‹ Le martyr de la liberté des nègres;Chapitre 18 sur 22 · NOIRS ET DE SES DISCIPLES · texte numérisé non relu

NOIRS ET DE SES DISCIPLES

Si le martyre de John Brown et de ses compagnons a causé la plus profonde sensation dans les Etats-Unis du Nord et dans toute l'Europe. Ce fut surtout dans la république nègre d'Haïti que l'indignation fut à son comble et que le deuil fut général, quand on apprit le supplice du héros et de ses amis.

Les membres de la race noire, qui sont parvenus après tant de vicissitudes à se constituer en république libre et indépendante, ont prouvé une fois de plus dans cette circonstance mémorabb qu'ils sont dignes de leur liberté, et ont donné ainsi le plus formel démenti aux égoïstes endurcis, qui prétendent que la race noire est inférieure; et qui vont même jusqu'à affirmer que les nègres ne sont pas des hommes.

Et cependant cette race avait montré dès 1791, que malgré les souffrances et les misères de plusieurs siècles d'esclavage, que malgré tous les soins que ses maîtres les colons, avaient pris pour l'avilir, l'abâtardir, la dégrader, la corrompre et la plonger dans un abîme d'abrutissement, pour la rapprocher le plus possible de la brute e^pour détruire en elle tout sentiment humain, afin

pouvoir mieux la maintenir sous le joug de l'esclavage, elle a su , au milieu de toutes ses misères et toutes ses persécutions; conserver l'étincelle précieuse, le feu sacré de la liberté. Aussi quand l'immortelle révolution française illumina le monde, ses éclairs brillants, rapides comme la foudre, traversèrent l'océan, et les malheureux nègres de Saint-Domingue entrevirent alors l'aurore de leur délivrance.

Ce furent les mulâtres, qui les premiers réclamèrent leurs droits, quoique de condition libre ils n'étaient pas citoyens et ils ne jouissaient pas des mêmes droits politiques et civils que les Blancs, le sang nègre qu'ils avaient dans les veines, et le préjugé de couleur les avaient fait placer en dehors de la loi.

Aussi dès que les mulâtres eurent connaissance de la célèbre déclaration des droits de l'homme et du citoyen décrétée en août 1789, ils en réclamèrent avec raison les bénéfices, et ils envoyèrent à Paris une députation à l'Assemblée Nationale. Après avoir déposé un don de six millions sur l'autel de la patrie, cette commission exposa d'une façon pressante leurs griefs et leurs réclamations.

L'Assemblée rendit deux premiers décrets par lesquels il fut statué: „que tous les individus âgés de vingt-cinq ans, possesseurs d'immeubles, ou à défaut dune telle propriété, domiciliés depuis deux ans et payant une contribution, se réuniraient pour former une assemblée coloniale".

Comme on le voit les gens de couleur et même les nègres libres devenaient ainsi les égaux des Blancs et pouvaient siéger à côté deux. Mais comme ils n'étaient pas nommés dans le décret, ces derniers l'éludèrent et en refusèrent l'exécution.

Les sang-mêlés levèrent alors l'étendard de te révolte,

leur chef fut un jeune mulâtre, nommé Ogé, né dans la colonie, mais ayant passé la plus grande partie de sa vie en Europe, élevé à Paris, il avait servi en Allemagne, où il avait fréquenté les hommes les plus célèbres de ces deux pays , il faisait partie de la société des Amis des Noirs y dans laquelle Lafayette et Grégoire, l'avaient fait admettre.

Il vint exprès à Saint-Domigue et débarqua furtivement à la ville du Cap, le 26 octobre 1789, non pas, comme Tout prétendu certains historiens, pour combattre en faveur de l'abolition de l'esclavage, comme John Brown, mais simplement pour faire reconnaître et appliquer les droits politiques, des mulâtres et des nègres libres, en réclamant leur égalité avec les Blancs et l'exécution des décrets de l'Assemblée nationale. Mais par une inconséquence fatale et un manque de logique, qui l'ont perdu il répudia la cause des malheureux esclaves, mille fois plus sacrée que celle des mulâtres. Et pour qu'il ne resta pas le moindre équivopue à cet égard, il écrit au commandant général: „qu'il vient réclamer pour sa classe, et non pour celle des nègres qui vivent dans l'esclavage." Et à l'Assemblée provinciale du Nord, dans les termes suivants: „Apprenez à apprécier le mérite d'un homme, dont l'intention est pure. Lorsque j'ai sollicité de l' Assemblée- Nationale un décret, que j'ai obtenu en faveur des colons américains connus au commencement sous l'épithète injurieuse de sang-mêlés, je n'avais point compris dans mes réclamations le sort des nègres qui vivent dans l'esclavage. Vous et mes adversaires, avez empoisonné mes démarches, pour me faire démériter des honnêtes gens.u Ainsi Vincent Ogé ne combattit que pour les privilèges de sa castejfct non pour les principes du droit et de la

justice éternelle. Il le fit cependant avec un grand courage et un dévouement sublime , mais accablé par le nombre sans l'appui des esclaves, dont il s'était volontairement séparé, „n 'ayant point voulu , disait-il, soulever les ateliers, ce moyen étant indigne de lui" il fut vaincu et forcé de se réfugier dans la partie espagnole de l'île, dont le gouverneur eut l'infamie de le livrer à l'Assemblée nationale du Nord avec treize de ses compagnons et son ami Chavannes ; ses infortunés collègues furent condamnés tous aux galères perpétuelles, vingt-deux autres malheureux mulâtres, qui avaient été arrêtés aprè la lutte furent pendus, et son courageux ami et lui furent rompus vifs. L'Assemblée provinciale entoura l'échafaud, pour se repaître tout à son aise du sang et des tortures de ses victimes. Et comme quelques Blancs avaient pris part à l'insurrection, par la même délicatesse de préjugé, qui inspira soixante-huit ans plus tard les bourreaux virginiens, un échafaud spécial avait été dressé pour les Blancs , afin de bien conserver, même devant le supplice, le respect dû à V aristocratie de la peau.

Le héros de la cause des mulâtres n'en devint pas moins un grand martyr, il montra jusqu'au bout le plus grand courage et le plus sublime dévouement dans les tortures atroces, qui lui furent infligées par les Blancs. „Eenoncez, leur dit-il avec une impassible fierté devant la mort, renoncez à l'espoir de m' arracher un seul nom de mes complices; mes complices, ils sont partout, où un cœur d'homme se soulève contre les oppresseurs de l'homme !" Il prononçait souvent avec un enthousiasme rayonnant les mots sublimes: Liberté, Égalité, qui résonnaient comme une menace et un remord aux oreilles de ses persécuteurs. Il marcha le cœur et le front haut au lieu du supî

itars. Il )jjmce. Il

entendit avec un sentiment de noble indignation et de fierté révoltée la sentence inique, qui le condamnait à la mort lente et cruelle des plus indignes scélérats. „Eh! quoi,u s'écria-t-il, „vous me confondez avec les criminels, parceque j'ai voulu restituer à mes semblables ces droits et ce titre d'homme, que je sens en moi! Eh, bien! Voilà mon sang! Versez-le! Mais il en naîtra des vengeurs !"

Telles furent les dernières paroles de ce héros-martyr. Il mourut sur la roue et son corps mutilé, fut jeté à la voirie et laissé sur le bord du chemin.

A toutes les époques de l'histoire et dans toutes les circonstances possibles, les réactionnaires, les souteneurs des privilèges, les exploiteurs d'hommes, les défenseurs de la propriété, de la famille et de la religion, les amis de l'ordre en un mot, comme ils s'appellent eux mêmes, ont toujours été les éternel et implacables ennemis de l'humanité, sous quelque drapeau qu'ils se rangent; soit sous celui de la royanté légitime ou constitutionelle, de la république honnête et modérée ou de l'Empire. Croirait-on qu'il s'est trouvé à l'Assemblée nationale de 1791 tout un parti pour approuver les bourreaux d'Ogé, et qu'un membre de la droite, Malouet, nous vouons son nom à l'exécration de la postérité, a osé s'écrier: „Ogé est un criminel et un assassin!" — „Si Ogé est coupable/' lui répondit Grégoire, „nous le sommes tous; si celui, qui a réclamé la liberté pour ses frères, périt justement sur l'échafaud, il faut y faire monter tous les Français, qui nous ressemblent!" — „Ogé est mort martyr de la liberté," s'écria Brissot aux applaudissements enthousiastes d'une bonne partie de l'assemblée, „martyr de la loi, l'infamie ne flétrit pas son nom, qu'elle flétrisse à jamais

mue de

celui de 'ses bourreaux!"

