LE DRAME DE HARPES 8 FERRY
Comme les événements tragiques que nous allons rapporter se passent dans la Virginie, nous allons, pour l'intelligence de notre récit, donner une idée de ce beau pays, patrie de Washington, de Jefferson, de Madison et de Monroe, qui tous les quatre furent présidents des Etats- Unis.
La Virginie est un des plus anciens Etats de l'Union Américaine, c'est une contrée véritablement favorisée de la nature, tout y sourit aux regards , tout y parle à l'esprit, tout y charme l'imagination. On y respire l'air le plus pur, d'une transparence merveilleuse ; le ciel plus clair, que la plus belle glace de Venise], est d'une beauté exceptionnelle et le sol d'une fécondité sans pareil. Aussi les habitants de ce nouveau paradis terrestre émigrent-ils rarement.
Ils sont en général beaux, bien constitués et bien portants, mais mous, indolents et adonnés à l'oisivité, vains et orgueilleux ; ils sont amoureux du luxe, surtout dans les
ameublements de leurs maisons. Ils mettent leur gloire à recevoir leurs visiteurs avec la plus grande ostentation. Ils aiment toujours à déployer le plus grand luxe aux yeux des étrangers qui les visitent. Ils se livrent à la mollesse et à l'incurie qualités, si ordinaires aux Etats où règne l'esclavage. La grande fécondité, les ressources inépuisables; la richesse du sol, contribuent aussi à entretenir la négligence et la paresse des habitants. Quand un établissement se ruine, on peut être certain, que les prodigalités déployées dans les réceptions y sont pour beaucoup. Les femmes elles-mêmes, dans leur désir immodéré de représenter dignement leur maison, d'accueillir d'une manière grandiose leurs visiteurs, sont aussi portées à la vanité et à la prodigalité, que les hommes; elles secondent le mieux du monde leurs maris sous ce rapport; plaçant tout leur amour propre dans la richesse et la somptuosité de leur intérieur, leurs tables sont des mieux garnies, et la multiplicité de plats qu'elles y servent, est si grande , que souvent les assiettes les contenant ne peuvent y trouver de place. Leurs esclaves au nombre d'un demi -million sur deux millions de blancs, sont des hommes bien constitués, sains, robustes et faciles à conduire, mais ils se ressentent* un peu du caractère de leurs maîtres, ils sont comme eux mélancoliques et portés un peu au doux farniente; mais ils n'en sont pas moins les plus estimés de l'Amérique, et les marchands de chair humaine ont bien soin de les étiqueter, dans les marchés, du titre pompeux de beaux nègres de la Virginie. C'est une recommandation et une montre excellente. Le nègre de la Virginie a sur les autres esclaves la même supériorité, que le blanc de cette partie de i' Amérique sur ceux des autres Etats,
Le Virginien est intraitable sur la question de l'escla-
vage, on est étonné de la transformation subite, qui s'opère chez lui, quand on le met aux prises avec cette redoutable question, à laquelle, pour lui, se rattachent tant d'autres d'un intérêt primordial. H se rappelle encore aujourd'hui la fameuse révolte des nègres sous la conduite du célèbre Turner, et tombe dans la plus grande colère et dans la plus grande peur, dès qu'on parle de leur affranchissement.
Les Virginiens redoutent surtout de voir se réaliser la prophétie de Jefferson, qui disait: „Si l'on attend que la force des choses amène la nécessité de l'affranchissement, la nature humaine frémit à l'aspect des maux qui se préparent." Mais ils n'ont pas eu le courage et la sagesse de la mettre à profit, pour prévenir la catastrophe qui aujourd'hui fond sur eux- i
La Virginie a 72,000 mille carrés, c'est un des plus vastes des anciens Etats de l'Union Américaine , elle a sur sa côte maritime la superbe baie de Chesapeake, surnommée la Reine des eaux; elle est arrosée par l'Ohio (la belle rivière) sur lequel est assis une de ses plus florissantes villes, Pittsburg, au confluent de l'AUeghany et du Monongahela, dont le mariage forme l'Ohio. Wheeling, une de ses plus grandes villes, est située un peu plus bas sur la rive de ce fleuve.
