'émancipe en Europe*
Courage donc, les Spartacus, les Babeuf, les John Brown de l'avenir, courage! préparez-vous à la lutte engagez le combat, encore un effort, et le vieux monde sera vaincu et la triple exploitation de l'homme par l'homme: exclavage, servage, prolétariat aura disparue. Le despotisme finira, les hommes de tous le peuples, de toutes les races, de toutes les langues, de toutes les couleurs, seront libres, égaux et frères, le règne de l'équité et du droit sera établi, le bien être universel succédera à la misère sociale, et le bonheur, au malheur et à la souffrance, les fléaux: guerres, famine, peste, paupérisme, prostitution, corruption, despotisme s'écrouleront ; l'humanité aura quitté la mauvaise voie pour entrer dans la bonne, le mal sera vaincu. Voici en quels termes V. Hugo s'exprime sur ces lutteurs: „Grands sont ceux qui se dévouent à cette œuvre sublime, même accablés, même vaincus ils restent sereins jusque dans la douleur, jusque dans l'angoisse, jusque sur l'échafaud, comme John Brown. C'est une bonne rencontre
pour l'homme de cœur, pour l'ami de l'humanité que le devoir, que l'occasion de mourir pour une cause! Le devoir est le dernier terme de l'idéal. C'était l'œuvre de Caton, de Socrate, de Jésus, de Galilée, de Savonarole, de Jean Hus, de Saint Just, de Dussoubs, de Baudin. C'est la pierre de touche à laquelle on reconnaît les véritables grands hommes. L'exemple, le dévouement, l'enseignement aux foules, le sacrifice, l'amour de la liberté, de la dignité humaine, de la mâle vertu, le respect de la conscience ne sont point à dédaigner, ce sont les attributs des grands cœurs et des grandes âmes. L'attendrissement devant les misères humaines, devant les iniquités sociales, et l'indignation devant l'injustice et la tyrannie sont la même faculté tournée vers les deux faces douloureuses de l'humanité: l'esclavage et le despotisme. Les capables de douleur sont les coupables d'amour. Redresser la balance sociale, équilibrer les plateaux, niveler le tyran et l'esclave, voilà l'effort magnifique du héros et du martyr. Or aujourd'hui encore tout un versant de la société est esclave et tout l'autre côté est tyran, quel magnifique effort il reste encore à accomplir. Il se fera, et bientôt espéronsle, les Antées et les Hercules chargés de ce redressement sublime ne feront pas défaut à notre époque. Tous les penseurs, tous les lutteurs se doivent à ce but, ils seront les exécuteurs de la loi de progrès, de bonheur, et d'harmonie-universelle, les apôtres et les libérateurs de l'humanité.
„Entrer en passion pour le bon, souffrir le martyre pour le juste, mourir pour le bien; saigner dans son cœur de tous les coups frappés par les bourreaux, pleurer dans son âme toutes les larmes des victimes, dévorer leurs sanglots, boire leurs larmes, être flagellé dans le Christ, fouetté dans
le nègre, humilié dans le serf, exploité dans le prolétaire, entasser les monts avec les Titans pour escalader le ciel, et les pavés avec les insurgés pour renverser les trônes, anéantir les tyrannies, porter, comme John Brown, toute sa vie sur son cou le jong des opprimés, s'insurger avec eux, se précipiter dans la mêlée du progrès révolution, comme des avalanches; entraîner avec soi, dans le saint enthousiasme du sublime la multitude sacrée, la foule fulgurante dans l'irrésistible tourbillon de l'idéal, pêle-mêle comme un ouragan peuplé, hommes, femmes, enfants, blancs, noirs, jaunes, cuivrés, esclaves, serfs, fellahs, parias, coolies, prolétaires, indigents, victimes, empereurs, rois, princes, seigneurs, pachas, mandarins, maîtres, riches, puissants, prêtres, imposteurs, idoles, faux dieux, soldats, fonctionnaires, despotes de toute sorte, tyrans de toute espèce, et bourreaux, les précipiter dans l'avenir, abîme pour les derniers, délivrance pour les premiers: Voilà la mission grandiose des libérateurs et des justiciers populaires.
„Les John Brown des deux hémisphères avaient compris que le temps presse, que l'avenir frappe à la porte du présent, que demain ne pouvait pas attendre, que l'humanité saignante n'avait pas une minute à perdre, qu'il faillait se dépêcher, que les malheureux souffrent la faim, le froid, sont mordus par le besoin, dévorés par la misère, l'ignorance, le fanatisme, la corruption, la prostitution, le vice; que lexploitation, monstre aux mille bras, engrenage aux millions de dents a saisi les prolétaires pour leur sucer le sang, leur ronger la moelle, leur dévorer la chair et les rejeter dénudés et disséqués à la morgue, à l'amphithéâtre et à la fosse commune; que le servage fait mourir, par millions les serfs sur les steppes glacés comme un cheptel humain, destiné à pourir et à engraisser le sillon,
après l'avoir fécondé de ses sueurs et arrosé de ses pleurs ; que l'esclave noir gémit sous le fouet des planteurs, sous le soleil des tropiques, qu'il est chargé de chaînes, accablé de labeur, qu'il n'a ni droits, ni famille, ni patrie, qu'il gémit et succombe sous l'iniquité ; que partout les torturés, les suppliciés ont les pieds sur le gril, les membres sur la roue, le cou dans le carcan, les chairs tenaillées, dépecées, brûlées, que leurs os craquent, leurs nerfs crient, leur sang coule, et qu' à côté de cette torture terrible du pauvre corps humain, sur cette géhenne sanglante, sur cette gémonie pantelante, sur ce charnier de victimes et de martyrs, sur ce fumier humain, croît toute une vigoureuse germination, toute une floraison exubérante de parasites, moisissure sociale qui prospère sur cette humidité de sueurs, de larmes et de sang. Les champignons vénéneux de la croûte sociale y pullulent, comme les pustules d une lèpre, le lierre y croit comme un laurier, le gui y verdit, le ver solitaire y règne au milieu des larves, c'est la prospérité du ténia, le triomphe de la pourriture. Quelle honte! quelle épouvante ! . . .
„ Voilà ce qu'ont vu les penseurs, les héros, les martyrs et les génies, ce qu'ils ont voulu détruire.
„Ils ont compris que les peuples ont de semblables excroissances, une gale sociale qui les ronge, des acarus morbifiques qui les dévorent et qu'engendre la putréfaction du despotisme ; que les nations ont au dedans d'elles et sur elles, la mort qui se porte bien, qui vit florissante de leur sève et de leur sang ; qu'il y a trop de souffrances, de misère, d'indigence, de dénuement, de maladies, de faim hâve, de haillons, d'ignorance, de préjugés, d'obscurités, de fanatisme, de brutalités, d'impudeur, de prostitution, de vices, de crimes, d'opulence, de faste, de puissants, de jouisseurs,
d'oisifs , d'inutiles , de nuisibles , d'abrutisseurs et de despotes; qu'il faut à l'humanité plus de lumière, plus d'enseignement, plus d'écoles, plus d'instruction, plus de bien-être, plus de bonheur, plus d'amour; mais qu'il ne lui faut pas de chaînes, pas de prisons, pas de bagnes, pas d'échafauds, pas de lupanars, pas de palais, pas de rois, pas d'empereurs, pas de papes; ni tyrans, ni faux prêtres, ni faux dieux.
