‹ Le martyrs de la foi pendant la révolution Française (volume 2)Chapitre 28 sur 45 · ROCHEFORT · texte numérisé non relu

ROCHEFORT

Ce fut là qu'en mars 1794^ on embarqua, sur le fleuve la Charente, et si près de son embouchure dans l'Océan, le plus grand nombre des prêtres condamnés à la déportation i la Guiane, d'après la loi du !i6 août 1792 {f^oy. Déportation). Déjà, pour n'être point retardés dans l'histoire de ce supplice d'un nouveau genre, qui en fît périr environ cinq cent trente -> neuf , nous avons fait connoitre, à l'article LA Rochelle, ce qui se fit de massacres, en haine de la Foi, dans la première comme dans la seconde de ces deux villes.

On sait que , parmi les innombrables prêtres catholiques qu'avoit proscrits cette première loi de déportation, il en étoit beaucoup qui, pour ne pas laisser les peuples manquer des secours de la religion, étoient restés en France. Plusieurs y furent arrêtés en 1798 ; et, par l'article III de ce décret-là même, ils ëtoient condamnés d'avance à être jetés au-delà de^ mers, dans les déserts pestilentiels de la Guiane.

Indépendamment de ces nouveaux prisonniers, la faction Dantoniste avoit à sa disposition , en des maisons de réclusion , une multitude de ces prêtres sexagénaires ou infirmes que la même loi n'avoit dispensés qu'à cette condition, de s'exiler eux-mêmes ; et la mort de ceux-ci n'étoit pas moins vivement désirée par les impies. Dans le courant de juillet 1793, il s'engagea, au sein de la Convention, à l'ëgard des premiers , une discussion qui fit entrevoir qu'on ne vouloit pas même épargner les seconds. Il ne s'agissoit d'abord que de régler le mode de la déportation des premiers; et le parti Dantoniste , à la haine duquel il ne suffisoit pas de les envoyer périr loin de ses regards avides de voir couler leur sang, trouvoit plus convenable à ses goûts de ne les déporter que dans un lieu particulier de l'intérieur de la France, où, les

ayant parqués en quelque sorte, l'on pourroit, en un seul jour, et très-facilement, les faire égorger tous ensemble , comme cela s'étoit pratiqué le mois de septembre précédent (Vor, Septembre). «GarÛôns-nous, s'éci:ioit Danton (séance du â3 juillet), gardons-nous de les envoyer au-delà des mers: il ne faut pas nous venger du poison que nous avons reçu du ïiiouveau- Monde, en lui envoyant un poison non naoins mortel ». Par une 'supercherie qui cacboit son dessein sous une feinte modération, il se résumoit par une proposition qu'il savoit être inadmissible, en demandant qu'ils fus&ent «jetés sur les plages de Tltalie, comme étant, disoit-il, la patrie du fanatisme ». Barrère s'opposoit également^ sous un prétexte du même genre , à la déportation de ces prêtres au-delà des mers , prétendant « qu'on devoit craindre qu'ils ne se réunissent aux hordes sauvages de la Guiane, et ne leur apprissent l'art de nuire davantage aux habilans de la colonie ». Lacroix ( d'Eure - et - Loir ), ami particulier de Danton, indiqua mieux le dessein des deux préopinans, lorsque, prétendant que la déportation de ces prêtres seroit trop dispendieuse, il proposa de les enfermer dans- des châ» teaux forts oii ils n'auroient d'autre subsistance que celle qu'ils auroient gagnée par des travaux difficiles : raffinement que semblolt avoir suggéré, dès la fin du cinquième siècle, cet Huneric, roi des Vandales, par qui les. chrétiens d'Afi'ique furent alors si cruellement persécutés (i).

Roberspierre vint déconcerter les projets des Dantonistes^ en faisant « écarter leurs propositions comme dangereuses pour la chose publique , et décider en même temps que le plan d'exécution de déportation à la Guii^ne, qui venoit d'être présenté par le comité de législation y lui seroit renvoyé, pour être mûri-y). Mais l'on ne put s'y accorder sur le

(i) Cogitât ut nostrœ religiom's homineSf neque annonas, neque stipendia êolàa potirentur : addidit quoque et laboribus eos conterere rusticanis. (Victor : de Persecutione tfondaUca. L. II.)

mode dé déportation; et elle resta au libre arbitre des administrations départementales, ou plutôt des proconsuls , également Dantonistes , qui étoient alors répandus sur toute la France , et des comités rés^olutionnaites , qu'ils y trouvoient disposés à les seconder. Ce seront principalement ces pro-> consuls qui décideront dû choix des prêtres à déporter, et qui régleront la manière de les faire embarquer.

Par là , comme par ce qui sera dit tout à l'heure , s'expliquera clairement ce que plusieurs ne pouvoîent concevoir, pourquoi les infirmes et les vieillsfrds, auxquels la loi dii %Q août 1792 avolt promis, en quelque sorte, qu'ils ne seroient point enlevés de leur maison de i^éclusion^ seront envoyés, comme les autres, en des villes maritimes, pour être embarqués \ et le système d'athéisme qui commençoit à tyranniser la France (/^^. Nevers), fera comprendre d'ailleurs pourquoi beaucoup de prêtres constitutionnels seront associés au sort des insermentés qu'on devoit déporter. Ils avoient été marqués du caractère sacerdotal ; et leur défection ne pouvoit les en absoudre aux yeux des impies. On ne le pardonnoit à aucun d'eux, s'il n'avoit, en outre, plus scandaleusement encore foulé aux pieds l'Evangile^ ou, pour le moins, abdiqué son sacerdoce, en livrant publiquement, pour être brûlées, ses lettres de prêtrise.