Deux chaînes de montagnes magnifiques, les pittoresques Alleghany et le Blue Ridge (Montagne Bleue) coupent parallèlement la Virginie du sud au nord et lui donnent cet aspect magnifique, qui en fait un des plus beaux pays du monde, où l'on rencontre les paysages les plus variés,
1 Au moment où nous écrivons ces lignes, la flotte et l'armée fédérales font le siège de Charlestown, qui ne peut tarder de succomber. Et la prophétie de Jefferson pourra bientôt se réaliser.
les plus pittoresques et les plus grandioses. Des cîmes du Blue Ridge, on aperçoit le Potomac et le Shenandoah; courant l'un vers l'autre à travers de vertes prairies, se dérobant par intervalle aux regards dans des contours harmonieux, et reparaissant , un peu plus loin, pour se réunir dans un immense bassin où s'élève Harper's Ferry; les rives opposées de leur confluent sont unies par un pont de huit cents pieds de long ; deux lignes de chemin de fer, celle de Winchester et du Potomac et celle de Baltimore et de l'Ohio, viennent s'y raccorder ainsi que le canal de l'Ohio et de la Chesapeake. — Harper's Ferry, qui se trouve au centre de toutes ces voies de communication et à peu de distance de la mer, est un centre d'opérations, admirablement situé, offrant de grandes ressources stratégiques ; aussi John Brown fut-il frappé des nombreux avantages qu'il présentait, et le choisit-il pour le centre des expéditions qu'il méditait contre l'esclavage dans la Virginie. C'est une petite ville de huit à dix mille habitants, renfermant un arsenal fédéral où travaillent 900 ouvriers, et contenant environ 100,000 armes à feu.
Le 16 octobre 1859, cinq ou six hommes parurent subitement sur le pont de Harper's Ferry, dont nous avons parlé, ils s'approchèrent du garde du pont et lui ordonnèrent de les suivre. Celui-ci crut d'abord que c'était pour plaisanter, mais son illusion ne fut pas de longue durée, quand il entendit ces hommes lui répéter de nouveau et d'une voix brève et menaçante qui ne souffrait ni retard ni réplique, le même ordre à voix basse, en l'entrainant avec eux vers l'arsenal. Mais sa surprise et sa stupéfaction augmentèrent encore davantage, quand il trouva cet établissement au pouvoir d'une nombreuse troupe d'hommes armés. Force lui fut donc de se résigner à rester prisonnier.
A minuit, un autre gardien arriva pour relever son camarade, il fut très -étonné de ne pas le trouver à son poste et de voir que le gaz était éteint; pendant qu'il était plongé dans la stupéfaction, plusieurs hommes se précipitèrent sur lui, mais il parvint à leur échapper; il courut dans la ville jeter l'alarme. Jusque-là, tout s'était passé dans le plus grand silence et personne ne s'était encore aperçu de l'invasion de John Brown et de ses compagnons. Ils profitèrent de la nuit pour arrêter trois ou quatre personnes des plus importantes de la ville, qui devaient leur servir d'otages; parmi elles se trouvait le Colonel Washington, petit -neveu du fondateur de l'indépendance Américaine; les insurgés s'emparèrent aussi de sa collection d'armes dont plusieurs avaient appartenu à son grand -oncle et au général Lafayette. Mais ces prisonniers furent tous traités avec les plus grands égards, ainsi qu'ils le déclarèrent plus tard.
Le reste de la nuit fut employé à délivrer quelques esclaves et à s'organiser pour le lendemain.
Un train de chemin de fer qui passait pendant la nuit, se rendant à Charlestown, fut arrêté par John Brown et les siens, mais après quelques pourparlers, ils commirent la faute de le laisser continuer sa route. Les voyageurs ne manquèrent pas de donner l'éveil et de répandre l'alarme sur tout le parcours, en annonçant que Harper's Ferry était au pouvoir d'une bande d'hommes armés.
Le lendemain matin, quand les habitants se réveillèrent, jls ne furent pas peu surpris de voir la ville au pouvoir des insurgés, et les rues, les places et les ponts gardés militairement, de manière à ce que personne ne pût sortir. La troupe de John Brown, qui n'était d'abord forte que d'une cinquantaine d'hommes, s'était recrutée et considéra-
blement augmentée pendant la nuit, car le lendemain matin elle ne comptait pas moins de cinq ou six cents hommes; une soixantaine d'ouvriers, qui se rendaient isolément à leur travail à l'arsenal, furent aussi arrêtés par précaution.
