SOUSCRIPTION EN FAVEUR DE LA VEUVE DE JOHN BROWN
„La vie d'un peuple pas plus que celle d'un homme n'est exclusivement intérieure: la vie d'un peuple se révèle à l'extérieur par des actes qui lui font honneur; qui lui attirent les éloges, l'admiration ou les blâmes et les reproches, selon qu'ils révèlent de nobles instincts ou de basses préoccupations. Aussi, Messieurs, la pensée exprimée par le journal le Progrès d'une souscription Haïtienne en faveur de la veuve de John Brown nous a-t-elle profondément émus.
„Ne soyons plus indifférents à la vie du monde, ne nous renfermons plus exclusivement dans notre île, atomes isolés les uns des autres, ne nous préoccupant pas de la place que nous devons faire occuper au tout que nous formons et qui s'appelle une République nègre; si non, nous jetons par cette apathie de la honte à la face de ceux d'une autre race, qui, comme John Brown, se sacrifient pour leurs frères d'autres contrées en plaidant en faveur de notre race. Rappelons-le nous, messieurs, et que ceci nous serve de stimulant; nos bonnes résolutions, nos belles actions avancent chacunes d'un pas l'abolition de l'esclavage, dont souffrent des hommes de la même race que nous; et toutes nos fautes, comme chaque preuve d' indifférence pour des intérêts si sérieux, sont invoquées, par les ennemis communs, comme autant de faits qui déposent contre nous.
„ Souscrivez donc, messieurs, en faveur de la veuve de John Brown et inscrivez-vous, pour ce que vous pourrez
donner, chez l'un des soussignés, qui se sont réunis spontanément en comité de souscription.
„Jacmel le 16 janvier 1860.
„E. Lanterre, Roche fils, S. Dubady et F. Mode."
A près les particuliers les magistrats donnent l'exemple du dévouement et de la reconnaissance à la mémoire de John Brown.
Voici la proclamation adressée par le chef de la municipalité aux habitants de l'arrondissement de Jacmel.
„Haïtiens compatriotes.
„L'héroïque dévouement et la fin à jamais déplorable du grand homme mort victime de sa rare vertu, occupe en ce moment les cent voix de la Renommée et ne peut manquer de pénétrer nos cœurs de douleur et de reconnaissance. Un homme dont la mémoire sera toujours chère à toute âme équitable, le vertueux John Brown, un homme blanc ; vrai philantrope , de . fait et non de parole seulement, vient d'expirer sur un infâme gibet î . . . Dans un pays où l'homme est encore esclave de l'homme, dans le Sud des Etats-Unis, où nos frères gémissent sous le joug des Américains, tristes objets de leur mépris et d'un infâme trafic qui les assimile à la bête de somme. John Brown outré d'indignation à la vue de tant d'iniquités, a osé tenter l'oeuvre de salut pour les esclaves de Virginie, il a appelé sous son drapeau nos malheureux frères de cet Etat, mais ils sont restés sourds à son appel, triste effet d'une longue servitude, déplorable conséquence de cette ignorance profonde, où le maître maintient l'esclave.
„I1 a donc dû s'engager dans un combat avec quelques-uns des siens; dans cette lutte glorieuse du droit contre la force, l'intrépide défenseur de la plus sainte des
causes a succombé sous le nombre. Il a vu mourir à ses côtés ses deux fils en combattant vaillamment. Malgré des prodiges de valeur, il est tombé lui-même aux mains de ses ennemis; tout couvert de blessures, et les barbares ennemis de l'humanité ont attaché à leur ignoble potence ce martyr de la liberté.
^Haïtiens compatriotes si nous devons des éloges à tant de courage, si nous devons des regrets à la mémoire de cet illustre martyr, nous lui devons aussi toute notre gratitude, nous, descendants de cette race opprimée, et à la vue d'une pauvre veuve inconsolable, cette reconnaissance si chèrement achetée , pourrait-elle rester stérile ? Non généreux Haïtiens, nos cœurs réclament une souscription en notre hôtel communal de Jacmel, comme l'expression de notre hommage et de notre reconnaissance envers la veuve chérie du glorieux martyr de la plus juste des causes.
„Donné à l'hôtel communal de Jacmel, le 23 janvier 1860.
„Le magistrat communal.
„U. Lafontant."