Une seule tache obscurcit la gloire de cet héroïque martyr, c'est le désaveu qu'il a fait de la cause des nègres esclaves, en l'abandonnant et en la séparant de celle des mulâtres. Mais il est à supposer, ainsi que le prétendent certains historiens, qu'Ogé, n'avait pas voulu réclamer d'abord l'abolition de l'esclavage, pour ne pas sortir de la légalité, pensant qu'il était plus prudent de commencer à demander l'exécution des décrets de l'Assemblée nationale, qui accordaient aux mulâtres et aux nègres libres les droits politiques sur le même pied qu'aux Blancs, persuadé qu'aussitôt que les gens de couleur feraient partie des Assemblées coloniales, ils pourraient faire ensuite triompher la cause des nègres esclaves. Car Ogé faisait partie, comme nous l'avons dit, de la Société des amis des Noirs qui avait pour objet l'abolition de la traite des nègres et de l'esclavage. Il avait été visiter à Londres ses membres les plus dévoués, Clarkson et Wilberforce, ce dernier est un des plus illustres défenseurs de l'humanité, il poursuivit toute sa vie l'abolition de l'infâme traite des noirs, et il eut la gloire de voir triompher son oeuvre. L'illustre Convention Nationale lui avait accordé le titre de Citoyen Français, pour le remercier de ses courageux travaux et de son dévouement. Ce furent ces hommes, et l'illustre Grégoire qui cousacra sa vie à la même noble cause qu'il représentait en France, qui furent les premiers apôtres de cette religion de l'humanité, qui doit amener l'affranchissement du dernier esclave , la destruction de la dernière chaîne. Ce culte sublime avait élevé l'âme d'Ogé , et lui avait inspiré la généreuse résolution , qui le conduisit sur l'échafaud. Il est donc plus que probable, qu'il n'avait abandonné que provisoirement la cause des Noirs,

pour ne pas sortir des dispositions et de l'esprit des décrets de l'Assemblée nationale, et qu'il se réservait de la faire triompher ensuite.

Quoiqu'il en soit, ainsi qu'il l'avait prédit, de son sang naquirent des milliers de vengeurs.

L'Assemblée constituante avait bien décrété les Droits de Vliomme et du Citoyen, mais elle avait reculé devant leur application aux esclaves nègres des colonies, nous avons vu avec quelle timidité et quelle ambiguïté elle en avait stipulé l'application aux gens de couleur et aux nègres libres. Quand aux malheureux esclaves, au nombre de plus de trois cent mille, ils servaient de bétail humain à quelques milliers de colons. On les achetait, on les vendait, on en trafiquait, comme d'un troupeau de vils pourceaux. On les tenait par spéculation hors la loi civile, politique et religieuse. La propriété, le mariage, la famille, la patrie, la cité, l'instruction, l'éducation leur étaient interdits. On les privait de tous les droits de l'homme, afin de pouvoir les traiter en brutes. On les accouplait à tout hasard pour la reproduction de l'espèce par spéculation et par cupidité.

Il n'y a plus parmi le couple esclave, ni homme ni femme, ni père ni mère, ni époux ni épouse, ni amant ni amante, ni fils ni fille, mais un mâle, une femelle et des petits, appartenant au maître, qui les vend séparément, le mâle à l'un, la femelle à l'autre, et les petits à un troisième, sans aucun égard pour les lois du sang, de la nature et de la famille, en déchirant sans pitié et sans miséricorde tous les liens, tous le sentiments, toutes les affections que la nature a mis dans le cœur de l'homme, et en d'étruisant même les instincts d'attachement, qu'elle a placés liez les animaux pour leurs petits.

Ce crime en masse, cet abruitissement systématique avait ses théoriciens et ses apologistes; on niait chez les Noirs les facultés humaines; on en faisait une race intermédiaire entre l'homme et la brute, se rapprochant plus du singe que de l'être humain; aussi incapable de culture morale; de développement intellectuel; de progrès spirituel, de Sociabilité que les orangs-outangs; pouvant être dressée comme l'animal à des travaux grossiers; être attelée comme le cheval; porter des fardeaux comme le chameau; labourer la terre comme le boeuf; exécuter des travaux comme une machine; mais incapable de penser , de raisonner, de concevoir, d'inventer. Et on appelait tutelle nécessaire, direction utile, empire salutaire, l'infâme abus de la force, la tyrannie abominable, qu'on exerçait sur ces malheureux. Les sophistes pas plus que les bourreaux n'ont jamais manqué aux tyrans.

Cependant cette race dégradée, servile, ces brutes, comme l'appelaient les, planteurs; dans l'abjection profonde, où on s'efforçait de les tenir, avaient entendu comme un écho à travers l'immensité; les cris de liberté poussés de l'autre côté de l'océan , étaient' parvenus jusqu'à elles. Et dans leur misère profonde elles prêtaient une oreille attentive à ces murmures de délivrance, que leur apportait chaque vague qui se brisait sur la côte haïtienne. L'espérance, cet oiseau mélodieux, battait de l'aile à la porte de leur case, et leur chantait ses plus douces mélodies de bonheur et de liberté. Cette race que l'on disait dépourvue de toute faculté humaine, demandait sa liberté; les Noirs se disaient des hommes, ils voulaient prouver qu'ils en étaient, ils réclamaient le droits de l'être humain, ils voulaient être citoyens.

La liberté conquise, proclamée et appliquée à Paris

et en France, devait nécessairement et ' logiquement se transformer en insurrection à Saint-Domingue, pour vaincre les indécisions, les atermoiements de la métropole et la résistance inexorable des colons. Toute iniquité sociale est un glaive dangereux mis aux mains des opprimés pour le juste châtiment des oppresseurs. Le droit est la plus formidable de toutes les armes, malheur à qui le laisse à ses ennemis; on peut le comprimer, le fouler aux pieds, par la ruse ou par la force, le neutraliser pour un temps, mais on ne peut jamais l'anéantir, le supprimer et le détruire pour toujours. Un peu plus tôt, un peu plus tard il est victorieux. C'est précisément ce qui est arrivé à Saint-Domingue.

Les colons tremblaient pour leurs propretés, pour leur noir bétail qui Voulait être homme, et pour leurs vies; ils redoublèrent de cruauté, de torture et de terreur, pour intimider les esclaves qui frémissaient sous le joug. D'horribles cruautés furent exercées envers eux, lorsqu'ils n'étaient encore coupables que d'aspirations vers la liberté, que d'écouter avac empressement les paroles d'émancipation, venues de* la métropole, que d'attendre avec impatience l'occasion de rompre leurs fers, et que de commenter secrètement dans leurs cases les droits de Vhomme, qui devinrent le catéchisme des habitations et le drapeau de l'insurrection. Dans une savane près du Cap, on punissait les malheureux nègres soupçonnés de conspirer pour leur délivrance, en leur faisant creuser leur fosse, sur le bord de laquelle on les faisait agenouiller de manière qu'en les fusillant ils tombassent dedans. Un planteur fit jeter un Noir tout vivant dans un four ardent, et quand il fut rôti, il le fit manger de force à ses esclaves, un autre fit arracher des lambeaux de chair à un malheureux nègre et condamna

ce dernier à manger sa propre substance. Tous ces crimes sollicitaient d'affreuses représailles, il était impossible qu'ils n'attirassent pas la vengeance des Noirs sur leurs auteurs.

Le meurtre d'Ogé et de ses compagnons mit le comble à la mesure des iniquités, il fit déborder le lac de sang, rempli pendant des siècles d'esclavage. L'heure de la vengeance sonna.

Par une nuit sinistre sillonnée d'éclairs, celle du 23 au 24 août 1791, au bruit des formidables grondements de la foudre, une nuée de noirs fantômes échappés secrètement des plantations, s'étaient réunis au fond des forêts épaisses de l'impénétrable Morne-rouge. On aurait dit une troupe de noirs démons ou quelque affreux sabbat illuminé par la tempête. Un magicien nègre, nommé Boukmann, dont l'art surnaturel inspirait la plus grande confiance à ses compagnons, se livra d'abord à ses exercices magiques au milieu de la foule, et aux mugissements de la foudre répercutés d'une façon effrayante par les échos de la forêt , dont la nuit profonde protégeait ses évocations ténébreuses et la foule superstitieuse et impatiente de délivrance, qui l'entourait.

Au plus fort de la tempête, quand ce ciel des tropiques, que couvrait d'épaisses nuées voilant tous les astres de la nuit, s'illumina du scintillement sinistre des éclairs, quand la foudre éclata d'une manière effroyable le devin Boukmann, debout sur un tertre au milieu de l'assemblée, prononça d'une façon inspiré, ces paroles magiques, pleines de simplicité naïve d'inexorable logique et d'excitations terribles aux représailles et à la vengeance:

„Bon Die qui fait soleil qui éclairé nous en haut, „Qui soulève la mer, qui fait grondé l'orage, „Bon Die, la zot tende, caché dans yout nuage, „Et là li gardé nous. Il vouai tout ça Blancs fait. „Bon Dié Blancs mandé crime et par nous vlébenfêts, „Mais Dié là qui si bon, ordonnin nous vengeance; „Li va condui bras nous, liba nous assistance, ,;Jeté portrait Dié Blancs qui soif dlo dans giè nous „Couté la liberté, qui parlé coeur nous tous.*)

Les excitations à la révolte et à la vengeance de Boukmann, eurent leur effet immédiat, dans cette nuit terrible. Cent mille nègres le levèrent en masse, et comme une noire avalanche, comme un torrent dévastateur, comme une trombe formidable ils détruisirent tout sur leur passage ; plantations, habitations, colons, tout disparut par le fer et par le feu ; l'incendie, la dévastation, le pillage et le meurtre n'épargnèrent rien , les Noirs se ruèrent sur les Blancs. Ils n'ont plus de coeur, plus de sentiment, ce ne sont plus des hommes, ce ne sont plus un peuple, ce sont un élément destructeur, agissant avec toute la fatalité inconsciente de la nature inorganique, qui passe sur la terre en effaçant tout, comme une lave brûlante ou un torrent destructeur.