Qu'on ne soit donc plus surpris de ce que les persécuteurs ne s'étoîent point hâtés d'envoyer, aux lieux de l'embarquement, les insermentés valides, ou qui n'avoient pas soixante ans. La raison secrète de ce délai étoit qu'on attendoit une loi qui devoit autoriser à leur adjoindre les vieillards et les infirmes. Cette loi, provoquée par les Dantonistes de la Convention , parut enfin {F'oy. Lois et Tribunaux révolutionnaires). Ce fut le décret des ai et 22 octobre 1.793, qui , par l'article XI, n'exemptant que de la mort de l'échafaud c les vieillards âgés de plus de cinquante ans, les infirmes et les caducs », suggéra, par l'article X, un prétexte pour les déporter, en insinuant que « l'accusation

vague Ôl incivisme sufBsoit pour justifier leur déportation >i. Les proconsuls , leurs comités résfolutionnaires et les administrations, profitèrent bien vite de ce subterfuge. Ceux de lïevers et d'Angers en donnèrent les premiers exemples 3 et bientôt, de toutes parts ^ les vénérables reclus furent enlevés de leurs maisons de détention , et trainés vers des ports maritimes. Le même prétexte A'incwisme suffit pour déporter avec eux plusieurs prêtres assermentés, et même des prêtres qu'on avoit forcés à se marier (i).

Les ports désignes po^r l'embarquement étoient ceux de Hocbefort, de Lorient, de Bordeaux et de Nantes. Ce qui se passa dans ces deux derniers est raconté dans les articles consacrés à ces deux villes. De toutes les provinces de France , même de l'Alsace, de la Lorraine et de la Savoie, quantité de prêtres de tout âge étoient trainés, comme des criminels, vers l'un ou l'autre de ces lieux d'embarquement; mais la majeure partie €;toit conduite vers Aochefgrt, où il en arriva plus de cent, tant du Lyonnais que du Maçonnais^ plus de quatre-vingt du Bourbonnais, quarante du Limousin, et plus ou moins d'autant de chacun des diocèses de Verdun, de Nancy, d'Amiens, de Rouen, de Gaen, d'Evreux, de Quimper, de Vannes, de Poitiers, de Périgueux, etc. etc.

On peut juger de la manière dont ils voyageoient, par les récits que plusieurs en ont publiés, après avoir échappé à la mort qui moissonna la majeure partie d'entre eux , dans cette déportation. Il en est un d'un curé du diocèse de Paris, imprimé dans cette ville, en 1 796 (2)5 un second, de M>Gré-

(i) Dans sa séance du 3o brumaire (ao novembre) , la Convention décréta qu'on n'exempteroit de la déportation et de la réclusion que les prêtres qui se seroient mariés ayant cette époque , pourvu toutefois encore que trois personnes de la société populaire du pays qu'ils habitoient ne vinssent pas les accuser ê^incivisme,

. (a) Béat abrégé des Souffrances de près de huit cents Bcclésiastûfues fiançais condamnés à la dép9rtation , etc. en 1794*

goîre de la Biche, de Limoges, Imprimé en 1796 (1)5 et un troisième, de M. Pien'e Joseph Rousseau, d'Amiens, rendu public en i8o3 (2). On eii trouve d'autres dans les Mémoires de M. d'Auribeau, publiés à Rome, en 1795 (8)5 et nous en possédons d'inédits, qui s'accordent en tout avec lesprécédens (4). Parmi ceux - ci, nous prenons d'abord, afin dé donner une idée des cruels préliminaires de cette déportation, le Mémoire que fit spécialement, pour notre édification personnelle, en 1800, l'un des prêtres des bords de la Saône.

« Dès les premiers jours de novembre 1798, dit-il, nous fûmes mis , au nombre de vingt - quatre , dans un bateau ouvert à toutes les rigueurs de la saison, et transférés, pendant la nuit, de Mâcon à Châlons. Delà on nous transporta, sur de mauvaises charrettes , àAutun, où nous restâmes en prison jusqu'au milieu de février suivant, y éprouvant tout ce que la rage peut inspirer à des loups, contre des agneaux. En février, nous fûmes ramenés à Mâcon; et nous eûmes lieu de croire, en passant par Châlons, que nous allions y être massacrés, tant la populace y étoit férocement ameutée contre nous. Arrivés dans la prison de Mâcon, nous y restâmes environ cinq semaines, sans savoir ce que nous deviendrions. Enfin, le 9 avril, qui se trouvoit être le mercredi de Pâques, l'administration du district décida que l'on condui-

(i) Relation de ce qu'ont souffert pour la Religion les Prêtres français ùiser^ mentes, déportés en 1794 dans la rade de Vile d^Aix, près Mochefbrt,

(a) Le Martyre des Prêtres français déportés daris la rade de Viled'AiXfprès jRochefbrt ( dans les Mémoires pour seruir h l'Histoire de la Religion y par M. Jauifret , actuellemeDt évéque de Metz.)

(3) Mémoires pour servir à V Histoire de la Persécution fr'onçaise, recueillis par les ordres de N. T, S. P. le Pape Pie VI, et dédiés h Sa Sainteté*

(4) Un des plus remarquables est le Mémoire de M, Guilloreau, desservant de la paroisse de Saint-HemjT'du^Plain (au diocèse du Mans), touchant les soiiffrances et la mort des Prêtres, Confesseurs et Marty'rs de la Foi^ déportés sur le Washington et les Deux Associés. Il nous a été envoyé et certifié digne de la plus grande confiance par M. Bureau ,^uré du Mans.

roit à Rochefort, pour la déportation^ en les désignant par leurs noms y tous les ecclésiastiques de l'église cathédrale , tous ceux de l'église collégiale de Saint - Pierre ^ tous les supérieurs du monastère abbatial de Gluny et des autres communautés de religieux , et quelques autres prêtres qui n'avoient pas arboré le bonnet rouge (signe de l'impiété comme de la république d'alors ). La liste contenoit cinquante-deux noms, et étoit signée par deux dénonciateurs v. qui, depuis lors, ont avoué ne nous avoir jamais connus. Parmi les cinquante- deux qu'ils avoient dénoncés, il s'en trouvoit qui étoient morts depuis deux à trois ans , et d'autres qui, n'ayant à Mâcon que le titre d'un bénéfice simple, n'y avoient jamais résidé ». '

« Restant au nombre effectif de vingt-deux, nous nous vîmes presque aussitôt mettre au cou des chaînes avec lesquelles on nous lia deux à deux , et si près l'un de l'autre , qu'il n'y avoit pas, entre nous, la longueur d'un pied et demi de chaîne. Quand nous fûmes ainsi gari^ottés^ on nous fit traverser la ville, en plein jour ^ et nous nous acheminâmes du côté de Rochefort. Cependant, quand nous sortîmes des limites du département de Saori e-et- Loire , les fers nous furent ôtésj mais notre condition n'en devint guère meilleure. Nous voyagions sur de bien cruelles charrettes, à travers des avanies sans cesse renaissantes^ et nos haltes, sur toute la route, ne se firent qu'en d'épouvantables cachots )).