En historien impartial et consciencieux nous devons montrer ici toutes les faces des manifestations qui se sont produites dans la République nègre en l'honneur de la mémoire de John Brown. Nous raconterons donc sous la réserve de notre opinion personelle de libre penseur, les cérémonies religieuses qui eurent lieu à l'occasion de la mort du martyr de la cause des Noirs.
Yoici d'abord l'appel éloquent qui fut inséré dans le journal le Progrès aussitôt qu'on apprit la mort de John Brown.
„Les actionnaires du Progrès qui se feront toujours un saint devoir de patronner toutes les nobles idées,
toutes les belles actions susceptibles de relever Haïti à ses propres yeux et de le recommander à l'estime et à la considération du monde civilisé; feront chanter une messe vendredi prochain, vingt du courant, à huit heures du matin, en commémoration de l'affreux supplice infligé à l'abolitioniste John Brown par les infâmes bourreaux du Sud de l'Union-américaine.
„Les actionnaires du Progrès aiment à penser que tous les Haïtiens, tous les amis de l'humanité, dévoués de cœur et d'âme à la cause africaine, s'imposeront l'obligation d'assister à cette pieuse solennité."
Voici en quels termes les journaux ont raconté cette manifestation religieuse :
„Les nouvelles de Port-au-Prince (Haïti), apportées par la dernière malle des Antilles, vont jusqu'au neuf février.
„Le vingt janvier, par les soins des abonnés du journal le Progrès, a été célébré, dans l'Eglise cathédrale, un service solennel en mémoire de John Brown. La veille, dit la Revue du commerce et des tribunaux, comme prélude à la cérémonie funèbre, toutes les maisons avaient arboré de drapeau noir et les sonneries de deuil ont fait vibrer l'atmosphère.
„ Quoique la cérémonie n'eut pas un caractère officiel et politique, la femme du président d'Haïti et ses enfants y ont assisté, ainsi que les ministres et toutes les notabilités du Pays. Un cénotaphe élevé au milieu de la nef, recouvert de crêpe, orné de bougies allumées était décoré à la partie supérieure d'un drapeau blanc dans le champ duquel on voyait une plume et une épée croisées sur une Bible avec cette inscription: „A. John Brown, martyr de. la cause des Noirs." C'est l'abbé Moussa, un fils de
] 'Afrique; qui a consacré l'hostie en cette pieuse cérémonie. Trois prêtres ont successivement monté en chaire pour prononcer l'oraison funèbre du défunt.
„Dans l'après-midi, une grande procession faite à l'extrémité de la ville, au lieu appelé la Çroix-des-Martyrs a réuni de nouveau l'assistance du matin."
Enfin voilà en quels termes le journal le Progrès du 28 janvier raconte cette même cérémonie.
„ L'office divin, célébré le 20 de ce mois, en l'honneur de John Brown, a été digne de notre cité, digne de la société Haïtienne.
„Jamais avant ce jour qui pour nous constate le réveil du patriotisme nègre, qu'une longue et dégradante tyrannie avait par trop assoupi, jamais avant ce jour, disons-nous, une affluence aussi importante par les distinctions de tout genre qui la composaient ne s'était agenouillée plus recueillie sur les pavés de notre vieille église catholique, on voyait bien à la gravité, à l'émotion que reflétait chaque physionomie, qu'une grande idée, qu'un grand sentiment, qu'une sainte cause tenait sous une puissante pression cette foule compacte et l'avait amenée subjuguée aux pieds du Seigneur. C'est qu'il s'agissait d'honorer un noble et sublime martyr qui venait de gravir les marches de i'échafaud, pour la délivrance d'une notable portion de l'humanité, que des hommes féroces et barbares, ont réduite à la plus révoltante bestialité; c'est qu'il s'agissait par une éclatante manifestation de réprouver, comme il mérite de l'être l'esclavage cette horrible violation de toutes les lois humaines et divines ; c'est qu'il s'agissait, à l'immense distance où nous sommes des colons du Sud des Etats-Unis, de faire comprendre que ce qu'ils font à ces pauvres fils de l'Afrique, issus comme
eux du même Père, leurs frères en Christ, a quelque chose d'infâme; et que s'ils ne se hâtent d'y mettre une fin, dans cette réprobation qui se fait contre eux universelle, il y a une tempête qui s'amasse pour les emporter broyés et saccagés, là où vont en définitif les réprouvés de la conscience humaine.
..Les étrangers de toutes les nations qui habitent notre ville, nous ont en cette occurence prêté un concours que nous aimons à constater, par ce que cette fusion de leur part avec nous autres nègres d'Haïti, en cette solennité, du 20 janvier, prouve que la fraternité humaine marche à grands pas vers sa complète réalisation.
