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LA GUERRE D'AMERIQUE

La conviction profonde des héros de Harper's Ferry, des martyrs de Charlestown, était que leur lutte et leur* mort ne seraient pas perdues pour la cause des Noirs et qu'elles amèneraient bientôt l'abolition de l'esclavage.

John Brown disait en effet dans une de ses lettres adressées pendant sa captivité au révérend Waill: „Je suis fermement convaincu que mes travaux ne seront pas tout-à-fait perdus.u Plus loin dans la même lettre il ajoutait ces paroles sublimes : ..Aussi vrai que je crois fermement au règne de Dieu, je ne puis croire qu'aucune des choses que j'ai souffertes ou que je suis appelé à souffrir encore soit perdue pour la cause de Dieu et de l'humanité. Avant de commencer mon oeuvre à Harper's Ferry, j'avais l'assurance que même au milieu de la plus mauvaise fortune, elle porterait des fruits. J'ai souvent exprimé cette croyance, et même aujourd'hui je ne puis imaginer aucune cause probable qui puisse me faire abandonner mon espoir."

Voici les tendres paroles pleines d'espérance qu'il

adressa à sa pauvre femme pour la consoler quand elle vint le voir dans sa prison la veille de son supplice : „Ne pleure pas, va, tout est sans doute pour le mieux. Je meurs; mais la cause que j'ai embrassée ne mourra pas avec moi."

Quand à Stevens, il est tellement convaincu de la justice et du prochain triomphe de la cause pour laquelle il va mourir qu'il s'écrie: „Je suis heureux, je donnerais mille années, je mourrais mille fois pour la cause que nous avons défendue."

Cook est plus précis, plus convaincu encore, quand on le conduit au supplice il prophétise la chute prochaine de l'esclavage: „Je suis bien jeune encore/' dit-il, (il n'avait que vingt et quelques années) „et pourtant je meurs avec joie pour la liberté; et je n'ai jamais regretté un seul instant d'être un ardent abolitioniste. Ma grande consolation en quittant ce monde, c'est ma conviction profonde qu'avant dix ans il ne se trouvera pas un seul esclave dans l'Etat de Virginie.

Il n'y a encore que quatre ans que ces nobles et prophétiques paroles ont été prononcées, et voila bientôt trois ans que la guerre a éclatée entre le sud et le nord de l'Union américaine; les esclaves des Etats qui se sont séparés de la confédération ont été déclarés libres, et toutes les fois qu'une partie de ces territoires tombe entre les mains du Nord, les esclaves qui s'y trouvent sont mis en liberté. Les armées fédérales les délivrent partout où elles les rencontrent. Le Sénat a en outre décrété l'abolition complet de l'esclavage et il ne s'en est fallu que de quelques voix pour que cette mesure humanitaire soit sanctionnée par la chambre des représentants à Washington.

Aujourd'hui les esclaves de Virginie sont libres les dernières paroles des martyrs étaient véritablement inspirées.

La guerre au couteau et au couteau jusqu'au manche, selon les expressions de M. Toohey de Cléveland que nous avons déjà citées, a éclatée, la lutte est formidable et terrible, elle dure depuis bientôt quatre ans des millions d'hommes ont été tués et des milliards de capitaux ont été engloutis dans cette guerre terrible d'extermination, dans cette lutte impie soulevée par les esclavagistes. Depuis le commencement de la guerre le Nord seul à levé 2,539,758 hommes, et le président Lincoln vient d'ordonner un nouvel appel de 500,000 hommes, ce qui fera en tout plus de trois millions d'hommes en quatre ans, sans compter les enrôlements pour la marine, on peut juger par ces chiffres des pertes incalculables qu'occasionne la révolte du Sud, et cependant elle est loin de toucher à sa fin, on ne peut encore prévoir aujourd'hui quand elle se terminera. L'esclavage, „ cette somme totale de toutes les scélératesses,'1 comme a dit Wesley, porte aujourd'hui des fruits bien amers, autant de Blancs sont déjà morts depuis le commencement de la lutte qu'il y a d'esclaves dans le Sud, et elle a coûté cinq milliards de francs, plus qu'il n'en faudrait pour racheter tous les esclaves. Et cependant rien ne fait encore présager sa fin.

La responsabilité du désastre qui désole, ruine et dépeuple les Etats-Unis ne doit être attribuée qu'aux Etats du Sud, car non-seulement c'est la fatale institution de l'esclavage qui en a été la cause, mais encore ce sont les planteurs du Sud qui ont provoqué la lutte, en se séparant violemment et illégalement de l'Union, sans provocation aucune, simplement parceque le parti républicain voulait conformément à la constitution fédérale de 1787^

que l'esclavage restât une institution locale et fut circonscrit dans les Etats où il existait déjà, *) au lieu de devenir de droit général dans tous les Etats, ainsi que le demandaient les planteurs du Sud.

Ils exigeaient que la constitution fédérale fut révisée dans un sens favorable à l'esclavage; ils demandaient en premier lieu que la perpétuité de cette institution funeste leur fut garantie, que l'esclavage ne fut jamais aboli. Ils réclamaient en- outre protection dans les Etats libres, pour leur propriété en hommes, durant leurs voyages et leurs séjours , on établirait dans le Nord des plantations qu'il suffirait d'appeler temporaires , pour y perpétuer l'esclavage, les Noirs attachés à ces établissements ne pourraient s'en éloigner sans tomber sous la loi des esclaves fugitifs; ils seraient ramenés par la police fédérale aux mains de leurs maîtres, et l'institution odieuse de la propriété de l'homme par l'homme se trouverait ainsi amenée à fonctionner régulièrement dans tous les Etats libres. Mais il y avait plus, on voulait encore que la constitution fédérale acceptât le Code Noir**) que la législation particulière de chaque Etat l'inscrivit dans ses lois. Car toutes les fois qu'une discussion s'élèverait entre un maître et un esclave de la compétence du juge, si le Gode Noir n'était pas adopté dans tous les Etats, le juge de paix ne trouverait dans son code que des lois stipulant entre patrons et ouvriers, le nègre serait en droit de

*) La constitution des Etals-Unis a évité de reconnaître la propriété en hommes avec une insistance intentionnelle, elle appelle les esclaves non des choses, mai," „des personnes tenues, en vertu de loi locales, à un service ou à un travial."

**) On appelle Code Noir, la législation exceptionellement atroce qui régit l'esclavage.

réclamer son salaire, sa liberté et la punition de son maître pour la séquestration de sa personne. Le juge ne pourrait lui refuser la juste application de la loi qui protège les personnes et le travail, son patron serait condamné et l'esclave serait libre si le code noir n'avait pas été promulgué, car nulle loi dans les Etats libres n'autorise la propriété de l'homme par l'homme, ni ne stipule (le fouet, la bastonnade et la mort pour refus de travail ou insubordination. Ainsi, ces trois petits amendements à la constitution: la reconnaissance, de la perpétuité de l'esclavage, du droit de propriété des personnes, et de la protection pour les propriétés en hommes dans toute la Confédération, auraient pour conséquences d'établir la perpétuité de l'esclavage dans tous les Etats libres, de faire adopter, par chaque constitution des Etats, cette monstruosité qui se nomme le Code Noir.

Mais là ne se bornent pas les exigences iniques des esclavagistes. Ils réclament en outre des Etats du Nord qu'ils retirent à leurs citoyens de couleur les droits civils et politiques, tels que ceux de voter et de pouvoir remplir les fonctions publiques.

Ainsi il faudrait que dans l'Etat libre de Massachusetts où il n'y a jamais eu d'esclaves, on put en introduire aujourd'hui; et que le Code Noir fut adopté par les descendants des austères Pères-Pélerins , ces rigides puritains, ancêtres de John Brown, qui étaient venus en Amérique „pour jouir en paix et sûreté des libertés de l'Evangile," qui avaient pour devise les paroles du Christ, leur maître: „ Liberté. Paix sur la terre; bon vouloir entre tous les hommes !" Et en-outre que les nègres citoyens libres de cet Etat dont les pères ont combattu aux côtés de Washington et de Lafayette pour la liberté

dans l'armée de l'Indépendance et qui depuis quatre vingts ans jouissent de leurs droits civils et politiques, en soient privés aujourd'hui.

On comprend tout ce que ces exigences ont d'inadmissible et d'impossible, et qu'il était de toute nécessité pour les Etats libres de les repousser.

Nous avons oublié de mentionner que les esclavagistes demandaient aussi des lois de restriction, et des entraves contre la liberté de la presse et de la tribune, afin qu'elles ne troublassent pas la libre jouissance de la 'propriété en hommes des planteurs.

Voici un fragment du discours de M. Wigfall, représentant du Texas au Sénat des Etats-Unis, qu'il a prononcé le 12 décembre 1860, et qui, mieux que nous ne pourrions le faire, peindra les exigences des esclavagistes: „ Il faudrait déclarer les esclaves propriétés,

ordonner la restitution des fugitifs, supprimer les sociétés d'émancipation, abolir la presse abolitioniste, défendre les

discours excitateurs quand vous en viendrez là

sincèrement , nous pourrons daigner vous entendre

„Gardez vos missionnaires, vos propagandistes, qui chantent les louanges de John Brown, Ne tolérez pas

davantage qu'on nous appelle des pécheurs du haut de la chaire. Ne publiez point des journaux et des pamphlets qui excitent l'esclave à l'insurrection. Ne publiez point des brochures qui animent le non-possesseur d'esclaves contre le planteur. Si vous ne nous offrez pas la paix nous sortirons de l'Union et nous établirons notre gouvernement à nous, et lorsque vous souriez de ces

efforts soi-disant impuissants, je vous réponds que le coton est roi.

„Oui, le coton est le roi du monde, et il agite son

sceptre non-seulement sur nos trente-trois Etats, mais sur l'île de la Grande-Bretagne et sur le continent de l'Europe. Soit dans cette île, soit sur le continent européen, il n'y a pas de personnage couronné qui ne plie devant lui un genou craintif et qui ne paie allégence à sa puissance.u

Voilà quel est le langage plein d'orgueil et d'arrogance des planteurs du Sud. Voilà quelles sont leurs prétentions exorbitantes; que l'on juge s'il était possible aux Etats démocratiques du Nord de les accepter.

A côté des exigences des esclavagistes hâtons-nous de citer le programme plein de modération du parti républicain, afin que le lecteur puisse juger de quel côté est le droit, la sagesse, l'humanité, la liberté; les délégués des Etats libres adoptèrent pour programme: „Le maintien inviolable des droits des Etats, et spécialement le droit de tout Etat de régler et de contrôler ses institutions domestiques, au mieux de son propre jugement' et exclusivement, qui est essentiel à cet équilibre du pouvoir dans la perfection et la continuité duquel repose notre foi politique. Nous dénonçons comme le plus grave des crimes, toute invasion illégale d'un Etat ou territoire, par une force armée sous quelque prétexte que ce soit."

Ainsi, comme on le voit, le parti républicain qui est le plus avancé de ceux des Etats-Unis, qui a pour devise les droits de l'homme et du citoyen proclamés dès 1776, qui est un parti philosophique et religieux autant que politique, au lieu de réclamer de suite F abolition de l'esclavage dans toute l'Union, ainsi que l'exigeaient les républicains noirs, a fait preuve de la plus grande modération pour éviter la guerre civile, il s'est contenté, ainsi que nous l'avons vu, de s'opposer à toute nouvelle mesure

favorable à l'esclavage, qu'il veut que F on abandonne à lui-même, dans les Etats où il existe, et sous la responsabilité de ces Etats, jusqu'au jour où des circonstances inévitables en amèneront la fin.

Pour bien caractériser l'esprit du parti républicain et pour ne laisser aucune obscurité sur son programme, nous allons citer encore ici quelques parties du discours de son homme d'Etat le plus éminent, que l'on regarde avec raison comme son créateur, le sénateur Seward, voici en quels termes il sexprimait à Chicago, dans une des plus grandes réunions publiques qui ait jamais été tenue dans aucun pays: „Nous sommes à édifier un grand Empire. Les catacombes de Rome, de Paris et de Naples sont remplies de fers et d'instruments de torture ou de servage, qui montrent l'ignorance et la barbarie de leurs anciens maîtres, élevons un empire qui ne laisse point de pareils monuments. Qu'on ne trouve point de trace dans nos tombeaux, point de souvenir dans notre histoire, qui nous réprésentent comme infidèles aux grands intérêts de l'humanité. L'humanité doit avoir quelque part ses foyers sur la terre. Une nation au moins doit être fidèle à sa cause, doit la représenter, la défendre et la venger."

Nobles paroles, qui peuvent être considérées comme le préambule du programme du parti républicain, que le grand orateur développa avec non moins de talent à Détroit, le quatre septembre 1860, dans les termes suivants: „Enl820 nous avons quitté la route du développement progressif et régulier des sociétés humaines; nous avons commencé à perdre de vue l'esprit des principes de la constitution. De nouveaux territoires avaient été ajoutés à l'empire; l'époque de V expansion était arrivée, au lieu de circonscrire l'esclavage, devenu dès lors une pomme de dis-

corde, dans le terrain borné qu'il occupait, le compromis du Missouri partagea les contrées nouvelles entre les deux institutions opposées, et pour la première fois nous jetâmes un voile sur l'une des pages de notre pacte fondamental, celle où se trouve inscrite la liberté du travail.

„Retournons à la politique originelle de la nation; et tenons à l'avenir, comme nous le faisions autrefais, que l'esclavage est, et doit être simplement local, temporaire, exceptionnel, limité aux Etats où il existe à cette heure. Proclamons que dans la juridiction et sous l'autorité de la constitution des Etats-Unis, c'est la liberté qui est la condition normale et permanente."

Ainsi, comme on le voit, un abîme sépare le parti 'républicain du parti esclavagiste ou Know-Nothing (qui ne croit à rien), le premier veut que la liberté soit la condition normale et permanente de la grande République américaine, tandis que le second veut au contraire que ce soit l'esclavage, on comprend donc, que par la conséquence fatale de l'inconciliabilité de ces deux principes diamétralement opposés, la guerre devait nécessairement en résulter ; car , comme le prêchait du haut de la chaire évangélique le pasteur Bêcher, frère de l'illustre auteur de V Oncle Tom\ „Deux grands pouvoirs qui ne peuvent exister ensemble, sont au milieu de nous à se pendre à la gorge. Ils reviendront aux prises, lors même que vous les aurez séparés un millier de fois. Et si, par un aveuglement insensé, vous parvenez à étouffer la lutte et à renvoyer la question à vos enfants, sans l'avoir résolue, elle ira gagnant à chaque pas en force et en volume pour dévaster et désoler leur héritage."

Entre ces deux partis se place un troisième, le parti démocratique, le plus important de tous par le nombre

jusqu'à l'élection de Lincoln à la présidence. Les démocrates veulent laisser à chaque Etat, à chaque ville, à chaque individu, la sphère la plus large de liberté, ne posant pour limite que les droits des autres et les besoins généraux du corps fédéral. On comprend que ce programme respecte l'esclavage partout où la majorité locale lui conserve son appui, c'est le parti du laisser faire, du laisser passer, du chacun pour soi chacun chez soi, qui malheureusement n'a aucun principe humanitaire, c'est à son scepticisme et à son égoïsme que les Etats-Unis doivent les concessions qui furent faites aux esclavagistes dans les nouveaux territoires de l'Ouest. Mais on doit cependant lui rendre la justice, que jusqu'à ce jour, il n'a jamais voulu admettre le code de servitude, ni reconaître l'esclavage comme propriété, ni lui accorder le caractère de permanence, de généralité et d'universalité qu'il réclame. Nous ne pouvons donner une meilleure idée du programme du parti démocratique qu'en citant quelques fragments des discours de M. Douglas, son orateur le plus influent et le plus éloquent, et son candidat à la présidence, en 1860.

„Nos pères, disait-il alors, à Charlestown, ont fait la révolution en défense du grand principe du Self-gouvernement local. Puissent leurs fils rester fidèles à ce principe et ne jamais permettre qu'il soit violé dans un Etat ou territoire, ni dans une province ou colonie.