*) „Le bon Dieu qui a fait le soleil qui nous éclaire d'enhaut Qui soulève la mer, qui fait gronder l'orage, Le bon Dieu, entendez-vous, caché dans le nuage, Ebt là qu'il nous regarde, il voit tout ce que le Blanc fait. Le bon Dieu des Blancs leur commande le crime Mais notre Dieu si bon est là, qui nous ordonne la vengeance; Il conduira nos bras, il nous assistera, Ken versez le Dieu des Blancs, qui mit tant de larmes dans nos yeux.

Ecoutez la liberté qui parle aux coeurs de nous tous!"

La race nègre extermina la race blanche , il fallait que l'une mourut pour que l'autre vive ! Puisque la justice n'a pu se faire entendre entre elles , il n'y avait que la mort pour les accorder.

Un sol de cendres, un fleuve de sang remplacèrent les plantations. Deux cents sucreries; neuf cents caféteries devinrent la proie des flammes; deux mille Blancs furent égorgés, hommes, femmes, enfants, vieillards, rien n'échappa au massacre, et à la fureur longtemps comprimée des Noirs.

L'aristocratie de la peau fut punie par la guerre d'extermination à la couleur, ce fut une race qui se vengea sur une autre de tous les outrages de deux siècles de la plus abominable des iniquités. Les Blancs ont voulu faire des Noirs des bêtes brutes, et ils n'ont réussi qu'à enfaire des bêtes féroces, qui les dévorèrent, et ce fut justice. Les sentiments de la dignité et de l'égalité humaine tirent leur formidable exploition dans ces natures asservies la conscience fit iruption dans le sang et dans les flammes, pour la destruction d'une iniquité deux fois séculaire. Jamais insurrection plus légitime et plus terrible ne s'était encore accomplie dans les temps modernes, et quelques énormes excès qui furent commis, les Blancs les avaient tous légitimés. Quand on place toute une race d'hommes hors le droit, on se met soi-même hors la loi, hors l'humanité, toutes les repressailles sont licites, toutes les vengeances sont des vertus.

Si demain les Xoirs des Etats-unie du Sud, fesaient leur nuit du 24 août, et leur vêpres siciliennes, s'ils exterminaient tous les propriétaires d'esclaves, et tous les défenseurs de l'esclavage, dans une Saint-Barthelemy des Blancs, ils accompliraient ainsi un grand devoir, car

l'esclavage, ce crime des crimes, cette somme totale, ce produit, cette puissance infinie de toutes les iniquités sociales justifie tout, autorise tout, de la part de ceux qui en sont victimes; non-seulement, en détruisant tous les esclavagistes, bourreaux de John Brown et de plusieurs millions de créatures humaines*), qu'ils ont réduites au rôle de bétail, les esclaves exerceraient un droit inaliénable, imprescriptible, mais encore ils rendraient un grand service à l'humanité toute entière et à la grande république des Etats-Unis en particulier en mettant fin à la guerre, en faisant cesser cette iniquité; qui les deshonore qui ruine la grande démocratie américaine et qui la conduit à sa perte.

Cette éventualité affreuse est même la seule solution possible et désirable à la lutte terrible, qui désole les Etats-Unis.

D'après l'avis de toutes les personnes compétentes, il est impossible, à cause des préjugés absurdes, odieux existants contre les gens de couleur, que jamais les planteurs du Sud des Etats-Unis et les nègres, puissent vivre sur le pied d'égalité, ou que les deux races puissent se mélanger; d'un autre côté les Blancs des pays à esclaves sont incapables de pouvoir jamais cultiver ou faire valoir leurs propriétés sans le secours des nègres esclaves ; ces hommes ne pouvant supporter le travail dans ces régions tropicales. Leurs nègres seuls y sont acclimatés, et bravent en travaillant leur soleil meurtrier. Par le fait des Blancs, les nègres ne peuvent y vivre avec eux hors de l'état d'esclavage. Les nègres esclaves y étant dix foix plus nombreux que leurs propriétaires Blancs, puisqu'il faut fatalement de la faute des Blancs, que l'une des deux races disparaisse ou que la race nègre reste éternllement dans l'esclavage, la seule solution désirable,

*) La traite seule a fait cinquante millions de victimes.

équitable, juste, utile, opportune, indispensable, c'est que la race nègre soit seule en libre possession du sol, qu'elle seule peut cultiver; et que la race blanche, qui ne veut pas la tolérer en liberté, qui est la moins nombreuse, la seule coupable, et qui est impropre à la culture du sol, disparaisse. C'est là, quelque terrible qu'elle soit, la seule solution qu'un ami sincère de l'humanité et de la justice puisse souhaiter.*)

Mais revenons à Saint-Domingue, après la destruction des plantations les nègres esclaves menacèrent la ville du Cap, où s'étaient réfugiés à la hâte ceux des planteurs, qui avaient pu leur échapper, la lutte continua atroce de part et d'autre. Les nègres pouvaient difficilement tenir la campagne devant les troupes régulières des Blancs , ils essuyèrent des pertes considérables, plus de dix mille d'entre eux, parmi lesquels de devin inspiré Boukmann, périrent dans cette lutte terrible.

Les atrocités continuèrent en sens inverse. Au Cap des échafauds furent dressés et des exécutions innombrables eurent lieu, tous les malheureux nègres soupçonnés de rébellion, qui tombèrent dans les mains des habitants furent mis à mort, après avoir enduré les plus épouvantables tortures.

La tête du malheureux Boukmann fut placée au bout d'une pique, au milieu de la place d'armes du Cap, et on lut sur un écriteau pendu au-dessous de ce sanglant trophé : vTête de Boukmann, chef des révoltés." Dans les campagnes; comme les échafauds manquaient, on attachait les prisonniers sur des échellss pour les fusiller plus facilement. Tous les alentours de la ville, tous les chemins furent bordés de piquets portant des têtes de

*) Nous verrons plus loin qu'il était une autre solution si les planteurs du Sud l'eussent voulu.

nègres et des troncs mutilés, toutes les bordures des routes étaient ainsi transformées en charniers, en étaux de boucheries humaines. Les Blancs surpassèrent et décuplèrent encore les masacres des Noirs: Ils n'est sorte de forfaits, dont ils ne se soient rendus coupables. Voici un fait qui donnera une idée de leur infamie. Un esclave, nommé Bartholo, avait caché son maître pendant le masacre des Blancs, il le conduisit déguisé jusqu'aux portes du Cap et lui sauva ainsi la vie au risque de la sienne; car les nègres ne plaisantaient pas; tout nègre coupable d'avoir sauvé un Blanc, était mis à mort. Après avoir accompli cet acte de généreux et dangereux dévouement' cet esclave compatissant et humain retourna rejoindre ses camarades et combattre pour la liberté de sa race. Mais plus tard ce généreux noir fut conduit k la mort comme complice de l'insurrection, et il subit le dernier supplice. Et nous rougissons de l'écrire, ce fut son maître Mongin, qu'il avait sauvé si courageusemenl , qui eut l'infamie de le dénoncer et de le livrer à ses bourreaux.

Nous vouons le nom de ce misérable maître à léxécra tion de la postérité.