„Ils ont vu, qu'une pareille société ne pouvait vivre ainsi, qu'il lui fallait à tout prix l'air, la lumière et le soleil de la liberté. Voilà pourquoi ils se sont insurgés, pourquoi ils ont voulu briser les chaînes, arracher les verroux, enfoncer les grilles et ouvrir du même coup les portes, les intelligences et les âmes, pour délivrer, assainir, aérer, éclairer et vivifier.
„Que tous se mettent à l'œuvre, les poètes, les penseurs, les écrivains, les orateurs, les soldats, les ouvriers, pas un n'est de trop, les porte-plumes et les porte-glaives, les hommes de pensée et les hommes d'action, que tous associent leurs efforts; ce que chacun d'eux isolé ne pourrait accomplir, leurs forces réunies, multipliées, par le coefficient de l'association, le feront sans peine. Qu'ils soutiennent, encouragent les faibles, les malheureux, les ignorants, qu'ils versent à flots l'espérance, le bien l'idéal, qu'ils fassent respirer au genre humain l'amour du bon et du beau; qu'ils avancent toujours, un pas après l'autre, qu'ils agrandissent la voie, où marche l'humanité, qu'ils ouvrent ses horizons, que chaque jour voie s'accomplir une nouvelle conquête, que comme dans la nature chaque matin se lève un éternel soleil, que l'aurore d'aujourd'hui garantisse la venue d'un astre pour demain.
„Que pas un de ceux qui ont la conscience du droit
ne s'abstienne, car il y a urgence, que pas une force ne soit perdue, que pas un effort ne s'isole, que tout le inonde se mette à la grande manœuvre, depuis le plus humble, jusqu'au plus célèbre, que les esclaves noirs s'unissent à leurs frères les prolétaires blancs, et que les serfs de la race slave leur tendent la main, afin de pouvoir émanciper et délivrer les parias, les fellah d'Asie et d'Afrique. Plus de culte du beau pour la forme seulement, plus d'art fainéant; que la poésie, la littérature, la science, soient émancipatrices, que toute strophe se fasse jambe, que tout roman serve l'idée, que toute science enseigne la délivrance, soit une conquête sur la matière, un secret arraché à l'avenir; que le poète soit un artisan de liberté, que l'ouvrier combatte pour ses droits, que le soldat mette son arme au seul service de la liberté, que l'instrument de servitude se fasse agent de délivrance.
„Que partout et toujours toutes les forces soient au service de l'utile, du juste, de l'urgent, de l'indispensable,! que le beau soit le serviteur du vrai. Que les hommes! soient les valets de leur conscience, les dévoués dul droit, qu'ils soient toujours prêts à leurs voix, qu'ils! répondent toujours présent, et qu'ils exécutent leurs ordres. I Que, quand l'humanité crie sous la force, tous accourent sel mettre au service de la justice et rétablissent le droit.
„Encouragons, consolons, secourons, pansons, guérissons, relevons, enseignons, réhabilitons, honorons les accablés, les conspués, les flétris ; pour transfomer la charité humiliante en fraternité glorieuse, l'aumône en droit à l'assistance, et le droit à l'assistance en droit au travail; pour faire des esclaves, de la plèbe, de la populace, de la vile multitude (style honnête et modéré) exploitée et tyrannisée à merci, sans liberté et sans droits, de l'aristo-
cratie orgueilleuse et corrompue, improductive et parasite, insolente et despotique; de la bourgeoisie rapace et intéressée, exploiteuse et agioteuse , sans coeur et sans entrailles ; d'un sacerdoce État dans l'État , sociétée religieuse dans la société civile, dévoré d'ambition, d'amour, de jouissances et de richesses, pour qui Dieu est un instrument de domination et de fortune; pour faire de tout cela des citoyens égaux, libres et frères; pour faire de toutes les nationalités, de tous les peuples divers, ainsi transformés, une seule grande famille, l'humanité, tout en leur laissant à chacuns leur autonomie, leur langue et leur liberté, et en les unissant entre eux par le lien fédératif basé sur les principes primordiaux du droit et de la justice, sur les lois éternelles de l'ordre moral, supérieures à la volante humaine, inaliénables et imprescriptibles.
„ Ouvrons les froutières, supprimons les limites, les douanes, les barrières, les entraves de tout genre, qui divisent les peuples. Unissons-les par des routes, des ponts, des viaducs, des canaux, des chemins de fer, des paquebots, des télégraphes, des fils électriques, des cables sous-marins et transatlantiques, demain par les aérostats; faisons ainsi de la fraternité pratique, établissons l'harmonie par le contact permanent des nations, préparons la fraternité universelle.
„Tous tant que nous sommes, fils du XIXe siècle, soldats de là révolution, petits et grands, faibles et forts, obscurs et illustres, misérables et puissants, dans le recueillement de la solitude, comme dans le tumulte des foules, mettons-nous à la tâche, car voilà l'oeuvre léguée à notre génération.
„ Courage donc, héros de l'avenir, levez-vous tous,
quand votre heure sera sonnée pour détruire les violences et les despotismes ; les inégalités sociales, les castes et les privilèges, les monopoles et les exploitations, les oppresseurs d'âmes et les possesseurs l'hommes, les sacerdoces et les théocraties, les pagodes des bonzes et les mosquées de Mahomet, le pape et le Grand Turc, les oligarchies et les aristocraties, la légitimité et le droit divin, le trône sur l'autel et l'autel sur le trône, le droit de conquête et celui du plus fort, le sceptre et le glaive, le trône et l'échafaud, l'Église et l'État, l'usurpation et la tyrannie, la royauté et l'empire, le czarisme et les césarisme. Mais heureusement qu'aujourd'hui malgré les efforts rodoublés des réactions, il y a déclin de la guerre, déclin du despotisme, déclin de la théocratie, déclin de l'esclavage, déclin de l'échafaud. Le glaive diminue, la tiare s'éteint, la couronne se simplifie, la pourpre s'efface, le trône baisse, le sceptre perd son prestige, la croix n'est plus qu'une double potence, le coq de Saint Pierre chante faux, l'aigle n'est plus qu'une volaille, les Pharons, les Pharamonds se momifient, les Bourbons s'abâtardissent et sont impuissants, les nouveaux Césars ne sont plus que d'affreuses contrefaçons, les gloires sont les prostituées de la force, les batailles des boucheries, les guerres des dévastations, les conquêtes des pillages, les annexions des vols de peuples, l'amour de la bataille du chauvinisme, les expéditions lointaines des affaires commerciales, les royautés des professions, les chartes des conventions aléatoires, le trône un mauvais morceau develours cloué sur quatre échalas avec des clous dorés, et le monarque un porc à l'engrais".