„Vous avez des institutions dans le Massachusetts qui vous sont particulières, des institutions qui diffèrent des nôtres dans l'Illinois, qui diffèrent de celles des Etats du Sud et de celles des Etats du Pacifique. Quand j'arrive au milieu de vous, vous m'accueillez, vous me

fêtez, vous me faites voir ce qui est digne d'intérêt ou de respect^ dans l'histoire de notre pays, et je puis dire qu'en revanche je rends à vos autorités constitutionnelles le respect qui leur est dû et que j'obéis à vos lois; mais si je me plains de ne pas les aimer, ni vos institutions, ni votre organisation domestique, vous me direz: „Nous en sommes fâchés, mais nos lois ont été faites pour nous et non pour vous et si vous ne les aimez pas retournez dans votre Illinois." ......

„I1 en est de même pour tous les Etats de l'Union, si vous du Massachusetts ou bien nous d'Illinois allons à Charleston ou à New-Orléans, il ne nous appartient pas de censurer les habitants, en disant qu'ils ont ou de mauvaises lois ou de mauvaises institutions et que nous ne les aimons pas. Ce sont leurs institutions ; sont-elles bonnes qu'ils jouissent de leurs bienfaits; sont-elles vicieuses qu'ils en supportent le fardeau et les maux qu'elles entraînent, jusqu'à ce qu'ils deviennent assez sages pour les changer et en faire des meilleures

„Qu'ils travaillent à leur propre salut, qu'ils fassent leurs propres lois, qu'ils établissent leurs institutions particulières, qu'ils dirigent leurs affaires à leur propre manière, et soient responsables à la postérité et au Très- Haut, mais à nulle puissance sur la terre."

On lui demanda à Norfolk, si l'élection de Lincoln, auquel on prétait des intentions hostiles à l'esclavage serait une cause suffisante pour rompre l'Union américaine? — „ Jamais! jamais! répondit-il, avec la plus grande véhémence. Si Lincoln est' élu, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'il soit installé dans ses hautes fonctions conformément

à la constitution et aux lois de son pays. Et moi, son plus ferme, son plus énergique, son plus irréconciliable opposant, je le soutiendrai dans l'exercice de tous ses pouvoirs constitutionnels. Mais ceci fait, s'il tente de renverser la Constitution ou d'en violer les dispositions ou d'ouvrir une guerre contre les droits et les intérêts d'une partie de cette Union, j'aiderai de tous mes moyens, dans les formes légales, à le pendre plus haut que les Virginiens n'ont pendu John Brown."

On peut parfaitemement juger par ces fragments de discours de la politique des trois partis les plus importants des Etats-Unis d'Amérique.

Maintenant examinons-les dans la pratique.

Les esclavagistes qui constituent une oligarchie puissante dans le Sud de F Union, tenaient depuis longtemps le pouvoir fédéral dans leur dépendance; eux et leurs créatures remplissaient tous les postes ; ils avaient pour eux le parquet, les douanes, la marine, tous les fonctionnaires publics. Le ministre des finances, M. Cobb (de Géorgie); celui de la guerre, M. Floyd, (de Virginie); et M. Compson (de Mississippi) étaient leurs serviteurs tout dévoués et leurs compères; les administrations publiques les servaient dans leurs intérêts et les favorisaient dans leurs prétentions ; des planteurs étaient aux ministères, aux comités permanents des chambres; ils avaient envahi le gouvernement, et jusqu'au président Buchanan leur était tout dévoué ; aussi comme toutes les aristocraties les planteurs du Sud étaient-ils disposés à défendre pied à pied et par tous les moyens leurs privilèges, et surtout par la révolte. Ce sera la première fois que l'on aura vu un peuple se soulever pour défendre le despotisme; jusqu'à ce jour la sainte insurrection n'avait été mise qu'au service de la

liberté. Il appartenait aux propriétaires de chair humaine de donner un pareil exemple au monde. Mais plusieurs motifs d'intérêt les poussaient à la rébellion. Ils pensaient que le Nord, ami de la paix et du dollar, n'oserait pas soutenir la lutte, qu'il ne mettrait pas une armée sur pied pour défendre l'unité de la Confédération, et que dans le cas où il oserait le faire, le Sud n'aurait qu'à retenir ses balles de coton pour affamer d'un seul coup tous les marchés de l'Europe, et pour soulever, contre les Iankees fanatiques de l'Union, toutes les villes manufacturières de l'étranger, toutes les bobines et toutes les broches de Manchester et de Mulhouse, de Lille et de Birmingham, et qu'alors l'Angleterre et la France, dont les populations ouvrières, seraient sur le pavé, seraient forcées d'intervenir en leur faveur pour sauver leur industrie cotonnière.

Et si elles hésitaient, si elles reculaient devant cette nécessité, que feraient-elles de leurs légions d'ouvriers filateurs sans travail et sans pain ? Les laisseraient-elles errer comme des ombres pâles de faim, autour des fourneaux éteints, des machines muettes des ateliers fermés et déserts, jusqu'à ce que poussées par le besoin et le dénuement elles aient recours à l'insurrection et se fassent tuer par les baïonnettes.

La France et l'Angleterre préféreront certainement rouvrir à coups de canons le marché du Sud pour s'alimenter de coton, et la cause des séparatistes sera gagnée. Tel était le calcul égoïste et impie des planteurs. Pour assurer la perpétuité et l'universalité de l'esclavage aux Etats-Unis, ils ont condamné les prolétaires de France et d'Angleterre à mourir de faim. Etrange dilemme qu'ils ont posé au dix-neuvième siècle que celui-ci: Où il sanc-

tionnera et approuvera l'esclavage en Amérique, le défendra et le soutiendra, où les prolétaires d'Europe seront condamnés à mourir de faim. Pas d'esclavage en Amérique, pas de coton et pas de pain pour les prolétaires en Europe. Les deshérités de l'ancien et du nouveaumonde sont solidaires, ils ne peuvent pas être émancipés les uns sans les autres. Si on brise les chaînés de nos esclaves noirs, qu'on fasse des rentes à vos esclaves blancs; les deux exploitations ne peuvent vivre l'une sans l'autre, le planteur est lié au capitaliste, au commerçant, on ne peut jeter à la mer la cargaison du premier sans ruiner les seconds. C'est à l'Europe à voir, si elle veut protéger, défendre, perpétuer, universaliser la propriété en hommes , V institution particulière ou l'esclavage, ou si elle préfère perdre, elle aussi, son institution spéciale, sa jouissance en hommes, ou le prolétariat.

Un parti; une caste, une classe, un Etat, une société qui tient un pareil langage, qui veut soutenir une iniquité par une infamie, ne mérite-t-il pas d'être au moins exproprié pour cause d'utilité et de sécurité publique?

N'était-il pas du devoir de l'Europe d'aider les Etats du Nord à accomplir cet acte de haute justice, et de mettre ainsi fin à cette sanglante et désastreuse lutte, qui ruine à la fois l'Amérique et l'Europe.

Que ceux qui douteraient de l'espérance perfides des Confédérés sécessionnistes lisent les paroles de M. Wigfall du Texas, au Congrès des Etats-Unis, déjà citées, et ils verront que le Sud nourrit encore cette espérance, perfide, qui lui fait seule continuer la lutte désespérée qu'il soutient depuis bientôt quatre ans, et dans laquelle il sacrifie tous ses capitaux et le plus pur de son sang, mais malgré son entêtement son courage et quelques succès éphémères

il succombera devant les forces des abolitionistes persévérants. Le Nord a pour lui le nombre, la justice et le droit. Le Sud au contraire combat pour une iniquité abominable, pour soutenir, étendre et propager le plus odieux de tous les crimes. C'est pour cela qu'il a levé l'étendard de la révolte. Les esclavagistes ont tort dans la forme tout comme dans le fond ainsi qu'ils l'ont avoué publiquement quand ils ont osé dire par la bouche de M. TVigfall. ..Xous ne rendrons jamais le pouvoir, nous n'accepterons jamais un président qui ne sera pas à nous.'- Ils pensaient qu'il leur serait facile de se perpétuer au pouvoir dans un pays où l'action publique se fait à peine sentir. Voici la conjuration qu'ils avaient organisée pour atteindre leur but: Les Etats du Sud devaient, si le candidat républicain triomphait aux élections de 1860, se retirer solennellement et officiellement de l'Union, et comme la capitale fédérale. Washington, se trouve enclavée dans les Etats esclavagistes du Maryland et de la Virginie, qui en ont cédé le territoire à l'Union, on profiterait de son isolement pour s'en rendre maître par un coup de main habile et audacieux: l'on conserverait la même constitution fédérale en y ajoutant simplement de petits amendements consacrant la perpétuité de l'esclavage et le Code-Noir pour toute l'Union. Les esclavagistes pensaient bien que les Etats du Xord n'accepteraient pas tout d'abord ces faits accomplis, mais ils espéraient que trouvant bientôt toutes les choses à leur place, excepté le président et deux ou trois amendements à la consitution, ils seraient heureux de se railler et de rendre à l'Union son intégrité et sa puissance.

Mais la première partie de ce plan a échoué, le coup de main, qui devait être exécuté sur Washington,

capitale fédérale, n'a pas réussi. L'Etat de Virginie dont la législature était en session hésita à accomplir le programme convenu. Le Maryland qui devait plus spécialement occuper le terrain neutre sur lequel sont bâtis le Capitole et l'hôtel de la Présidence, a glissé dans les mains des planteurs ; il s'agita avec les Etats de Delaware et du Missouri pour demander la suppression immédiate de l'esclavage. Cela ne découragea pas les esclavagistes; et dès que la nomination de Lincoln , le candidat du parti républicain fut connue, ils accomplirent la scission funeste dont ils menaçaient depuis longtemps la Confédération.

C'est le six Novembre 1860, que le président démocrate a été nommé, et dès le vingt Décembre la Caroline du Sud a proclamé sa séparation de l'Union ; la Floride l'a imité le sept janvier, le Mississipi le neuf; l'Alabama le onze; la Géorgie le vingt-trois; le Texas le deux février; les délégués communs de tous ces Etats se sont assemblés à Montgomery (Alabama), où ils ont installé le gouvernement provisoire des Etats séparatistes du Sud. N'ayant pu ainsi qu'ils l'espéraient le transporter à Washington, ils out choisi Kichemont pour capitale de la Confédération du Sud.

Depuis dix ans ces Etats préparaient la guerre civile en silence, ils avaient jeté sur le Sud l'immense filet d'une redoutable association secrète, la Camora des trois cercles d'or, enfermés l'un dans l'autre avec toute l'habileté chinoise qui a servi à confectionner ces trois boules d'ivoire tournées les unes dans les autres, sans 4u'on puisse comprendre comment la chose a pu se faire. Ces trois cercles concentriques s'ignoraient réciproquement tout en se prêtant un mutuel appui, les mots d'ordres passaient de l'un à l'autre sans qu'on put savoir qui

les avait donnés. Cette formidable machine de guerre fut d'un grand secours pour le Sud.

En-outre le moment avait été bien choisi, les trois mois d'interval laissés par la constitution entre l'élection du nouveau président et son entrée en fonction ont été très bien employés.

L'ancien président Buchanan favorisa de tout son pouvoir les entreprises criminelles du Sud auquel il était tout dévoué, il laissa dévaliser la Confédération par les fonctionnaires, tous esclavagistes, et poussa la trahison jusqu'à envoyer l'armée fédérale dans les déserts de l'Ouest, sous prétexte de combattre de malheureux Indiens qui, à ce qu'il prétendait; menaçaient la Confédération. De façon que quand la révolte du Sud éclata, le Nord n'avait pas un soldat à lui opposer et que les esclavagistes le tenaient au bout de leurs carabines. Cette conduite n'a du reste rien qui doive étonner de la part des planteurs, qui comme tous les aristocrates, commencèrent les hostilités par des actes de trahison et de pillage.

Au moyen de tous les chefs des administrations et des hauts fonctionnaires publics, qui comme nous l'avons vu appartenaient à leur parti, ils firent donner l'ordre aux agences du trésor situées dans le Nord, de transférer leurs fonds dans celles du Sud et aux arsenaux et magasins militaires du Nord, de transporter leurs armes, leurs munitions, leur matériel et leurs vivres dans les arsenaux et dans les magasins de la zone esclavagiste, de manière à mettre ainsi dans les mains des planteurs toutes les ressources, tout l'argent, toutes les armes et tous les approvisionnements de la Confédération. C'est grâce à la trahison du président Buchanan, que cette spoliation put s'accomplir.

Mais les esclavagistes ne s'arrêtèrent pas en si beau chemin, dès que cette première opération dont nous venons de parler fut effectuée des compagnies de gardes bourgeoises d'hommes du Sud, s'emparèrent de tous les forts et de tous les arsenaux fédéraux, ce qui ne leur fut pas difficile, car la plupart n'étaient gardés que par un concierge, il suffit aux volontaires de s'y présenter avec les autorités locales à leur tête pour qu'ils ne rencontrassent aucune résistance. C'est ainsi que l'arsenal et l'agence du trésor de Charleston; les forts et l'arsenal de Mobile; les forts de Wilmington; ceux de Savannah, des bouches du Mississipi, sont successivement tombés au pouvoir des scissionnaires. Quand à ceux qui renfermaient des garnisons, on commença par les bloquer.

Les fonctionnaires publics, presque tous esclavagistes, au moment de quitter le pouvoir commirent toutes sortes de dilapidations, ils se livrèrent au pillage le plus audacieux des propriétés de la Confédération. Tous les registres et les papiers disparurent, pas un seul compte des receveurs des deniers publics n'a pu être établi pour les six derniers mois de leur gestion.. Ils ont enlevé même jusqu'au mobilier, et quand le nouveau président des Etats-Unis est entré en fonction, le trois mars 1861, il n'a trouvé que les quatre murs, tout avait disparu. Ce qui ne fut pas volé par les agents supérieurs, fut vendu à vil prix par les subalternes, qui s'en approprièrent le montant. Dans beaucoup de circonscriptions le nouveau pouvoir trouva l'armée sans chevaux, sans matériel, sans vivres, sans armes, tout avait été pillé par les hommes du Sud. Après la confiscation des établissements militaires vint celle des caisses publiques et des entrepôts. La monnaie et l'agence du trésor de la Nouvelle- Orléans

furent confisquées; les planteurs s'approprièrent ainsi un million et demi en monnaie d'or et neuf tonnes de lingots d'argent valant au total 2,840,800 francs, les dépôts des particuliers du Nord furent aussi confisqués sans miséricorde.

Les établissements de charité publique ne furent pas même épargnés dans ces mesures de spoliation. L'hôpital fédéral de la Nouvelle-Orléans fut aussi saisi et confisqué, 216 malades qu'il renfermait furent expulsés inhumainement et jetés sur le pavé, les moribonds furent seuls exceptés de la mesure , sur les réclamations et les protestations courageuses et énergiques des médecins. Les planteurs se sont ainsi emparé frauduleusement de: 2 hôtels des monnaies, 3 agences du trésor, 7 arsenaux de l'armée de terre, 1 arsenal et 1 chantier de marine, 16 forts armés, 1124 canons; 23 entrepôts de douanes, plusieurs hôpitaux, et d'une grande quantité de vivres, de provisions et de numéraire contenus dans ces dépôts évalués à plus de quarante millions de francs.

Les receveurs des douanes ont refusé de solder les traites tirées sur eux par le gouvernement de Washington, pour le solde de leurs recettes effectuées avant la séparation. Les députés scissionnaires en quittant le Congrès ont mis la bibliothèque fédérale au pillage. Un seul député de la Caroline du Sud a dépouillé la bibliothèque de plus de quarante volumes incunables.

Enfin pour couronner cette œuvre de rapine et de brigandage, ils volèrent au ministère de l'intérieur, des titres de fonds publics de diverses natures, appartenant aux tribus indiennes et confiés à la loyauté du ministre, montant à plus de dix-huit millions de francs, ils les vendirent froduleusement. Il n'y a jamais eu d'exemple d'un

vol semblable dans les annales d'aucun pays civilisé. Voilà la moralité du gouvernement du dollar, qui, à la honte de l'Europe, rencontre de chaudes sympathies chez certains gouvernements de notre continent, et qui est soutenu par la presse conservatrice et surtout par les journaux catholiques et bonapartistes.