Depuis lors cette guerre d'extermination souvent suspendue, souvent reprise déroula ses diverses phases. La première aboutit à une sorte de compromis avec l'insurrection triomphante. La Convention nationale rendit un nouveau décret des plus favorable, le quatre février 1794 ainsi conçu: „La Convention nationale déclare abolir l'esclavage des nègres dans toutes les colonies, en conséquence elle décrète que tous les hommes sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français et jouissent de tous les droits assurés par la constitution." Tel fut le décret rendu par la grande As-

semblée, la première au monde qui ait proclamé l'égalité des hommes sans distinction de couleur , ainsi que nous le verrons plus tard, aucuue législation, aucun culte, quels qu'ils soient, pas même le Christianisme, n'avaient proclamé et mis en pratique les grands principes de la liberté et de l'égalité humaine. Il a fallu l'immortelle Révolution française pour s'élever à une pareille hauteur et pour consacrer ces dogmes primordiaux: elle fit plus que de décréter la liberté des Noirs , que de relever toute une race de parias, que d'en faire des hommes libres et des citoyens, elle fit de la patrie et des colonies un sol sacré, elle donna à la terre de France, au sol où flottait son drapeau immortel, aux ponts de ses navires, aux eaux de ses fleuves, aux vagues des océans et des mers qui baignent ses côtes, la propriété miraculeuse, féconde de briser les chaînes, de rompre les fers, comme le diamant coupe le verre, quand un esclave touche le sol de France consacré par la Révolution, ses fers sont brisés comme par miracle , il recouvre . sa liberté comme par enchantement. Cette chose humaine dont le despotisme avait fait une propriété devient un homme libre. La Révolution n'au rait-elle apporté que ce bienfait au monde, quelle devrait pour cela seul être vénérée à jamais chez tous les peuples. La Convention envoya trois commissaires dans la colonie, qui eurent pour mission secrète ne prendre les Noirs sous leur protection. C'était la conséquence du triomphe de la Révolution à Paris, la métropole en marchant à grands pas dans la voie de la liberté devait nécessairement protéger, autant qu'il était en son pouvoir, l'affranchissement des esclaves. Car les Montagnards, qui siégeaint à la Convention, dans

leur sublime déclaration des droits de l'homme et du citoyen, comprenaient tous les hommes, sans distinction de condition; de race et de couleur, ils ne voulaient pas, comme tous les royalistes constitutionnels de l'Assemblée constituante et de la Législative, conserver l'aristocratie de la peau ainsi que la royauté*). Ce fut en vain que Galbaud, le nouveau gouverneur de Saint-Domingue, voulut résister aux envoyés de la Convention Nationale. Sa résistance ne servit qu'à donner plus de force et plus d'intensité à la guerre d'émancipation. Les nègres finirent par s'emparer de la ville du Cap et massacrèrent tous les Blancs qui ne parvinrent pas à se réfugier sur la flotte. Mais hélas! après s'être délivrés des Français, les Noirs devinrent la proie des Anglais, qui s'emparèrent du Môle Saint-Nicolas, de Jérémie, de Port-au-Prince, et s'y maintinrent pendant plusieurs années.

Mais grâce aux efforts réunis des Blancs, des Noirs et des Mulâtres, à l'insuffisance des forces anglaises, à l'insalubrité du climat et aux maladies, les Anglais furent chassés. Le parti des Noirs, qui sétait constitué pendant l'occupation anglaise, eut bientôt pour chef un homme des plus remarquables, Toussaint-Louverture , ancien esclave de l'habitation Noé, doué d'une grande intelligence et d'une grande activité, à qui on avait appris dans sa jeunesse à lire, à écrire et à calculer, fut d'abord lieutenant du célèbre Biassou, puis général en chef des nègres. Le gouvernement français pensant se l'attacher le confirma dans son grade, mais honnête et sincèrement dévoué à la cause de sa race, il resta toujours avant tout l'ami et le père des Noirs. Nulle ambition personnelle ne

*) La déclaration du 8 Mars 1790, mettait les colonies hors la loi commune et laissait subsister l'abominable institution de l'esclavage.

l'anima jamais; il se sacrifia toujours avec la plus grande générosité pour le service de sa cause. Dès que les Anglais eurent été forcés de quitter l'île de Saint-Domingue, il fit reconnaître et proclamer l'affranchissement des nègres et des hommes de couleur. Puis il dirigea tous ses efforts vers l'agriculture, le commerce et l'industrie, il licencia une partie de son armée, qu'il employa à travailler dans les plantations, et il s'appliqua à ployer l'autre à la discipline et au maniement des armes, afin de constituer ainsi une puissance capable de résister aux attaques du dehors, employant toute son activité et tout son génie à fonder l'indépendance et la prospérité de l'île. Il était parvenu ainsi à accomplir en partie cette tâche importante et civilisatrice; déjà partout le bien-être renaissait, les plantations reprenaient leur prospérité, l'agriculture faisait de nouveaux progrès, les nègres prenaient peu à peu le goût du travail libre, ils s'adonnaient à la culture des terres, à l'industrie et au commerce et se montraient dignes de leur liberté. Il donnaient ainsi le plus formel démenti aux Blancs, qui prétendaient que les nègres n'étaient pas des hommes, et qu'ils étaient incapables de se livrer au travail libre et de profiter de leur affranchissement.

Mais pour leur malheur, comme pour celui de la France et de l'humanité, les hommes héroïques, qui avaient fait triompher les droits de V homme et du citoyen, qui avaient renversé la royauté et proclamé la République, ce gouvernement du droit, de la justice et de la raison, qui avaient rompu ouvertement et d'une façon éclatante et glorieuse avec tous les préjugés, toutes les superstitions et tous les despotismes ; ces hommes immortels , qui avaient jeté au monde étonné ces deux cris sublimes:

„Périsse ma renommée et que la liberté soit sauvée! Périssent les colonies plutôt qu'un principe !"

Ces hommes conscience du droit étaient morts , ils avaient sacré de leur sang et payé de leur tête leur amour de la liberté, leur culte du droit. Les intrigants, les corrompus, les hommes tarés du Neuf Thermidor avaient triomphés sur leurs cadavres, et bientôt le coup d'Etat du Dix-huit Brumaire livra le pouvoir au despotisme du sabre, de la force brutale, à la dictature militaire; la liberté morte à Paris ne devait pas tarder à être attaquée à Haïti.

Le premier consul Napoléon Bonaparte, *) l'homme du Dix-huit Brumaire, qui avait renversé en France les institutions républicaines, pourries remplacer par l'institution romaine du consulat que son génie despotique transformât, d'abord en dictature à temps et à vie, puis enfin en empire monarchique héréditaire, voulut aussi détruire la liberté dans notre ancienne colonie , qui tout en reconnaissant le patronage et le protectorat de la France, ne s'était pas moins pour cela affranchie du joug de la métropole, il chargea de cette glorieuse mission son beaufrère le général Leclerc, le mari de l'impudique Pauline, qui parut, le 2 février 1802, à la tête d'une flotte et de forces imposantes, devant la ville du Cap, où commandait le général nègre Christophe. Sommé de se rendre, cet officier supérieur répondit courageusement par un refus, et comme il ne pouvait pas défendre la ville contre les canons de la flotte et contre des forces supérieures, il Té vaqua après y avoir mis le feu. Les envahisseurs

*) C'est le premier consul Bonaparte qui eut la honte, de rétablir l'esclavage et la traite des nègres par son décret du 19 Mai 1802. Ces deux monstruosités furent aboli de nouveau en 1848, par la République.

n'occupèrent que des ruines et des décombres. La conduite du général nègre Christophe devrait servir de règle de conduite à tous les défenseurs d'une terre libre contre les armées des tyrans. Ils ne devraient jamais, quand ils sont forcés de se retirer devant les forces supérieures du despotisme, laisser à leurs ennemis que des ruines; des villes détruites, des contrées désolées, afin qu'ils ne puissent pas s'y établir et préparer ainsi l'asservissement de tout le pays et celui des générations futures. Les moyens les plus violents, les désastres les plus grands sont des bienfaits, des mesures salutaires, des tactiques humanitaires, à côté des maux et des calamités, qui sont l'essence même du despotisme; mieux vaut cent villes déjtruites, toute une province ravagée, qu'un peuple courbé sous le joug; la Pologne, l'Italie, la Hongrie, sont aujourd'hui la triste et douloureuse expérience de ce qu'il en coûte pour s'affranchir du joug de la tyrannie, et prouvent combien il est difficile de le briser quand une fois il est bien établi.

Comme toujours le despotisme mit la ruse au rervice de la force quand il vit son impuissance à réussir par la violence, il usa de toutes espèces d'inflences sur Toussaint- Louverture. A bord de la flotte se trouvaient deux de ses fils élevés en France et qui avaient été amenés à Saint- Domingue, afin d'en faire un moyen d'action sur leur père. Ils avaient été dressés à leur rôle et devaient user de leurs larmes et de leurs prières, afin de décider le chef des Noirs à faire sa soumission et à river l'île à la France. Mais le viel esclave devenu chef d'une nation libre résista aux pleurs et aux supplications de sa famille, plaçant noblement l'intérêt général des hommes qui lui avaient confié leurs destinées au dessus des affections de

famille, il étouffa la voix du père pour n'écouter que celle du citoyen. Napoléon Bonaparte, cet ennemi dangereux de toute liberté et de toute indépendance, lui écrivit une lettre insidieuse et flatteuse, pensant ébranler sa noble résolution et l'entraîner à trahir ses frères : „Nous avons conçu pour vous de l'estime, lui disait-il, nous nous plaisons à reconnaître et à proclamer les services que vous avez rendus au peuple français. Si le drapeau national flotte à Saint-Domingue, c'est à vous et à vos braves Noirs, que nous en sommes redevable .... Souvenezvous, général, que si vous êtes le premier de votre couleur, qui ait atteint un aussi haut degré de puissance; et qui se soit distingué par tant de bravoure et tant de talent, vous êtes aussi devant Dieu et devant les .hommes responsable de votre conduite."