Les outrages et lès mauvais traitemens furent à peu près les mêmes pour les prêtres de toutes les autres provinces, \ que l'on conduisoit à Rochefort 5 et cela seul faisoit de leur voyage un véritable martyre. En arrivant dans cette ville, ils furent déposés, les uns en des maisons de détention , et les autres à bord d'un vieux vaisseau nommé le Bonhomme- Jtichardy qui servoit de prison d'Etat. En ces divers lieux de captivité, leurs peines s'aggravèrent de jour en jour, jusqu'à celui de leur embarquement, qui y mit le comble. . Il commença à s'effectuer vers le milieu de mars I7g4* ^^

les avoit fait venir de la prison au, port , deux à deux^ portant sur le dos leurs modestes valises , et escortés par des gardes : on les transporta, sur des goélettes , à la flûte dite les Deux Associés y où plus de quatre cents furent d'abord amoncelés^ et, le iS juin suivant, on en fit monter presque autant sur une autre flûte appelée le Washington, Le nombre s'en accrut beaucoup dans la suite, sur l'un et l'autre navire, parce qu'il en arrivoit chaque jour de nouveaux à Rochefqrt. Les échelles par lesquelles il avoit fallu monter sur ces navires, étant difficiles pour les vieillards et les infirmes, les soldats et les matelots les avoient poussés avec brutalité, en leur criant: a Avancez donc, scélérats». Une fois parvenus sur le pont, tous étoient fouillés rigoureusement, l'un après l'autre, quoiqu'ils l'eussent été auparavant dans leur prison, où on leur avoit pris l'argent qu'ils n'ayoient pas eu la précaution de cacher assez subtilement, comme encore des vétemens, des livres de piété; et, à quelques uns, leur bréviaire même, qui faisoit leur plus grande consolation. Le peu qu'ils avoient soustrait aux spo<» liations précédentes leur fut ravi dans cette circonstance. Ce qu'on leur trou voit encore de livres de religion, d'objets pieux, étoit saisi avec une rage particulière. Si, par hasard, on découvroitsur quelqu'un d'eux un bréviaire, on en arrachoit les feuillets, et on les lui jetoit à la figure. Un crutifix d'ivoire, que l'on saisit caché sous les habits d'un Chartreux, devint à l'instant le sujet des plus horribles blasphèmes; et l'un des officiers, le prenantavec fureur, le mit sur un billot, et coupa la télé Au Christ avec, son sabre ^ aux applaudissemèns de tout l'équipage, qui, tressaillant de joie, s'écrioit, en agitant les chapeaux ; «Vive la nation! vive la république ! » C'étoit dire : Vive l'impiété !

Dépouillés absolument de tout ce qui leur restoit d'argent, et de leurs meilleurs habits , les prêtres n'avoîent pour respirer pendant le jour qu'une petite partie du pont, où ils étoient séparés de tous les gens de l'équipage par une cloison.

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Elle étoit faite en daîre-voie pour qu'ils pussent être gardés à vue^ et ce réduit très-resserré où ils avoient les pieds dans la fange, étoit d'ailleurs embarrassé par des cordages et des barriques. Us s'y trouvoient si pressés les uns contre les autres que, n'ayant pas un espace suffisant pour s'asseoir, ils étoient forcés d'être, toujours debout; et ils avoient perpétuellement en regard une consigne rigoureuse et menaçante, affichée à la rambarde (i). Leur nourriture que le peu d'espacé leur laissoit à peine porter à la bouche, ne consista qu'en pain noir, mpisi, plein de vers, et tantôt en viande desséchée , tantôt en morue jaune et pourrie , tantôt en gourganes assaisoni^ées avec de l'huile rance ou du vieux-oing : encore ces alimens ne leur étoient-*ils fournis qu'en petite quantité. Le soir, on les faisoit descendre par l'é'coutille, au moyen d'une échelle à peu près perpendiculaire et très-périlleuse, dans un entrepont ténébreux , où l'air ne pénétroit que par cette ouverture. Ce dortoir sépulcral «c n'occupoit que la moitié de la longueur d'un vaisseau marchand de médiocre grandeui*, dit M. de la Biche ^ et dans sa plus grande éléva-

(i) Cette consigne, qui fut à la rambarde du fVashington comme des Dewt dissocies , Bwoit été faite par le capitaine Lailly, commandant de ce navire , sjg\,ée par lui et par son lieutenant Petit; elle parut ensuite confirmée par la signature du conventionnel Dopsent , proconsul de la Convention dans le département de la Charente, Elle portoit « i*>. que les prêtres déportés à bord des deux navires ne pourroient jamais , sans une permission spéciale , passer sur le derrière du vaisseau , au-delà de la rambarde , et qu'ils se tiendroient en avant sur la coursière; 20. qu'ils auroient soin de vider chaque jour les hails ou baquets qu'on leur avoit donnés dans l'entrepont pour la nuit ^ et qu'ils seroient tenu» de les nettoyer journellement, et d'en jeter les ordures dans la mer ; 3<*. qu'ils seroient fusillés sur-le-champ s'ils étoient prévenus et convaincus d'être auteurs ou complices de complots ou machinations contre les officiers de l'équipage; 4*** que tout déporté qui auroit de la vermine seroit rasé et ensuite lavé avec du vinaigre. (Comme tous en eurent, et qu'il auroit falla trop de vinaigre , cet article ne fut point exécuté , et tous les déportés restèrent entièrement à la merci de ce fléau.) S^. Il étoit défendu aux gens de l'équipage et aux officiers et soldats d'avoir aucune communication avec eux , et encore plus de leur vendre ou de leur procurer, de quelque manière que ce fût , dii pain ou d'autres vivres ^ etc, »

