L'INTERROGATOIRE
Après ce combat sanglant, cette victoire honteuse, cette défaite glorieuse, le noble vieillard et ses courageux compagnons furent interrogés, tout ruisselants de sang, incapables de faire un mouvement, plus morts que vifs, perdant à chaque instant connaissance par l'excès de douleur et de faiblesse que leur causaient leur nombreuses blessures et la perte de leur sang.
Les héros sanglants, malgré leurs souffrances physiques et morales, répondirent tranquillement et d'une voix affaiblie par la douleur aux questions qu'on leur adressa.
John Brown surtout s'immortalisa par ses réponses sublimes à ses bourreaux.
Les deux nègres; Green et Coppeland, refusèrent obstinément de répondre à aucune des questions, qui leur furent adressées, ils avaient combattu pour leur propre
cause et pour celle de leurs malheureux compatriotes esclaves ; comme eux, ils étaient vaincus, ils abandonnèrent courageusement leur tête sans demander grâce ni merci.
Coppie et Stevens firent preuve de la même fermeté et du même courage.
Watkin Brown fils, blessé mortellement, avait perdu complètement connaissance.
Voici une partie de l'interrogatoire du plus grand de ces martyrs, qui donnera une idée de son sang-froid, de sa simplicité antique, de sa grandeur d'âme et de sa foi profonde dans la justice de la cause qu'il servait, et de sa conviction profonde d'avoir accompli un devoir sacré.
Ce qu'il y eut de plus beau que le courage héroïque de ces hommes pendant la lutte armée, ce fut leur constance; leur résignation après la défaite, leur calme et leur fermeté dans les douleurs atroces qu'ils endurèrent, leur grandeur d'âme, leur stoïcisme devant la mort; les héros devinrent des martyrs, les combattants des confesseurs de la vérité, qui scellaient leurs principes par leur
— Etes-vous le capitaine John Brown, du Kansas?
— C'est ainsi qu'on m'appelle.
— Etes-vous John Brown d'Ossavatami ?
— Là aussi, j'ai tâché de faire mon devoir.
— Quel était votre but en fomentant cette insurrection?
— De délivrer les malheureux esclaves.
— Y avait -il dans le] complot d'autres personnes que celles qui vous ont suivi?
— Non.
— Aviez -vous réfléchi, qu'il fallait répandre du sang pour que l'affaire réussît?
— „J'y avais réfléchi, et si le sang a été répandu, c'a été malgré moi. C'est vous, du reste , qui m'avez contraint de le verser. Pendant la nuit du dimanche au lundi, toute la ville a été en mon pouvoir, j'aurais pu incendier les maisons, tuer les habitants et sauver les esclaves pendant la confusion, je ne l'ai point fait, j'ai traité mes prisonniers avec la plus grande humanité, pendant que vous m'avez traqué comme une bête sauvage. Un de mes braves fils est mort pendant que l'on élevait le drapeau blanc; l'autre n'a plus que quelques instants à vivre; mais quelque douloureuse pour mon cœur que soit leur mort, je ne la regrette pas, puisqu'ils ont donné leur sang pour la plus noble de toutes les causes.
On le voit, ces simples et belles réponses ne contiennent pas un regret; elles sont l'expression d'une âme tranquille, d'une conscience calme, qui s'applaudissent d'avoir accompli un grand et impérieux devoir.
Le fils de John Brown, blessé mortellement, près de rendre le dernier soupir, étendu sur un matelas à côté de son père, put à peine articuler quelques paroles presque inintelligibles, dans lesquelles on comprit avec la plus grande difficulté, qu'il croyait que les insurgés comptaient sur l'assistance des esclaves.
Stevens qui, comme nous l'avons dit, avait sept balles dans le corps, ruisselant de sang et perdant à chaque instant connaissance (tant ses douleurs étaient atroces et sa faiblesse grande), répondit ces nobles paroles:
— Je suis heureux! Je donnerais mille années, je mourrais mille fois pour la cause que nous avons défendue!
Tous les autres prisonniers montrèrent la plus grande fermeté.
Les deux nègres Green et Coppeland, impassibles
comme deux statues de bronze, refusèrent de répondre à toutes les questions qui leur furent adressées.
Le pauvre Cook qui, comme nous Pavons dit, avait réussi à s'échapper, fut malheureusement repris le lendemain matin et emprisonné avec ses compagnons d'infortune.