Ce langage mielleux et perfide ne séduisit pas non plus le général nègre, il resta inébranlable dans son projet de résistance; entre les offres du Premier-Consul, les larmes de sa famille et l'avenir de son peuple, il n'hésita pas. Il comprit parfaitement que les marques d'estime de Bonaparte n'étaient qu'un leurre,' car on n'estime pas un homme à qui on ose proposer une trahison et une lâcheté, il vit bien que, ce que cette belle épitre cachait sous son langage boursouflé, c'était l'asservissement de sa race, et que sur le drapeau d'invasion était écrit: ^Esclavage des Noirs!" Il ne voulut pas que, lui vivant, cette devise se réalisât, il se prépara résolument à la lutte. Les généraux Christophe, Dessalines et Laplume exécutèrent admirablement ses instructions; ses troupes bien organisées pour la guerre d'embuscades, mirent aux abois la bravoure et l'activité de l'armée française. Le siège seul de la Crête à Pierrot l'occupa

presque toute entière. Voyant qu'il était impossible d'obtenir par les armes aucun résultat décisif, le général Leclerc essaya de la diplomatie ou plutôt de la ruse et de la trahison. On promit aux Noirs leur liberté complète et la jouissance de tous leurs droits, et à leurs généraux, officiers et fonctionnaires la conservation de leurs grades et de leurs titres. Christophe, Dessalines et Toussaint- Louverture acceptèrent cette proposition avantageuse, qui garantissait tous les droits de leurs concitoyens, et qui devait mettre un terme à la lutte. La paix ait signée. Mais dès le lendemain Toussaint était traîtreusement enlevé de sa retraite, transféré à bord d'un vaisseau et conduit prissonnier en France, au mépris du droit des gens et du traité qui venait d'être conclu.

Cet odieux manque de foi , cette infâme violation de la parole donnée et de la foi jurée dessillèrent les yeux des généraux nègres signataires de la capitulation, ils coururent aux armes et rouvrirent la campagne. L'armée d'invasion ne fut pas en état d'opposer une résistance sérieuse à l'insurrection générale, que souleva le guetapens horrible, dont Toussaint-Louverture avait été la victime. Un grand nombre d'officiers généraux français avaient succombés à la fièvre jaune, Leclerc était malade, son armée était décimée par la chaleur, le climat et la maladie, il fallut renoncer à la conquête de l'île. Ne pouvant vaincre les Noirs, on chercha à les effrayer par d'horribles exécutions en masses, par d'épouvantables masacres, on poussa la férocité jusqu'à lâcher contre eux des chiens affamés dressés à la chasse des nègres marrons, et qui causèrent d'affreux ravages et dévorèrent un grand nombre de ces malheureux. Ces moyen atroces, dignes des anciens conquérants espagnols de l'Amérique

du Sud, ne servirent qu'à envenimer la guerre et qu'à provoquer de justes représailles.

Le général Leclerc succomba à sa maladie , et reçut ainsi le châtiment de sa trahison. Son successeur Kochambeau fut assiégé par Dessalines dans la ville du Cap, une rupture étant survenue entre la France et l'Angleterre, qui bloquait le port, il ne put plus recevoir ni vivres, ni secours de France, il fut donc forcé de capituler avec l'armée des nègres, et de se livrer avec ses troupes et sa flotte à la merci des anglais.

Le trente novembre 1803, l'île de Saint-Domingue fut évaquée et appartint de nouveau aux Noirs, elle reprit alors son nom primitif d'Haïti, et Dessalines en devint gouverneur général.

L'attentat affreux commis sur la personne de l'illustre Toussaint-Louverture, les masacres indignes, les cruautés abominables, dont les nègres avaient été les victimes, devaient nécessairement amener d'horribles représailles. Dans les premiers mois de 1804, Haïti eut ses Vêpres siciliennes. Tous les Blancs furent égorgés sans distinction d'âge et de sexe; à peine quelques prêtres et quelques médecins amis des Noirs furent-ils épargnés. Cette boucherie affreuse dura plus de six mois, au bout desquels il ne restait dans le pays que des hommes de couleur et quelques citoyens de l'Union américaine, le nombre des victimes s'éleva à un chiffre énorme.

Tels furent les fruits amers que porta la politique injuste, agressive et perfide de Napoléon Bonaparte; ce despote ambitieux et égoïste, qui ne pouvait tolérer la liberté nulle part; fut la cause par sa désastreuse expédition de Saint-Domingue de tous les malheurs, qui

affligèrent cette ancienne colonie, qui fut une seconde fois et irrévocablement perdue pour la France.

Le général nègre victorieux se laissa séduire par l'ambition et le désir de régner. Dessalines, comme tous les despotes, fonda aussi un trône sur des cadavres, ce piédestal de la tyrannie, il fut proclamé empereur la même année que Napoléon I., en 1804, et bientôt la cour de ce monarque noir n'eut rien en envier pour le faste, le cérémonial et l'étiquette à la cour des Tuileries, l'ancien esclave, comme l'ancien sous-lieutenant d'artillerie se fit traiter d'altesse impériale, il eut comme lui ses maréchaux, ses grands dignitaires, ses chambellans, ses maîtres de cérémonies, etc. ; il poussa la manie de l'imitation impériale jusque dans ses moindres détails. Ayant appris que le fils du petit assesseur d'Ajaccio se faisait donner par l'acteur Talma des leçons de poses impériales, il prit à son service des danseurs et des comédiens, qui ne lui épargnaient par les conseils de bonne tenue et qui lui enseignaient l'art de se draper en empereur couvert de décorations, de broderies et d'accoutrements semblables à ceux de son modèle. Mais son pouvoir éphémère, comme celui de Napoléon , ne lui permit pas de jouir longtemps de ces vanités ridicules. Après le massacre des Blancs il exerça sa cruauté sur les Noirs, mais ces derniers ne supportèrent pas longtemps sa tyrannie sanglante, il fut assassiné par ses troupes, le 17 octobre 1806.

Christophe, son rival, qui désavouait alors ses cruautés, lui succéda en se contentant d'abord du titre modeste de chef de gouvernement d'Haïti, qu'il ne put du reste exercer que dans le nord de l'île. Le commandant de Port-au-prince, un mulâtre, nommé Pétion, ingénieur habile et officier fort instruit, se refusa à reconnaître son autorité

et réussit pendant cinq ans à le tenir en échec, enfin de guerre lasse les deux rivaux traitèrent de la paix, mirent un texme à la lutte qui désolait le pays. Christophe se couronna roi sous le nom d'Henri I. , et Pétion plus modeste et plus sage se contenta du titre de président. De 1811 à 1818, ces deux chefs vécurent en paix, s'appliquant à faire fleurir l'un son royaume et l'autre sa république.

Mais le dernier étant mort, et Boyer lui ayant succédé, Christophe fit la guerre à ce dernier, croyant l'occasion favorable et le moment opportun pour réaliser ses projets ambitieux. Mais le nouveau président de la république était sage, habile et persévérant, il chercha à gagner par sa générosité et par la persuasion . tous ceux que ses armes n'avaient pas encore soumis. Son rival au contraire se montrait chaque jour plus injuste, plus cruel et plus despote, il mécontena ainsi son armée, une conjuration se forma contre lui, et il fut réduit à se suicider, le 26 octobre 1820, pour éviter d'être assassiné, comme l'avait était son prédécesseur Dessalines. Dès lors toute la partie française de l'île fut libre sous la présidence du sage Boyer.

Et quelque temps après, en 1822, un coup de main lui ayant livré la partie espagnole, Haïti toute entière ne forma bientôt plus qu'une seule république. La France alors traita avec elle et reconnut son indépendance moyennant une indemnité de cent-cinquante millions de francs payables en cinq termes égaux, qui furent réduits plus tard à soixante millions et hypothéqués sur le revenu des douanes. Boyer fut aussi accusé de tyrannie et expulsé.

Les généraux Hérard, Guerrier, Pierrot, Biche et Sou-

louque furent tour à tour présidents de la république d'Haïti.

Comme Toussaint-Louverture Soulouque avait été esclave, il était, en 1804 à l'âge de dix-huit ans, domestique du général Lamarre, dont il devint plus tard aide-decamp, il fut nommé lieutenant par Pétion, capitaine par Boyer, chef d'escadron par Hérard, colonel sous Guerrier et général sous Biche, comme on le voit il a succesivement conquis touts ses grades sous les différents chefs de la république haïtienne, il fesait en outre partie de la société secrète des Vandoux, sorte de franc-maçonnerie africaine, qui l'aida puissamment à son élection à la présidence, qui eut lieu le premier mars 1847. Précédant de deux ans Louis Napoléon Bonaparte dans la carrière des coups-d'Etats, et possédé comme lui de la manie impériale, il se fit proclamer empereur, le 26 août 1849, sous le titre pompeux de Faustin I.