tîon, iln'avoit gnète plhs de cinq pieds de hauteur. Tout son pourtour étoit plutôt embarrassé que garni , à hauteur d'appui, par des espèces de bancs appelés placets , larges de cinq pieds deux ou trois pouces , et composés de planches raboteuses et mal ajustées , sur lesquelles couchoit le plus grand nombre d'entre nous ^ et nous y étions si serrés , si pressés, que nos bras portoient nécessairementsur le corps dé nos voisins. D'autres couchoient sur le parquet, dessous les placets ; ceux qui n'étoientpas encaissés dans ces étroites niches , étoient étendus dans le milieu du cachot sur plusieurs rangs , et ne laissoient aucun espace vide entre eux, de sorte qu'ils étoient nécessairement foulés aux pieds par ceux qui vouloient aborder les placets , ou monter dans les hamacs dont chacun servoit de lit pour deux ; et ces sortes de lits flottans, fléchissant sous le poids qu'ils portoient, s'abaissoient sur le visage et le corps de ceux qui couchoient sur le plancher. Us étoient d'ailleurs si près les uns des autres, qu'on s'y trouvoit fortement pressé parles voisins; et Ton y avoit le visage si près des solives et des poutres qui supportoient le pont, qu'il étoit impossible de respirer, et de soulever la tête. Une fois qu'on y étoit engouffré, on ne pouvoit plus en sortir avant l'heure du lendemain où il nous étoit permis de remonter sur le pont ; et plusieurs avoient à leur proximité les puants baquets qui servoient de latrines à quatre cents personnes environ pendant dix à onze heures de nuit ». L'air s'y asphyxioit si promptement et d'une manière si fétide q^ue^ dans la suite, un médecin qui vint pour les visiter, se sentant suffoqué , et tout en Sueur dès l'entrée du cachot, dit en se retirant bien vite : « Si on mettoit là quatre cents chiens pendant une nuit seulement, le lendemain , on les trouveroit morts ou enragés (i) ».

(i) Quoique ceci ait rapport au navire les Deux Associés , il-conyient à peu de chose près à la flûte le Washington, « Obligés d'être sur le pont pendant toute la journée, quelque temps c^^il fît» dit Mt Guiiloreau embarqué sur

Il ne faut donc pas être surpris si les maladies "violentes, le scorbut , les (lèvres inflammatoires et malignes ne tardèrent pas à les assaillir. Quand les paroxismes du mal leur occasionnoient des accès de frénésie involontaire, on les mettoit aux fers comme des révoltés : plusieurs expirèrent dans l'entrepont ; et les autres en de petites barques à pont, dites chasse-marées , dont on leur avoit fait des espèces d'infirmeries. Ils y étoient couchés sur les planches du fond, avec leurs habits pleins de verminç ; et le pont n'avoit que cinq pieds de hauteur dans sa partie la plus concave : dans beauqpup d'autres, on ne pouvoit se lever qu'à genoux. Leur corps n'avoit pour s'étendre qu'une espace de quatre pieds. Là, se trouvoient jusqu'à cinquante malades sur un matelas de filasse , et sans draps* Us n'y avoient pour médecins que de jeunes chirurgiens inexpérimentés, dont la pratique hasardeuse étoit plus capable de les délivrer du fardeau de la vie, que de leur rendre la santé. Il en périssoit trois ou quatre chaque jour; et c'ëtoient quatre de leurs confrères qui étoient obligés dé les porter à terre pour les inhumer dans Vile d! Aix , escoHës par deux soldats qui avoient la baïonnette au fusil , et desquels il falloit bien se cacher pour dire quelques prières, sans quoi l'on en auroit été cruellement puni.

Le passage à Gayenne étant impraticable par les difficultés que l'Angleterre mettoit à la navigation française, les

cette flûte, nous étions durant la nuit entassés dans l'entrepont « et si pressés les uns contre les autres sur des lits de camp^ que celui qui étoit en arriére de moi avoiries pieds .près de ma tête» et les miens touchoient h celle de celui qui étoit en avant. Nous nous trouvâmes dans la suite tellement encombrés par les nouveaux déportés qui arrivoient presque toutes les semaines^ qu'à la fin nous f&mes réduits à coucher dans les trottoirs de l'entreprit; ct« comme si l'on eût craint que nous y fussions trop bien , on y fit placer des barriques de farine , de manière que nous fûmes obligés de coucher trois à cdté l'un de l'autre sur deux barriques. Il y avoit au moins cent cinquante déportés dans la même situation ; mais U mort vint nous mettre au large «.