L'antique chaîne qui pèse sur l'humanité a trop durée, il faut la rompre complètement et qu'il ne reste pas un
seul de ses anneaux qui puisse être ressoudé, tous les hommes de bonne volonté doivent se mettre immédiatement à l'oeuvre, reprendre partout et contre toutes les tyrannies l'oeuvre de John Brown, dussent-ils tous encore monter sur son calvaire, car sa cause, qui est celle de la justice, est immortelle, et de leur sang naîtront des vengeurs. La mort de John Brown et de ses compagnons a tué l'esclavage, et selon ses paroles prophétiques: „la cause, qu'il a embrassée, n'est pas morte avec lui"; et comme l'a prédit Cook: „avant dix ans il ne se trouvera pas Un seul esclave aux Etats-Unis"
Aujourd'hui, quoique il n'y ait pas encore cinq ans que ces illustres martyrs sont descendus dans la tombe, leurs prévisions se sont déjà réalisées plus que de moitié. Partout où flotte le glorieux drapeau des Etats-Unis les esclaves sont libres, le président Lincoln et le Sénat de Washington ont officiellement décrété l'abolition de l'esclavage dans toute la confédération, et partout où pénètrent les armées du Nord les esclaves sont mis en liberté , les préjugés grossiers et inhumains qui existaient jusque dans les Etats libres du Nord contre ces malheureux, tendent chaque jour à disparaître davantage, aujourd'hui la race noire n'est plus un objet de répulsion générale, les fédéraux, lui on donné des armes, l'ont enrôlée, pour combattre avec eux contre les esclavagistes, dernièrement les dames de New-York qui jusqu'à cette époque avaient professé le plus profond mépris pour les Noirs, ont brodé de leurs blanches mains un superbe drapeau, dont elles ont fait présent à de courageux volontaires nègres, qui venaient de s'enrôler et qui partaient pour aller rejoindre l'armée des abolitionistes ; de charmantes miss leur ont promis d'épouser, quand la guerre sera terminée, ceux
d'entre eux qui seraient assez heureux pour échapper aux balles des esclavagistes, lorsqu'ils reviendront victorieux, aussi tous ces bons africains partent-ils pleins de joie d'espérance et de courage pour leur périlleuse expédition, quoi qu'ils savent bien qu'ils n'ont aucune pitié à attendre des hommes du Sud, leurs ennemis mortels, qui ne leur font pas de quartier ; tous ceux de ces malheureux, qui sont faits prisonniers par eux, sont impitoyablement massacrés. Mais tous combattent avec un courage héroïque, et ne cèdent en rien aux Blancs, pour la valeur et la discipline ils leur sont bien supérieurs pour supporter la fatigue.
Le 12 avril 1864, le fort Pillow, situé sur les bords du Mississipi, a été enlevé d'assaut par un corps de Confédérés (esclavagistes du Sud) placé sous les ordres du général Forrest. La garnison qui le défendait était principalement composée de nègres, elle a opposé jusqu'au dernier moment une résistance héroïque, mais elle a été écrasée par des forces supérieures, après avoir perdu presque tous ses officiers.
Les vainqueurs se sont précipités dans le fort en poussant des cris sauvages, leurs chefs les excitaient à ne pas faire de quartier, en criant: à mort! à mort! ces damnés nègres! Le carnage a été affreux, tous les Noirs ont été tués, les blessés eux-même n'ont pas été épargnés.
Sur 350 soldats de couleur qui se trouvaient dans la place 56 seulement sont parvenus à s'échapper. Pas un seul des officiers blancs qui les commandaient n'a été épargné. De tous le officiers qui se trouvaient dans le place quatre seulement ont échappé à la mort. Les soldats fédéraux blessés, qui s'étaient traînés dans les hôpi-
taux et qui demandaient à être traités comme prisonniers de guerre, ont reçu l'ordre de se mettre en ligne et ont été impitoyablement massacrés.
Deux soldats nègres blessés dans l'attaque ont été enterrés vivants par les Confédérés, mais ils sont heureusement parvenus à s'échapper de leurs tombeanx. Trois autres nègres ont été enterrés vifs et sont morts de ce supplice affreux. Un seul entre ces cinq malheureux n'était pas blessé, il a été contraint de creuser les fosses pour ses compagnons et pour lui et d'y descendre vivant ainsi qu'eux, après quoi on les a recouverts de terre tout vifs. Le quartier-maître du treizième régiment de cavalerie du Tenessée, un Blanc, a été cloué tout vivant sur une planche et lancé au milieu des flammes d'un magasin incendié.
Les femmes et les enfants qui s'étaient réfugiés dans le fort à l'approche des Confédérés ont tous été passés par les armes, après que les femmes eurent été préalablement violées. Enfin lors qu'il n'y a plus eu de sang a verser, les bourreaux se sont acharnés sur les cadavres qu'ils ont mutilés, hachés en morceaux et brûlés.
Après quoi le brigand qui commandait cette troupe d'assassins, le général Forrest, s'est retiré quand il eut détruit tout ce qu'il ne pouvait pas emporter. S'étant depuis emparé de la ville de Decatur, ce barbare a fait passer toute la garnison ou fil de l'épée.
Tels sont les exploits de ces féroces soldats du Sud, presque tous mercenaires recrutés parmi tout ce que les nations comptent de plus misérable. L'armée du Sud, comme l'armée du pape, est presque entièrement composée de bandits, d'assassins, de brigands, recrutés sur
toute la surface du globe, pour le soutien de la plus infâme de toutes les causes, de la plus monstreuse des iniquités, pour la défense de l'esclavage. Aussi les excès que commettent ces misérables n'ont-ils pas de pendants dans l'histoire, et faut-il souhaiter avec tous les amis de l'humanité que les abolitionistes aient bientôt raison d'eux et fassent ainsi cesser, en même temps que la plaie honteuse de l'esclavage, les massacres affreux, qui depuis plus de trois ans désolent, ensanglantent et dépeuplent l'Amérique.
Etrange fatalité c'est à cette guerre d'Amérique, conséquence forcée de l'esclavage que l'on doit la guerre du Mexique, qui n'aurait jamais pu être entreprise sans la divison et la lutte terrible survenues aux Etats-Unis.
Mais chose consolante, au milieu de tous ces malheurs, de tous ces désastres, l'idée juste, le principe sublime, pour lequel sont morts John Brown et tous ses amis, fait chaque jour de nouveaux progrès, loin cle l'avoir détruit et noyé dans le sang, la persécution et le martyre n'ont fait que lui donner de nouvelles forces et qu'en hâter le triomqhe.