Cependant ces actes de piraterie ne suffirent pas aux honnêtes défenseurs du Slave pow&r, ainsi que l'on appelle l'oligarchie des planteurs, ils décrétèrent encore dans différents Etats , la suspension du recouvrement judiciaire des créances dues aux citoyens du Nord, et autorisèrent la répudiation des dettes contractées envers ces derniers. Les négociants du Sud s'empressèrent de profiter des bénéfices de cette spoliation, plus des quatre cinquièmes des traites sur le Sud, échues au premier janvier 1861, furent refusées et restèrent impayées.

Les esclavagistes décrétèrent ensuite:

La loi des suspects autorisant l'expulsion des personnes venant des Etats libres.

La défense d'affranchir les esclaves.

L'obligation pour les nègres libres d'avoir a choisir entre l'exil et l'esclavage.

La défense aux citoyens du Nord de pouvoir ester en justice dans les Etats du Sud.

La proposition de réduire en esclavage tous les Blancs non propriétaires.

La substitution de l'esclavage à la contrainte par corps pour le paiement des dettes.

L'obligation pour les prêtres et les ministres des cultes de refuser leur assistance aux condamnés pour faits contraires à l'esclavage, qui sont qualifiés de trahison.

L'imposition d'une taxe de 2 francs pour cent sur toutes les marchandises venant du Nord.

La suspension, pour les citoyens des Etats qui ont voté des lois de liberté personnelle, (lois contraires à l'esclavage) de toutes les dispositions du code pénal et du code civil protégeant leur personne, leurs propriétés; leur liberté et leur vie. C'est-à-dire la mise hors la loi de tous les citoyens du Nord. Ce qui a fourni aux cent mille planteurs du Sud débiteurs du Nord, hypothéqués par lui; l'occasion facile et déloyale de payer leurs dettes à coups de fusil et de purger leurs hypothèques au moyen des lois de prosription.

Nous ne parlons que pour mémoire, du terrorisme incommensurable à Taide duquel les propriétaires d'esclaves sont parvenus à étouffer la voix de la majorité des citoyens du Sud qui étaient favorables à l'Union et qu'on a intimidés par une terreur sans exemple, et des proclamations à la Gengis-Kan dans lesquelles le gouvernement confédéré menaça tous les généraux du Nord de leur faire tendre la corde s'il les attrappait, et de fusiller tous les soldats nègres qui seront faits prisonniers, ainsi que la chose a été pratiquée dans maintes circonstances.

Nous pourrions aussi passer sous silence toutes les pirateries de TAlabama dont le Kerseage a fait justice en le coulant dans un combat naval qui restera célèbre. Ce corsaire qui a causé de si grandes pertes à la marine marchande des Etats du Nord, qui a pillé et coulé plus de cinquante navires après avoir soigneusement vidé leurs caisses et leurs magasins, et après avoir volé jusqu'à leurs chronomètres, dont le capitaine forban de TAlabama faisait une collection à son bord. Nous n'en parlons ici que pour rappeler toutes les simpathies qui ont été témoignées à l'équipage de cet écumeur de mer en France et en Angleterre, dans cette dernière nation des officiers de

marine ont oublié toute dignité et tout sentiment de délicatesse jusqu'à proposer d'organiser une souscription pour offrir une épée d'honneur au pirate qui commandait ce navire. L'Alabama du reste était un produit anglais sorti des chantiers de Liverpool, où il avait été fabriqué pour le compte du gouvernement confédéré au mépris du droit des gens, aussi comme pour constater, d'une manière non équivoque; les sympathies de la marine anglaise pour la piraterie du Sud, un yacht de sa majesté britannique assistait au combat du Kerseage et de l'Alabama, et servait en quelque sorte de second à ce dernier navire dont il sauva l'équipage, qui trouva ainsi que nous l'avons dit le meilleur accueil en France et en Angleterre, au lieu d'être traité ainsi qu'il le méritait en forban et en pirate. Mais au contraire toute la presse gouvernementale s'extasia à l'envie sur le courage et la bravoure de cet honnête écumeur de mer, qui avant d'aller combattre le Kerseage avait pris la prévoyante précaution de placer chez un banquier le fruit de ses nombreuses rapines, de ses brigandages et de ses meurtres, y compris les fameux cinquante et quelques chronomètres volés à bord de ses victimes. Sa majesté l'Empereur Napoléon, 'dans son admiration pour les hauts faits de cet écumeur de mer, a daigné envoyer un de ses aides-de-camp pour lui faire un rapport détaillé sur le combat de ce héros de pleine mer; quel touchant et unanime accord d'admiration pour un corsaire dont les fédéraux ne prononçaient depuis longtemps le nom qu'avec indignation et horreur, et pour qui tous les honnêtes gens professaient le plus profond mépris. Nous ne comprenons pas que des pays qui se disent libres et civilisés accordent le droit d'asile à l'équipage d'un pirate et soustraient, à la justice américaine des for-

bans avérés. Nous engageons les Etats-Unis à user de représailles et à refuser l'extradition des malfaiteurs anglais et français tant qu'il n'aura pas été fait justice des écumeurs de mer de l'Alabama. Depuis que ce navire a été coulé, les journaux racontent des merveilles d'un autre pirate confédéré, la F brida, qui vient de piller l'Etincelle- Electrique à destination de la Nouvelle-Orléans, contenant une cargaison estimée trois millions de francs, c'est la vingt-huitième prise de ce digne émule de l'Alabama. Espérons qu'un croiseur fédéral en fera bientôt justice, et que son équipage n'aura pas un yacht anglais pour le sauver, et qu'il sera pendu haut et court. Mais en attendant il fait bonne chair: huîtres, volailles, vins fins, tous les mets recherchés enlevés aux prises alimentent le gardemanger du bord, et le dernier des matelots en s'asseyant à ses tables somptueuses, ne se sert que de magnifiques couverts d'argent. La moitié des rapines du pirate appartient à l'équipage, l'autre à l'honnête gouvernement des insurgés du Sud.

On voit qu'il fait bon de combattre pour la morale institution particulière^ comme on appelle l'esclavage, et que comme Dieu, elle prodigue ses biens, à qui fait vœu d'être sien.

On peut juger par ce qu'exécutent aujourd'hui les planteurs, à quel diapason élevé ils porteraient l'art de la iiibusterie, si la victoire pouvait couronner leur révolte impie.

Ils ont l'àme tellement endurcie contre les scrupules de la conscience, qu'ils sont insensibles à toute espèce de remords, ils ont laissé se développer chez eux de telles habitudes de spoliation et d'avarice, que l'amour du lucre est devenu leur loi toute-puissante; aussi professent-ils journellement avec le plus grand égoïsme cette maxime immorale: „Je fais tout pour l'argent (I do every thing

for money)," ils n'ont pas plus de respect pour la vérité que pour la probité, ils ne croient qu'à une chose, à la souveraineté du but, mais du plus vil et du plus bas de tous, car ils n'ont pas d'autre idéal que celui de senrichir et de gagner de l'argent de toutes les façons, fussent par les plus abjectes. Et ce qu'il y a de plus honteux c'est que loin de dissimuler leurs passions égoïstes, ils en tirent au contraire vanité et les affichent (uniquement: „ Comme homme du Sud, a dit M. Harris, (du Maryland), j'avoue franchement à la face du pays, que la scission est née presque toute entière des passions et de l'ambition impie des méridionaux."

Ils ont tellement perdu la conscience du juste et de l'injuste, qu'ils en sont venus à croire de bonne foi que leur tyrannie monstreuse est un gouvernement basé sur la justice, la liberté et l'égalité.

Ils croient si peu que les nègres soient des hommes, qu'ils en sont venus à prétendre que chez eux: „quoique les hommes soient créés inégaux en qualités mentales, en valeur morale et en force physique, ils sont tous égaux en droits, ils ont tous le même droit à la protection pleine et entière de leur liberté, de leurs vies, de leurs personnes et de leurs propriétés ; protection qui est le seul but du gouvernement institué parmi eux, et qui ne tire ses pouvoirs que du consentement des gouvernés."*)

Pour oser élever de pareilles prétentions dans un pays où il y a quatre millions d'esclaves noirs, il faut absolument ne pas les considérer comme des hommes, car dans le cas contraire, il est évident qu'une pareille décla-

*) Projet de la Déclaration de l'indépendance du Sud, du 11 vembre 1860.

ration de principes ne serait qu'une dérision amère et ridicule.

Ces principes sont pourtant la condamnation la plus formelle de l'esclavage , mais ces malheureux planteurs semblent l'ignorer, et ne pas même s'apercevoir de l'antagonisme qui existe entre leur théorie et leur pratique. Ils vont même jusqu'à affirmer, ainsi que l'a fait M. Calhoun en plein Sénat: ,,que l'esclavage est la base la plus sûre et la plus solide qu'il y ait dans le monde pour des institutions libres ou comme l'a dit dernièrement, le 5 février 1851, M. Dejarnette, réprésentant de la Virginie, au sein du Congrès : „que l'esclavage des Noirs est la seule base sur laquelle la liberté puisse se perpétuer." Il parlait sans s'en douter de cette monstruosité qui existait dans l'antiquité, à Sparte et à Rome où fleurissait l'esclavage et l'ilotisme, que les païens appelaient improprement la liberté mais qui n'était que le plus affreux despotisme d'une classe sur une autre, et la plus abominable des tyrannies.

C'est sans doute à l'école des défenseurs de l'esclavage que Napoléon III a puisé pendant son séjour en Amérique ses maximes de despotisme, et qu'il a appris cette belle sentence : „Rten de durable ne sefonde sur la liberté!-^ dont il a enrichi plusieurs de ses proclamations. Il ne laisse du reste échapper aucune occasion de témoigner ses sympathies en faveur de la cause du Sud, et, chaque fois que les fédéraux éprouvent un échec militaire, il s'empresse de faire des propositions de paix et d'arbitrage en faveur de ses bons amis du Sud. Quelques journaux ont même parlé de pourparlers qui seraient engagés entre la France et l'Angleterre dans le but d'arriver à une médiation entre les Etats du Nord et du

Sud. Le fait est exact, en tant qu'on le limite à de simples conversations entre M. Drouyn de Lhuys et lord Cowley et lord Russell et le prince de la Tour d'Auvergne. En outre, un agent du gouvernement impérial est parti pour New-York et Washington avec des pouvoirs assez étendus pour avertir sérieusement le président Lincoln que la France est décidée à ne pas tolérer les menées des Américains et des juaristes sur la frontière mexicaine. On soumet même à M. Lincoln une série de faits sur lesquels on lui demande une réponse catégorique. Cet agent se rendra ensuite sur l'extrême frontière du Mexique, dans le but de surveiller en personne ce qui se passe de ce côté. Deux capitaines d'état-major sont également partis, il y a quinze jours: l'un se rend auprès du général Grant, l'autre auprès du général Lee. Ils correspondront directement avec l'empereur; et l'on ajoute que M. Sandfort, qui était précédemment accrédité à Bruxelles, et qui est à Washington aujourd'hui, revient en France chargé d'une mission pour le cabinet des Tuileries qu'il remplira avant de reprendre son poste. Quant à la reconnaissance des Etats du Sud par la France, elle continue à être discutée dans le sein du gouvernement, mais sans qu'on soit encore arrivé à une solution. On veut pour cela attendre la hn de la lutte qui vient de s'engager autour de Richemond.

Ces sympathies sont du reste toutes naturelles et dans la logique des principes. Le fauteur du coup d'Etat du Deux Décembre devait tout naturellement patronner la patrie adoptive du général Monk, ce traître galonné qui vendit à prix d'argent la liberté de son pays, et qui plus tard fut le premier gouverneur de la Caroline, qui eut

ainsi pour parrain le roi de la débauche, et pour marraine l'écume de l'armée jacobite.

Le but que poursuivent les hommes du Sud des Etats-Unis, n'est-il pas la conséquence extrême de celui que veulent atteindre les bonapartistes. Et V esclavage universel et perpétuel n'est-il pas la plus haute puissance de Vidée napoléonienne.

Ces considérations sont si vraies, qu'elles ont suggéré au gouvernement Français l'idée de la funeste expédition du Mexique. Pour l'exécuteur testamentaire du prisonnier de Sainte Hélène , ce qu'il s'agit d'établir en Amérique comme en Europe, c'est le despotisme basé dans le nouveau continent sur l'asservissement de la race nègre et dans l'ancien sur des institutions du Bas- Empire. Pour atteindre ce double résultat il fallait d'abord chercher à détruire et à anéantir la forte démocratie des Etats-Unis du Nord, susciter et encourager la révolte du Sud. C'est en effet ce qui a eu lieu, longtemps avant la révolte, des émissaires français furent envoyés dans les Etats esclavagistes pour étudier le terrain et encourager la scission, et ce ne fut que quand on fut assuré de leur rébellion que l'expédition du Mexique fut décidée.

Abaisser ou extirper la démocratie des Etats-Unis fut donc la première nécessité, le besoin principal, l'âme du projet que proposait l'homme qui s'est emparé du pouvoir et des destinées de la France.

Pour que les Idées Napoléoniennes se réalisent dans les deux mondes, il est absolument indispensable que la vaste république des Etats-Unis disparaisse, car tant qu'elle existe, tant qu'elle rayonne à travers l'Océan, elle est un exemple dangereux, elle entretient les espérances,

elle anime les courages de tous ceux qui ont conservé l'idée de reconquérir la liberté. Elle est la condamnation permanente de ce gouvernement byzantin, qui s'intitule menteusement et pompeusement Démocratie Napoléonienne, Empire constitutionnel etc. . . . Elle perce à jour son hypocrisie; elle fait voir que la démocratie, les principes de 1789 en Europe, pas plus que ceux de 1776 en Amérique, n'ont rien de commun avec les trop fameuses institutions impériales. Que la première est tout le contraire du Césarisme et du Bonapartisme. Qu'elle en est la négation la contradiction absolue et la condamnation flagrante. Tant que le monde aura sous les yeux la grande et véritable démocratie des Etats-Unis, il ne prendra pas au sérieux ce despotisme de caserne et de sacristie, tenant d'une main l'ensensoir et de l'autre le goupillon, et qui élève la prétention aussi ridicule qu'outrecuidente d'être un gouvernement de souveraineté populaire. La vraie liberté démocratique empêche que l'on soit trompé par la fausse qui met sa gloire dans la servilité. La réalité sur une si grande échelle empêche d'être dupe de la grossière contrefaçon que l'empire sert au public, on aperçoit trop facilement le despotisme sous le masque de la démocratie. L'illusion est impossible.

Pour que le mensonge règne, il faut que la vérité disparaisse, pour que la démocratie esclave s'enracine en Europe, il faut que la démocratie véritable soit détruite en Amérique, car sans cela, tôt ou tard, comme elle l'a déjà fait en 1789, la liberté du nouveau monde tuerait le despotisme dans l'ancien. Washington renverserait Bonaparte, l'idée de l'un de ces deux hommes est de trop sur la terre. Spartacus et John Davis, Cromwel et Monk ne peuvent exister ensemble et triompher en même temps.

Le monde byzantin et le monde démocratique américain ne peuvent se partager notre globe et en occuper chacun un hémisphère.

L'Empire fondé le Deux Décembre ne peut avoir aucune sécurité tant qu'il y aura un phare brillant de liberté sur l'autre rive de l'océan, sa nuit en sera éclairée et son sommeil troublé, il ne sera qu'un succès éphémère et toujours contesté. Toutes ses maximes absurdes se briseront comme verre fragile contre les principes proclamés par les pères de l'Union-Américaine. Le fantôme de Washington, plus que le spectre de Brutus trouble le repos du nouveau César, en lui donnant à chaque minute un démenti superbe de l'autre côté de l'Océan, il faut donc qu'il sévanouisse sous les fulgurants éclairs de l'épée glorieuse brisée à Leipzig et à Waterloo, ressoudée pour le seconde fois au Deux Décembre 1851, et trempée dans un bain de sang du peuple. Mais tant que l'ombre de la liberté égorgée en Europe se promènera sur la rive américaine, quelque nouvel Hamlet jurera de la venger. Elle sera un danger pour l'ordre. Un scandale et une menace pour l'Empire bonapartiste. Ce fantôme comme l'ombre d'Armodius est une provocation à la justice, une menace à la tyrannie, il rappelle à un grand peuple qu'il a été libre, qu'il s'était constitué aussi en véritable démocratie, il lui fait surtout souvenir de quelle manière déloyale, traîtresse et nocturne on lui a ravi le trésor de ses libertés, à l'aide de quel piège on lui a rivé ses fers, et par quel attentat infâme on l'a deshonoré; il lui fait monter au front la rougeur de la honte, et entrer dans le cœur l'indignation et la colère. Mais comme ces symptômes sont très-dangereux pour l'édifice napoléonien

dont ils menacent la sécurité, il faut absolument qu'ils disparaissent.