, Malgré tout le mystère que John Brown avait mis à préparer son expédition et la précaution qu'il avait prise d'acheter au nom de Smith la petite ferme de Kennedy, le bruit ne tarda pas à se répandre dans la ville, que c'était le terrible abolitionniste Brown, qui était à la tête des insurgés ; aussi la terreur fut-elle bientôt à son comble chez les maîtres qui tremblèrent d'esclaves, pour leur propriété humaine.
La faute commise la nuit précédente, en laissant continuer sa route au train du chemin de fer, ne tarda pas à porter ses fruits. Les troupes de Charlestown se mireut en route, commandées par le Colonel Bayles, pour venir au secours de la ville, où elles arrivèrent à midi environ. Ce fut sur le pont qu'eut lieu le premier combat; où trois compagnons de Brown furent pris par les troupes de Charlestown et mis à mort sur le champ. Malheureusement la plus grande partie des auxiliaires, qui s'étaient joints aux insurgés, quand il n'y avait aucun danger imminent, se sauvèrent lâchement aux premiers coups de feu; John Brown voyant ainsi sa troupe réduite à une trentaine d'hommes, se réfugia dans l'arsenal, qui avait déjà été attaqué par la population, qui avait délivré les soixante ouvriers, faits prisonniers pendant le combat, qui s'était livré sur le pont.
Dans cette première attaque de l'arsenal, le maire de la ville, M. Beckham, avait été tué d'un coup de feu parti des rangs des insurgés, et un des leurs nommé Tompson
avait été fait prisonnier. Les habitants furieux de la mort de leur maire, demandèrent comme représailles la mort du malheureux prisonnier; cette féroce satisfaction leur fut immédiatement accordée, et le malheureux Tompson fut conduit sur le pont pour que son exécution fût donnée en spectacle à une populace cruelle. Mais au moment où les féroces Virginiens s'apprêtaient à le tuer, une jeune personne, mademoiselle Foulk, chez laquelle la vue d'une pareille lâcheté souleva la plus généreuse indignation et le plus beau dévouement, se précipita courageusement entre la victime et ses bourreaux ; détournant les fusils et faisant / un rempart de son corps au malheureux Tompson, qu'elle entourait de ses bras, elle suppliait ses compatriotes d'épargner leur prisonnier. Ces misérables, sourds à ses prières, insensibles à son dévouement sublime, la repoussèrent brutalement, fusillèrent son pauvre protégé et jetèrent son cadavre dans le fleuve. Mais comme il n'était pas encore mort, la fraîcheur du courant le ranima, il chercha à gagner la rive à la nage; ses assassins craignant, que leur victime ne leur échappât, lui tirèrent plusieurs coups de fusils, qui l'achevèrent. Un autre malheureux, qui traversait aussi le fleuve à la nage pour se sauver, fut également tué dans l'eau à coups de fusil.
Yoilà comment les chevaleresques Virginiens entendent l'humanité et traitent les prisonniers, qui se confient à leur loyauté.
Il y a plus de deux siècles et demi , lorsque les premiers explorateurs anglais débarquèrent dans ce beau pays, il était occupé par des tribus sauvages, qui leur firent d'abord un assez bon accueil; mais plus tard ayant eu à se plaindre des nouveaux arrivants, qui ne se contentèrent
pas d'occuper leur pays, mais qui encore les traitèrent durement et poussèrent la cruauté jusqu'à réduire en esclavage ceux d'entre leurs membres dont ils purent s'emparer, les naturels du pays usèrent de représailles. Un chef des premiers colons virginiens, nommé Smith, fut fait prisonnier par les indigènes; ils le firent comparaître devant une sorte de tribunal composé des principaux chefs de la tribu, à la tête desquels était leur chef suprême Pawhatan; ce conseil de sauvages le condamna à mort après une longue discussion. Quelques-uns N de ses membres chargés d'exécuter l'arrêt, s'emparèrent de Smith pour le décapiter, le malheureux baissait déjà la tête pour recevoir le coup fatal du tomahawk levé au-dessus de lui, quand la jeune Powhontas, fille de Pawhatan, âgée d'environ douze ans, douée d'une grande sensibilité, mue par un sentiment de profonde pitié, s'élança entre le malheureux patient et ses bourreaux, entoura étroitement son cou de ses bras, le couvrit de son corps, et s'attacha si fortement à lui, que les sauvages ne purent lui arracher son protégé. Elle supplia si énergiquement son père et ses compagnons d'épargner leur prisonnier, que ceux-ci, touchés de ce trait de dévouement, laissèrent la vie à Smith; plus tard ils lui rendirent même la liberté, et il put retourner rejoindre ses compagnons et lia ainsi des relations amicales avec les indigènes. La jeune Powhontas vint même plusieurs fois avec d'autres de ses compagnes, apporter des corbeilles de blé aux Européens.