L'abolition de l'esclavage décrétée en principe ne tardera pas à recevoir son application dans toute l'Amérique, il ne restera bientôt plus que les colonies espagnoles, où cette monstruosité régnera encore, à Saint Domaingue, la partie de l'île soumise à une domination inique par la trahison et la perfidie de l'infâme Santana, s'est aussi révoltée, et malgré tous les sacrifices du gouvernement espagnol en hommes et en or, les insurgés nègres ont le dessus; espérons qu'ils chasseront de leur île les féroces et fanatiques péninsulaires, et qu'ils pourront bientôt s'unir à leurs frères les républicains Haïti-
ens.*) L'oeuvre du traître Santana est destinée à disparaître et à être détruite comme celle du tyran Soulouque.
Cette république nègre est utile comme exemple pour la race noire, c'est un encouragement à son émancipation, et la meilleure réponse, qui puisse être faite à ses ennemis les plus cruels, qui prétendent avec une insigne mauvaise foi, qu'elle n'est pas digne de la liberté et qui dénient jusqu'à la qualité d'hommes aux nègres.
La conscience humaine sera déchargée d'un grand poids, quand l'homme ne sera plus la propriété de l'homme. On sera redevable de cet acte de justice à notre dixneuviéme siècle, si fécond en grandes choses.
Espérons qu'il ne s'achèvera pas sans que les trois grandes iniquilés sociales, l'esclavage, le servage et le prolétariat aient disparu.
*) On annonce qu'une insurrection vieut d'éclater à Haïti pour forcer le gouvernement à porter secours aux^ insurgés dominicains; puisse cette nouvelle se confirmer.
Indignation soulevée par le supplice de John Brown etde ses compagnons.
Qand la nouvelle de l'exécution du héros Harper's Ferry se répandit en Amérique, elle souleva partout la plus douloureuse sensation et la plus profonde indignation, ce fut un deuil général dans tous les États aboli tionistes.
Partout la tristesse publique se manifesta dans de nombreux meetings, jamais s ympathie mieux méritée ne fut plus énergiquement exprimée. Dès le deux décembre 1859, jour de la mort du martyr, la ville de Cleveland se tendit de deuil, pour manifester sa douleur, une immense bannière bordée de noir, sur laquelle on lisait ces nobles paroles de John Brown : „ Je ne crois pas pouvoir mieux honorer la cause que je sers qu'en mourant pour elle/1 flotta dans une de ses rues (Superior Street), presque tous les magasins furent fermés pendant toute la journée.
Le ciel lui-même semblait s'associer à la douleur générale, son azur encore pur la veille, était couvert par un rideau de sombres nuages, une teinte lugubre était répandue sur toute la nature, la neige tombait en épais flocons et couvrait de son blanc linceul cette terre qui devait bientôt recevoir les restes du martyr, la température était brusquement devenue froide et piquante de tiède et tempérée qu'elle était encore la veille, le vent du
nord mêlait sa voix aux lamentations générales; le ciel, l'atmosphère et la terre étaient en harmonie avec la circonstance.
Quand le son- un meeting s'ouvrit à la Mélodian Hall, elle était toute tendue de noir. Audessus de l'estrade toute couverte, ainsi que la galerie, d'une draperie en crêpe noire avec des rosettes blanches, on voyait une belle photographie du Christ des noirs entourée d'une guirlande de fleurs avec cette devise:
Amiens huraanis generis :)
De chaque côté de ce portrait on lisait ces paroles du martyr John Brown, le héros de 1859: — „La fin couronne l'oeuvre. Si f avais embrassé la cause des grands, des puissants et des riches, personne ne m'eut blâmé" et cette sentence si pleine de vérité: „Son noble esprit fait trembler les despotes et triompher la liberté"
Plus de 1400 personnes assistaient à cette imposante manifestation, la salle était comble. Ce fut M. Toohey qui ouvrit la séance. Voici les paroles profondément senties, pleines d'une sombre éloquence qu'il prononça:
„Le sujet qui nous rassemble est solennel et significatif au dernier point. Nous sommes en présence de la mort. La mort est toujours une chose triste, car elle sépare les amis et laisse pendant un temps plus ou moins long un grand vide dans le cercle des familles. Pourtant quand on vient à réfléchir, que ceux qu'on pleure jouissent des félicités d'une autre vie, que Dieu dans sa sagesse, jugeant qu'une carrière a été assez longue, y a mis un terme naturel, on finit par essuyer ses pleurs.
„Mais il est aussi des temps, où cette conviction
'■) Ami du genre humain.
n'apporte aucun soulagement et où l'âme se trouve sous la pression de quelque puissance terrible, dont les ministres s'appellent violence et terreur.
„Voilà ou nous en sommes se soir. Nous nous trouvons en présence de la mort, de la terreur et de la violence* La frayeur s'empare de notre esprit et confond notre jugement. Nous vivons dans un état de trouble réel; c'est pourquoi nous sommes réunis à l'effet d'exprimer notre sympathie pour les malheurenses victimes de l'oppression et pour nous entendre sur l'avenir; car toute oppression systématique telle que celle que le Sud tient tant à maintenir; telle que celle que la Virginie a autorisée et sanctionnée aujourd'hui, rend toute harmonie politique impossible et repousse bien loin ces paroles du Christ: „Paix sur la terre et bon vouloir "parmi les hommes."
Après ce préambule plein d'une douloureuse dignité, le grave orateur a mis aux voix les résolutions suivantes:
«Attendu que „ l'Institution" *) a manifesté aujourd'hui de la manière la plus déplorable ses funestes effets sur les droits de l'homme, en infligeant à Charlestown, en Virginie, la peine de mort à John Brown, en violation de la doctrine de fraternité enseignée par Jésus-Christ, nous adoptons les résolutions suivantes.
„Le système de l'esclavage tel qu'il existe dans quelques Etats de la confédération américaine, n'est que l'expression du despotisme, qui ne vit que de concessions et devient de plus en plus exigeant." „I1 se compose, comme a dit John Wesley, de la somme totale de toutes les scélératesses," et on ne pourra y mettre fin, pour
*) Pour l'institution de l'esclavage.
nous servir d'une expression favorite du Sud, „que par la guerre du couteau et du conteau jusqu'au manche."
Par suite de ce qui s'est passé à Harper's Ferry, où un seul homme à tenu tête à mille, et où, après l'affaire, dix mille ont mis un seul homme à mort, les éperons doivent être arrachés des talons des chevaleresques Virginiens, les armes de l'état doivent être renversées, et au lieu du despote abattu à terre, qu'elles représentent avec la devise: „Stc semper tyrànnis"*) leurs armoiries doivent être composées de chaînes, de menottes et d'un fils de la liberté suspendu à un gibet avec cette devise: ^Dégénères animos trinor arquit" **)
„]Sous sommes porfaitement d'accord avec ces pères de la République, qui avant l'adoption de la constitution et pendant qu'on la discutait s'écrièrent patriotiquement : ^Quelque désirable que puisse être Vunion avec les Etats du Sud la conservation de nos libertés est plus désirable encore.'1 Les circonstances nous ont de plus en plus convaincu, qu'un conflit est inévitable et de deux choses l'une; il faut, ou que la liberté ou que l'esclavage disparaisse. Nous disons donc: Périsse V Union plutôt que la liberté!