Malgré cette analogie entre Soulouque et Napoléon III., on ne pourrait cependant pas pousser trop loin la comparaison sans injustice, car la constitution de l'empire de Faustin I. était très démocratique et des plus libérale, nous ne connaissons en Europe que les constitutions des cantons suisses, qui lui soient supérieures. Nos lecteurs nous permettront de leur en donner un aperçu, car nous tenons à leur prouver que les législateurs nègres sont bien supérieurs à ceux de la plupart des Etats de l'Europe, et que même sous l'empire le peuple haïtien avait une constitution qui laisse bien loin derrière elle les fameuses libertés anglaises, qui consacrent l'inégalité des classes sociales, la possession du gouvernement et du sol par une aristocratie puissante, et jusqu'au droit

d'aînesse etc. etc et autres monstrosités dignes du

moyen-âge.

La constitution de l'empire d'Haïti proclame:

La souveraineté nationale, qui réside dans l'universa-' lité des citoyens. Tout Africain ou Indien ou leurs descendants nés à Haïti ou à l'étranger d'un Haïtien sont citoyens, tous Africains ou Indiens sont habiles à le devenir, mais aucun Blanc ; quelque soit sa nation ne pourra devenir maître ou propriétaire, cette exception est une précaution contre le retour de l'esclavage ; que pourrait provoquer la présence des Blancs.

La division des pouvoirs , en législatif, exécutif et judiciaire.

Tous les citoyens âgés de 21 ans électeurs, tous ceux âgés de 25 élégibles.

Le titre de représentant incompatible avec toute fonction puplique salariée.

L'eslavage à jamais aboli dans l'empire.

Le droit d'asile sacré et inviolable, (avis aux pays prétendus libres du continent européen : La Suisse, la Belgique et le Piémont, qui ont traqué les proscrits politiques comme des bêtes fauves pendant 10 ans, et qui le font encore aujourd'hui.)

Les Haïtiens égaux devant la loi.

La liberté individuelle garantie. Pour que l'acte qui ordonne l'arrestation d'une personne puisse être exécuté, il faut: ,,1° qu'il exprime formellement le motif de l'arrestation et la loi en exécution de laquelle elle est ordonnée ; 2<> qu'il émane» d'un fonctionnaire à qui la loi ait donné formellement ce pouvoir; 3<> qu'il soit notifié à là personne arrêtée et qu'il lui en soit laissé copie. „ Ainsi

nul ne peut être distrait des juges que la constitution et la loi lui assignent.

Le domicile un asile inviolable, non seulement pour les citoyens haïtiens, mais encore pour toute personne habitant le territoire.

La propriété inviolable.

La confiscation abolie à jamais.

La peine de mort restreinte à quelques cas déterminés.

La censure abolie à jamais.

La presse libre.

Le droit d'exprimer ses opinions de toute manière, d'écrire, d'imprimer, de publier ses pensées.

La liberté des cultes.

La liberté de l'enseignement.

L'Etablissement du jury en toutes matières criminelles.

Le droit d'association ne pouvant être soumis à aucune mesure préventive.

Le droit de pétition.

L'inviolabilité du secret des lettres.

La responsabilité des agents des postes.

L'indépendance et la liberté du pouvoir judiciaire; nul tribunul, nulle juridiction ne pouvant être établis qu'en vertu d'une loi. Il ne peut être créé de commission ni de tribunaux extraordinaires sous quelque dénomination que ce soit.

L'inamovibilité des juges, qui ne peuvent être destitués que pour forfaiture légalement jugée.

La défense d'établir des impôts autrement que par une loi.

L'interdiction de tous privilèges en matière d'impôts.

La protection accordée aux personnes et aux biens, de tous les étrangers établis sur le sol d-e l'empire au même titre que les citoyens.

La défense de proclamer l'état de siège.

L'inviolabilité de la constitution qui ne pourra être révisée qu'à la majorité des deux tiers des suffrages, etc. etc

Voilà quelle est la constitution d'un peuple de Noirs, qu'un nombre considérable de Blancs s'obstinent à considérer comme des brutes ou comme des animaux, en leur refusant la qualité d'hommes

Nous souhaitons aux citoyens des Etats-Unis du Sud, qui ont la prétention d'être libres, un législateur comme Soulouque. Nous le préférons à M. Jefferson Davys et même à i'illustre, au célèbre, à l'immortel Washington, le fondateur de la grande liberté américaine, qui avait conservé l'esclavage et la traîte des nègres.

Nous faisons de tout notre cœur la même voeu pour la France, afin que, le pâle fils de la reine Hortence, l'auteur des Idées Napoléoniennes y le héros de Strasbourg et de Boulogne, le législateur de la grande nation depuis 1851; l'auteur du coup d'Etat deux décembre 1851, le futur vengeur de Leipzig et de Waterloo, aujourd'hui empereur sous le nom Napoléon III., donne à la France pour le fameux couronnement de l'édifice depuis si longtemps promis, la constitution, de l'empire d'Haïti, nous sommes persuadé que les contemporains et la postérité béniraient ce monarque imitateur, s'il copiait Soulouque jusqu'au bout, et que ce ne serait qu'un immense concert de louanges sur son libéralisme et sur son esprit sage et éclairé, s'il proclamait une semblable constitution.

Quant à nous, empereur pour empereur, nous préfé-

rons l'ancien esclave au prétendu prince; Soulouque à Bonaparte, Faustin I. à Napoléon III.

Le peuple d'Haïti, malgré lacoustitution démocratique, dont nous venons de parler, fut bientôt las de la parodie impériale, qui se jouait chez lui, il chassa son empereur, et proclama la république, qui existe encore aujourd'hui dans la partie française de l'île, pendant que dans la partie espagnole le sang coule à flot pour la cause de l'indépendance et de la liberté. Le traître Santana l'ayant vendue et livrée aux Espagnols, mais aujourd'hui (en 1864) une insurrection formidable a éclaté , et malgré la cruauté, la férocité et la valeur militaire des farouches péninsulaires nous espérons qu'ils seront forcés d'abandonner l'île, car ils sont décimés par la guerre, le climat, la fièvre et le typhus. Puissent-ils bientôt être obligés de quitter leur conquête et de laisser les malheureux nègres, libres et indépendants. Ces derniers déploient le plus grund courage, et la plus grande énergie pour conquérir leur liberté, tous les amis de l'humanité doivent faire des voeux pour que la cause de l'indépendance des peuples et de la liberté humaine triomphe sur le sol dominicain, comme elle a triomphée à Port-au-prince.

La république d'Haïti, dont nous venons de faire l'historique, a donné, ainsi que nous l'avons déjà dit, par les sympathies nombreuses qu'elle a témoignées à la mémoire de John Brown et de ses illustres compagnons, une preuve de plus des qualités éminentes qui distinguent la race noire, malgré les persécutions nombreuses, qu'elle a subies, la longue servitude qu'elle a supportée et l'état d'abaissement et d'abrutissement, dans lequel ses oppresseurs on cherché à la plonger.

Quand on apprit à Port-au-prince l'affreuse nouvelle

de la mort sur l'échafaud du martyr de la cause des Noirs, la ville était à célébrer l'anniversaire de la chute de Soulouqne et de la proclamatinon de la république. Les réjouissances cessèrent aussitôt, la joie disparut comme par enchantement et fit place à la tristesse. Chacun comprit tout ce qu'il y avait de sublime dans le dévouement de ce Blanc, qui était mort comme le Christ pour avoir voulu racheter ses frères, les fils noirs de la torride Afrique. Aussi un deuil universel se répandit sur la cité. Le journal „îe Progrès" rédigé en français par un écrivain noir d'un grand mérite, d'une haute intelligence et surtout d'un noble cœur, le citoyen. E. Heurtelou, parut encadré de noir, portant ainsi le deuil du héros américain. Voici l'article d'une douleur éloquente, qu'il publia en l'honneur de la mémoire du martyr:

„Plus de réjouissances publiques! que la joie, à la quelle nous nous livrons en commémoration de notre giorieuse révolution, cesse! Que Haïti se voile d'un long crêpe noir! C'est le glas funèbre que nos cloches doivent sonner. Ce ne sont plus les salves de réjouissances que l'écho de nos montagnes doit répercuter; c'est le canon du deuil qui doit se faire entendre.

„Un saint homme, un vieillard vénérable, un chaleureux et héroïque défenseur de la race africaine, John Brown, vient de monter, sublime de courage et de résignation, les marches de l'échafaud. La délivrance de la race nègre tenue sous l'esclavage le plus humiliant, le plus cruel, le plus féroce dans les Etats du Sud de l'Amérique, tel était le but glorieux que se proposait d'atteindre l'illustre abolitioniste. Pour le conquérir il a jeté résolument dans un enjeu fatal, sa vie et celle de ses deux fils. Il pensait, lui Blanc, nourri des saintes doctrines de la

Bible, que la rédemption de cette pauvre race nègie, si injustement et si odieusement maltraitée, valait bien la peine pour l'obtenir, qu'un sang pur et généreux fut donné en expiation.

„Nouvean Christ, pour racheter la liberté, la dignité de cette portion de l'humanité, qu'une sordide et qu'une criminelle cupidité a réduite a un dégradant esclavage, John Brown a consommé le sacrifice jusqu'au gibet.