Périsse l'avenir ! Périsse le droit ! Périsse le monde de Washington, de Lafayette, de Franklin, de Jefferson! mais que l'asservissement universel, le monde des Césars, de la papauté, du jésuitisme, de Charles V, de Philippe II, de Bonaparte et des propriétaires d'esclaves soit sauvé.

Voilà le but que poursuivent les armées impériales au Mexique, et celles des esclavagistes dans les Etats du Sud. Elles ont pour mission de tuer l'avenir, de décoller la liberté,, de lui trancher la tête d'un seul coup, afin d'assurer à jamais le triomphe de la mort et de VEsclavage universel.

Ainsi l'expédition du Mexique était une mine chargée contre les Etats-Unis, une machine de guerre destinée à faire éclater en pièce l'Union américaine. On devait en y mettant le feu faire sauter et détruire complètement la démocratie américaine, qui ne devait pas pouvoir résister à ce premier choc. Une fois qu'un gouvernement despotique solide sera établi au Mexique il lui sera facile de tendre la main par le Texas à ses bons amis les esclavagistes du Sud, dont on a encouragé la rébellion par milles moyens; en parlant à tous propos de reconnaître leur gouvernement, en excitant des sympathies en leur faveur, en les appuyant par des voeux ardents, en dissimulant leurs échecs, en exagérant leurs victoires, pour exciter l'intérêt de l'Europe en leur faveur. La restauration de l'esclavage fait partie du programme napoléonien, c'est une des faces la plus curieuse des grands principes de 1789, découverte par les bonapartistes, qui comme les planteurs du Sud, prétendent que l'esclavag3 est la base la plus solide de la liberté, et que rien de durable ne se

fonde sur cette dernière. N'est-ce pas Napoléon I, qui a eu la honte de rétablir la traite des nègres et l'esclavage dans les colonies françaises, par son décret, du 19 Mai 1802. Le gouvernement du second empire n'a donc fait qu'appliquer T Idée-na^olêonienne , en restaurant de fait cette double iniquité, en attendant que le triomphe de la révolte du sud des Etats-Unis lui permette de la proclamer en principe. Il a eu la gloire de rétablir d'une façon indirecte la traite des nègres condamnée par toutes les nations civilisées, et qui a déjà coûté cinquante millions de Noirs à l'Afrique ; Napoléon III a fait prendre sur la côte de la Nigritie des cargaisons de Noirs, qu'il a étiquetées du titre menteur de travailleurs-libres ; il a fait ensuite expédier ces malheureux dans les Antilles, où on les fait travailler avec toute la liberté et l'aménité du Code-Noir. On appelle ce trafic honteux V immigration. C'est ainsi que le bonapartisme au moyen de deux étiquettes trompeuses a rétabli la traite des nègres et l'esclavage clandestin dans nos colonies, pendant qu'il poursuit secrètement leur établissement officiel et universel aux Etats-Unis, à l'aide de la guerre qu'il a allumée entre le Sud et le Nord, et de l'expédition du Mexique. Les Etats esclavagistes, quand ils ont levé l'étendard de la révolte, avaient l'arrière pensée d'opposer une barrière infranchissable à l'esprit de leur siècle, à l'aide des institutions monarchiques, soit en fondant chez eux un empire, soit en s'alliant, soit en s'unissant à celui du Mexique en voie d'établissement; leur société de caste, d'oligarchie se prête admirablement à cette spéculation, c'est cette idée toute napoléonienne qui les a encouragé dans leur tentative de révolte, et qui a été d'un grand poids dans les raisons qui ont décidé de la conquête,

du Mexique. Si ce projet peut jamais se réaliser , c'en est fait de la démocratie du nord des Etats-Unis. L'esclavage universel y sera fondé, car s'il est en dissonnance incompatible avec la démocratie, il cadre admirablement et s'harmonise parfaitement avec l'Empire. Et les petites républiques du nord de l'Amérique ne pourraient résister à l'envahissement d'un grand empire fondé ainsi dans le Sud.

Maintenant que nous avons montré la connexité qui existe entre l'expédition du Mexique et la révolte du Sud , et l'unité du but poursuivi en Europe par ridée-napoléonienne et en Amérique par Vidée-esclavagiste; continuons l'étude (Je l'insurrection des planteurs, elle mettra encore plus en lumière la vérité de nos appréciations.

M. Davis, le président de la confédération des Etats sécessionnistes du Sud , affirme non-seulement que l'esclavage est la base de la liberté , mais encore qu'il a la propriété étrange d'être la sauve-garde de l'égalité; voici ses propres paroles officielles: „U égalité politique ne sera pas assurée, tant que la propriété en hommes ne sera pas admise explicitement dans la constitution." Et faisant mentir impudemment l'histoire; il s'écrie: „ Voilà les principes, pour lesquels nos pères on versé leur sang, dans la lutte mémorable de la Révolution.*) Affreux blasphème, abominable mensonge, qui devrait lui faire craindre de soulever contre lui les mânes de ces austères Pères Pèlerins et de ces vénérables Quakers, qui ont fondé l'Union et qui étaient venus en Amérique „pour jouir en

*) Discours de M. Davis, prononcé au balcon de son hôtel, à

Montgoméry, le 17 février 1861.

paix et liberté des vérités de l'Evangile," et qui n'ont jamais permis que l'esclavage souilla le sol du Rhode- Island et du Connéticut.

D'autres transforment l'esclavage en Droit-divin.

L'Examiner de Richemont, du 30 mars 1861, l'un des principaux organes, et des plus sérieux, des propriétaires d'esclaves écrivait que: ,,le petit nombre de fous; de vaniteux et d'imbéciles; qui s'opposaient à la scission, s'attaquaient à la providence et trouvaient faute dans les desseins de Dieu."

Et malheureusement les Ecritures- saintes, la Bible et les Evangiles, les Pères de l'Eglise et les conciles ne prêtent que trop à cette prétendue origine de l'esclavage; car, à côté des admirables maximes de fraternité, d'égalité et de liberté invoquées par John Brown, pour la délivrance des esclaves, et qu'il puisait dans l' Ancien-Testament, nous devons ajouter que des textes nombreux des livres saints leur sont diamétralement opposés, et que la conduite des papes, des prélats et des prêtres depuis l'avènement du christianisme jusqu'à nos jours, a toujours été favorable à l'esclavage; et que l'avènement du christianisme loin d'avoir contribué à briser les chaînes des esclaves, n'a fait au contraire que leur en forger de nouvelles. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur les Ecritures et sur l'état de la société chrétienne, et surtout d'examiner la conduite des clercs pour se convaincre de la vérité de notre assertion.

Outre le Chapitre XXV, v. 44—46 du Lévitique, qui permet aux Juifs de tenir des étrangers dans un esclavage perpétuel; l'Exode Chapitre XXVI, v. 2 — 6, n'autorise-t-il pas l'esclavage temporaire des Juifs? Au Chapitre XXIX, v. 19, du livre des Proverbes, il est dit:

„que ce rfest pas avec des paroles que Von corrige un esclave." Car les paroles expression du sentiment et de la pensée s'adressent aux personnes, c'est donc par d'autres moyens plus énergiques que l'on doit s'adresser aux esclaves qui ne sont pas des personnes, mais quelque chose comme des bêtes de somme, ainsi que l'explique l'Ecclésiastique chapitre XXXIII, v. 25, 30, de la manière sur vante: „A l'esclave il faut comme à l'âne, ni plus ni moins, de la pâture, des coups et du travail. Toutefois, comme il ne pourrait être astreint à manger au râtelier de l'âne, il reçoit du pain. L'âne ne connaît que le joug et la courroie, lorsque sa peau est devenue calleuse et qu'il a fourni sa tâche, il peut reposer en paix. L'esclave ayant une tendance perpétuelle à vouloir être libre, on ne doit point lui lâcher la main, mais il faut l'assouplir par un travail continu; il faut s'il a un mauvais vouloir, s'il n'obéit pas, le dompter par la torture et par les fers aux pieds."

Comme on le voit le Code-Noir est tout entier dans la Bible, et les propriétaires d'esclaves peuvent V Ancien- Testament 'à la main répondre qu'ils ne font que mettre en pratique les préceptes du livre divin.

Voyons maintenant ce que le Nouveau-Testament dit de l'esclavage.

Dans une de ses paraboles Jésus dit, sans aucune expression de blâme: „que l'esclave qui a connu la volonté de son maître et qui ne s'y est pas conformé recevra force coups, tandis que celui qui n'a pas connu cette volonté ne recevra qu'un petit nombre de coups (Luc. Chapitre XII, v. 47 et 48). Ce qui implique non seulement la reconnaissance de l'esclavage, mais encore celle du droit du maître de corriger son esclave avec force,

quand il lui aura désobéi , et faiblement, quand il aura ignoré sa volonté*

Les princes des apôtres Pierre et Paul, ces disciples de prédilection du Divin-Maître, ont- ils du moins condamné l'esclavage? Hélas non! Paul dans VEpître aux Ephésiens , recommande aux esclaves d'obéir a leurs maîtres avec crainte et tremblement comme au Christ. Dans la première Epître à Timothêe il veut que les esclaves regardent leurs maîtres comme dignes de tout honneur: à ceux qui ont des maîtres chrétiens il recommande de servir encore mieux, il ajoute que telle est la saine doctrine de Jésus-Christ, et que cette doctrine est selon la piété et il appelle orgueilleux et ignorant quiconque en enseigne une autre. Enfin, dans VEpître a Tite, il recommande encore aux esclaves de plaire en toute chose a leurs maîtres, afin d'honorer la doctrine du Sauveur.

Pierre dans sa première épître recommande également aux esclaves d'être soumis a leurs maîtres.

Ainsi comme on le voit selon les apôtres Pierre et Paul, les esclaves doivent obéir avec crainte et tremblement a leurs maîtres, car telle est la saine doctrine de Jésus-Christ. On ne peut pas mieux approuver l'esclavage ni affirmer d'une façon plus formelle que cette institution abominable fait partie de la doctrine du Christ.

On voit donc que c'est une grande hérésie historique que de dire que l'Ancien et le Nouveau Testament contiennent la condamnation formelle de l'esclavage et que le Christianisme l'a aboli. Nous allons voir en effet que l'esprit des Evangiles et de la Bible, sur cette institution, a depuis le commencement de notre ère jusqu'à nos jours, inspiré l'Eglise, et que nulle part elle n'a

brisé les fers des esclaves. Et que c'est à la Révolutionfrançaise seule que l'on doit cet acte d'humanité.

Saint Ambroise trouve très bien l'asservissement d'Esaii par son père Isaac, et il prétend que le premier devait être l'esclave d'un père plus prudent que lui. Nous recommandons, ce grand saint aux esclavagistes qui asservissent leurs propres enfants, il peut leur servir de patron.

Saint Isidore; comme le fait la loi des planteurs que nous avons citée, défend aux abbés de donner la liberté aux esclaves, qu'il appelle la chose des monastères.

Saint Bernard écrit à l'abbé de Molênes qu'il lui appartient de corriger les esclaves que l'Eglise a confiés à ses soins.

Saint Thomas d'Anquin soutient que la nature a destiné certains hommes à être esclaves.

Nous pourrions citer encore une grande quantité de saints personnages, et jusqu'aux écrivains chrétiens de nos jours, pour prouver qu'aucun d'eux n'a enseigné l'abolition de l'esclavage. M. Biot un chrétien zélé dit, dans un livre sur l'abolition de l'esclavage, que ^pendant les trois premiers siècles, époque de persécution et de tolérance pour le Christianisme ; nul parmi ses défenseurs ou ses ennemis ne parle de la suppression de l'esclavage, comme conséquence de la doctrine nouvelle

Les Pères de l'Eglise comme les Apôtres prescrivent la soumission même aux maîtres infidèles."

„Le Christianisme ne pouvait inscrire, ajouie-t-il, la nécessité de l'abolition de V esclavage au nombre des lois et troubler ainsi tout l 'ordre sociale

Examinons maintenant si la religion chrétienne a

aboli de fait l'esclavage, ainsi que le prétendent un grand nombre d'ignorants ou de gens de mauvaise foi.

Au deuxième siècle, Athénagoras repousse les accusations lancées contre les chrétiens en invoquant le témoignage de leurs esclaves, ce qui prouve qu'ils en avaient. En 310, le premier empereur chrétien, Constantin, permet aux maîtres chrétiens de frapper leurs esclaves avec des verges ou des courroies, et de les charger de chaînes dût la mort s'en suivre; il leur défend seulement de les tuer d'un seul coup. On voit que la conversion au christianisme du grand empereur n'avait pas modifié ses opinions sur l'esclavage. Constantin a du reste édicté toute une législation sur l'esclavage empreinte du même esprit de rigueur. Théodose, Honorius empereurs chrétiens imitent son exemple ; Saint Jérôme, qui avait des troupeaux d'esclaves, se plaint de la perte de l'un d'eux dans une invasion des barbares. Le 7e concile de Carthage interdit aux esclaves la faculté d'accuser les clercs. Le premier concile d'Orange, en 441, escommunie ceux qui prennent les esclaves des clercs; ainsi, comme on le voit le clergé possédait des esclaves. Salvien nous apprend au Ve siècle, que les chrétiens possédaient des esclaves, et qu'ils leur faisaient endurer les plus indignes traitements; qu'ils les mettaient à mort ou s'en servaient pour assouvir leur brutale impudicité. En 589, le troisième concile de Tolède ordonna aux évêques de réduire en esclavage et de vendre les femmes qui auraient vécu en concubinage avec des ecclésiastiques.

Saint Grégoire Ier, Pape écrit à Janarius évêque de Sardaigne pour qu'il fasse fustiger et mettre à la torture les esclaves qui ne veulent pas se convertir. Le premier concile de Reims en 630 défend de vendre les esclaves

chrétiens à d'autres qu'à des chrétiens. Celui de Tolède ordonne de réduire en esclavage en faveur de l'Eglise tous les enfants des ecclésiastiques. Saint Eloi donne à l'abbaye de Solignac une terre avec les esclaves et les quadrupèdes. Une charte, de 799, contient une donation en faveur du monastère de Saint-Denis, d'un grand nombre d'esclaves désignés nominativement avec leurs enfants.

Les rois de France, Louis Ier, Charles II, Charles III, Charles le Simple, font tous des donations de terres et d'esclaves en faveur du clergé. Hugues Capet imite ce pieux exemple. En 1086, sous Guillaume le Conquérant, il fut dressé un inventaire des esclaves des évêques et des monastères qui en constate un nombre considérable appartenant aux gens d'église.

En 1145, le pape Eugène III confirme l'abbaye de Saint-Remi dans la possession de ses esclaves ou serfs. Les peuples du Nord, après leurs invasions, ayant transformé l'sclavage en servage dès le 6e siècle, il a fallu jusqu'au dozuième pour que le clergé accepta cette amélioration, il y avait déjà plusieurs siècles que les laies avaient transformé l'esclavage en servage, quand les clercs se décidèrent à les imiter. L'Eglise fut la dernière à conserver ses esclaves. Quand un peu plus tard l'affranchissement des communes se produisit, l'archevêque de Reims, dit Marie de Nogent, qualifie publiquement „d'exécrable cette institution par laquelle les serfs se soustraient contre tout droit et violemment au domaine de leurs maîtres." Aux treizième et quatorzième siècles, le clergé renouvela son opposition à l'affranchissement des serfs, il conserva les siens jusqu'à la Révolution-française qui le surprit encore en pleine possession de ces malheureux.