„Nous soutenons que toute secte, qui sanctionne ou qui justifie un gouvernement qui autorise l'esclavage, et rend le meurtre légal, est barbare et renferme le complément de toutes les infamies.
„John Brown, qui pendant sa vie, a été une épine dans le côté de l'oppresseur, est devenu pour celui-ci, par sa mort, plus terrible qu'une armée puissante et son bourreau même, (le gouverneur Wise), a fait son plus bel
*) ainsi toujours pour le tyrans.
**) La peur a courbé leurs esprits dégénsérés.
éloge en disant: „C'est l'homme le plus intègre, le plus véridique, le plus courageux, que j'aie jamais rencontré."
,,Quoique nous pleurions le trépas de la victime, nous sommes convaincu que sa mort attirera la confusion sur sej ennemis et contribuera plus à renverser les barrières de [l'esclavage, qu'une longue vie consarée à la philantropie, et qu'une mort paisible au sein de sa famille. Honneur à sa mémoire! La postérité lui élèvera un monument qui existera aussi longtemps que la liberté".
Ensuite M. Spalding, juge, s'est adressé en termes chaleureux à l'auditoire pour glorifier la mémoire de l'illustre martyr, nous extrayons de son discours les passages suivants:
„John Brown est mort ce matin à onze heures sur un échafaud virginien. Il est mort en héros, fidèle à sa cause, fidèle à sa conscience, fidèle à Dieu.
„Le pouvoir exécutif de la Virginie a-t-il étranglé la liberté en même temps que sa victime?"
Cris nombreux: „non! non!! non!!!
„Non!" poursuit l'orateur, „non! la Virginie n'a pas pu étrangler la liberté. Elle a fait tout le contraire. Dans leur aveuglement les hommes du Sud ont poussé en avant le glorieux char de la liberté, par les mêmes moyens qu'ils avaient employés pour enrayer ses roues.
„Si nous insistons sur l'abolition de l'esclavage nous ne devons point déplorer la mort de John Brown. En donnant sa vie au bourreau, il a fait une oeuvre immense, et son martyre sur l'autel de l'esclavage, donnera un élan prodigieux à la cause de la liberté universelle.
„On peut différer d'opinion quant aux moyens employés par John Brown pour faire triompher la cause dans laquelle il s'est engagé; mais nous ne devons considérer
que les motifs qui l'ont fait agir. Son but, il n'en fait ait aucun mystère, était de briser tous le jougs, de secourir tous les opprimés.
„I1 a vu que l'esclavage est entièrement une question de force matérielle, et que, sous le point de vue du droit, il est tout aussi naturel que les Noirs soient maîtres que serviteurs. Il a vu les plaines du Sud arrosées du sang de ceux qui les cultivent; il a vu le monument de la liberté élevé par ses pères sur le point d'être abattu par un millier de misérables tyrans, qui couvent le despotisme dans leurs plantations.
„Et maintenant, citoyens, croyez-vous que cet homme qui écrivait ces mots six jours avant sa mort:
„C'est une grande consolation pour moi qu'il me soit permis de mourir pour une cause „dut mourir comme un criminel ?
„Non! non!! non!!!" crie l'auditoire en masse.
„Son nom sera immortel", continue l'orateur, ,.mais il est fâcheux de voir à côté celui de M. A. Wise."
Comme on le voit M. Spalding ne considérait pas seulement le héros de Harper's Ferry, comme un abolitoniste, mais encore comme un défenseur du droit et de la justice, un soldat de la liberté universelle, son but, il n'en faisait aucun mystère, était de briser tous les jougs, de secourir tous les opprimés, quelle plus noble tâche peut-on s'imposer? Si John Brown eut été en Europe, il eut combattu pour les esclaves blancs, comme il Ta fait en Amérique pour les esclaves noirs, les prolétaires auraient soulevé chez lui les mêmes sympathies que les nègres esclaves, et les exploiteurs Blancs, qui siègent au jury, et qui composent les cours criminelles européennes l'auraient condamné à mort avec le plus grand empressement, s'il
avait fait pour les parias d'Europe ce qu'il a fait pour les enchaînés du nouveau continent. Comme Babeuf; comme les héroïques combattants de juin 1848, il eut été aussi exécuté; la gillotine ou la fusillade eut remplacé la corde; voilà tout ce qu'il aurait gagné; et s'il eut voulu affranchir par la force les prolétaires, ces esclaves blancs, au lieu d'avoir cherché à délivrer les noirs, ceux qui le glorifient en Europe et l'appellent un héros, un martyr, le traiteraient d'insurgé, d'éternel ennemi de l'ordre; de scélérat, de brigand! et ils n'auraient pour lui ni assez d'injures, ni assez de malédictions, les exploiteurs d'hommes sont encore plus après à la curée, plus égoïstes, plus cruels, que les possesseurs d'esclaves, ils en ont donné plusieurs preuves terribles depuis le commencement du siècle, et principalement depuis la révolution de 1848. La cruelle répression de l'insurrection de juin 1848 restera dans l'histoire comme un monument de la haine profonde qui animait la bourgeoisie contre le peuple réclamant le plus précieux de tous ses droits, celui de vivre en travaillant. jLa rage furieuse avec laquelle tous les défenseurs des privilèges du capital ont poursuivi tous les réformateurs; qui ont demandé depuis un demi siècle l'affranchissement du travail, qui ont réclamé, qui ont protesté contre les monstreuses iniquités de notre organisation; où le capital est tout et le travail rien, est une soconde preuve de notre assertion.
„Les tempêtes furieuses qu'ont soulevé les projets d'organisation du travail, de la banque d'échange, de la banque du peuple; et les persécutions sans exemple, dont les adeptes de ces réformes, les socialistes, ont été victimes depuis quinze ans, ne démontrent malheureusement que trop de quelle rage, les prétendus défenseurs de l'ordre
sont animés contre eux. Les emprisonnements et les déportations sans jugement sous le soleil brûlant d'Afrique dans les sables fiévreux de Lambessa n'ont pas suffi à la fureur de leurs persécuteurs, ils les ont mis purement et simplement hors la loi en 1848 et en 1851, ils les ont poursuivis et traqués comme des bêtes fauves, fusillés sans jugement, assimilés aux forçats ; et traités comme tels par un décret de mars 1852, ils les ont transportés au bagne de Cayenne avec les galériens, rivés à la même chaîne, soumis à la même discipline, au même régime, au même travail, aux mêmes mauvais traitements, en un mot à la même flétrissure, à la même agonie, à la même mort sous le soleil tropical, dans les marais empestés de la Guyane.
Ce ne sont malheureusement pas les martyrs ni les John Brown qui manquent à notre oeuvre d'émancipation sociale.
