‹ Le martyr de la liberté des nègres;Chapitre 7 sur 22 · De meurtre · texte numérisé non relu

De meurtre

Et ils ont requis contre eux la peine capitale.

Quand l'attorney Hunter eut terminé la lecture de l'acte d'accusation, le martyr John Brown, que les deux blessures, qu'il avait reçues à la tête, avaient presque rendu sourd, et dont le sang inondait les habits, les mains, le visage et jusqu'au parquet, se souleva péniblement à l'aide de deux gardiens, qui l'aidèrent, et, s'appuyant sur le coude, il s'adressa en ces termes à ses jugeurs d'une voix trèsfaible, entrecoupée par la douleur:

„Virgïniens, je veux vous éviter des peines inutiles. Aussi, avant d'aller plus [loin, écoutez -moi. Vous savez, que je n'ai pas demandé grâce. Votre gouverneur m'a assuré, qu'on me ferait mon procès d'une manière convenable. Je ne le crois pas, cela me paraît impossible. Si vous avez soif de mon sang, prenez -le, cela ne vous est pas difficile, il coule ici à vos pieds. A quoi bon un simulacre de procès? Comment des ennemis pourraient -ils juger des ennemis ? Je vous le répète, si vous voulez mon sang, prenez-le à l'instant même. Je n'ai pas d'avocat, je n'ai personne à qui j'aie pu demander conseil. Séparé de mes compagnons, j'ignore s'ils veulent se défendre, et si telle est leur intention, j'ignore sur quoi ils baseront leur défense. Je ne suis donc pas en état de me défendre. D'ailleurs les blessures, que j'ai reçues à la tête, ont gravement atteint ma mémoire et m'ont presque rendu

sourd, ma santé est bien mauvaise. H y a bien des circonstances atténuantes, que je pourrais invoquer dans un procès régulier, mais comme je sais que tel ne sera ni le mien, ni celui de mes compagnons, et que tout annonce, qu'on les fera forcément! aboutir à des condamnations à mort , je vous engage à couper court et à en finir de suite. Je ne crains point la mort et je suis prêt à la recevoir. Je ne vous demande point de me faire un procès, mais je ne veux point non plus être insulté. A quoi bon tous ces interrogatoires ? En quoi peuvent -ils profiter à la société? Je ne vous demande donc qu'une chose, c'est d'en finir et de ne point m'insulter, comme les barbares insultent les victimes tombées en leur pouvoir."

La cour, qui tenait à entourer ses condamnations, décrétées d'avance, de certaines formes judiciaires, qui leur donnassent une apparence de légalité, ne voulut pas épargner aux accusés l'ennui des formalités judiciaires et déclara: qu'il serait passé outre aux débats selon les coutumes usitées en pareille circonstance.

En conséquence, elle nomma deux avocats d'office pour défendre les accusés: M. Lawson Botts et Charles Faulkener. Ce dernier déclina cette mission délicate alléguant qu'il n'avait pas été choisi par eux, et qu'il n'avait pas le temps utile pour préparer leur défense.

John Brown refusa les avocats nommés d'office et demanda, puisqu'on voulait absolument lui faire subir les formes dérisoires d'un procès, qui devait nécessairement aboutir à une condamnation capitale, le temps nécessaire pour se pourvoir d'un défenseur de son choix; c'était une garantie qui ne pouvait lui être refusée.

La cour déclara, qu'elle ne s'opposait pas à ce que les accusés prissent des défenseurs de leur choix, mais

qu'elle ne pouvait leur accorder aucun délai pour les faire venir, que Mr. Lawson Botts remplirait en attendant l'office de la défense ; et malgré les protestations des accusés qui refusaient l'avocat nommé d'office, elle passa outre aux débats et continua l'interrogatoire des accusés. John Cook, jeune gentleman de bonne famille, qui avait voué sa vie à la noble cause de l'abolition de l'esclavage , répondit avec la plus grande dignité aux questions , qui lui furent adressées, déclarant, qu'en cherchant à délivrer les esclaves, il obéissait à la voix de sa conscience, qu'il était venu à Harper's Ferry avec le capitaine Brown, aux côtés duquel il avait déjà combattu dans le Kansas.

Coppie répondit avec la même fermeté.

Les deux nègres Green et Coppland refusèrent dignement de répondre à ces hommes qui, après les avoir privés du plus précieux des biens, de la liberté, voulaient encore s'arroger le droit de les juger et de les condamner, quand ils cherchaient à recouvrer leur liberté et à délivrer leurs frères. Ces deux natures courageuses comprenaient qu'il n'y avait entre eux et leurs prétendus juges d'autres rapports que la haine de l'esclave pour son maître, du nègre pour le planteur, qui lui a volé sa liberté, qui l'a ravalé au rang de la brute, qui l'a privé de tous les droits, de toutes les jouissances, de tous les biens les plus chers: de la patrie, de la famille, de la liberté; qu'il ne pouvait y avoir entre eux que la lutte et la guerre, que ce tribunal ne renfermait que des victimes et des bourreaux, mais non des juges et des accusés.

Leur attitude stoïque, dont ils ne se départirent pas une minute pendant les débats, était la plus éloquente protestation, qui soit possible de faire contre cette infamie, qu'on appelle l'esclavage, qui, non contente de per-

vertir et de dégrader des hommes par millions, s'érige encore en code inique, en tribunal infâme, élève des prétentions au respect de sa légalité monstrueuse, appelle ses victimes des accusés, se constituant à la fois, dans sa propre cause, juge, partie et bourreau.