„Le martyre que vient de subir John Brown aura ses consséquences naturelles. Le sang du juste ne se répand pas pour une grande cause sans en amener le triomphe.

„Pour nous la cause de la liberté, de la réhabilitation de la race nègre en Amérique est gagnée. De même que la religion chrétienne a pris du gibet où l'on croyait l'avoir à tout jamais clouée avec le Christ, l'élan, la vigueur propre à assurer son triomphe, de même la liberté de la race nègre recevra de la potence, où les colons ont eu la barbarie de l'aire mourir John Brown, l'impulsion nécessaire pour conqérir en sa faveur l'humanité entière.

„Imbéciles colons du Sud, vous croyez avoir triomphé de John Brown; vous croyez avoir par son lâche assassinat cimenté, consolidé le vieil édifice colonial, vous croyez avoir revivifié l'esclavage, cet horrible contre-sens de la raison humaine, que le XIXe siècle est destiné a emporter avec lui. Que votre erreur est grande.

„Vous me savez donc pas que l'idée qui se fait martyr, que l'on sème dans un sang généreux, acquiert une gemmation, une fécondité, dont rien ne saurait contrarier, ou retarder l'abondante fructification.

„En plaçant de vos propres mains John Brown sur Féchafaud, qu'avez-vous fait? Je vais vous le dire: Vous

avez ceint sa tête de la couronne du martyr; vous avez éternellement attaché à sa physionomie une sainte et indélébile auréole. Sur l'horizon infini du monde sa silhouette se détache maintenant grande, colossale, rehaussée par l'éclat de l'immortalité. Ce n'est plus l'obscur abolitioniste du petit état de New- York; sa patrie n'est plus circonscrite à l'Amérique. Vous lui en avez fait une bien plus grande, bien plus belle. Il est devenu un des plus illustres, des plus glorieux citoyens de cette cité immense; qu'on nomme l'humanité, qu'aucune frontière n'enserre et ne rétrécit.

„John Brown n'avait que quelques années à vivre, puis à disparaître dans sa bière, sans que le monde le sût, s'en aperçut même. Dans votre ivresse, dans votre rage de vengeance, voilà que croyant le tuer, vous lui donnez une vie aussi longue que celle que Dieu a assignée à la race humaine ! N'est-ce pas que vous avez été gauches et maladroits, colons du Sud des Etats-Unis?

;;A la nouvelle seulement du jugement de Stevens, de Coppie, de Green, de Coppeland et de la condamnation à mort de John Brown, l'Europe entière a frémi d'horreur et de colère. Victor Hugo, éminemment illustre par le génie et l'exil, a traduit en quelques pages, dans lesquelles il a stéréotypés par la vigeur de son verbe, ce vaste mouvement d'indignation, dont le monde civilisé a été saisi en même temps, comme par l'effet d'un irrésistible courant électrique. Il a pour toujours attaché au pilori de l'infamie et de la barbarie Tattorney général Hunter, le juge Parker, et les jurés possesseurs d'esclaves de Charlestown, que sera-ce quand l'Europe aura connu les horribles détails de l'exécution de John Brown.

„En vérité, vous avez été audacieux colons du Sud

de l'Amérique, d'avoir jeté ainsi en défi à la civilisation du dix-neuvième siècle le cadavre strangulé de John Brown, et de le lui présenter suspendu dans les airs avec ses six glorieuses blessures reçues à Harper's Ferry.

„Cet attentat que l'on ne peut qualifier par sa révoltante barbarie, pensez-vous qu'il puisse rester impuni? Les conséquences de ce crime seront pour vous terribles; nous vous le prédisons. Il vous arrivera , et cela est infaillible, il vous arrivera pour avoir lâchement crucifié John Brown, ce qui est advenu aux colons de Saint-Domingue pour avoir fait subir à Ogé et à Chavannes l'infamant supplice de la roue et du gibet. Ces biens pour la jouissance desquels vous transgressez toutes les lois humaine et divines, vous les perdrez; comme les colons de Saint-Domingue vous errerez un jour dans le monde traînant après vous les remords, cette flagellation continuelle et sanglante de l'âme; une horreur visible s'attachera à vos pas; vous serez partout où vous irez, conspués et flétris.

„Le Christ venu en ce monde pour le rachat et la délivrance du genre humain, prêchant l'égalité, la fraternité entre tous les hommes, riches et pauvres, noirs, jaunes et blancs, sans distinction aucune, a été crucifié par les Juifs à Jérusalem, et depuis dix-huit cents ans que ce crime a été commis, les Juifs errent encore disséminés dans toutes les contrées du globe, sans espoir de posséder de nouveau Jérusalem, l'éternel objet de leur convoitise.

„Le Christ a sanctifié le gibet, entendez-le bien tyrans de toutes les sortes, de toutes les espèces, quand de cette chaire élevée, sublime, part une parole de liberté, de délivrance, elle acquiert une force d'expansion surna-

turelle. Rien ne peut l'arrêter dans son développement. Il faut qu'elle se fasse réalité et se transforme en acte.

„Ouvrez l'histoire, feuilletez-la arrêtez-vous à la page des horribles exécutions subies pour les idées de liberté et de délivrance: vous verrez que le sang des martyrs les a toujours consacrées, fait fructifier. L'expérience des siècles constate unanimement que plus le supplice souffert pour elle a été grand, terrible, plus prompt, plus assuré a été aussi le succès.

„Haïti, la seule et unique république nègre, doit faire remarquer sa voix dans ces cris de réprobation, que pousse le monde civilisé, contre le meurtre odieux de John Brown. C'est son devoir; c'est une obligation qu'elle ne peut décliner.

„I1 est de notre honneur, de notre dignité, à nous Haïtiens, représentants officiels de la race africaine de prendre une large part dans la manifestation qui s'organise et s'effectue en Europe, en faveur de la mémoire de John Brown et de sa famille.

„Au nom de la patrie, au nom de la race nègre, dont la réhabilitation nous incombe, secouons notre apathie, levons-nous! Organisons une vaste souscription nationale, que le pauvre et le riche apportent l'un son obole, l'autre son or. Que chaque citoyen contribue en raison de ses facultés , et nous aurons réuni assez d'argent pour expédier à la veuve et aux enfants de John Brown, une offrande digne de notre pays, digne du sacrifice qui vient de se consommer si noblement, si héroïquement pour la délivrance de nos frères, pour la glorification de notre race.

„Les hommes intelligents et patriotes de chaque ville, de chaque bourg, de chaque bourgade de la république doivent s'adjoindre au Conseil-communal de leur localité,

pour que cette souscription nationale se fasse sur une vaste échelle et obtienne le succès le plus complet.

„Plus de sominolence, plus de tiédeur de notre part. L'heure du réveil a sonné pour nous. Malheur! trois fois malheur à nous; si nous restons sourds à cette grande voix de la providence qui nous crie: „Réveillez-vous, fils de l'Afrique, enfants d'Haïti, prenez hardiment dans vos mains le drapaau de la réhabilitation de la race nègre, déployez-le avec cette foi robuste qu'avaient vos pères, lorsqu'ils volèrent aux armes pour vous conquérir cette patrie; et vous vaincrez et vous triompherez.

„Nous figurons-nous l'influence morale que nous ferrions immédiatement acquérir à notre pays, à notre race auprès des nations civilisées, si en mettant le cœur, l'enthousiasme, qu'il faut pour la réussite de cette souscription nationale, nous arrivions à faire partir de nos eaux un navire chargé de café avec une députation de deux ou trois Haïtiens, à l'adresse de Madame veuve John Brown. L'effet que produirait un pareil acte serait immense, incalculable.

„C'est en agissant de la sorte, c'est en faisant éclater ainsi sa reconnaissance pour les âmes d'élite, qui se dévouent, qui se sacrifient à sa cause, qu'un peuple s'honore, se glorifie et va s'asseoir la tête haute au banquet des nations civilisées. Sa filiation à la grande famille humaine ne peut être alors révoquée en doute par personne. Elle devient incontestable, aussi évidente que le soleil qui luit.

„ Américains du Nord, vous qui avez manifesté d'une manière si éclatante votre chaleureuse sympathie en faveur de John Brown, en faveur de la liberté de la race nègre; vous habitants de la noble cité d'Albany, qui, pour con-

sacrer son glorieux trépas, avez lugubre l'écho de votre ville de cent et un coups de canons de deuil; vous tous qui vous êtes saintement agenouillés par la pensée au pied du gibet de John Brown, pour le saluer dans vortre âme à cette heure solennelle, nous vous disons: Merci frères.

„A vous notre reconnaissance, notre vénération éternelle, vaillants abolitionistes du Nord. Un dernier et suprême effort de votre part et cette souillure dégoûtante que fait l'esclavage au drapeau étoile de la démocratie américaine, sera entièrement effacée.