Pendant qu'en Europe, malgré les papes, les évêques les conciles et tout le clergé , la civilisation poursuit son œuvre d'affranchissement, un nouveau champ s'ouvre pour la satisfaction de son ambition, Christophe Colomb découvre l'Amérique. Ferdinand le Catholique, Charles Quint, ce Flamand fanatique qui fit brûler les Anabaptistes en Hollande, massacrer les Maures et les Juifs d'Espagne, qui devint général des jésuites et mourut dans un couvent, animé d'un saint zèle catholique; établirent l'esclavage en Amérique et réduisirent en servitude un grand nombre d'habitants de ce nouveau pays. Les Portugais, aussi très catholiques, firent la traite des nègres au XVIIe siècle. Ce fut un homme d'Eglise, le cardinal de Richelieu qui établit l'esclavage dans nos colonies. La chrétienne Angleterre, en 1650, vendit aux Américains 8000 Ecossais, et cinq ans plus tard 1000 jeunes filles Irlandaises.

Les Lettres-êdijiantes sur les missions de la Guyane du Pérou, de la Californie, du Chili et du Paraguay, prouvent jusqu'à la superfluité l'existence de l'esclavage des Noirs sur les habitations, les couvents et les collèges des religieux et auprès des moines eux-mêmes. Bonaparte rétablit en France la religion chrétienne par son décret du 7 avril 1802, et l'esclavage par celui du 19 mai de la même année, c'est-à-dire 42 jours après, il était de toute justice que ces deux institutions se suivissent de près, car elles ont toujours, ainsi qu'on l'a vu, été parfaitement ensemble. Aujourd'hui les ministres chrétiens des Etats- Unis du sud sont tous possesseurs d'esclaves et partisants fanatiques dé* l'esclavage, ils prêchent journellement en faveur de cette institution divine.

Le révérend Palmer, ministre presbytérien, de la

Nouvelle-Orléans prêchait, le 29 novembre 1860, que dans la guerre actuelle des Etats-Unis les esclavagistes ^défendent la cause de Dieu et de la religion" Et que T abolitionisme est un esprit d'athéisme." Et il ajoutait encore, pour mieux préciser sa pensée: .... „nous que Dieu a choisis pour être les défenseurs de l'esclavage, son développement seul peut nous satisfaire . . . ."

Le 22 novembre 1862, les évêques de l'Eglise protestante du Sud déclarèrent publiquement et conjointement, que V Eglise du Sud est unanime en faveur de l'esclavage . . . ."

Plus récemment encore, un manifeste signé par une centaine de ministres presbytériens, épiscopaux, baptistes, méthodistes, etc. a été adressé aux chrétiens du monde entier, les révérends serviteurs de Dieu, qui l'ont publié, disent entre autre chose: ^qu'ils témoignent solennellement devant Dieu, que la relation entre maître et esclave, ainsi qu'elle existe dans leur pays, n est point incompatible

avec le christianisme sacré V abolitionisme est

selon eux un obstacle aux plans de Dieu. Il n'a point sur lui le sceau de la grâce du Seigneur. C'est un fanatisme qui ne porte aucun fruit de bénédiction"

Le révérend docteur Thorn-Well, un des théologiens les plus distingués de la Caroline du Sud est convaincu, que la traite est la plus belle de toutes les sociétés des missions.

Ainsi on voit que l'Ancien comme le Nouveau Testament contiennent des paragraphes justificatifs de l'esclavage, que les Pères de l'Eglise, les conciles, les papes, les évêques et tous les clercs l'ont ordonné, justifié, défendu; que le Christ, Saint-Pierre, Saint-Paul, jusqu'au révérend Palmer, à la Nouvelle-Orléans, et jusqu'aux évêques

protestants de l'Eglise du Sud des Etats-Unis, ainsi que; les fondateurs et les ministres du christianisme, ont prêché l'esclavage. Nous avons vu également avec quel zèle et qu'elle persistance ils Font pratiqué depuis le commencement de notre ère jusqu'à nos jours, car aujourd'hui encore, en 1864, les ministres protestants des Etats à esclaves et des colonies hollandaises, et les prêtres catholiques des colonies espagnoles, portugaises, et du Brésil possèdent tous des esclaves.

Il y a encore, aujourd'hui dans les colonies des nations dont nous venons de parler, dans les établissements européens de la côte d'Afrique, et dans le Sud des Etats- Unis d'Amérique, 7,583,000 esclaves, qui appartiennent tous à des Chrétiens la plupart catholiques. Voilà comment le christianisme a aboli l'esclavage.

On sait, ainsi que nous l'avons déjà dit, que cet honneur immortel revient à la Révolution-française. C'est sous la République, que la grande Convention- Nationale a rendu son décret célèbre, du 4 février 1794: „La Convention-nationale, déclare abolir l'esclavage dans toutes les colonies; en conséquence, elle décrète que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies sont citoyens français, et j'ouissent de tous les droits assurés par la Constitution. „ Voilà, qui est plus explicite que tous les versets de l'Ancien et du Nouveau Testament. Napoléon Ier ayant rétabli l'esclavage huit ans plus tard, comme nous l'avons vu, il a fallu une nouvelle révolution et la proclamation de la République, pour rayer définitivement cette iniquité des lois de la France, le 4 mars 1848. Date glorieuse!

L'Angleterre avait donné à l'Europe, de 1833 à 1838, le généreux exemple de l'abolition de l'Esclavage dans ses

colonies des Antilles. Mais malheureusement elle n'en a pas fait autant dans l'Inde, où en 1843, on vendait encore des esclaves. Le gouvernement anglais a depuis défendu des actes semblables, ainsi que toute action en justice pour l'eslavage, tout en le laissant subsister de fait.

En 1846, un musulman Ahmed, bey de Tunis en affranchissant les esclaves dans ses Etats, a donné un grand exemple aux monarques très chrétiens d'Espagne, de Portugal, de France, de Hollande, de Brésil, mais inutilement.

Christian VIII, roi de Danemark, par un rescrit du 28 juillet 1847, a affranchi les enfants des esclaves qui naîtront dans ses possessions, et a décidé que l'esclavage serait aboli dans un délai de douze ans, ainsi que la chose a eu lieu en juillet 1848.

Le Czar de Russie a émancipé trente millions de serfs et brisé la chaîne qui les attachait à la glèbe et à la corvée. Mais pendant que la liberté marche à grands pas sur les neiges et dans les steppes glacés de la Russie, elle recule sous les tropiques, étrange oscillation du progrès se produisant du pôle à l'équateur. Pendant que les peuples barbares venus de l'Asie en Europe progressent; ceux civilisés venus d'Europe en Amérique reculent. Est-ce l'effet d'une loi naturelle, des migrations et des transformations des peuples, qui fait que leurs progrès moreaux sont en raison inverse de la hauteur des latitudes vers lesquelles ils gravitent; ou bien est-ce le résultat désastreux de l'influence de l'esclavage. Nous admettons plus volontiers cette dernière opinion et nous croyons, comme Bernardin de Saint-Pierre „que quand la politique humaine attache la chaîne au pied d'un esclave, la justice inexorable en rive l'autre bout au cou du tyran." Mais rêve-

nons aux Etats-Unis du Sud, dont nous a écarté notre digression sur la prétention mal fondée du christianisme d'avoir aboli l'esclavage.

C'est le spectacle permanent de l'esclavage qui a produit chez les planteurs leur démoralisation et leur dégradation, et qui leur a suggéré les doctrines aussi monstrueuses qu'absurdes, qu'ils osent soutenir au milieu des lumières de notre époque, et qu'ils ont la prétention impie de vouloir faire triompher et régner. Et c'est pourtant pour obtenir un pareil résultat qu'ils se sont séparés de l'Union.

Mais pendant que les Etats à esclaves donnent un tel exemple de perversion , et qu'ils envoient des commissaires en Europe chercher auprès des gouvernements despotiques un appui pour leur odieux régimes, les Etats du Nord présentent un spectacle plus digne, plus consolant et plus moral. Toutes les divisions de partis avaient disparu devant le danger que courait l'Union. Lincoln, le modeste faucheur et fendeur de bois de l'Illinois, qui venait d'être nommé président de la Confédération américaine; partait, le 11 février 1861, de sa modeste habitation, pour se rendre au poste périlleux, où l'appelait la confiance de ses concitoyens. Partout sur son passage il fut accueilli avec le plus grand enthousiasme, et les ovations se succédèrent sans interruption tout le long de sa route. A Indianapolis il rencontra deux paysans, Dubois et Peck, qui avaient été ses compagnons de travaux au milieu des champs, dans sa jeunesse, leur reconnaissance fut touchante et pleine de cordialité, ces hommes austères, après lui avoir serré affectueusement la main, lui adressèrent pour dernier adieu ces paroles pleines d'une grande simplicité antique: „Lincoln, Lincoln," lui dirent-ils, continuez à vous conduire en homme juste." Admirables

recommandations, nobles conseils, qui font le plus grand contraste avec les doctrines pleines de dépravation des hommes du Sud qui ne rougissent pas de déclarer, ;,qu'ils sont prêts à tout pour de l'argent , que le coton est roi du monde, que le dollar est seul juste et tout puissant.*) M. Abraham Lincoln est un homme de cinquantedeux ans environ, haut de six pieds, les yeux et les cheveux noirs, la figure bronzée par le soleil des plaines, les muscle fortement développés par le travail des champs, d'une grande simplicité, et d'une bonhomie apparente, qui laissent cependant deviner une résolution ferme et énergique, et un grand courage, mis souvent à l'épreuve dans une vie de rudes labeurs et de dangers. M. Lincoln est un véritable type de l'homme des prairies, de l'homme de frontière, il a été pionnier, faucheur de maïs, faiseur de clôtures dans les champs, il a travaillé longtemps chez les autres à la campagne comme ouvrier, il a défriché des ses mains son premier champ, dans la Petite-Egypte, contrée alors sauvage, qu'il disputait aux Indiens; il a vu tuer son père par ces derniers , qu'il combattit à outrance comme officier élu des Corps-francs. Il fut .plusieurs fois nommé membre du Congrès; quand il a été élu président, il donnait de ville en ville des conférences publiques sur les sciences sociales et politiques, et sur le droit naturel, il était ce que l'on appelle en Amérique lecturer, lecteur, donneur de conférences payantes de lecture. Depuis sa nomination à la présidence des Etats-Unis, un settler de l'Indiana, lui a fait cadeau d'une canne de chêne blanc en lui disant : „ Lincoln je vous donne cette

*) Discours de M. Wigfall du Texas, prononcé au Sénat des Etats-Unis, le 12 décembre 1860.

canne, je l'ai prise dans la clôture de ma ferme, c'est une de ces traverses, que vous avez fendues et clouées pour moi, en 1829, je vous la donne en souvenir des travaux de vos premières années." Comme on le voit c'est à son travail, à son courage et à son intelligence, que le Grand- Géant de V Illinois, ainsi qu'on appelle M. Lincoln, en opposition à M. Douglas ; le Petit Géant, a dû la haute mission qui lui a été confiée."

Dans les loisirs de son travail manuel il cultivait son intelligence, et à force de persévérance et de labeur, le fendeur de bois est devenu littérateur, professeur public de droit et de politique, membre du Congrès, puis président de la grande République américaine. La courageuse lutte qu'il soutient depuis plus de trois ans pour sopposer à l'extension et à l'envahissement de l'esclavage, sa constance énergique, sa persévérance infatigable, sa noble conduite sans ostentation, pleine de simplicité, de modestie et de loyauté, ses décrets consciencieux pour l'abolition de l'esclavage, ses efforts continuels, pour accomplir la grande mission qui lui a été confiée et amener la fin de cette iniquité sociale, qui est la cause de la guerre terrible qu'il soutient avec tant de calme et de stoïcisme, lui ont mérité l'estime de ses contemporains et l'admiration de la postérité.

Son élection, en 1860, a été un grand hommage rendu par le peuple américain; au principe de l'égalité il est le premier président de l'Union qui ait travaillé manuellement, comme ouvrier prolétaire, en le nommant on a honoré non seulement son caractère et son mérite, mais encore le travail libre, cette base de toute grande et véritable démocratie, dans laquelle l'homme doit être le fils de ses œuvres.

Par une heureuse coïncidence le président Lincoln se trouvait à Philadelphie le 22 février, jour anniversaire de la naissance de Washington, l'illustre fondateur de l'Union américaine, que l'on célébrait dans toute la Confédération. Les magistrats de la cité républicaine vinrent le chercher de bon matin à son hôtel, et le conduisirent à la Salle de l'Indépendance, arrivé sous le portique, un coup de canon retentit et le nouveau président hissa le pavillon national au même mât, où Washington avait déployé pour la première fois cet étendard il y a trois quarts de siècle.

Et, le 4 mars à midi, Lincoln fut installé Président des Etats-Unis, et jura de maintenir et d'exercer la Constitution américaine.

Comme nous l'avons dit, grâce à la trahison de Buchanan et des agents fédéraux, il trouva le gouvernement dans le plus grand désordre et dans la plus grande pénurie; mais grâce au patriotisme et au dévouement des banques et des gouvernements du Nord, qui mirent à sa disposition des sommes considérables, et lui ouvrirent tous les crédits dont il avait besoin, il put bientôt soutenir la lutte contre les Etats sécessionnistes.

Tout le monde connait les péripéties de la guerre impie, atroce, barbare, dénaturée que les passions égoïstes et féroces des planteurs du Sud ont amenées aux Etats- Unis. Il n'entre pas dans notre cadre de faire ici l'histoire de cette longue suite de combats et de batailles, qui ruinent et dépeuplent ce malheureux pays depuis bientôt quatre ans, nous voulons seulement montrer ce qu'est ce parti de l'esclavage, et toutes les infamies et toutes les iniquités dont il s'est redu coupable, qu'il commet encore chaque jour, et quel est le but abominable qu'il poursuit.

Nous avons vu quelles honteuses théories ont adopté les hommes du Sud; nous allons assister maintenant à leur mise en pratique.

M. Charles Anderson, frère du général commandant du fort Sunter, qui le premier essuya le feu des séparatistes, habitait le Texas quand éclata la révolte du Sud; comme ses opinions abolitionistes étaient bien connues, il reçu l'ordre de quitter le pays dans le délai de dix jours.

Forcé de se conformer à cette sommation arbitraire, il dut vendre immédiatement et presque pour rien tout ce qu'il possédait, troupeaux, terres, habitations. Seulement il ne voulut pas vendre ses esclaves, il préféra leur donner la liberté; mais dans cet honnête pays du Sud, nous avons vu qu'il n'est pas permis à un maître de libérer les Noirs, il lui est interdit, sous les peines les plus sévères d'être bon, humain, généreux, compatissant envers ces malheureux, il peut les rouer de coups, les faire succomber sous les mauvais traitements ou dans les supplices, mais il lui est défendu de briser leurs chaînes de les rendre à la liberté, de leur restituer leur dignité, d'en faire des hommes.

Aussi quand on eut connaissance de sa généreuse résolution, un cri de fureur s'éleva contre lui, parmi les planteurs, le juge refusa de légaliser l'acte de mise en liberté et ordonna la vente à la criée au profit de l'Etat des malheureux nègres et l'arrestation de leur honorable propriétaire, qui fut détenu, à deux lieues de son habitation, dans le camp des rangers, farouches volontaires défenseurs de l'esclavage, qui sèment la terreur et le massacre dans les Etats du Sud, il parvint heureusement par la fuite à éviter d'être pendu, de tendre la corde suivant l'énergique expression des esclavagistes.

Non seulement il était défendu d'affranchir les esclaves, mais bientôt les législateurs des Etats du Sud décrétèrent que les gens de couleur et les nègres libres aient à choisir entre l'exil et l'esclavage, leur liberté étant considérée comme une anomalie, un mauvais exemple et un danger.

On comprend facilement que le choix de ces malheureux ne fut pas douteux un seul instant, et que tous choisirent l'exil. Us furent donc tous contraints de quitter cette terre marâtre, de réaliser leur petit avoir, leurs faibles ressources, d'abandonner leurs moyens d'existence; leurs professions, leur petit commerce, leur clientelle, pour aller errer à l'aventure. Il y avait parmi ces pauvres proscrits des gens de toutes professions, des gardeurs de bétail, des barbiers, des tailleurs, des blanchisseuses, des lingères, et quelques familles bien établies, tous durent partir, beaucoup sans ressources, et tous sans que rien dans leur conduite méritât un pareil traitement, tous étaient des gens laborieux, honnêtes, économes on ne pouvait rien leur reprocher, ils n'étaient coupables que d'avoir du brun sur la peau, et quelques uns à peine quelques gouttes de sang nègre dans les veines.