Et si le vieux père pèlerin du Massachusetts eut été sur notre continent il eut certainement compté dans les rangs des plus illustres défenseurs des idées nouvelles.
Mais reprenons le récit des manifestations sympathiques que souleva le martyre du héros de Harper's Ferry.
Après M. Spalding, son collègue M. le juge Linden, prit la parole en ces termes:
„Chers compatriotes: — Je laisse aux autres la tâche de vous parler avec calme et sang-froid, je suis trop agité par ce qui est arrivé aujourd'hui pour vous faire un discours. Je vous dirait simplement quelques mots de ce que j'éprouve.
„J'ai connu John Brown depuis de longues années, nos relations ont été intimes et confidentielles, et je puis dire que dans toute ma carrière, je n'ai jamais connu un homme plus intègre, plus sincère, plus noble de caractère.
J'ai connu bien des hommes vertueux , je n'en ai jamais rencontré un qui méritât mon respect autant que John Brown. Et c'est de cet homme que la Virginie a fait un brigand. Mais la postirité ne le jugera pas ainsi. Elle mettra son nom à côté de ceux d'Algernon, de Sydney, de John Hampden, deRussel, d'Emmett et de cette armée de martyrs qui se sont opposés à la continuation des crimes que leur génération avait légalisés.
„Le moment n'est peut-être pas encore arrivé de bien juger le crime commis par les Virginiens. Parmi ces myriades de martyrs que la hache, le bûcher et le gibet ont précipités dans la tombe , combien en est-il, dont les nobles actions ont été comprises et appréciées par ceux-là même qui respiraient le même air, qui se chauffaient en même, temps qu'eux aux rayons du même soleil? C'est la postérité qui juge ces actes.
„Comme je diffère avec John Brown sur le moyen de tuer l'esclavage, je me fais cette question: Ne suis-je pas peu-être de cette multitude poltronne qui, dans tous les siècles, a faussement jugé les actes des bienfaiteurs de l 'humanité ?
„De la sincérité des motifs de John Brown, personne ne peut douter. C'est le désir ardent de remplir le plus saint des devoirs comme chrétien et comme homme, qui l'a conduit au gibet. Il était du petit nombre de ce pays qui osent voir l'esclavage tel qu'il est. Il n'avait aucun parti à soutenir, à plaire à aucune Église qui prêche l'esclavage, à ménager aucun ami commettant cette iniquité sociale, et aucun intérêt personnel ne pouvait lui faire fermer les yeux sur le crime. Il a vu l'esclavage sous un point de vue tel que nous ne l'avons jamais vu; il a vu les horreurs du système qu'aucune langue n'a
jamais pu décrire complètement. Or, il a senti ces choses comme nous ne les avons jamais senties.
„John Brown, possédant ce sentiment de justice, et allant; en vrai soldat -du Christ, tout droit à son but, pouvait-il échapper au gibet virginien?
Il n'avait qu'un moyen à sa disposition, celui d'attaquer de front cette scélératesse gigantesque et de périr. C'est ce qu'il a fait. Nous élevons nos enfants de manière à leur faire subir le sort de John Brown, si nous agissons autrement il nous faut renverser notre code moral, oublier tous les dogmes de nos pères sur les droits de l'homme, changer nos enseignements religieux, car il n'y a aucune littérature, aucune philosophie, aucune morale, aucune religion, que cet inexorable despotisme n'ait proscrites de ce pays républicain. Chaque année le Moloch de l'esclavage demande de nouvelles victimes pour son sanglant autel, et il les choisit parmi les meilleurs, les plus vertueux d'entre tous. Qui a oublié le noble martyr Torry qui, poussé par les mêmes motifs que John Brown et son noble fils, fut condamné dans la fleur de son âge à pourrir dans un cachot du Sud. On n'a pas oublié non plus ce noble marin, le capitaine Walker qui, pour avoir écouté le récit des misères d'un pauvre esclave et l'avoir protégé, fut marqué d'un fer chaud à la joue.
„Je n'ai pas le temps de vous raconter les infamies et les outrages que des hommes et des femmes du Nord ont soufferts dans les Etats à„ esclaves "'gaiement parce qu'ils aimaient la libertés et haïssaient l'oppressif-
„On les a fouettés, marques d'un fer chaud ev\etés dans des cachons , et dans ce moment , des centaines Ie nos compatriotes, dont le seul crime est d'être nés dans les T^ctts du Nord et d'avoir les idées des gens du Nord,
sont chassés de leurs demeures dans le Sud, comme indignes de faire partie de cette charmante société qui a enfanté l'esclavage. A moins que nous ayons perdu tout sentiment de honte, cet état de chose ne peut durer.
„Je vous dis et vous le savez que dans quinze Etats de l'Union il existe un despotisme plus terrible qu'en Autriche et qu'en Russie et qu'on peut s'exprimer plus librement à Vienne et à St. Pétersbourg que dans ces quinze Etats.
„Avant de finir je vais vous raconter une nouvelle infamie commise par les gens du Sud. Dans une foire de bestiaux, tenue récemment dans la Caroline du Sud, on a offert un prix à celui qui présenterait deux esclaves nouvellement importés d'Afrique. Ces esclaves ont été présentés par un individu, et l'Etat de la Caroline a donné pour prix à ce pirate un vase en argent."
Comme on le voit par les paroles chaleureuses que nous venons de citer la mesure des iniquités était pleine tout le monde prévoyait que „cet état de choses ne pouvait plus durer", il ne fallait plus que la goutte fatale pour faire déborder le vase et éclater la guerre entre le Nord et le Sud de l'Amérique ; guerre sanglante et terrible qui dure depuis bientôt quatre ans, et qui a déjà coûté des centaines de milliers de victimes.
Voici quelques** passages d'un discours éloquent prononcé par le Rev. W. Brewster, qui donera une juste idée de radmj^|0ri ' et"' &!?. la vénération profonde qu'inspirait If mémoire de John Bro>^n.
„lly a des moments, dit l'or ateuf -.dont nous parlons,
°j? le" silence est beaucoup plus éloquent (fjie les discours
les plus approfondis, et où les expressions les mieux
choisies et les plus fortes n'expriment que faiblement les
douleurs de l'âme. Nous sommes à un de ces instants fatals.
„Pourquoi cette salle toute tendue de deuil? Pourquoi cette réunion immense? Aujourd'hui tous les yeux ont été dirigés vers le même point, deux hommes ont occupé toutes les pensées , deux hommes bien différents, il est vrai, par le caractère, par la position et par la conduite. L'un est un gouverneur, l'autre était un captif, l'un était le bourreau, l'autre la victime ; l'un était sur l'échafaud l'autre dessous, car l'échafaud, sur lequel John Brown s'est si héroïquement tenu, est infiniment plus élevé que la sphère dans laquelle se meut un homme tel que Wise.