Mais ces deux Spartacus noirs, impassibles comme la fatalité, regardaient la mort en face, l'ironie sur les lèvres, le mépris dans le regard, l'indignation sublime sur le front. Ils grandissaient sous leurs chaînes, resplendissaient sous leurs cicatrices, ils sentaient en eux toute leur fière dignité d'hommes, qui faisait battre leurs nobles cœurs, et qui leur disait:

„ Soyez fiers du sort, qui vous attend, vous allez bientôt dans la sainte communion du martyr, avec ces héros blessés , qui se sont sacrifiés pour votre race , consacrer , en mêlant votre sang au leur, le grand principe de l'égalité humaine, qui ne connaît pas de distinction de couleur, de climat, de race ou de langues; ces voleurs d'hommes ces destructeurs de consciences, qui se disaient vos maîtres, qui voulaient faire de vous des esclaves, ne réussiront qu'à vous transformer en martyrs. Le sol maudit de la Virginie, régénéré sous la rosée sanglante et féconde, dont vous allez bientôt l'arroser, refusera de nourrir plus longtemps l'arbre détesté de l'esclavage, qui y a été planté, il y a plus de deux siècles, il desséchera sous peu pour faire place à celui de la liberté, qui y croîtra bientôt dans toute sa beauté et dans toute sa force. Dès aujourd'hui on peut prédire, que la transformation sera prochaine, car l'heure dernière de vos bourreaux va bientôt sonner, le Moloch de Fesclavage jonchera sous peu le sol Virginien de ses débris.

„ Glorieux martyrs, vous êtes l'aurore de la liberté!" ^

Mais Podieux tribunal, à qui il fallait une vengeance, pour les rassurer de ses peurs, dont la conscience pervertie par la pratique continuelle de l'esclavage était plus sourde que celle de la plus dégradée de ses victimes abruties dans la servitude, poursuivait, en aveugle , son œuvre de sang.

Le malheureux Stevens avait, comme nous Pavons dit, sept balles dans le corps, dont quatre à la tête, il gisait étendu sur son matelas, inondé du sang de ses plaies, qui s'étaient ouvertes.

Quand le président lui dit: „ Accusé Stevens levezvous et répondez au tribunal ! a le malheureux fit un mouvement pour se soulever, aidé de deux policemen, et un effort pour parler, mais la douleur, que ce mouvement lui occasionna, fut si vive, qu'il murmura quelques mots inintelligibles, pâlit et retomba sans connaissance sur son lit.

Cet incident produisit la plus vive sensation dans Pauditoire, presque composé en entier de gardiens et de soldats; les juges et les jurés tremblaient de voir une de leur proie leur échapper par la mort, l'audience fut un instant suspendue, puis bientôt reprise et continuée par l'audition des témoins |à charge, car pour les témoins à décharge, il n'en faut pas parler devant cet honnête tribunal, il n'en veut pas plus que de défenseurs du choix des accusés.

C'est en vain, que John Brown proteste en disant, qu'on lui rende l'argent, qu'il avait sur lui et qui lui a été volé en prison, qu'il en a besoin pour faire citer des témoins à décharge, pour prouver la fausseté des faits et des pièces nombreuses que l'accusation produit contre lui et ses co-accusés ; on repousse sa demande, on ne veut pas

même le laisser s' expliquer, et malgré Y état déplorable dans lequel il se trouve par suite de ses nombreuses blessures, le président Parker et l'attorney Hunter l'interrompent à chaque instant et lui coupent brutalement la parole.

Plusieurs témoins furent ensuite entendus, parmi lesquels se trouvaient M. Washington, Bail, Kitmiller et Aldstadt, que John Brown avait retenus prisonniers comme otages pendant deux jours à l'arsenal et qui ne purent s'empêcher, malgré leur peu de sympathies pour des accusés abolitionnistes, qui s'étaient emparés de leurs personnes et qui avaient délivré leurs esclaves, de déclarer, qu'ils avaient été traités par eux avec les plus grands égards et la plus grande humanité, et que c'était à l'accusé Coppie, qui les avait conduits dans un coin, à l'abri des projectiles, au plus fort du combat, qu'ils devaient d'avoir échappé à une mort certaine, sous les balles des assiégeants.

Le petit - neveu du célèbre Washington devait faire de sérieuses et amères réflections, si la vue continuelle de l'esclavage n'a pas complètement perverti son sens moral, en voyant la manière barbare, dont ses glorieux compatriotes se conduisaient envers ces hommes, qui lorsqu'il était leur prisonnier, l'avaient pourtant traité avec tant d'égards: l'indignation devait soulever son cœur, la rougeur de la honte colorer son front à un pareil spectacle.

Quand les dépositions de °,es témoins furent achevées, l'audience fut close et les débats renvoyés au lendemain.

Keconduisez les captifs dans leurs prisons, dit le président Parker; mais si la moindre tentative est faite pour les délivrer, tuez les tous sans pitié et sans miséricorde!"

On voit, que l'honnête président avait grande peur que ses victimes ne lui échappassent vivantes.

On est saisi d'horreur, quand on songe à tout ce que cette recommandation féroce a d'atroce et de dangereux; car le président Parker, dont le nom passera à la postérité entre ceux de Jeffrey s et Laubardemont, mettait ainsi la vie des malheureux accusés à la merci d'une vile populace et de quelques argousins serviles. Il suffisait que quelques misérables, dans la but de faire massacrer les prisonniers, fissent mine de vouloir les délivrer, pour que leurs gardiens, au lieu de défendre leurs prisonniers, les égorgeassent impitoyablement, ainsi qu'ils en avaient reçu l'ordre formel.

Quatrième journée de la passion du Christ des noirs et de ses disciples.

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