&a vires restèrent en station devant Tile Madame ^ au mois d'août. Le xkombre des malades s'étolt si fort accru dans les navires, que les capitaines se virent obligés de faire dresser dans cette île vingt tentes , en chacune desquelles on mit vingt lits y qui se remplirent de moribonds ; et Ton envoya dans chaque tente deux prêtres, non encore atteints de contagion, pour y être leurs infirmiers et leurs consolateurs (i)» Là , du moins ^ ils ne furent pas autant obsédés par ce brutal athéisme qui régnoit sur les navires où les prêtres étoient forcés de toui'ner le dos à leurs surveillans pour prier Dieu , afin de lui épargner des blasphèmes. Un jour que le capitaine du Washington , nommé Gîbert, en aperçut plusieurs qui récitoient à voix basse quelques oraisons, il leur dit aveo colère : « Eh quoi! fanatiques, je crois que vous invoquez

votre Jésus ! c'est en vain que vous priez ce coquin-là;

il ne sauroit vous retirer d'ici ». Le capitaine des Deux jissociés , nommé Lailly , revenant de faire une orgie avec Oibert, disoit aux prêtres de son navire, en les raillant sur leur misère : « Quoi donc! scélérats ; vous ne riez pas 1 votre Jésus dit pourtant qu'on doit s'estimer heureux quand on soufire 5 goûtez donc et savourez votre bonheur ». Lorsque les gens de l'équipage y voyoient mourir un prêtre , ils s'écrioient avec une joie infernale : « Vive la nation ! à bas les calotins ! quand viendra la mort du dernier de ces scélérats? » Si le prêtre mouroit dans l'île, ce cri proféré autour

(i) «Les prêtres qui fnisoient les fonctions dlnfirmiers dans Tile^ dit M. Rousseau , étoient eux seuls chargés du pénible travail de débarquer les vivres et autres objets nécessaires au service des mourans« de les transporter aux tentes, d*enterrer les morts > d'aller plusieurs fois le jour voiturer sur leurs épaules de grandes tonnes d'eau , de laver les draps et linges des malades, ainsi que du soin de leurs personnes. On ne conçoit pas comment, dans l'état de dépérissement où étoient ces infirmiers , manquant eux-mêmes d'une nourriture suilisante, la plup»rt aux portes de la mort, ils pouvoiént soutenir tant de fatigues. Il falloit souvent , dans un seul jour, faire jusqu'à trois enterre^ mens l'un après l'autre , creuser les fosses j por(<;r ks morts , les recouvrir de terre. Plusieurs y succombèrent ».

de son corps expirant, étoit aussitôt i^épété sur les navires parles gens de l'équipage. C'étoit encore aux prêtres qui sur* vivoient de porter eux-mêmes les cadavres en terre , et de creuser leurs fosses : ils étoient escortés même alors par des soldats qui , dépouillant avec avidité le cadavre avant qu'il fût enterré , leur disoient avec une féroce avidité : « Scélérats ! avez -vous donc la vie plus dure que lui? quand est-ce donc que viendra votre tour? »

La haine que portoient à la religion tous ces agens des persécuteurs ne sauroit plus être révoquée en doute ; et il ne faudroit pas d'autre preuve que les victimes étoient ainsi persécutées et torturées à cause dé leur Foi , que ces aveux là même de leurs bourreaux. La sainteté de leurs dispositions montre d'ailleurs assez bien qu'ils s'estimoient heureux de souffrir et de mourir pour Jésus-Christ (i).

Parmi les monumens'que nous avons de ces dispositions , est une espèce de convention qu'avoient faite entre eux , par écrit; dès les premiers jours de leur embarquement, sous le titre de Hésolutions , les prêtres mis sur les Deux Associés y et que ceux du TFasinhgton à qui ils les communiquèrent , un jour que ceux-ci étoient montés sur leur bord, adoptèrent avec empressement. O vous ! tristes élèves de cette impiété qu'on appelle philosophie^ et en vertu de laquelle tant de saints prêtres ont été si indignement traités , apprenez à les connoitre, en considérant les obligations angéliques que s'étoient imposées, et que remplirent avec une admirable

(i) «Privés de nos hréviaires^ dit entre autres choses du même genre M. Rousseau, nous en avions composé un à notre manière ; nous le récitions exactement : nous avions même la consolation de nous nourrir de la parole de Dieu. Un de nos confrères, homme plein de zèle et de vertu, avoit la charité de nous faire deux ou trois fois la semaine de petits discours familiers qui^ portant Fonction dans nos cœurs, nous rappeloient des devoirs qu'on ne sauroit trop souvent 'inéditer ; et nos confrères du Washington jouissoient du mâme avantage ».

ponctualité ces hommes vraiment célestes dont en effet le monde n'étoit pas digne (i).

(i) Cet acte, si honorable pour TEglise gallicane, mérite d'être conseryé dans ses archives. En voici la copie exacte :

Mésobuions que prennent les prêtres détenus à bord de laflàte lis Deux

Associés.

« Art. I*'. Us ne se livreront point à des in^iétudes inutiles sur leur délivrance; mais ils s'efforceront de mettre à profit le temps de leur détention, en méditant sur leurs années passées , et formant de saintes résolutions pour Favenir, afin de trouver dans la captivité de leurs corps la liberté de leur âme« • )> Ils regarderont aussi comme un défaut de résignation à la volonté de Dieu les moindres murmures, les plus légères impatiences, et surtout cette ardeur excessive à rechercher les nouvelles favorables , qui ne peuvent qu'introduire dans leur âme cet esprit de dbsipation si contraire au recueillement continuel dans lequel ils doivent vivre , et à cette soumission sans bornes à la volonté de Dieu , qui leur doit ôter toute inquiétude sur l'avenir.

» IL Si Dieu permet qu'ils recouvrent, en tout ou en partie, cette liberté après laquelle soupire la nature , ils éviteront de se livrer à une joie manifeste et immodérée , lorsqu'ils en apprendront la nouvelle. Eu conservant une âme tranquille, ils montreront qu'ils ont supporté sans murmure la croix qui leur avoit été imposée , qu'ils se disposoient à la supporter plus long-temps encore avec courage et en vrais chrétiens qui ne se laissent pas abattre dans l'adversité.

» III. S'il étoit question de leur rendre leurs effets, ils ne montreront aucune avidité k les réclamer ; mais ils feront avec modestie et dans l'exacte vérité la déclaration qui pourroit leur éfre demiandée, recevront sans se plaindre ce qui leur sera donné, accoutumés, comme ib doivent l'être , à mépriser les biens de la terre, et à se contenter de peu de chose , à l'exemple des apôtres.