^Français , Anglais , Allemands , Américains , nous les avons tous vus recueillis comme nous, protestant comme nous contre l'infâme supplice infligé à John Brown, par les possesseurs d'esclaves du Sud de l'Amérique; que ressort-il de cet acte que viennent d'accomplir en commun les nègres et les Blancs appartenant à toutes les nations en relations commerciales avec notre pays? quelles déductions devons-nous en tirer? C'est que les ténèbres qui enveloppaient la vérité s'effacent: c'est que le vent d'iniquité qui faisait trembloter cette grande lumière que le Christianisme est venu faire luire sur le monde s'en va disparaître. Les hommes, quelle que soit leur couleur, quelle que soit leur nationalité, sont frères. Leur intérêt bien entendu n'est pas de s'entre - déchirer , d'abuser les uns contre les autres du plus ou moins de force matérielle ou intellectuelle, dont Dieu les a gratifiés momentanément. De tous les préjugés qui affligent l'humanité, y en a-t-il de plus absurde et en même temps de plus injuste que celui de la couleur? Comment pouvez-vous faire un crime, attacher une flétrissure à un homme parce qu'il a plu au
grand peintre de l'univers de le nuancer en noir, en jaune, ou en blanc? quand vous le faites, imbéciles que vous êtes, à qui remonte- 1- elle enfin cette réprobation, n'est-ce pas à Dieu lui même? Cette couleur que vous croyez pouvoir stigmatiser en moi me la suis-je donnée moimême? n'est-ce pas du maître du monde qu'elle vient? Puis-je en être responsable en quoique ce soit?
„Une monstrueuse et infernale cupidité a pu seule donner naissance au préjugé de couleur et l'alimenter jusq'au siècle où nous sommes.
„Notre conviction bien profonde est, que de l'échafaud de Charlestown sur lequel a été sacrifié John Brown, a déjà retenti le premier tocsin qui doit réveiller l'espérance au coeur de l'esclave, et au coeur du colon, cette terreur instinctive qui saisit le criminel lorsqu'arrive le terme marqué pour le châtiment de ses forfaits.
„Nous assisterons au croulement du vieil édifice colonial. Le fracas en sera terrible; maîtres possesseurs d'esclaves, que je vous plains!"
Signe. — „E. Heurtelou."
Voici quelques fragments d'une lettre des plus remarquable, que le rédacteur du Progrès, M. Heurtelou, a adressée à Victor Hugo, pour le remercier des nobles sentiments qu'il a exprimés en faveur de la race nègre et de l'abolition de l'esclavage, dans l'article qu'il a publié dans l'espoir d'arracher John Brown à l'échafaud.
Cette épître du journaliste noir, qui ne le cède en rien à celle du grand poète de Guernesey en beautés littéraires, en pensées sublimes, en sentiments élevés, est une preuve de plus que la race africaine, tout aussi bien que la race européenne, est susceptible de la plus grande
culture intellectuelle et d'atteindre à toutes les sublimités du génie. Mais citons :
,,Port au prince, le 6 février 1860, „au bureau du Progrès. „Concitoyen et frère.
„Un nègre qui n'a jamais traversé l'océan, qui est resté constamment confiné dans l'île où il a plû à la providence de le faire naître et qui n'a vu les grands foyers de' la civilisation, ces centres étincelants de lumière, qu'à travers le prisme de l'imagination; ce nègre ému jusqu'aux larmes de vos saintes et sublimes paroles en faveur de John Brown martyr de la délivrance de la race africaine, vient se prosterner devant vous, en pressant dans ses deux mains noires vos deux mains blanches, et vous dire au nom de sa race: „Merci frère! honneur et gloire à vous! 11 appartenait au plus grand génie du dix-neuvième siècle, à l'âme la plus élevée de l'humanité, d'agir comme vous l'avez fait, de prononcer les paroles que vous avez dites.
„L'esclavage ne résistera plus à cette rude secousse que lui a fait votre verbe si puissant, il a chancelé sur sa base. Il faut qu'il croule et disparaisse.
„ Grâce à vous, la conscience humaine n'aura plus sur sa poitrine, ce lourd fardeau. Le beau ciel chrétien sera entièrement lavé de cette tache qui lui fait une si dégoûtante souillure. La race humaine, grande et vaste famille, dont l'arbre généalogique présente à son sommet une communauté d'origine que l'on ne peut révoquer en doute, entendra enfin ce 'cri du sang qui se révolte contre des frères issus d'un même père, abusant d'une force momentanée, dont ils sont pourvus, pour subjuguer inhumainement leurs frères.