Grâce au dévouement de quelques généreux citoyens étrangers et de quelques habitants non propriétaires d'esclaves, qui firent mystérieusement une souscription, malgré les rangers qui parcouraient le pays, on organisa un train pour Monterey dans la province de Nuew-Léon (Mexique).

Et, le 18 janvier 1861, tous ces malheureux proscrits quittèrent le Texas, plongés pour la plupart dans la plus grande tristesse, dans le plus profond désespoir, quelques rares amis étaient venus leur faire furtive-

ment leurs adieux et leur presser une dernière fois la main, car il était sévèrement interdit de témoigner la moindre sympathie à ces parias des Etats du Sud.

Un passant qui avait fait preuve d'amitié et de dévouement aux nègres libres, fut signalé aux volontaires esclavagistes, ces féroces sicaires du plus affreux des despotismes, le poursuivirent de rue en rue, à San Antonio à coups de fusils jusqu'à ce qu'il tomba mort sur la Place du marché. Les planteurs du Sud ont une telle horreur pour tout ce qui touche à l'esclavage, et pour tous les principes de liberté qu'un journal de Virginie le Southside Democrat écrivait dans ses colonnes: „Nous en sommes venus à haïr tout ce qui porte l'épithète de libre, à partir du nègre libre, nous détestons toute la kyrielle; culture libre, travail libre, société libre, volonté libre, pensée libre, école libre. Mais la pire de toutes ces abominations c'est l'école libre !"

Ils ont poussé leur haine pour renseignement jusqu'à écrire dans le Code-noir : „Quiconque tentera d'enseigner à épeler, à lire ou à écrire à une personne de couleur libre ou à un esclave, sera s'il est convaincu de ce fait condamné à une amende qui ne pourra être moindre de deux cent cinquante dollars ni excéder cinq cents.

Voilà à l'aide de quelle législation les propriétaires d'esclaves entretiennent les gens de couleur et les nègres dans l'ignorance, pour pouvoir mieux les opprimer et avoir le droit de les accuser d'infériorité et de dégradation. A côté de la nuit de l'intelligence ils font l'isolement le plus complet pour mettre [leur bétail humain à l'abri de tout contact avec une personne libre.

Les frontières des Etats scissionnaires sont toutes fermées non seulement aux citoyens du Nord, mais encore

à tous les nègres libres et gens de couleur de quelque pays qu'ils viennent; cette terre du Sud ne doit plus porter maintenant que des maîtres et des esclaves.

En 1860, un mulâtre très clair d'origine libre étant débarqué à Galveston, fut arrêté, retenu dans les fers et vendu publiquement pour six mois à un planteur de la campagne; ;,pour le produit; dit l'arrêt; être consacré, à l'expiration du terme, à payer les frais du procès et de l'expulsion." Dans six mois s'il n'a pas succombé sous les coups, il devra s'estimer très heureux s'il est rendu à la liberté et expulsé.

On a même été jusqu'à substituer dans certains Etats l'esclavage temporaire à la contrainte par corps. Le débiteur quelque soit sa qualité, homme ou femme, blanc, mulâtre, noir ou peau-rouge, américain, ou étranger, est réduit en esclavage pour tout le temps jugé nécessaire à l'acquittement de sa dette, il est ainsi contraint de donner non seulement son travail, mais sa liberté, toute sa personne, la libre disposition de lui-même, de se soumettre à tout l'affreux régime, à tous les mauvais traitements de la servitude la plus rigoureuse, afin d'acquitter lentement; péniblement sa dette. Le créancier devenu le maître de son débiteur le tient au bout de son fouet, et peut lui faire payer chaque jour, sur ses épaules; les retards qu'il lui a occasionnés dans le recouvrement de sa créance.

Un malheureux Allemand; qui avait été ainsi réduit en servitude, y serait probablement resté toute sa vie, tant était lent le remboursement de sa dette par ce procédé inique; heureusement pour lui que ses compatriotes se sont cotisés pour payer son impitoyable créancier; et briser ses fers. Cet infortuné; quand il a recouvré

la liberté, avait les épaules et les reins tout déchirés par les coups de fouet qu'on lui avait administrés.

On discute aussi, dans les Etats à esclaves, le projet de réduire en servitude tous les Blancs qui ne possèdent pas de terres. En vertu de ce principe de l'organisation sociale des planteurs, „que le capital possède le travail." L'homme, qui n'a que ses bras, que son labeur, le prolétaire, ne peut selon ces honnêtes, propriétaires de chair humaine, avoir d'existence indépendante ni jouir d'aucun droit civil ni de sa liberté individuelle; il faut qu'il soit la propriété, la chose de celui pour qui il travaille. A-t-on jamais imaginé pareille monstruosité, pareille négation de la personnalité humaine? Comprend -on tout ce qu'a d'odieux un régime qui veut appliquer de pareilles doctrines? Voit-on enfin quelles seront les dernières conséquences de ces théories anti-sociales, anti-humanitaires et qu'il n'y aura bientôt plus de sécurité pour personne aux Etats-Unis, si les planteurs venaient à faire triompher leurs doctrines monstrueuses, car ils veulent non-seulement étendre et perpétuer l'esclavage des Noirs dans toute l'Union, mais encore réduire les Blancs en servitude.

Voici en quels termes s'exprime à cet égard M Fitzhugh de la Virginie dans son livre sur la sociologie du Sud: ,, Restreindre la justification de l'esclavage à celle de l'esclavage des Noirs, serait affaiblir ly autorité des Saintes- Ecritures, et renoncer aux bénéfices des exemples que nous donne l'antiquité profane; car nous ne lisons nulle part que dans les temps anciens il existât des nègres esclaves. L'esclavage est nécessaire, que les esclaves soient blancs ou noirs."

Le Riclimond Enquirer ajoutait encore, les défenseurs de l'esclavage restaient à moitié chemin, ils ne

légitimaient que la servitude des Noirs. C'était abandonner le principe, c'était admettre que la servitude appliquée à d'autres que les africains est mauvaise. Aujourd'hui nous affirmons que l'esclavage est juste, naturel et nécessaire. Il saute aux yeux que les Noirs doivent être plutôt esclaves que les Blancs; car par nature ils sont capables seulement de travailler et non pas de commander, mais il n'en reste pas moins vrai qu'en lui même le principe de l'esclavage est absolument indifférent à la couleur de la peau. Plût à Dieu, que chacun de nous comprit pleinement et prit à cœur notre mission, notre destinée et notre responsabilité. L'établissement de notre confédération est en opposition directe avec la fausse tendance de notre civilisation moderne tout entière. Telle est la vraie raison pour laquelle nous avons dû nous passer de la sympathie générale, jusqu'à ce que nous l'ayons conquise à la pointe de l'épée.

„A la devise: Liberté, égalité, fraternité, nous avons délibérément substitué celle-ci: Subordination, esclavage, gouvernement. Ces problèmes politiques et sociaux qui font la torture et le désespoir des nations modernes, nous avons entrepris de les résoudre à notre manière, avec nos propres principes et pour notre avantage particulier. Il est des races esclaves, nées pour servir, et des races maîtresses, nées pour commander. Tels sont les principes fondamentaux que nous a légués le monde antique et que nous maintenons en face d'une génération perverse, oublieuse de la sagesse de ses pères. Ces principes sont notre vie et pour les défendre nous avons montré que nous étions prêts à mourir. Nous avons confiance que notre confédération est instituée par Dieu pour prêcher aux nations de grandes vérités.*

„Que notre législature rende une loi par laquelle celui qui se chargera des nécessiteux et de leurs enfants" ajoute un autre journal, „les logera, les habillera et les nourrira malades et en santé, pourra exiger en retour de ses bienfaits que ces indigents le servent et lui obéissent."

Nous ne réfuterons pas toutes les énormités contenues dans ces assertions; car il suffit de les citer pour en faire justice. On voit que les esclavagistes considèrent V institution particulière (c'est ainsi qu'ils appellent modestement l'esclavage), comme émanant des Saintes Ecritures et par conséquent comme étant d'origine divine, mais à leurs yeux sil paraît que cette justification n'est pas suffisante et ils jugent utile de corroborer cette autorité sacrée de l'appui de la tradition profane. Et parceque l'antiquité avait adopté l'esclavage, ils l'invoquent comme une autorité incontestable, pour justifier leurs coupaples institutions qu'ils érigent en principes immuables, et en dogmes sacrés. N'est-ce pas une aberration mentale? Quoi parce que l'antiquité a consacré à côté de l'esclavage la polygamie, l'inceste, l'adoration des idoles, les sacrifices humains etc. etc., est-ce une raison suffisante pour dire avec une jactance qui n;a d'égale que son absurdité: „Tels sont les principes fondamentaux que nous a légués le monde antique et que nous maintenons en face d'une génération perverse, oublieuse de la sagesse de ses pères." Avec une pareille manière de raisonner il est facile de justifier tous les crimes.

Mais leurs prétentions ne s'arrêtent pas à vouloir établir l'esclavage dans tous les Etats de l'Union et à soumettre les Blancs pauvres comme les Noirs à cet odieux régime, ils espèrent aussi le faire rayonner dans les Etats voisins, et surtout au Mexique, ils ont déjà

attaqué et ruiné Matamoros dans ce but, et cette malheureuse ville n'a échappé à leur domination que par la résistance la plus héroïque.

Les Américains ne sont pas les seuls qui aient à redouter le triomphe des esclavagistes, toute l'Europe, tout le monde en serait la victime, les malheureux voyageurs, les marins aventureux que le hasard ou la tempête jetteraient sur ces côtes de servitude, de chaînes et de misère seraient immédiatement réduits en esclavage par ces marchands de chair humaine. Ne seraient-ils pas après leur naufrage des prolétaires sans ressources; du reste, qui réclamerait pour eux la sauvegarde des traités ou du droit des gens? qui serait informé de leurs funestes destinées dans ce pays muré comme une Chine, où de nouveaux Mantchouriens les tiendraient enchaînés en dehors de toutes communications, au milieu de leurs immenses campagnes dans leurs plantations isolées.

Il serait défendu sous peine dé mort d'en parler, et les farouches rangers seraient chargés de surveiller l'exécution de cette consigne.

Les émigrants, les colons européens qui sont actuellement en Amérique, s'ils venaient à être ruinés par la guerre, à éprouver des pertes, des banqueroutes, seraient aussi déclarés „des Blancs sans ressources," et vendus, comme tels, au profit du trésor public, à la criée du tribunal, au plus offrant et dernier enchérisseur, sans respect pour leur éducation, leur ancienne position, leur nationalité; ils seraient adjugés eux,- leurs femmes, leurs enfants, comme un troupeau de vil bétail; le père à^l'un, le fils à l'autre, la fille à celui-là, la mère à celui-ci, ces deux dernières devraient subir tous les caprices grossiers de leurs maîtres successifs, de leurs intendants, de leurs

conducteurs d'esclaves, qui les emploieraient à satisfaire leurs caprices, leurs passions grossières, leurs obscénités, qui les croiseraient, les accoupleraient avec qui bon leur semblerait pour la reproduction de l'espèce, afin de vendre leurs produits et de réaliser ainsi de beaux bénéfices Si ces pauvres victimes poussées par un noble sentiment de dignité, de pudeur se refusaient à la satisfaction volontaire de ces infamies, leurs maîtres auraient le droit de les contraindre à l'obéissance par la force, ils pourraient à toute heure de la nuit ou du jour, en plein soleil, sous le ciel bleu, en face des splendeurs de la nature, aux yeux de tous, ou dans quelques réduits obscurs, dans quelques cachots infects, les faire dépouiller de leurs vêtements, les faire garrotter, les violer ou les faire violer par tous leurs esclaves et leurs serviteurs, et après, leur faire administrer une bonne correction sur leurs chairs nues jusqu'à ce que couvertes de sang elles succombassent sous les coups, ils pourraient encore les laisser souffrir la faim pour dernier châtiment, les faire expirer ainsi dans la honte, les mauvais traitements, les supplices et les privations, sans ^qu'une puissance humaine puisse leur demander compte de leurs forfaits. Tous les voisins, de cette confédération abominable d'esclavagistes, seront exposés aux mêmes dangers; il n'y aura plus de sécurité pour personne ces propriétaires de chair humaine pourront faire la guerre sous le prétexte le plus futile, pour réduire les populations vaincues en esclavage, ou exercer dans le même but des actes de brigandage ou de piraterie chez leurs voisins. Quelle est la puissance européenne qm pourra intervenir efficacement à une pareille distance contre cette puissante oligarchie ayant la royauté du dollar et une armée de plusieurs centaines de mille

hommes, surtout si elle parvenait à s'emparer par la victoire de toutes les ressources des Etats-Unis ; quel serait alors le terme de ses prétentions ? de son ambition et de ses forfaits?

L'Europe a-t-elle réfléchi à tout cela? Ne serait-il pas temps qu'elle fasse entendre la voix de la justice et de l'humanité, non pas comme le demandent une presse vendue, (voir le bulletin quotidien de l'Etoile-belge, dont la partie relative à la guerre d'Amérique est rédigée de la façon la plus infâme.) et des hommes d'Etat qui sont la honte de notre époque et de la civilisation, pour amener un arrangement qui sauve l'esclavage et lui assure la perpétuité, mais pour aider à détruire cette plaie sociale qui amènera la perte de l'Amérique et qui compromet si gravement les intérêts européens.

Si on veut la paix, si on la veut rapidement il faut mettre les défenseurs de l'esclavage et les Etats du Sud au ban de l'opinion publique, il faut faire autour d'eux le blocus de la morale, établir le cordon sanitaire de la conscience publique révoltée. Il faut détourner la tête avec horreur de ce gouvernement de forbans, de pilliards d'assassins, d'incendiaires, d'enchaîneurs de nègres, de massacreurs de Blancs, qui vendent jusqu'à leurs femmes, leurs frères, leurs propres enfants pour s'enrichir. Il faut leur dire : on vous connait trop, on vous méprise, on vous haït, on vous a en horreur et en aversion!

Vous pouvez gagner des batailles avec votre armée de mercenaires recrutés clans la lie du monde entier, avec vos ^généraux de grands chemins, et vos soldats de coupegorge, qui fusillent tous leurs prisonniers qui pendent les fidèles citoyens de la Confédération, qui enterrent les nègres tout vivants, qui égorgent les malades, qui violent

et tuent les femmes après avoir éventré leurs enfants, qui pillent tout un pays, et se sauvent comme des larrons devant l'ennemi pour emporter leur butin. Vous pouvez solder une presse vénale, acheter des écrivains éhontés, des ministres corrompus , des gouvernements corrupteurs, des empereurs coutumiers de guet-apens et admirateurs de brigandage, qui préfèrent; et pour cause, Lacenaire, Schinderhannes, à Caton et à Brutus ; vous pouvez vous livrer à tous les dévergondages de la force à toutes les orgies de la puissance, vous pouvez tout excepté une chose : mériter la sympathie d'un honnête homme.

Cette atmosphère de réprobation, ce sentiment de répulsion les forceront de cesser la lutte , et les possesseurs d'esclaves qui sont en minorité se verront abandonnés de la majorité de la population blanche des Etats-confédérés, et ils seront forcés de cesser la révolte, Si l'Europe avait pris une attitude digne dès le premier jour, si elle avait répudié et caractérisé comme elle le méritait la rébellion du Sud, si elle lui avait refusé tout crédit, tout appui, tout asile, tous secours, toutes fournitures d'armes et de munitions, il y a longtemps que le Sud, épuisé et découragé dans son isolement, aurait demandé grâce et merci; c'est l'Europe qui est coupable de la prolongation et des désastres de la guerre.