T» IV. Ils ne satisferont point les curieux qu'ils pourroient rencontrer sur leur route ; ils ne répondront point aux vaines questions qu'ils leur feroient sur leur état passé ; ils leur laisseront entrevoir qu'ils ont supporté leurs peines avec patience , sans les leur raconter en détail , et surtout sans montrer siucun ressentiment contre ceux qui en ont été les auteurs ou les instrumens.

» V^ Ils se comporteront avec la plus grande modération et la plus exacte sobriété dans les auberges iûa ee garderont bien de faire la comparaison , surtout devant des étrangers» des mets qu'on leur servira, avecleur ancienne nourriture , et de parottre y mettre trop de jouissance. L'empressement pour la bonne chère deviendroit un grand sujet de scandale pour les fidèles, qui s'attendent à retrouver dans les ministres de Jésus-Christ les imitateurs de sa |>énitence.

?> VI. Arrivés dans leur fanlUe, ils ne moatreroot point trop d'empre»-

Leur mort étoit pour ainsi dire plus sainte encore que Itvtt vie. (( Oh! cotnbieu nous étions frappés du spectacle atten* drissant qu'ils présentoient en mourant s'écrie M. Rousseau !

sèment à raconter leurs peines^ n'en feront part qu'à leurs parens et amis, et encore avec beaucoup de prudence et de modération. Ils n'en parleront jamais en public , et ne céderont point aux instances qu'on pourroit leur faire à cet égard. Ils observeront, chez eux et chez les autres, une égale frugalité, ne recherchant pas les repas , et s'y comporteront, lorsqu'ils en accepteront, avec autant de modestie que de sobriété.

M VIL Ib se condiimneront au silience le plus sévère et le plug absolu sva les dé&uts de leurs frères , et les foiblesses dans lesquelles auroient pu les entrât-: uer leur fâcheuse position, te mauvais état de leur santé, et la longueur de leurs peines. Ils conserveront la même charité à l'égard de tous ceux dont l'opinion religieuse seroit différente de la leur. Ils éviteront tout sentiment d'aigreur et d'animosité, se contentant de les plaindre intérieurement, et s'efforceront de les ramener à la voie de la vérité par leur douceur et leur modération.

» VIII. Ils ne montreront aucun regfet de la perte de leurs biens, aucun empressement à les recouvrer, aucun ressentiment contre ceux qui les pos-" sèdent ; mais ils recevront sans murmurer les secours que la nation pourra leur accorder pour leur subsistance, toujours contens du simple nécessaire , tant pour les vétemens que pour la nourriture.

}i IX. Ils ne feront ensemble, dès à présent, qu'un cœur et qu'une âme, sans acception de personnes, et sans montrer ^e l'éloignement pour aucun de leurs frères, sous tel prétexte que ce soit. Ils ne se mêleront point de nouvelles politiques, se contentant de prier pour le bonheur de leur patrie, et de se préparer eux-mêmes à une vie nouvelle, si Dieu permet qu'ils y retournent, et à y devenir un sujet d'édification et un modèle de vertu pour les peuples , par leur éloignement du monde , leur application à la prière , et leur amour pour le recueillement et la piété. ^

» Enfin, ils liront de temps en temps ces Résolutions, pour s'en pénétrer, et s'affermir dans la pratique des sentimens qui les ont dictées.

» Quiconque liane régulant seculifuerint , pax Dei super illos et misericordia » .

Ce règlement nous fut transmis par l'un de ces prêtres , celui-là même de qui nous reçûmes, ily a vingt ans, des notices biographiques sur tous ceux qui étoient morts saintement dans cette déportation. Ce vrai confesseur de Jésus-Christ y ajouta la note suivante : « Tous, ou du moins le plus grand nombre de ceux d'entre les prêtres catholiques déportés qui ont survécu à ce supplice^ ont pratiqué depuis lors ces Mésobuiona, et les pratiquent encore exactement : et voilà les hommes que les persécuteurs veulent encore faire passer pour des turbuless et-ponr ûts ennemis irréconciliables de l'Etat » !

qui fut un de leurs infirùiiers ! Qu'il étoit grand ! qu'il étoit digne de cette religion sainte dont ils mouroient et les confesseurs et les Martyrs! » Un de ces infirmiers ^ dit M. de la Biche ^ « nous a montré divers instrumens de pénitence qu'il avoit recueillis parmi les effets de nés confrères défunts : cilices^ disciplines^ chaînes de fer^ etc. etc. ^ jamais je n'en vis autant de rassemblés. Ce souvenir me glace encore d'effroi, moi qui n'en ai pas tant fait, en même temps qu'il me pénètre de consolation. Ah! ces vénérables confesseurs de la Foi que les officiers de l'équipage regardoient comme des séditieux et des mutins, le gouvernement comme des réfractaires et des rebelles , étoieht donc de vrais Martyrs de la pénitence autant que de la Foi. Ils avoient craint de ne pas souffrir assez sur les vaisseaux^ ou aux cdtes d'Afrique ; et ils avoient voulu y suppléer par des rigueurs et des macérations volontaires ».

Parmi les innombrables victimes de cette déportation , il y avoit, comme on l'a déjà vu, quelques prêtres qui s'étoient écartés des devoirs de leur ëtat, et même des règles de la Foi y mais, dit M. Rousseau , « la Providence dont les voies admirables sont cachées à l'humaine sagesse , les amena bientôt à de sages réflexions. Leurs tourmens leur devinrent salutaires; car tous^ ou px*esque tous, ne cherchèrent plus désormais qu'à se réunir à nous pour ne plus former avec nous qu'une société animée d'un même esprit et d'un même cœur ))• Cet autre prêtre qui , revenu vivant de la même déportation , nous envoya , en 1 800 , les notices biographiques que nous donnerons sur les cinq cent trente-neuf victimes qui succombèrent alors ^ n'hésitoit point à comprendre les .convertis mêmes au nombre des Martyrs co/i.fommej de cette circonstance (i).