„Sectateurs fervents de la liberté, chrétiens à la foi robuste, recueillez-vous et appliquez l'oreille à cette terre que le Christ a bénie en y imprimant le passage de ses pieds, et vous entendrez un bruit qui vous fera tressaillir de joie et d'allégresse. Ce bruit, c'est celui de la sape travaillant contre les derniers étais qui soutiennent la tyrannie. Encore quelques jours et elle disparaîtra dans un immense fracas. La grande rénovation sociale que le Christ est venu prêcher en ce monde, va s'accomplir. Tous les hommes indistinctement, quelle que soit leur couleur, quelle que soit leur nationalité , s'uniront dans une grande et sainte communion. De même que la patrie céleste est commune à la race humaine, de même sera pour elle la patrie terrestre, L'exploitation, la possession de l'homme par l'homme, ces choses monstrueuses ne révolteront plus la conscience humaine.

„Frères, qui traînez encore à vos pieds le boulet de l'esclavage, dont la tête se courbe vers la terre, appesantie par le joug qu'elle supporte, courage ! L'heure de la délivrance approche. Ne dormez plus, veillez! Qu'à son premier son elle vous trouve préparés et debout!"

A la suite de cette invocation généreuse à la mémoire de John Brown et en faveur de l'abolition de l'esclavage, le journal le Progrès d'Haïti contenait l'appel suivant:

„Le journal le Progrès annonce à tous ses abonnés, à tous les Haïtiens dans la . poitrine des quels bat un coeur fier et patriote, qu'une souscription est ouverte à son bureau en faveur de Madame veuve John Brown. Le martyre que vient de subir son époux, cet illustre abolitioniste, pour la liberté de nos frères tenus encore sous le joug de l'esclavage en Amérique, le recommande trop à la reconnaissance nationale pour que chaque Haïtien ne se hâte pas; par un concours efficace, de rendre digne de la race nègre l'offrande, qui doit être faite en son nom à la veuve du héros.

„Nous prions les agents du Progrès dans toutes les autres villes de la République d'ouvrir dans leurs bureaux une pareille souscription.

„Nous prions aussi nos frères de toutes les Antilles de concourir avec nous, afin que cette manifestation de la race nègre en faveur de- John Brown soit assez éclatante pour faire comprendre aux possesseurs d'esclaves que le terme assigné à leurs forfaits va s'accomplir."

Voici quelques lettres qui se trouvent dans les numéros du même journal du 21 au 28 janvier 1860.

La première est de M. J. L. Nicolas, général de division, sénateur, adressée à M. Heurtelou, rédacteur du journal le Progrès.

„Mon cher concitoyen et ami.

„Madame Ignace Nicolas et moi, nous venons de terminer la lecture du troisième numéro du Progrès, relatant la mort glorieuse de l'immortel John

Brown. C'est le cœur ému que je me hâte de vous faire part de l'impression profondément douloureuse, qu'il a fait sur nous.

„Puisse, mon cher concitoyen vos voeux et vos prédictions être entendus du ciel; puisse la vie précieuse de ce vieillard, nouveau martyr de la cause africaine; que des hommes sans cœur ont si cruellement terminée, contribuer à détruire à tout jamais l'hydre infernale de l'esclavage, etc

,,En attendant tirez à vue sur moi pour un millier de gourdes que Madame et moi offrons à la veuve Brown.

„ Votre ami,

„Nicolas."

Voici une autre lettre adressée au même, ni moins sympathique ni moins généreuse, de M. le lieutenantcolonel , sous-chef des mouvements maritimes de ce port. „Mon cher Monsieur.

„Hier après avoir lu votre sublime article, sur la fin tragique de l'émule des malheureux Ogé et Chavannes, j'accours pour offrir mon obole à la souscription qui doit être déjà ouverte chez vous en faveur de l'infortunée famille de John Brown, nos moyens étant fort restreints, nous offrons quand à présent trois cents livres de café de l'espèce supérieure ou bien la valeur en espèces au taux du cours du jour dont je ferai, quand il sera nécessaire, le versement soit ici, soit au Port-au-Prince.

„Cent livres sont données par Madame mon épouse née Chavannes, cent livres au nom de mes huit enfants et cent au mien.

„ Agréez, Monsieur, pour la famille John Brown,

notre faible contingent à un acte divinement inspiré à vous monsieur, l'ami sincère de l'humanité.

„J'ai l'honneur de vous saleur en la sainte cause. „Un de vos abonnés,

„D'A Gourgue."

Comme on le voit les Noirs de Saint-Domingue sont animés du plus profond amour de la liberté pour leur race et pour l'humanité, et d'une grande générosité. Monsieur Gourgue est digne d'avoir épousé une parente de l'illustre et infortuné Chavannes, dont nous avons raconté le supplice. On voit que les traditions de ce martyr de la liberté des Noirs se sont transmises dans la nombreuse famille de ce bon citoyen, de pareils hommes honorent la race africaine et la petite république haïtienne et font la honte des orgueilleux planteurs du Sud des Etats-Unis, ils donnent par leur noble conduite et leurs bons exemples le plus formel démenti à toutes les théories inhumaines des colons esclavagistes.

Voici une troisième lettre adressée aussi à M. Heurtelou par le secrétaire d'Etat au département de la police générale; qui prouve que les hauts fonctionnaires de la République nègre, sont animés des sentiments les plus nobles et les plus éclairés, et que leur amour de la liberté et leur patriotisme n'ont d'égale que leur générosité.

„Port-au-Prmce; le 18 janvier 1860.

„Citoyen et ami.

,,J'ai bien eu l'honneur de recevoir votre invitation pour assister vendredi prochain au service funèbre qui sera célébré en commémoration de John Brown le martyr.

„Cette disposition des actionnaires du Progrès, fait honneur au Pays. Oui monsieur, si des hommes blancs

ont été assez religieux pour reconnaître dans l'acte de John Brown le dévouement à une cause sainte, à la liberté de toute la race humaine, solennellement proclamée par la voix même de Dieu, dans la personne de Jésus-Christ; il est du devoir de chaque chrétien de combattre pour le maintien de ce principe de la foi ; or, John Brown doit être sanctifié, parceque son acte participe du Sauveur; sanctifié par qui? — Par nous Haïtiens, membres de la race nègre, dont l'affranchissement fut l'objet de sa plus tendre sollicitude.

„Peut-être osera-t-on établir que nous n'avons rien de commun avec les nègres du Sud de l'Amérique ; mais que nos détracteurs ne se méprennent point, la réprobation n'est pas individuelle, elle s'attache à toute la race; et puisque sur toute la terre nous sommes les seuls de cette espèce, qui soyons constitués en un état libre et indépendant, nous en sommes, comme vous le dites, les représentants officiels, et c'est plutôt à nous qu'il appartient de rendre hommage à ceux des philantropes qui sont assez apôtres de la vérité, assez courageux pour braver la passion et la cupidité de ceux-là qui persistent encore à retenir enchaînés des hommes comme eux et qui par la force brutale se regorgent de leurs sueurs et de leur sang!

„L'exécution de John Brown a traversé l'Europe pour aller faire frémir toute l'humanité. Dans tous les temps les possesseurs d'esclaves ont toujours procédé à ces actes de cruauté.

„Dieu les leur suscite exprès pour la vengeance du juste.

„]SIous déplorons aujourd'hui une illustre victime, mais le ton ferme et réfléchi de ses réponses à ses inquisiteurs, le pas assuré avec lequel il monta les marches de l'écha-

faud, son air calme et résigné devant le supplice, la comédie militaire jouée pour augmenter ses angoisses, enfin les crispations de ses membres, quand la mort l'a saisi, tout a été combiné par la providence pour porter un grand coup au cœur de l'esclavage. Les 35 minutes de souffrances que John Brown a endurées avant d'expirer, représentent les 3,500,000 enfants de Dieu qui gémissent dans le Sud de l'Amérique; il faut que leur liberté en advienne, parce qu'il n'y a pas d'exemple que le sang du juste ait coulé pour rien.*)

„Je partage l'opinion d'envoyer des secours à la veuve de John Brown; j'y souscrit pour une somme de cinquante piastres que je tiens à la disposition des commissaires haïtiens qui seront nommés à cet effet, c'est un acte de notre reconnaissance qui calmera un peu la douleur de cette famille infortunée.

„ Veuillez, concitoyen et ami, agréer nos plus sincères cordialités.

„Jn. Lamothe."

Peut-on exprimer plus éloquemment des sentiments plus généreux ? est-il beaucoup de Blancs susceptibles d'en faire autant?

Voici l'appel de quatre honorables citoyens noirs, qui ont formé, un comité de souscription à Jacmel pour recueillir des offrandes pour la famille infortunée du héros de Harper's Ferry.

*) Chaque minute de souffrance de John Brown doit donc racheter 100,000 (cent mille) esclaves. Ses souffrances ont été atroces, mais elles ne seront pas perdues pour l'humanité, ainsi que M. Lamothe en a la conviction profonde, et ainsi que nous l'espérons et que les événements le font présager. — Note de l'auteur.

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