Malgré les blessures de John Brown et de Stevens, qui se rouvraient chaque fois qu'ils changeaient de position , qui leur causaient d'atroces douleurs et qui les inondaient de sang, ils furent, sur l'ordre du gouverneur Wise, qui craignait que sa proie ne lui échappât, transportés avec leurs compagnons d'infortune au chemin de fer pour être transférés dans la prison de Charlestown. John Brown et Stevens, qui ne pouvaient se tenir debout, furent transportés sur des matelas à travers lesquels le :sang de leurs blessures tombait goutte à goutte, on aurait pu suivre l'itinéraire de leur passage jusqu'à la gare de Harper's Ferry, aux traces de sang, qui avaient tachés le sol en tombant de leurs plaies. On comprend facilement quel affreux supplice ce fut pour ces malheureux, que d'être transportés en chemin de fer dans un pareil état ; ils perdirent plusieurs fois connaissance pendant le trajet par l'excès de leur douleur ou par épuisement.
Le fils Brown seul qui, d'après la déclaration des médecins, n'avait que quelques heures à rester dans ce monde, et qui ne pouvait être transporté vivant, fut excepté de ce convoi, et séparé ainsi de son malheureux père, qui n'eut pas même la consolation de lui fermer les yeux. Il mourut effectivement le même soir, sans qu'une main amie fût là pour lui clore les paupières, en emportant dans la tombe la pensée amère, que son vieux père, presque aussi malade que lui, ne lui survivrait que peu de temps et,
que dans tous les cas, il n'échapperait pas ainsi que ses courageux compagnons, à la rage des esclavagistes et au supplice qui les attendait.
Le même jour une visite domiciliaire fut faite à la ferme de Kennedy, on y trouva mille lances, deux cents carabines, deux cents revolvers, des haches , des couteaux et plusieurs autres armes, ce qui prouvait de la façon la plus évidente que John Brown comptait sur le soulèvement général des esclaves et qu'il avait réuni tout ce material de guerre pour les armer.
On trouva aussi chez lui I?,s proclamations, dont nous avons cité quelques fragments dans le chapitre précédent. •
Le gouverneur Wise de la Virginie était furieux de ce qu'une petite troupe d'une vingtaine d'hommes eût tenu toutes ses forces en échec pendant aussi longtemps et qu'il eût fallu le secours de la marine fédérale pour s'en rendre maître, car on considérait avec raison cette circonstance, comme une honte pour la Virginie. Et pour s'en consoler et donner le change à l'opinion publique sur la lâcheté et la couardise de ses troupes, il leur adressa une proclamation ridicule et boursoufflée, dans laquelle il vantait leur courage et leur valeur.
Ce qui n'empêchait pas tous les poltrons de Virginiens de trembler dans leur peau comme des lâches.
Dans leur couardise exagérée ils croyaient à quelque nouvelle insurrection pour délivrer les prisonniers. Us se figuraient qu'il allait leur arriver des libérateurs de tous les côtés. Ils croyaient, que les nègres allaient tous se révolter pour venir à leur secours ; aussi firent-ils venir des renforts de toutes les parties de la Virginie et des Etats voisins. A chaque instant ils faisaient courir le bruit
de quelque nouveau soulèvement, qui n'existait que dans leur imagination.
Le moindre rassemblement, grossi par l'optique de la peur, leur semblait une foule. Les personnes les plus paisibles étaient prises pour des conspirateurs, on arrêtait tous les étrangers, que l'on prenait pour des abolitionnistes. Toutes les frontières étaient gardées, et les nègres rigoureusement surveillés, il était expressément défendu de parler devant eux de l'affaire de Harper's Ferry. Toutes les maisons suspectes furent fouillées dans l'espérance d'y trouver des armes ou des écrits révolutionnaires ou de découvrir quelques nouvelles conspirations.
Et, chose incroyable , tant la contagion de la peur est dangereuse, il y avait de riches Virginiens, qui ne se croyaient plus en sûreté, et voulaient vendre leur propriété à tout prix pour émigrer vers le sud.
En un mot, la terreur était à son comble ; John Brown -et ses malheureux compagnons, couverts de blessures et de chaînes, faisaient trembler tous les Virginiens, armés jusqu'aux dents de poignards, de fusils, de revolvers, et pourvus de canons.
Troisième journée de la passion du Christ des noirs et de ses disciples.