‹ Le martyr de la liberté des nègres;Chapitre 6 sur 22 · LE JUGEMENT · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT

Les courageux Virginiens ont déployé le plus grand appareil militaire, car ils tremblent toujours que leur proie ne leur échappe, les bruits les plus alarmants se répandent dans la ville; suivant les uns, il doit y avoir un soulèvement général des nègres pour délivrer John Brown et ses compagnons ; suivant les autres, des corps nombreux d'abolitionnistes viennent, de l'Ohio et de la Pensilvanie, à leur secours.

Aussi prennent- ils les plus grandes précautions, une force considérable entoure le tribunal où on doit juger les malheureux prisonniers ; de fortes patrouilles parcourent les rues, les troupes, toutes consignées, sont sous les armes, les postes sont doublés ; le prétoire est encombré de soldats, deux pièces de canons chargées à mitraille sont braquées dans la cour, des artilleurs se tiennent à côté, mèches allumées, prêts à faire feu au moindre signe d'hostilité.

Ce fut le 18 Octobre, que John Brown et ses compagnons ont été arrêtés, c'est le 26 du même mois,

huit jours après, qu'ils sont traduits devant la cour chargée de les condamner. On n'a pas même donné le temps à leurs nombreuses blessures de se cicatriser, tant leurs bourreaux ont hâte de jouir de leur supplice.

John Brown et Stevens, tout maculés de sang, la tête enveloppée de nombreux bandages, les bras en écharpes, sont portés par des geôliers et des policemen, qui les placent sur deux lits de sangle, disposés dans le tribunal pour les recevoir, ils sont étendus tout de leur long, leur faiblesse et leurs plaies ne leur permettant pas de se tenir assis.

Au bout d'un moment, le sang coulant de leurs blessures, qui se sont ouvertes dans le transport de la prison au tribunal, suinte au travers des matelas et tombe goutte à goutte sur les dalles de la cour, sur lesquelles il forme bientôt de larges flaques rouges, qui se coagulent au froid.

Leurs co-accusés, Coppie, Cook, Green et Coppland, les suivent chargés de chaînes, et escortés par de nombreux gardiens.

La cour est au grand complet, sous la présidence du juge Parker, l'attorney du district Hunter est chargé de soutenir l'accusation, les honnêtes jurés virginiens, tous possesseurs d'esclaves, et par conséquent les ennemis des accusés, personnellement intéressés dans la cause, qui mettaient en jeu leurs propriétés et même leurs vies, jurèrent sur la bible en leur âme et conscience, devant Dieu et devant les hommes, qu'ils n'avaient aucun motif d'aversion ou de haine contre les accusés, ett qu'ils prononceraient leur verdict en toute liberté et en toute conscience.

Quelle amère dérision, comment des propriétaires d'esclaves, qui avaient tremblés pendant trois jours pour leurs

propriétés et pour leurs propres personnes, comment ces ennemis nés et forcés des abolitionnistes , n'auraient -ils pas eu d'idées préconçues envers des hommes contre lesquels ils s'étaient battus, qui étaient venus, les armes à la main, pour leur ravir leurs esclaves et les rendre à la liberté, changer leur constitution et abolir l'esclavage?

Quelles garanties d'impartialité pouvait -on en attendre ?

Poser ces questions, c'est les résoudre.

Les malheureux accusés, tramés plus morts que vifs devant ce simulacre de tribunal, étaient d'avance condamnés à une mort certaine.

Ce semblant de justice n'était qu'un spectacle odieux, qu'une formalité ridicule, qu'une parodie sacrilège, qui ajoutaient la honte de l'hypocrisie à la cruauté.

Mais dans quel pays du monde, devant quelles tribunes barbares ou sauvages, a-t-on jamais traduit des accusés, des hommes inanimés, dans un pareil état, pour les condamner à mort?

Les sauvages tuent leurs ennemis, mais ne leur font pas subir les tortures de longues agonies devant un tribunal dérisoire, ils ne viennent pas insulter à la justice, à la morale et même à la religion, par des formes ridicules, qui unissent le parjure au sacrilège.