„Quand une voix aussi éloquente, aussi inspirée que
la vôtre lance l'anathème contre l'esclavage ; quand l'Antée de la raison , de la pensée , le tient enserré , est-ce que tous ceux qui souffrent, gémissent de ses tortures, ne doivent pas tressaillir de joie? l'agonie du monstre a commencé.
„Esclavage, servage, privilèges de toutes les espèces, il y a contre eux une répulsion invincible de la part des nations.
„ L'idée qui distingue spécialement notre siècle c'est l'unité. Le inonde dans toutes ses parties y tend avec une force une résolution que rien ne saurait entraver. La fusion des peuples et des races par la fraternité; leur réunion pour arriver par l'ensemble de leurs forces à l'obtention assurée des grandes réformes que réclame notre société encore payenne sous bien des rapports, n'estce pas là le mot d'ordre, le cri de ralliement que se communiquent entre eux les divers pays? L'humanité toute entière, le flambeau du Christianisme à la main, se presse compacte serrée dans la grande voie de la liberté; elle accélère et précipite ses pas, elle a hâte d'arriver à la dernière borne de la route, pour se reposer de ses fatigues, dans cette grande félicité qu'au lointain elle entrevoit et dont le mirage l' éblouit à l'avance et l'enivre de joie. Qui pourrait la contrarier dans cette marche qu'elle accomplit avec une ardeur aussi grande et aussi soutenue?
„Du haut de cet îlot, où votre esquif balotté par la tempête révolutionnaire est venu s'ancrer et s'abriter contre les vagues déchaînées, quand vous jetez, avec cette vigueur de conviction qui vous caractérise, un mot de liberté ; quand contre une grande injustice , une grande
souffrance, vous laissez tomber de vos lèvres un mot qui fait espérer, une forte et vaste commotion se produit à l'instant dans le monde.
La grande idée que depuis dix-huit cents ans, les siècles se transmettent et dont le nôtre semble destiné à marquer la réalisation, s'est incarnée en vous. Vous étiez à l'étroit, distrait dans cette France, si peuplée et d'une si grande activité. Il vous fallait pour l'accomplissement d'un si grand apostolat, la solitude dans l'immensité de l'infini. Au milieu de ce bourdonnement de la multitude, se croisant et s'entrecroisant à vos côtés, l'écho de vortre voix pouvait être alourdi et affaibli dans son expression. Aujourd'hui quand de votre chaire de Guernesey, vous prononcez une parole, les vagues et les vents la transportent à l'instant aux quatre coins du monde. Rien ne peut arrêter dans sa course électrique l'idée que vous émettez.
„Ce que vous avez dit contre l'esclavage a remué l'Amérique entière; le viel édifice colonial craque partout en ce moment. Il nous semble déjà entendre le bruit des chaînes qui se brisent avec fracas. Maheureux colons! si vous ne vous hâtez pas de rendre vous même la liberté aux fils de l'Afrique, par quelles terribles catastrophes vous allez passer, vous, vos femmes, vos enfants! Mon cœur se déchire de douleur à la vue du drame sanglant dont mon âme à soulevé un coin du rideau qui en cache encore les horreurs au monde. Comment! Pour épargner à l'Amérique cette grande et effroyable inondation de sang humain, les colons ne reconnaîtront-ils point et ne feront-ils pas cesser d'eux-mêmes cette révoltante iniquité qu'ils font subir aux fils de l'Afrique? Faudra-t-il qu'une
affreuse mêlée s'engage entre les esclaves et leurs prétendus maîtres, et que comme à Saint-Domingue, les nègres ivres de la victoire, entassent les cadavres de leurs oppresseurs sur les ruines fumantes de leurs propriétés?
„Recevez, illustre concitoyen, mes salutations les plus respectueuses et les plus empressées
„E. Heurtelou."
Qu'ajouter à ces belles paroles, si ce n'est que la petite République Nègre d'Haïti fournit un écrivain et un citoyen* noir digne d'être comparé aux plus grands écrivains et aux meilleurs citoyens de la France, et qu'elle donne un bel exemple au monde.
ACCOMPLISSEMENT DES PROPHÉTIES DU CHRIST DES NOIRS ET DE SES DISCIPLES.