La question d'humanité seule aurait dû suffire depuis longtemps, pour faire répudier ouvertement la cause du Sud, en dehors de toutes espèces de considérations économiques et politiques. Qui pourra jamais sonder tous les maux immenses que la possession de l'homme par l'homme a enfantés. Plus on arrête sa pensée sur cet abîme sans fond, sur cette iniquité incommensurable, plus on est enrayé, plus le vertige vous saisit. D'un autre côté quand

une fois l'homme a goûté le poison enivrant qu'il puise dans la propriété de son semblable, quand une fois il s'est repus de domination, quand il a savouré la jouissance amère que procure le pouvoir absolu sur la créature humaine, qui fait que l'homme se croit au-dessus de l'homme, il perd dans son orgueil toute notion de justice, tout sens moral, il considère sa domination injuste, son despotisme odieux, comme choses justes et équitables, il s'y attache de plus en plus comme à un besion indispensable, sans la satisfaction duquel il lui serait impossible de vivre.

Il faut ensuite placer à côté des jouissances d'amourpropre que procure la possession de l'homme, les bénéfices énormes qui eh résultent pour le propriétaire, véritable sybarite, vivant dans le luxe et le faste, au sein de tous les plaisirs et de toutes les voluptés, pendant que les malheureux esclaves, plongés dans le dénuement et la dégradation, travaillent pour lui, et augmentent chaque jour son capital en même temps qu'ils agrandissent le cercle de la servitude de leur race et chargent le poids de leurs chaînes.

Mais l'attrait le plus séduisant et peut-être le plus puissant que l'esclavage exerce sur le planteur, c'est le nouveau droit du seigneur, car à côté de la propriété de l'homme par l'homme, il y a la possession de la femme par l'homme, c'est-à-dire toutes les voluptés du monde oriental, tous les plaisirs du harem; chaque plantation renferme un immense sérail, où une grande quantité de femmes se disputent les faveurs du maître, depuis la robuste africaine toute de marbre noire, aux durs appas, jusqu'à la voluptueuse et charmante quarteronne presque blanche, qui n'a dans les veines que quelques gouttes du

sang des enfants des tropiques, qui lui en donnent toutes les ardeurs.

Le planteur peut donc se livrer à toutes les voluptés de la chair avec ses nombreuses esclaves, qui toutes sont soumises à ses moindres caprices, car si une de ces malheureuses s'avise de lui résister, n'a-t-il pas mille moyens de la contraindre, les menaces, les privations, le fouet, les supplices? Ne peut-il pas employer la force quand il veut, la faire dépouiller de ses vêtements, la faire lier aux quatre membres, et assouvir sur le corps de cette malheureuse enchaînée toute sa brutale passion , ne peut-il pas, s'il le veut, requérir, appeler à son aide le shérif et ses aides pour réduire son esclave à l'obéissance? N'est-ce pas son droit parfaitement légal? Puis pour punir la coupable de désobéissance à ses caprices, s'il trouve le fouet trop doux, ne peut-il pas la livrer aux magistrats pour qu'ils la punissent plus rigoureusement. L'opinion publique avait banni ces coutumes barbares sans les effacer de la loi, le sentiment public protégeait, quoique faiblement les femmes esclaves contre les brutalités obscènes de leurs maîtres, quand les pays à esclaves étaient ouverts, quand la presse libre pouvait clouer au ban de l'opinion, et dévoiler les forfaits des planteurs; mais aujourd'hui que le cordon sanitaire des rangers les tient isolés du monde entier, que pas une plainte, pas un bruit, pas même l'écho d'un soupir ne peuvent s'en échapper , quelles garanties, quelles digues existent encore contre les mauvaises passions de ces hommes violents et cruels? Aucunes, ils peuvent à la fois se plonger dans la triple ivresse des alcools, du sang et de la volupté.

C'est pour conserver ces odieux privilèges ou plutôt ces abus infâmes, qu'ils demandent la perpétuité et l'uni-

versalité de l'esclavage aux Etats-Unis. C'est pour cela qu'ils ont entrpris cette guerre injuste et dévastatrice qui a déjà plongé dans la tombe plusieurs millions d'hommes et englouti des capitaux par milliards. N'y a-t-il pas de quoi frémir d'indignation et d'horreur rien qu'en y songeant? Et chose atroce; conséquence fatale de cette abonimable fléau, non-saulement les maîtres trouvent un grand attrait dans cette possession charnelle des femmes noires et mulâtresses, qui de leur propre et cynique aveu, leur procure des jouissances beaucoup plus vives que celle des blanches, car les quarteronnes sont de très jolies femmes et des plus voluptueuses, mais encore il en résulte pour eux un très grand bénéfice , car leurs enfants viennent, comme esclaves augmenter la propriété des planteurs leurs pères, qui accroissent par leurs accouplements avec leurs esclaves leur cheptel humain ; et les produits mulâtres ou quarterons qui en résultent ont une bien plus grande valeur que ceux des nègres. Ces bons pères, ces honnêtes citoyens, ces excellents chrétiens, vendent plus tard leurs propres enfants ;*) ils leur font donner le fouet ou les font

*) La loi déclare que les enfants des esclaves doivent suivre la destinée de leur mère; de là l'haditude des planteurs de vendre et de léguer par testament leurs propres enfants. (De la société américaine par Miss Martineau, Bruxelles, société belge de librairie.)

Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que les planteurs du Sud n'ont pas l'honneur de l'invention de cette coutume inique, c'est à des évêques chrétiens, au clergé catholique, à une réunion de vénérables prélats que nous devons en attribuer toute la gloire. Le neuvième concile de Tolède, en 655, ordonne que les enfants que les ecclésiastiques, depuis le sous-diacre jusqu'à l'évêque, auraient eus de femmes soit esclaves, soit libres, deviendraient à perpétuité esclaves de l'église de leur père; en sorte que ces enfants n'étaient pas seulement punis pour une faute dont ils étaient innocents, mais se voyaient réduits en

pendre pour la moindre faute; s'ils ont des filles, aussitôt qu'elles ont quatorze ou quinze ans. ils les déflorent, toujours pour tirer bénéfice de leur fécondité ; car dans cette zone tropicale la femme est précoce, elle est pubère à 12 ou 13 ans, et ,,il est généralement admis qu'elle doit engendrer à quatorze ou quinze ans.*' Si elle ne le fait pas, comme elle frustre son maître, elle est rigoureusement fustigée.

Ainsi on le voit, l'esclavage est bien la plus haute puissance de tous les vices, de tous les crimes, il résume en lui: le vol, le brigandage, l'adultère, la polygamie, la promiscuité, le viol, l'inceste, l'infanticide, le meurtre et la plus grande de toutes les barbaries, celle qui fait qu'un père créé et élève des enfants pour les vendre. Quel gouffre d'iniquités!

Nous exagérons, nous dirons les âmes pieuses, qui font de l'esclavage une institution divine. Hélas! nous le voudrions de grand coeur, mais malheureusement il n'en est pas ainsi, nous sommes encore au-dessous de la vérité en dénonçant toutes ces horreurs. Un père d'esclaves voudrait-il, délivrer ses enfants du sort affreux qui les attend, il ne le pourrait pas. les planteurs du Sud en

servitude au profit des auteurs mêmes de cette faute, de manière que la fornication des ecclésiastiques contribuait à enrichir l'Eglise et ses honorables ministres. Les colons du Sud peuvent donc invoquer l'autorité de l'Eglise et les décisions des conciles pour j'ustifier leurs infamies.

Mais le concile de Rome de 1051, tenu par Léon IX, contre Grégoire évêque de Verceil, qui vivait en concubinage avec la veuve de son oncle, va encore plus loin , il décide que les femmes qui auront vécu avec des prêtres de Rome seront adjugées au palais de Latran, qui fut ainsi transformé en sérail, et qui fournit de nombreux bâtards pour augmenter le nombre des esclaves des ecclésiastiques.

législateurs prévoyants, en esclavagistes logiques ont prévu le cas ; ils craignaient les accès de tendresse de leurs faibles cœurs de pères, depuis leur révolte contre la Confédération ils ont voté partout chez eux des lois qui interdissent au maître la faculté d'aifranchir son esclave , et comme d'un autre côté il lui est aussi défendu dépouser une femme de couleur, tous ses enfants avec des personnes de cette catégorie seront donc nécessairement et forcément voués à l'esclavage à perpétuité. La loi des pays à esclaves défend aux pères de racheter ou d'affranchir leurs enfants. Ce seul trait devrait suffire pour faire juger de l'iniquité des mœurs et de la législation des Etats esclavagistes.

Comme nous l'avons déjà dit, les planteurs pour la satisfaction de leurs passions dépravées, et souvent dans un but d'intérêt pécunier ont commerce avec leurs esclaves du sexe féminin, et leur font faire le plus d'enfants possible, dont ils sont les pères naturels. Eh bien, si quelques-uns de ces êtres sans cœur, un peu moins pervertis que les autres voulaient affranchir leurs enfants nés dans l'esclavage, ils ne le pourraient pas, la loi s'y oppose, elle condamne les malheureux fruits de leurs amours et leur postérité à rester éternellement dans l'esclavage; d'un autre côté la loi leur défendant aussi dépouser des femmes de couleur , ils ne pourront jamais légitimer les enfants qu'ils peuvent avoir avec ces malheureuses, qui resteront toujours esclaves ainsi que leurs enfants, quelqu'affection que leurs maîtres puissent avoir pour elles. Aussi ces lois barbares amènent-elles souvent de profondes perturbations et de terribles catastrophes dans les familles des planteurs. Nous allons citer deux exemples bien connus, parmi des milliers de semblables, des conséquences affreuses de ces lois barbares.

M. de Tocqueville raconte dans son excellent ouvrage : De la Démocratie en Amérique, „qu'il a rencontré au Sud de l'Union, un vieillard qui jadis avait vécu dans un commerce illégitime avec une de ses négresses.^ Il en avait eu plusieurs enfants, qui en venant au monde étaient devenus les esclaves de leur père. Plusieurs fois celui-ci avait songé à leur léguer au moins la liberté, mais les années s'étaient écoulées avant qu'il put lever les obstacles mis à l'affranchissement par le législateur. Pendant ce temps la vieillesse était venue et il allait mourir. Il se représentait alors ses fils traînés de marché en marché, et passant de l'autorité paternelle sous la verge d'un étranger. Ces horribles images jetaient dans le délire son imagination expirante, je le vis en proie aux angoisses du désespoir, et je compris alors comment la nature savait se venger des blessures que lui fesaient les lois."

Voici un autre exemple plus triste encore des conséquences terribles de l'esclavage.

Un habitant de la Louisiane propriétaire d'esclaves avait pris pour femme, selon les habitudes du pays, une quarteronne. Mais il n'avait pu ni l'affranchir ni l'épouser, la législation ne permettant ni l'un ni l'autre de ces actes. De sorte qu'aux yeux de la loi ce n'était pas sa femme, mais une esclave dont la descendance était vouée à la servitude; tandis que devant la nature et la raison c'était sa femme et son égale. Cette dame de couleur était du reste digne en tous points de l'estime et de la considération générale, elle était honnête, vertueuse, aimable et bien élevée, elle n'avait du reste aucune trace de sang

*) Le mariage des Blancs avec les négresses est défendu dans les Etats du Sud.

nègre qui put autoriser à la considérer comme une personne de couleur et à lui appliquer l'indigne préjugé qui frappe ces dernières. Elle était bonne et douce, et elle avait fait leJ)onheur du planteur son mari, dont elle avait eu trois filles charmantes, d'une grande beauté et sans la moindre trace de sang mêlé. Ces demoiselles avaient reçu la plus brillante éducation et mené de bonheur une existence pleine de délicatesse, de petits soins, d'égards. Aussi fesaient-elles l'adoration de leur père, qui aurait bien voulu les affranchir et les légitimer en épousant leur mère, mais ces deux choses étaient interdites par la loi. Il lui fallut donc se résigner à laisser ses filles bien -aimées à l'état de bâtardes et d'esclaves. Ce malheureux père, que l'affreuse position de sa femme et de ses filles tourmentait beaucoup, et qui cependant était dans l'impossibilité d'y remédier, tomba dangereusement malade; l'idée qu'il laisserait en mourant sa femme et ses enfants, qu'il aimait beaucoup, esclaves de ses héritiers ou de ses créanciers, hâta safin, il mourut bientôt plongé dans le plus profond désespoir en songeant au sort affreux qui attendait sa famille.

Quand il fut mort, son frère vint pour recueillir sa succession, puisque ses enfants et sa femme ne pouvaient pas le faire étant esclaves et impropres à hériter de lui; mais son héritier s'aperçut que le défunt était mort à peu près insolvable. Il dressa dans l'intérêt des créanciers, l'inventaire de l'avoir de son frère décédé et il constata ainsi que le déficit serait assez considérable. Il se consolait du reste facilement de la déception que lui avait causé l'état de la fortune du défunt, car il était enchanté de ses trois nièces qu'il trouvait charmantes, et auxquelles il promit de les emmener chez lui dans le New-Hamp-

shire, où il les présenterait à ses parents et à ses amis dans la meilleure société, dont elles étaient dignes en tous points par leur naissance , leur éducation, leurs vertus et leur beauté, car elles étaient des personnes accomplies; parfaitement blanches et très belles. Ces demoiselles se réjouissaient déjà avec leur mère de cette heureuse perspective.

Mais hélas! quand les créanciers du père eurent examiné l'inventaire de la succession de celui-ci, ils déclarèrent tout d'abord que l'actif n'était pas complet, qu'on avait fait une dissimulation de quatre esclaves, c'est-à-dire de la femme du défunt et de ses trois demoiselles, à cette cruelle révélation à laquelle elles ne s'attendaient pas, car on leur avait toujours caché leur triste position, ces infortunées tombèrent dans le plus profond désespoir, et supplièrent à mains jointes leur oncle de les sauver de la honte en les rachetant, celui-ci était atterré, car il était loin de s'attendre à ce funeste dénouement, quoiqu'il eut de la famille, six enfants, il offrit aussitôt tout ce qu'il possédait pour racheter ses nièces et leur mère, afin de désintéresser les créanciers de son frère, en leur disant: que c'était beaucoup plus qu'ils ne pouvaient espérer de tirer de ces demoiselles en les vendant, car elles étaient impropres au travail des champs, mais ces offres furent repoussées avec mépris, on lui répondit en souriant ironiquement que ces demoiselles étant très belles et très bien élevées, il était d'autres emplois beaucoup plus lucratifs auxquels on les destinait, ce qui leur donnait une valeur considérable, quand ce malheureux vit ses offres ainsi repoussées et qu'il connut le sort affreux qui attendait ses nièces, il devint presque fou de désespoir, il fut sur le point de les tuer pour les sauver du dés-

honneur. Quand à ces demoiselles et à leur pauvre mère elles furent prises d'un si profond chagrin, d'un tel dégoût de la vie, qu'elles ne mangèrent plus, ne dormirent plus, jusqu'au jour où elles furent impitoyablement conduites avec leur, mère, au marché à esclaves de la Nouvelle-Orléans, et vendues séparément comme un vil bétail, pour servir à la destination la plus infâme et être livrées en pâture aux caprices grossiers et obscènes des planteurs. Depuis on n'a plus entendu parler d'elles , elles ont disparues dans ce gouffre d'iniquités et d'abominations qu'on appelle les Etats esclavagistes de l'Amérique du Sud.

A côté des faits effrayants que nous venons de citer, on en observe de plus horribles encore. La corruption est si grande, qu'elle s'étend jusqu'aux enfants des planteurs, qui respirent dès l'âge le plus tendre la corruption par tous des pores. Que peut-on espérer de petits garçons à qui on n'enseigne que l'orgueil, à qui on fait considérer le travail comme la chose la plus humiliante et la plus honteuse, que l'on habitue à regarder toute une race d'hommes, comme un troupeau de vil bétail, né tout exprès pour leur satisfaction, leurs plaisirs et leurs besoins, dont ils peuvent user et abuser en toute propriété, qu'ils peuvent impunément soumettre à tous leurs caprices, à toutes leurs exigences et maltraiter selon leur bon plaisir ; à qui l'on explique que l'esclavage est la base de la liberté; qu'il est utile, indispensable à toute bonne organisation sociale; qu'il est de droit divin; que vouloir y toucher est un grand crime, un horrible sacrilège; que l'égalité, la fraternité, sont des utopies dangereuses et nuisibles; que le signe distinctif de la supériorité ne réside, ni dans l'intelligence, ni dans la grandeur d'âme, ni dans le talent, ni dans le génie, mais seulement dans

la couleur de la peau; que le dernier crétin parce qu'il a l'épiderme couleur de chair est un phénix à côté du plus instruit et du plus capable des nègres : tels que Toussaint- Louverture, M.M. Geffard et Heurteloup, et même auprès d'un mulâtre comme le célèbre Alexandre Dumas qui, s'il eut été soumis à l'excellent régime des Etats-Unis du Sud, eut été considéré comme esclave parce qu'il a quelques gouttes de sang nègre dans les veines. Telles sont les absurdités qu'on leur fait croire.