Le tribunal de la sainte inquisition faisait soigner ses prisonniers et leur laissait le temps de se guérir, quand ils étaient malades, avant de les livrer à la torture ou au bras séculier.

Le conseil de sang, présidé par le féroce duc d'Albe, faisait conduire au supplice ses malheureuses victimes, sans leur faire subir l'humiliante et révoltante cérémonie d'une condamnation publique décrétée d'avance.

Mais les juges de Charlestown , plus féroces et plus cruels que les bourreaux les plus implacables dont l'humanité ait eu à rougir et à souffrir, contemplent d'un œil sec, la joie du triomphe au cœur, les malheureux, qu'ils voient étendus à leurs pieds dans leur tribunal; ils n'entendent point les gémissements que des douleurs atroces arrachent à leurs victimes, ils ne voient pas ces blessures béantes d'où sort un sang caillé, et qui font une rouge auréole à la tête de leurs martyrs ; ils n'éprouvent aucune compassion au spectacle des douleurs de leurs victimes. Les tortures de ces dernières, surpassant tout ce que la nature humaine peut supporter, les font évanouir chaque fois qu'elles veulent faire un mouvement ou prononcer une parole. Leurs sanglots entrecoupés, leurs respirations haletantes et saccadées , leurs râles agonisants , qui souvent font croire que ces malheureux ont rendu le dernier soupir, rien, n'émeut, rien n'attendrit les bourreaux de Charlestown!

Et cependant ils se disent Chrétiens , ils jurent sur les saints évangiles et sur la bible, où il est dit:

Tu ne tueras pas.

Tu pardonneras les offenses, si tu veux être pardonné.

Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

Vous vous dites ministres du Christ, qui est mort d'un supplice infamant pour avoir voulu racheter les hommes, délivrer l'humanité de ses chaînes, et qui a dit:

Il n'y aura plus ni maîtres ni esclaves.

Tous les hommes seront égaux.

Nul n'a le droit de charger son frère de chaînes.

Et cependant vous avez devant vous des hommes gisant dans les râles de l'agonie ou chargés de fersT qui ont voulu mettre en pratique les principes sublimes,

contenus dans les livres sur lesquels vous jurez et vous vous parjurez, et vous les méconnaissez. Et vous traitez comme 'des bêtes sauvages vos malheureux prisonniers.

Et cependant, bourreaux de Charlestown, comme celui que vous appelez votre Dieu, ils se sont sacrifiés pour le salut de toute une race d'hommes, pour la délivrer de la misère, de l'ignorance et du mal; comme votre Dieu, ils sont venus pour soulager les petits, les faibles, les opprimés, pour briser les fers des esclaves!

Bourreaux .de Charlestown, reconnaissez-les donc enfin ; vous ne voyez donc pas que ces cinq hommes, que vous avez mutilés et garottés, dont vous avez lâchement et traîtreusement assassiné les compagnons, sont des libérateurs, des porteurs de la bonne nouvelle? Reconnaissez-les donc enfin, brisez donc leurs liens, pansez donc leurs plaies, étanchez donc leur sang, tombez donc à genoux à leurs pieds pour qu'ils vous pardonnent de ne pas les avoir reconnus plus tôt.

Car si vous les condamnez à mort, vous en ferez des Christs des noirs, il vous faudra, pour être conséquents, fouler votre Christ aux pieds, le briser, jeter votre bible au feu , brûler vos Évangiles , sur lesquels vous jurez , car ils vous seraient désormais inutiles; votre hypocrisie, en les conservant, ne tromperait plus personne, vous deviendriez une race maudite, le monde entier vous aurait eu horreur et se liguerait contre vous; on dirait en vous montrant du doigt les ruines de vos cités détruites] et fumantes, sous les désastres de l'incendie : Ces hommes, comme jadis Pilate et Caïphe, ont tué les justes, ils ont crucifié les sauveurs des noirs. Malheur à eux!

Eh bien, malgré tout cela, ou plutôt, à cause de tout

cela, les iugeurs de Charlestown ont traduit ces innocents à leur barre. Us les ont accusés:

1. De tentative de révolte, de soulèvement et de délivrance des nègres esclaves.

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