(i) M. de la Biche , dans âa Telation « s'est montré à leur égard d'un rigo TÎsme que désavoue Fan tique doctrine de l'Eglise. Il convient d'abord que les prôtres mêmes qui , ayant fait le serinent de la constitution cUfiU du clergé, ou

Les déportés restèrent comme oubliés parles tyrans de la France pendant .tout Té té de i794> ^t niéme après le 9 iher~ midor. Ceux d'entre ceux-ci qui ayoiént vaincti les autres dans cette journée, et qui disoient avec tant d'emphase qu'ils avoient rendu la paix, et le bonheur à la France , ne songeoient point aux victimes de l'tle Madame, X^e proconsul qu'ils envoyèrent à la Rochelle et à Rochefort ne s'en seroit pas même inquiété y si les deux cent vingt-huit ou ti*ente qui survivoient, et que les capitaines, alarmés par ces dé*> monstrations de paix, avoient ramenés au Port-uuX'-JSar^ ques y n'eussent hasardé de leur envoyer le %o décembre , une requête pour obtenir leur délivrance qui, cependant encore, ne commença que lespremiers jours de février 1 795.

Les commandans des deux navires n'avoient pas osé Intercepter l'envoi de cette requête , quoiqu'ils craignissent que ,

celai àe iibertè^gaiité , s'étoient montrés les plus lents à le rétracter, n'hésitoient plus d'en faire la rétractation^ à la vue du péril. <c Dès qu'ils se voyoient attaqués d'une maladie mortelle, dit-il, on n'avoit pas besoin de les exhorter à cette rétractation ; ilsprévenoient toute sollicitation à ce sujet ». Mais ensuite M. de la Biche ajoute : « Que penser de ces conversions tardives que produit presque toujours une crainte servile, non un amour de préférence pour Dieu, et qu'accompagne, trop souvent le secret désespoir du pardon » ? Mais cet bis» torien pouvoit-il croire qu'il fH^t permis de désespérer à la mort de la miséricorde de Dieu, surtout quand on mouroit sacrifié pour sa religion? Les témoignages de l'antiquité ecclésiastique , rapportés dans notre Discouas prélim., autorisent à regarder aussi comme des Martyrs ces convertis-là même. Il ne les excluoit pas, le curé du diocèse de Paris, qui, dans son Jlécà abrégé ^ adressant la parole à tous ses confrères morts dans cette déportation , leur disoit : « Associés au sacerdoce de ce Dieu qui est tout à la fois sacrificateur et victime , vous avez pendant long-temps immolé l'hostie sainte , et vousaveK fini par vous immoler vous-mêmes comme une hostie agréable au Seigneur ». Quant au très-petit nombre de ceux qui moururent sans avoir fait leur rétractation , on ne les trouvera certainement pas dans notre Martyrologe. Leurs noms ne nous ont pas mâme été envoyés par le vénérable confesseur qui noua a donné tous les autres. Il nous écrivoit alors : a A peine avons-nous connu trois ou quatre jureurs qui soient morts dans leur obstination , sans avoir donné des preuves de repentir ^ et je me suis abstenu de les nommer. Pour ce qui concerne les rétractations tardives , continuoit-il , la charité doit nous faire présumer qu'elles ont été sincères, .et que la bonté de Dieu y a eu égard ».

si elle étoit exaucée, les préti'es ne portassent des plaintes contre eux. Devenu lâchement timide, chacun de ces com-^ mandans se mit en quelque sorte à leurs pieds, pour obtenir d'eux un certificat propre h rendre impossible toute récrimination de leur part. Chacun d'eux exigea que ^es victimes attestassent > par un écrit qui resteroit entre ses mains, qu'elles n'avoient éprouvé, de sa part, que de bons traite-mens. Qu'eussiez-vous fait à leur place, ô vous, prédicateurs intéressés de l'oubli des persécutions dont vous fûtes coupables, et dont vous ne voulez détourner la pensée, que pour empêcher de voir que vous en méditez de nouvelles? Vous vous seriez cru bien généreux en promettant verbalement de ne pas vous plaindre^ et, tout au plus, vous auriez montré, par un vague certificat, que vous saviez dissimuler .

votre ressentiment. Des confesseurs de Jésus -€hrist n'en

conservent aucun ) et ils font mille fois mieux, ^ans trahir la vérité : ils excusent en général ce qu'ils prévoient qu'infail* liblement on saura des traits de barbarie de leur^ bourreaux , sans qu'ils en parlent. Dans les certificats qu'ils accordent bien volontiers, ils déclarent que les commandans «n'ont fait que céder aux lots impérieuses des circonstances révolutionnaires^ et s'ils n'eussent écouté, disent charitablement ces prêtres, s'ils n'eussent écouté que lessentimens d'humanité qu'ils nous témoignent en ce moment, notre' sort eût été moins malheureux». JRecherchant ensuite, dans leur mémoire, quelques circonstances hien rares ^.ù ces oommandans avoient paru xaoim inhumiûnsy ils les font valoir dç manière à persuader «qu'ils n'avoient négligé aucun des moyens laissés en leur pouvoir, a&n d'adanoir U rigueui* de leur triste et douloureuse situation >i . ToU sont, en abrégé , les certificats qui furent généreusemené donnés par les prêtres, savoir: le 25 frimaii*e an III (i6 décembre i794)> au capitaine des Deux Associés^ qui avoit été le plus criael (^o/. RouLHAc); et, le 3p frimaire (a© décembre 17 j^), au capitaine du Washir\gtQ7i ,

Une fois munis de ces indulgentes attestations ^ ces dfot commandans virent arriver avec moins d'inquiétude Tordre de mettre à terre ce qui leur restoit de prêtres. Le débarquement de ceux-ci fut contrarié par quelques accidens de navigation, et retardé même par les glaces amoïicelées vers le port. U ne put s'exécuter qu'au commencement de février suivant, et se fit à Saintes, oii quelques uns moururent en arrivant.