„Je sais qu'il y a dans cette cité des hommes assez pervertis pour chercher à jeter du ridicule sur cette assemblée. Comment n'en serait-il pas ainsi? Ne se trouva-t-il pas, il y a dix-huit cents ans, des gens de cette espèce qui insultèrent Jésus allant au calvaire, et qui crièrent ah! ah! en passant au pied de sa croix? Mais que nous importe ce que font ou ce que disent ces hommes. John Brown et ses actes sont trop grands, trop élevés, pour que le venin de ces insulteurs les atteigne. L'homme que nous pleurons aujourd'hui, est le héros immortel qui a dit quatre jours avant sa mort: „Je suis reconnaissant de ce qu'il m'est permis de mourir pour une cause, et de ne pas payer simplement à la nature ce que tous les hommes lui doivent."
„Regardez John Brown, lisez ses lettres, écoutez son éloge fait par Wise lui même, et puis rougissez de honte en pensant qu'au milieu du dix-neuvième siècle l'Amérique dresse un échafaud pour cet homme. Mais la postérité lui élèvera des statues, et le temps viendra, où le marbre
le plus blanc ne sera pas trouvé assez pur pour recevoir le nom du vieux héros du Kansas."
Après cet éloge mérité du grand martyr et la juste flétrissure infligée à ses bourreaux, un homme de couleur est venu, au nom de sa race maudite, payer sa dette de reconnaissance à celui qui était mort pour sa rédemption. Voici la manière originale, pleine de noblesse, de dignité, de justice, de profondeur d'idée, de hauteur de vue et de la plus grande éloquence, dont il s'est exprimé.
„Messieurs et Mesdames. — Je suis fâché de ne pouvoir vous adresser, comme ceux qui m'ont précédé sur cette estrade, le nom de chers compatriotes. Ma condition exceptionel.le dans ce pays de chaînes et de tortures m'empêche de vous donner ce nom si doux.
„ Voyons pour commencer, ce que les hommes les plus éminents de tous les siècles et de tous les pays ont dit de l'esclavage:
„Moïse : — Celui qui dérobera un homme et le vendra sera mis à mort."
„Salomon: — N'envie point l'oppresseur et ne marche point dans ses sentiers."
,,Socrate: — L'esclavage est un outrage de la nature."
„Cicéron : — D'après les lois immuables de la nature, les hommes sont nés libres et égaux, et cette loi assuje tit tous les hommes."
„Platon : — L'esclavage est la plus complète de toutes les iniquités."
„John Brown à ses juges: — Je suis ici pour avoir voulu débarasser les esclaves de leurs fers. S'il me faut donner ma vie pour les xigences de la loi, s'il faut que
je mêle davantage mon sang avec le sang de mes fils et avec celui de millions d'autres, dans ce pays de l'esclavage, ainsi soit-il."
„Je suis tout étonné de me voir ici, je n'aurais jamais cru avoir occasion d'honorer la mémoire d'un Blanc américain. Comment pourrai-je pleurer la mort d'aucun homme blanc de ce pays? Comment pourrai-je oublier les maux que les Américains blancs ont infligés à ceux da ma race? Nous avons été, moi et les miens, volés, vendus, achetés, torturés, assassinés; nos mères, nos soeurs, nos femmes, ont été insultées, outragées, dégradées et il faut bien le dire, presque toute la nation américaine a prêté a main à ces infamies.
„Mais John Brown fait exeption. Pour lui tous les hommes blancs et noirs étaient frères, je trouve dans le héros de Harper's Ferry l'ami du genre humain. Il ne connaissait pas lui, des distinctions de peau parmi les créatures de Dieu. Il croyait ce que lui disait la bible, que Dieu a mis le même sang dans les veines de tous les peuples de la terre. Il croyait à l'égalité de tous les hommes, à la fraternité qui doit exister entre eux. Il croyait que tout homme a droit à la liberté, que ce droit est inaliénable, et que nulle loi, nulle constitution, nulle religion ne peut le ravir même au plus humble de tous les hommes. John Brown a passé sa vie à réaliser cette doctrine, il l'a sacrifiée pour elle. Voilà pour quoi je me trouve ici. Voilà pourquoi j'honore sa mémoire et pleure sa mort cruelle et prématurée. Je dis donc sans crainte d'être démenti, qu'il est le seul citoyen américain qui ait agi strictement selon la déclaration de l'indépendance."
„Un écrivain distingué a dit dernièrement:
„John Brown croyait à la fraternité humaine et au Dieu des armées. Il admirait Nathaniel Turner et Washington." „Cet écrivain se trompe. John Brown ne pouvait reconnaître et ne reconnuissait point ce code singulier, au moyen duquel Washington n'a combattu qu'en faveur des droits des Blancs ; pendant que le général Turner est mort ignominieusement crucifié, oui crucifié sur un échafaud, puis écartelé pour avoir combattu pour l'affranchissement des Noirs. Entre Washington et Turner il n'y a nul point de comparaison.
„Le héros de Harper's Ferry connaissait bien ces deux hommes et ne partageait point sur le compte du premier, les idées de la masse de ses compatriotes. Voilà pourquoi j'honore sa mémoire.
„ J'honore l'héroïque vieillard, parcequ'il a travaillé, vécu, et qu'il est mort pour les malheureux, les opprimés et les pauvres. Il a dit aux bourreaux qui le jugeaient: „La bible m'enseigne que je dois vivre avec ceux qui sont dans les liens. C'est ce que pendant toute ma vie j'ai essayé de faire, je crois qu'en faisant ce que j'ai fait, j'ai travaillé dans l'intérêt de l'homme méprisé. Si javais combattu en faveur des riches, des puissants ou de ceux ,qui s'appellent grands; si j'eusse tenté en sacrifiant ce que j'ai sacrifié de sauver leurs pères, leurs mères, leurs frères, leurs soeurs, leurs femmes, ou leurs enfants, oh alors! je serais presque un Dieu; mais parceque j'ai voulu arracher l'opprimé à la tyrannie, je suis un criminel."
„Ah! si John Brown eut combattu en pays étranger, en cherchant à arracher un Grec à la tyrannie de la Turquie ou un Hongrois au despotisme de l'Autriche, et s'il fut tombé entre les mains des ennemis de ces peuples
opprimés, on eut tenu des meetings en sa faveur dans toute l'étendue de notre pays de chaînes et de menottes. Les journalistes auraient écrit des choses admirables , que la tribune aurait répétées. Nos Eglises abandonnées de Dieu, auraient aussi fait entendre leur voix et adressé au ciel de longues, bruyantes et hypocrites prières pour sa conservation. John Brown eutil été en pays étranger et fait prisonnier; le Congrès s'en serait mêlé, on aurait envoyé quelques vaisseaux de guerre pour protéger sa vie. Mais John Brown ayant combattu pour l'esclave noir, tout ce que cette république chrétienne a pu lui offrir, a été une sanglante capture, un simulacre de jugement et un échafaud!