Que penser de petites filles à qui on enseigne systématiquement la paresse, une vanité et un orgueil effrénés, l'amour du luxe, de la parure, de la domination, que l'on habitue de bonne heure à la cruauté par le spectacle des mauvais traitements auxquels les nègres sont en butte; à qui on endurcit le cœur par la vue des supplices horribles, des tortures barbares infligés aux esclaves ; à qui on pervertit la conscience et on fausse le sens moral en leur apprenant à mépriser, chez toute une classe d'honimes, tous les sentiments les plus nobles et les plus purs; et en leur donnant pour principale éducation le spectacle permanent de la plus grande des iniquités sociales, de la pire de toutes les infamies, de la somme de tous les avilissements, de l'affreux esclavage en un mot, qui a la propriété de corrompre encore plus celui qui tient la chaîne que celui qui la porte.

Aussi les enfants dans les pays à esclaves sont-ils plongés dans la plus grande dégradation morale; quand à eurs mœurs elles ne valent pas mieux. Mis en contact souvent avec les êtres les plus dégradés, ils en subissent presque toujours la fatale influence, vivant continuellement dans une grande promiscuité avec des esclaves corrompus par la servitude et par l'ignorance, et qui souvent sont

aussi grossiers que doit le faire présumer l'état dans lequel on les tient à dessein, et l'absence de toute pudeur, qui font qu'ils se livrent devant les enfants à toutes les grossièretés des passions les plus honteuses, qu'ils n'ont devant eux aucune retenue, et qu'ils sont heureux de se venger sur les enfants de leurs maîtres de leur Etat de dégradation. Ils s'empressent alors de leur inoculer tous leurs vices, et de lenr apprendre les obscénités les plus crapuleuses , les habitudes les plus honteuses , qui usent et détruisent à la fois l'intelligence et la santé de ces malheureux enfants, qui leur corrompent l'esprit, le cœur et le corps. On comprendra facilement quels ravages il en résulte pour ces jeunes créatures qui vivent au sein d'un cloaque d'iniquités de perversités et d'obscénités.

Pendant qu'ils reçoivent ces exemples affreux des esclaves, leurs parents [leur apprennent à considérer les unions entre les gens de couleur, comme de grossiers accouplements, qu'il est loisible au maître de faire cesser quand il lui plait, il peut vendre le mâle d'un côté, la femelle de l'autre et séparer ainsi sans respect aucun le mari de la femme et même de leurs enfants. Ils entendent journellement raconter les choses les plus honteuses par leurs parents, qui ne se doutent pas même de l'odieux de leurs discours, tant les mœurs de leur pays ont perverti leur intelligence. Quand les jeunes planteurs sont grands ils imitent leur père, ils font leurs maîtresses de toutes les esclaves de la plantation, ils ont ainsi des relations sexuelles avec leurs sœurs du côté paternel et souvent avec les concubines de leur père, dont ils deviennent les rivaux; les fils et le père contribuent ainsi à la procréation des produits du harem. Quel abîme de promiscuité adultère, incestueuse et obscène!

Une femme très bien élevée, une excellente mère de famille racontera facilement devant ses enfants, sans penser à mal et sans se douter du scandale qu'elle cause, les détails les plus révoltants sur les relations entre ses esclaves de sexes différents; elle a l'habitude de les considérer comme des animaux et parle d'eux en conséquence, et en leur présence. Ainsi une dame du Sud renommée pour son esprit et ses talents racontait comme une chose très ordinaire devant une nombreuse société , parmi laquelle quelques étrangers et tous ses enfants: qu'elle avait eu en sa possession une très jolie mulâtresse, et qu'un jeune homme qui demeurait chez elle en devint amoureux fou, mais que cette jeune esclave animée de sentiments très délicats ne voulant pas répondre à sa passion, il chercha à employer la violence , mais, comme la jeune fille se défendit vigoureusement, elle parvint à lui échapper et elle se réfugia près de sa maîtresse en lui demandant sa protection contre son persécuteur, cette dernière la lui accorda d'abord, mais l'amoureux la supplia tellement de lui vendre cette fille pour laquelle il avait un violent caprice, il en offrit un si bon prix, que malgré les pleurs de la jeune mulâtresse, cette dame la lui livra pour 1500 dollars. Cette femme, qui racontait cela, n'avait pas même conscience du rôle honteux d'entremetteuse qu'elle avait joué.

Une autre disait qu'elle possédait une négresse qui avait eu quatre enfants avec un de ses esclaves, qu'il y a cinq ans , qu'ils la tourmentent pour avoir l'autorisation de s'épouser, mais qu'elle n'a pas encore consenti à leur mariage, parce qu'elle a l'intention de vendre le père et de se débarasser des enfants, et de garder seulement la mère, et qu'il lui répugnerait de les séparer s'ils étaient

mariés légitimement tandis que dans la situation où ils étaient cela ne lui fait rien.

Ne faut il pas être dépourvue de tout sentiment humain, être profondément pervertie, ne rien comprendre et ne rien sentir pour raisonner de la sorte. Pour cette femme, les liens sacrés de la nature , du sang, toutes les affections les plus tendres de l'amour filial de la maternité, de la paternité; tous les sentiments si tendres du cœur; l'amour de la femme pour l'époux, de celui-ci pour sa femme , l'amour filial, si doux, des enfants pour les auteurs de leurs jours, ne sont rien, elle brise tout cela, négligemment, le sourire sur les lèvres, elle aurait bien eu un scrupule, s'ils avaient été unis par une cérémonie devant un maire ou un curé, mais puisque cette pratique n'a pas été accomplie, elle va séparer de gaité de cœur la femme du mari, elle va arracher les enfants au père et à la mère qui ne les reverront jamais, pour les vendre à quelques marchands de chair humaine qui, malgré leurs pleurs et leurs cris, leur mettront un carcan au cou les attacheront derrière leurs voitures ou à la queue de leurs chevaux et les traîneront ainsi sur quelques marchés d'esclaves où ils seront vendus de nouveau.

Telle est la moralité des planteurs.

Nous pourrions varier ces exemples à l'infini pour démontrer la cruauté et l'absence de tout bon sentiment chez les colons du Sud de l'Amérique. Mais nous croyons la chose inutile après ce que nous avons dit, et à cause des actes de barbarie sauvage qui nous restent encore à raconter. Nous avons déjà montré quel abîme d'iniquité l'esclavage et surtout la possession de la femme par l'homme creuse sous les pas des planteurs. La plupart des crimes qui se commettent dans le Sud des Etats-Unis

ont pour origine les excès des maîtres avec les femmes des esclaves.

Les nègres sont exaspérés, soit en se voyant séparer de leurs enfants et de leur femme, qui sont vendus sans les moindres égards pour les liens du sang, et pour les plus tendres affections du cœur; soit en voyant leurs maîtres, aussi corrompus que cruels, assouvir devant eux, sur leurs femmes ou sur leurs filles, leurs passions brutales et se rire de leurs tortures morales, ils veulent se venger, et sont presque toujours punis de leurs tentatives par le dernier supplice, les Blancs les font brûler vifs, ou leur font arracher le cœur avec un couteau pendant qu'ils respirent encore. Miss Martineau raconte que, pendant les treize mois de sa résidence aux Etats-Unis, elle a appris la mort d'une grande quantité de nègres esclaves brûlés vifs, le nombre de ces exécutions sommaires est considérable, mais on ne peut toutes les connaître dans un pays où le mutisme le plus absolu est recommandé à la presse.

Près de Seguin, (Texas), en 1861, un maître a été frappé par un esclave, pour avoir fait dépouiller sa femme de tous ses vêtements et l'avoir violée devant lui; il est inutile de dire que le mari outragé a été pendu, c'est la justice du Sud.

Depuis que la guerre d'Amérique a éclaté, les planteurs du Sud ont établi un véritable cordon sanitaire sur leurs frontières, qui sont complètement fermées à toutes communications extérieures. Comme tout ce qui se passe dans ce pays de crimes est soigneusement caché aux monde entier, les esclavagistes donnent une libre carrière à toute leur férocité, et se souillent dans l'isolement et le silence de toutes les infamies. Cependant il transpire toujours de temps en temps quelques récits de leurs hor-

ribles excès, il arrive toujours que les soupirs, les cris de torture arrachés à leurs victimes rencontrent quelques échos qui les répercutent à l'extérieur. M. Houzeau; qui a publié dans la Revue-trimestrielle, à Bruxelles, des lettres très remarquables sur les Etats-Unis, raconte que pendant son séjour dans le Texas, il a vu infliger aux esclaves les supplices les plus barbares et les plus atroces.

Une pauvre femme enceinte était tellement malade qu'elle pouvait à peine se tenir debout, et parconséquent ne pouvait se rendre au travail des champs, son maître, qui peut-être était le père de l'enfant qu'elle portait dans ses flancs, pour la guérir, la fit attacher sur une échelle, dont on retira un barreau pour faire place au flanc sacré de cette malheureuse dans lequel vagissait le germe d'une créature humaine, et on lui administra une forte correction. Après elle fut renvoy.ee à son travail, malgré ses souffrances. La malheureuse, les reins tout ensanglantés par les coups de lanières, obéit et se traîna comme elle put jusqu'au milieu des champs, mais arrivée là, n'en pouvant plus, en proie aux cruelles douleurs de l'enfantement elle se laissa tomber sur le sol. Son maître furieux de ce que sa victime ne travaillait pas, la fit dépouiller de ses vêtements, et lui infligea une nouvelle correction encore plus forte que la première, et tellement brutale, que chaque coup de fouet enlevait non seulement la peau, mais encore des lambeaux de chair, qui firent ainsi le jour entre les côtes, à travers lesquelles on vit bientôt les poumons, elle accoucha ainsi d'un enfant mort, et succomba elle même peu après dans d'affreuses tortures. Ce double crime, cet infanticide suivi de meurtre, commis avec sang froid et préméditation, est chose commune dans les Etats du Sud et y excite plutôt l'admiration que la

réprobation. Dans une grande rue de San Antonio, une jeune Blanche, esclave sans doute parce qu'elle avait quelques gouttes de sang africain dans les veines, est morte de maternité anticipée. Son maître, un grand de l'endroit, avait employé la force pour s'assurer la possession. de ses jeunes charmes encore vierges, il avait lié sa victime, qui refusait de céder à sa brutalité, à un arbre de son jardin qui n'était séparé de la route que par un clayonnage à claire voie, et il l'avait violée aux yeux de tous malgré ses cris de désespoir. Cette malheureuse, trop jeune, a succombé en couche, par suite des mauvais traitements, qui accompagnèrent et suivirent cette violence.

Les esclaves fugitifs sont aussi traités avec une grande barbarie, un de ces malheureux que son maître était parvenu à rattraper, fut comme d'habitude enchaîné derrière sa voiture, qu'il était forcé de suivre en courant, quand il ne put plus le faire son propriétaire le traîna impitoyablement sur les cailloux de la route, et quand il arriva tout ensanglanté à la plantation, il le fit jeter tout vivant dans un four ardent, d'où il ne le fit retirer que quand il fut entièrement calciné.

Un autre fugitif fut pendu par les mains, et condamné à mourir de faim dans cette affreuse position; par un rafinement de cruauté son maître faisait placer, à l'heure de chaque repas, un plat de viandes fumantes près de lui, afin que son odeur et sa vue aiguisassent encore son appétit; il vécut ainsi plusieurs jours condamné à cet affreux supplice renouvelé de celui de Tantale, et expira dans toutes les horreurs de la faim et du désespoir, ses derniers mots furent: ,,« manger, à manger ! "

A-t-on jamais imaginé rien d'aussi affreux; et de pareilles atrocités ne réclament-elles pas une éclatante justice?

Nous venons de voir comment les planteurs traitent les esclaves fugitifs, nous allons examiner si le sort de leurs serviteurs fidèles et dévoués est préférable; quand la Nouvelle-Orléans fut sur le point d'être prise par les troupes fédérales, les planteurs se livrèrent aux actes de la plus sauvage dévastation; ils détruisirent toutes les marchandises, tous leurs magasins, ils brûlèrent leur coton, ils jetèrent leur sucre, leur café à la mer, ils brisèrent leurs presses à coton, leurs machines à vapeur, et détruisirent tout ce qu'ils possédaient dans la crainte que cela ne tomba dans les mains des hommes du Nord. Si là s'étaient arrêtés leurs excès, nous ne les accuserions pas, tant nous sommes habitués à leur en voir commettre de plus grands. Mais, ô honte! Il y en a qui ont brûlé leurs esclaves, sans que ces malheureux se soient rendus coupables d'aucune faute, simplement dans la crainte de les voir rendre à la liberté.

Que l'on juge par là du degré de démence et de furie où sont arrivés les hommes du Sud. Ils ont enfermé leurs victimes innocentes dans leurs ateliers et dans leurs magasins, sans les prévenir de leurs affreux projets et sans que ces malheureux se doutassent du sort terrible qui les attendait, ils ont mis ensuite le feu de tous les côtés à la fois, puis, armés de fusils et de revolvers, ils attendirent ceux de leurs esclaves qui parvinrent à échapper aux flammes et les tuèrent sans pitié ni miséricorde, hommes, femmes et enfants, sans aucune distinction et rejetèrent leurs cadavres dans les flammes.

Ces scènes de cruelle sauvagerie s'accomplirent au

milieu de la ville aux approbations de toute la population et aux applaudissements d'une populace corrompue ignorante et féroce. Quand les armées du Nord entrèrent dans la place elles trouvèrent les décombres, les ruines et les cadavres calcinés. N'auraient - elles pas été en droit d'exercer de justes mais sévères représailles, n'auraientelles pas dû pendre haut et court tous ces féroces esclavagistes? Elles ne l'ont pas fait, honneur leur en soit rendu! Mais malheureusement ce bel exemple de modération sera perdu pour les féroces et incorrigibles défenseurs de l'esclavage, qui ont depuis continué leurs excès avec un redoublement de fureur, ainsi que nous l'avons vu au fort Pilow, où ils ont enterré des hommes vivants.

Nous signalons toutes ces horreurs non seulement pour vouer leurs auteurs à l'exécration universelle, mais encore pour clouer au pilori de l'infamie, tous les hommes de lettres, tous les journalistes, tous les publicistes, tous les ministres, tous les hommes d'Etat, tous les gouvernements et tous les souverains, qui poussent la perversité jusqu'à approuver, à défendre et à protéger la cause du Sud, par un esprit de grossier mercantilisme, de coupable machiavélisme, d'ambition effrénée, d'égoïsme honteux et d'intérêt personnel des plus criminel.

Car ils servent ainsi la cause la plus injuste, la plus inique, la plus monstrueuse, la plus abominable, que l'on puisse imaginer. Car ce que le Sud défend avec une rage poussée jusqu'aux dernières limites du vertige et du crime, c'est tout ce qu'il y a de plus injuste, d'impossible, d'inhumain, d'absurde, de réprouvé, de jugé, de condamné par la religion, la morale, la philosophie, la législation, dans tous les pays civilisés, excepté dans ces infâmes Etats du Sud, qui ont poussé l'immoralité, et l'aberration men-

taie jusqu'à oser demander l'établissement de l'esclavage universel et perpétuel, aux Etats-Unis d'abord, pour l'étendre ensuite dans toute l'Amérique et même dans les autres parties du monde si la chose est possible. En Europe on rêve V empire ou le despotisme universel, et en Amérique V esclavage universel et perpétuel quelle perspective !

Mais espérons que la liberté triomphera de ces deux monstruosités.

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