Que le lecteur juge maintenant par ces faits, quels étaient les plus humains, des Virginiens ou des sauvages, et si les premiers ne font pas regretter aujourd'hui que les anciens habitants du sol aient été dépossédés.
John Brown et ses compagnons, barricadés dans la
salle de la pompe à l'arsenal, étaient réduits au nombre de vingt-trois, mais ils firent une si belle résistance, et les noms de Brown et de ses compagnons inspiraient une telle épouvante, que les braves troupes de Charlestown, au nombre d'environ quarante ou cinquante, renoncèrent à les déloger, ils attendirent le secours de la milice de Charlestown et l'arrivée des soldats de la marine fédérale. Ce ne fut que quand ces nouvelles forces furent arrivées, qu'ils osèrent donner un nouvel assaut à l'arsenal; mais l'héroïque John Brown et ses valeureux compagnons se défendirent avec tant de courage, que toutes les troupes de Charlestown, les miliciens et les soldats de la marine fédérale, reculèrent lâchement devant vingt et un hommes, dont quelques-uns étaient déjà blessés. Ils n'eurent pas honte de demander des renforts, et restèrent toute une journée et toute une nuit à les attendre. Ce ne fut que le lendemain après leur arrivée, qu'ils osèrent de nouveau attaquer ces vingt et un hommes réfugiés dans l'arsenal. Le colonel Lee, qui commandait les nombreuses troupes de renfort arrivées récemment, étant parvenu à pénétrer dans l'intérieur des bâtiments, fit cerner les malheureux insurgés dans la salle où ils s'étaient barricadés, et leur donna un formidable assaut; mais les assiégés, qui avaient pratiqué quelques trous dans les murailles, par lesquels ils tiraient, ainsi que par les fenêtres, les repoussèrent bravement ; plusieurs attaques successives eurent lieu ainsi sans résultat. Le colonel Washington et plusieurs autres otages étant encore prisonniers de John Brown, les assiégeants n'osaient employer le canon dans la crainte de les tuer.
Après une fusillade des plus vives, John Brown, se voyant cerné de toute part et comprenant que la lutte qu'il soutenait était sans issue, résolut, dans l'intérêt de
l'humanité et pour épargner du sang, d'envoyer un parlementaire. Un homme portant un mouchoir blanc au bout d'un bâton, s'avança vers le colonel Lee, le feu des insurgés cessa complètement, mais non celui des troupes, un des fils de Brown et le brave Stevens furent dangereusement blessés pendant que le parlementaire transmettait au commandant des assiégeants les propositions de John Brown, qui demandait à sortir, ainsi que sa petite troupe avec les honneurs de la guerre, c'est-à-dire en emportant leurs armes et en emmenant leurs prisonniers, qu'ils garderaient jusqu'à la seconde barrière seulement; arrivéslà, il s'engageait sur l'honneur à mettre leurs otages en liberté, sans qu'il leur fût fait aucun mal, et qu'alors ils choisiraient entre la fuite ou le combat.
Cette proposition fut repoussée. Tout ce que je puis faire, répondit le colonel Lee au parlementaire , c'est d'accepter la soumission pure et simple de Brown et de ses compagnons, en leur promettant une protection immédiate et un jugement impartial et régulier.
John Brown savait ce que signifiait dans la bouche des esclavagistes un jugement impartial et régulier. Connaissant toute la fausseté, la mauvaise foi et la cruauté de ses ennemis, qui lui feraient subir le dernier supplice, ainsi qu'à ses compagnons, s'il se rendait à discrétion, il résolut de vendre chèrement sa vie, préférant mourir les armes à la main, que de subir les tortures de la prison et la mort sur 1 echafaud. Ayant ainsi fait ce qu'il devait pour empêcher l'effusion inutile du sang, le combat recommença avec une nouvelle ardeur, les balles pleuvaient de part et d'autre et celles des soldats pénétraient en si grande quantité dans l'intérieur du bâtiment, que Coppie craignant pour la vie des prisonniers, les abrita dans un
coin pour les garantir des projectiles. Pendant que le combat continuait ainsi avec une grande fureur, un des fils de Brown, celui qui était déjà blessé, tomba mortellement atteint à côté de son père, qui tirait par une petite ouverture. Le malheureux jeune homme, auquel la souffrance arrachait des cris lamentables, suppliait ses compagnons de l'achever, le père Brown, dont une douleur terrible torturait l'âme, à la vue des souffrances de son enfant mourant, fit un effort surnaturel sur lui-même pour conserver son sang-froid, et, se tournant vers son malheureux fils, qui se tordait dans les convulsions de l'agonie, il lui dit avec un calme apparent de cesser ses cris et de mourir en homme.