„ J'honore encore John Brown, parcequ'il ne connaissait ni la religion ni les prêtres, ni le Dieu des possesseurs d'esclaves. Lors qu'un de ces ministres soutiens de la tyrannie, lui parlait du salut de son âme, John Brown lui disait: „Vous ne savez pas 1' A B C du Christianisme. Allez étudier le code divin, je vous respecte comme gentleman, mais comme gentleman payen.
„ J'honore John Brown, parcequ'il repoussait ces hypocrites, ces sépulcres blanchis, cette génération de vipères.
„Mais hélas! son noble coeur a cessé de battre. Il est mort, mort assassiné au jourd'hui. Et qui a commis cet affreux meurtre ? Quels sont les coupables ? Quelles sont le mains qui dégouttent de son sang ? Est-ce le gouverneur Wise et la tremblante bande chevalresque de Virginie, qui a capturé et tué John Brown? Non! C'est votre glorieuse Union qui a versé son sang. C'est pour me servir des paroles de Garrisson, le résultat de votre convention avec la mort, de votre contrat avec Venfer. Votre constitution fédérale s'engage à protéger le Sud contre
toute violence intérieure, contre toute insurrection. Donc, si des philantropes du Nord, volent au secours des opprimés du Sud, vous payez des hommes pour les pendre, afin de renforcer et de maintenir votre union avec l'esclavage.
„N'est-ce point avec les baïonettes et les sabres achetés et payés de votre argent que l'immortel Brown a été capturé ? Les carabines , qui ont logé neuf balles dans le corps de Stevens, n'étaient-elles pas placées dans les mains d'hommes auxquels votre gouvernement accorde huit dollars par mois ? L'arsenal n'a-t-il point été pris par les soldats de la marine des Etats-Unis ? Les héros blessés n'ont-ils point été tout écharpés et ruisselants de sang, traînés en prison par les soldats des Etats-Unis? Vous avez tous aidé à commettre ce crime. Le sang de Brown et de ses nobles fils soit sur vos têtes!
„Je vous dis moi, que l'esclavage amènera la perte des Etats-Unis, s'il ne disparaît pas, vos institutions disparaîtront. Du reste elles disparaissent et sont étouffées de jour en jour. Je vous dis encore que les conséquences de l'esclavage ne s'arrêteront plus à la population noire de ce pays; la question se rattache même aux Blancs, et tout homme qui pense se demande souvent: Le despotisme n'atteindra-t-il pas bientôt le citoyen comme il a atteint l'esclave? — Les Blancs qui se croient si forts tomberont comme les autres; car ils ne peuvent s'attendre à jouir d'aucune liberté réelle, tant que les Noirs porteront leurs lourdes chaînes. Il faut que la liberté régne d'un bout du pays jusqu'à l'autre, ou bien que tous les habitants blancs comme noirs fléchissent sous le joug de la tyrannie.
„Cet état de choses ne peut durer, il faut que l'esclavage disparaisse des Etats-Unis, ou que, comme John Brown, la liberté meurt étranglée. La liberté et l'esclavage ne peuvent vivre ensemble, ils sont en antagonisme perpétuel, et de même que certains métaux, ils ne peuvent s'allier. Quand vous pourrez mêler le vice avec la vertu, la lumière avec les ténèbres, réunir le ciel et l'enfer, alors vous pourrez combiner les éléments de la liberté et de l'esclavage."
Ce discours éloquent rempli des plus grandes vérités, contenant les considérations historiques et philosophiques de l'ordre le plus élevé, les principes les plus sublimes de la morale et du droit, est la plus belle et la meilleure réponse qui puisse être faite au préjugé grossier professé par les Blancs sur la prétendu infériorité de gens de couleur. Préjugé aussi absurde que ridicule inventé par l'égoïsme des possesseurs d'esclaves qui, pour excuser leur infâme tyrannie, ont cherché à faire croire que leurs victimes n'étaient pas des hommes.
M. Langston, a prouvé à son auditoire que le sang nègre qui coule dans ses veines était loin de l'avoir dégradé, car aucun des Blancs pur sang, qui l'ont précédé à la tribune, n'avaient fait preuve d'autant de mérite, de savoir, de conviction et d'éloquence.
C'est avec l'intuition lumineuse que donnent seules les convictions profondes, la logique merveilleuse qui découle toujours des principes justes, et la divination transcendente du génie, qu'il prédit avec la plus grande assurance et la plus grande vérité, quel abîme l'esclavage va creuser entre les camps ennemis, qui se font une guerre d'extermination acharnée; des monceaux de victimes ont déjà été sacrifiés sur l'autel de l'esclavage, le monstre a
dévoré les combattants par millions, et la guerre n'est pas prête d'être terminée, chaque jour les champs de batailles se couvrent de cadavres qui se comptent par dix, vingt, quarante, soixante mille morts de chaque côté, sans que la victoire se prononce d'une manière éclatante et décisive pour l'une ou l'autre des parties. On dirait qu'il faut une hécatombe immense pour expier toutes les iniquités et toutes les infamies de l'esclavage, que tous les tourments, toutes les tortures, toutes les larmes et tout le sang des malheureux esclaves, doivent être rachetés par l'extermination réciproque des Blancs; et que par une fatalité inévitable les souffrances engendrent les souffrancs, le sang appelle le sang, et que l'iniquité séculaire accomplie contre toute une race d'hommes exige le châtiment exemplaire, l'expiation mémorable des bourreaux. Tout crime, commis par des particuliers, des races ou des collectivités, contre un individu, ou contre un peuple porte en lui sa peine, qui tôt ou tard vient, frapper les coupables. Aujourd'hui l'Amérique expie l'esclavage dans des torrents de sang, justice, utile, nécessaire, inévitable et qui venge la consience humaine si longtemps outragée par la plus monstreuse des iniquités sociales. Le Nord comme le Sud devaient être frappés, car il ne faut pas l'oublier ce sont des troupes de la marine fédérale qui ont arrêté John Brown et ses compagnons, c'est au nom de la confédération que son attorney Hunter a requis la peine de mort contre les héros, la corde, qui les a pendus, à été fournie par le Sud et serrée par le Nord, Washington était accroché aux pieds de John Brown et Davys était monté sur ses épaules pour serrer le nœud et l'étrangler. Hier les Bourbons de Naples, les despotes de Modène, de Florence, les bourreaux d'Ancone de Bologne, les oppres-
seurs de Milan recevaient la trop douce punition de leur despotisme; demain les bourreaux de la Pologne -martyr expieront fatalement la destruction de ce peuple héroïque, et il en sera de même de tous les tyrans et de toutes les oppressions, tous auront leur heure de châtiment et d'expiation; la justice, le droit, la liberté devant forcément, envers et contre tous, avoir le dernier mot et rester seuls debout dans ce combat séculaire du bien contre le mal, du juste contre l'injuste, de l'idée contre la force, de la liberté contre le despotisme, que l'on nomme le progrès.