Mais, hélas! à peine le malheureux jeune homme avaitil rendu le dernier soupir, qu'un autre de ses frères recevait une balle en pleine poitrine et tombait à côté de lui, demandant un revolver pour se soustraire à la douleur en s'achevant. Le père Brown, navré, couvert lui-même de blessures, mais impassible, recommanda aussi le calme et la résignation à son second fils, et continua à combattre.
Pendant ces scènes terribles, quelques soldats de marine cherchaient à enfoncer les portes du bâtiment à coups de hache. Les malheureux; assiégés voyaient ce faible rempart, ce dernier obstacle, qui les garantissait encore des coups de leurs ennemis, prêt à céder. Ces derniers, s'apercevant que leurs efforts ne réussissaient pas au gré de leurs désirs et de leur impatience, et que les portes résistaient toujours, ils prirent une longue et forte pièce de bois, dont ils firent un bélier avec lequel ils frappèrent à coups redoublés, cette fois la moitié de la porte vola en éclats.
Les soldats encouragés par ce succès crièrent victoire et se précipitèrent en foule vers l'ouverture, mais le feu des insurgés devint alors si terrible, que les troupes interdites par cette défense déseséprée reculèrent épouvantées. Un des insurgés voyant l'inutilité de la résistance, s'écria qu'il se rendait jetant ses armes. John Brown, tout en ajustant son fusil, montra avec le doigt son compagnon à ses ennemis en leur disant: „Cet homme se rend, ne le tuez pas", mais sa recommandation fut inutile, ce malheureux tomba frappé mortellement.
Alors une foule de soldats, furieux d'une pareille résistance se précipitèrent sur John Brown et l'attaquèrent de tous côtés ; le héros se défendit courageusement , mais vaincu par le nombre, couvert de blessures, il succomba enfin, et tomba percé de coups sur ses malheureux enfants. Les soldats féroces se jetèrent sur lui en criant: „Hourrah! John Brown est pris!"'
La multitude stupide répéta ce cri de victoire.
L'héroïque vieillard était couvert de sang, il avait six blessures sur le corps et deux à la tête. Le cadavre d'un de ses fils était étendu mort à ses pieds, l'autre de ses enfants était expirant à ses côtés. Stevens, son lieutenant héroïque, avait deux baltes dans la poitrine, une dans le bras, trois dans la tête et la trace d'une quatrième au front. En tout sept balles dans le corps.
Douze insurgés tués pendant le combat gisaient par terre dans une mare de sang. Cinq étaient parvenus à s'échapper, parmi lesquels Cook et un troisième fils de Brown.
Il y eut six prisonniers; John Brown, son fils Walkin mourant, Coppie, Coppeland, Stevens et Green, dont trois étaient criblés de coups et plus morts que vifs. Les
assiégeants avaient eu sept hommes tués et une grande quantité de blessés.
Tel fut le terrible combat de Harper's Ferry, dans lequel vingt -deux ou vingt -trois hommes courageux et dévoués tinrent tête pendant vingt -quatre heures à plus de deux mille hommes de troupes de terre et de soldats de marine.
On peut dire sans exagération, que la lâcheté des troupes virginiennes n'eurent d'égal que le courage de John Brown et de ses compagnons. Les valeureux soldats de la république, cent contre un, attendirent vingt -quatre heures sans oser attaquer leurs adversaires; il leur fallut le concours des soldats de la marine fédérale pour avoir le courage de donner l'assaut à vingt-trois hommes, qu'abritait une faible porte, et ce n'est qu'après en avoir tué douze (dont plusieurs le furent par trahison, pendant l'envoi d'un parlementaire), et laissé échapper cinq, qu'ils parvinrent à s'emparer des six derniers combattants, parmi lesquels trois étaient couverts de blessures, et un, le fils de Brown, était presque mort.
Cette victoire fut une honte pour la Virginie et pour les Etats-Unis.
Deuxième journée de la passion du Christ des noirs et de ses disciples.