Gomme il n'entre point dans notre plan de nous étendre sur les victimes qui n'ont pas succombé dans cette déportation, nous ne nous arrêterons pas à décrire ce que souffrirent encore celles qui leur ont survécu. Presque toutes ont péri, depuis lors, des suites de cet affreux supplice si long-temps prolongé. Plusieurs d'entre elles avoient été mises sur des listes d'émigrés, pendant leur séjour dans l'entrepont des navii*es, et se trouvèrent exposées, par cela même, à être envoyées à l'échafaud ou à la fusillade. Les autres ne coururent pas de moins grands dangers , par le renouvellement de la persécution. (Fby, Guianb, Frère, Bolands, Modeste Bernard. )

Si nous sommes rappelés, par notre sujet, à ceux qui avoient péri dans cette mortelle épreuve , et dont nous inscrirons les noms dans notre Martyrologe , en commençant leur série par A. ADAM, c'est presque uniquement pour dire où reposant leurs saintes dépouilles. Il en a été inhumé deux cent cinquante^rois dansTi/e iT^ix; un grand nombre près le fort Vaseux y ou sur les côtes de la Charente^ deux cent neuf à Vtle Madame y qui ne s'est plus appelée depuis lors, dans le pay^, que Vile des Prêtres; et quelques uns à 'Saintes. Renvoyant à leurs articles particuliers le soin de dire, autant que nous le pourrons , à quels diocèses ils appartenoient, nous nous bornerons ici à faire connoitre les dëpartemens divers d'où ils avoient été amenés, et combien chacun d'eux en a eu qui ont perdu la vie dans cette déportation. Il en mourut 8a du département de la Meuse; ji de

la Seine-Inférieure f 62 de V Ailier ^ 61 de la Haute-^yienne } 44 de la Dordogne; 87 de la Meurthe ; 28 de la Moselle ; 16 de la Vienne î i5 des Cotes -du- Nord ^ i4 de Saône-et'- Loire; 1 4 de la Creuse; i3 de la Charente; 1 1 du Morbihan; 10 de VFonne; 9 de la Charente-Inférieure ; 8 du Finistère; 7 à'Eure^t^Loir; 6 du Cher; 5 de la Somme; 5 de Y Orne; 4 de la Marne; 4 des Vosges; 4 du Doubs; 3 du Cahados; 3 de la Moselle; 2 du Mont-Blanc; i ô! Indre-et-Loire; et I de la Haute- Marne.

Dans ce calcul, ne sont point compris les prêtres qui, ayant été conduits à Bordeaux pour y être embarq^ués, l'y avoient été au nombre d'environ six cents, mais beaucoup plus tard, et qui furent pareillement mis à terre en février 1795» Il en sera parlé plus amplement à l'article Bordeaitx.

Nous ne saurions terminer l'histoire des déportés de Rochefort, sans rapporter celle qu'un d'eux en fit en vers latins , bien qu'elle semble n'être qu'un développement de la pièce de poésie latine qu'avoit composée^ sur le navire même, le prêtre DumonteL {Voy. ce nom). Nous regrettons de ne pouvoir en nommer l'auteur. Nous pouvons seulement faire connoitre qu'il étoit d'une paroisse rurale du diocèse de Clermont en Auvergne. Si les catholiques exercés dans l'é-. tude de la langue latine y admirent des sentimens propres à les édifier, les amateurs de la bonne latinité ne seront guère moins satisfaits d'en retrouver des traces sous la plume d'un bon curé Villageois, de l'anciçnne école :

Quot Fidfii paiuére ùculis mracuia nostris ! Sedibus ejeçti paùiis^ tumidasque per undas Jactati^ longa nindian statione ienentur Quos tua saeYant^ Deus, unctio; Christus amoris Quos infiniii nobis dédit esse minisiros Carcere naoûli , cancellos inter opacos Congestisj adeà tetri nascuntur adores ^ Jnfesto uL ndeas langufgnifa, membra colore,

Quiod modd pvrpuretaftfuerat^ jam paiior m ort Asddet; tii ftHnent aUf^us qm in pettore pires y Porcinis ndruntulimentiifortntsuti, ExusHs en adesfffulmonièus unda putrescens : Mucidus est panis , çel quo non durior iiex. Quas mare dût cames ^f corruptœ : sœpe hubulcum Incoctum , semper cohspersum sordihus : addas Si lûfîékmit ctudum est^ nùnîitmque sol infiùiiiiîud, Peimiittù. tstjfe{t\ et ^um sîmui : omnia ïandem Hœc aded parce proscriptis dantuTj utihdè Atra ^ ferosoqU£ fmmeie motienstèa cmj^rû madet, Talia mtns k^rret ccgiêmis. i^d catera oersu Prosequar ingrato turpissima? Viii^ squMent Vestimenta; manus fuœ tant scelerata verendos FœdoHt ifuUus? Omni caret ipse décore Christus, diçinum necfas ag'noscere stirpem, Sipiaùiâui tàrfiéû in èensus irteperet œgros SofnÈuSy !ipèi ess^tèptttOndit certa sahdis i Quid ^^erà ^êdèOni tàbuli^ fuifoit cubûhU^ Nuda , qidhêê dind» nm ta >iâÀ fessa quiescai ? Quœ fniaeros tarquént ^percwrèi^ bMgfus ei^H r Omnia; inaudikmi patémtlmr fmitrqùe maiùfum Congeriem : sifrdes voms mefiiùqve tacendias Usque renaseenUs^ eerUttim aufeUt lahorant. SoUicitudinibus pressas quàm^ tacra juparent Canticaî quàm dalces kaurirent fonte peremii Lœtitiœ sensus ! Solamina tanta negantur. Non licet exulibus^ dires Babylonis in oris^ Tam blandas citharœ digitis perstri'ngere ùhorâas Totgladios interpietas gemebunda silescit.

O cœlestis ïtmér! qtdd ^têonyAàmdiàùi iffias Pectoribus subMmti' Phanâstmatmi; fyéumphûM^ Dioersisque manus êfêkii^t êanguoMks itptûs. O juQenum fjélWrosû cofiàrsl qudiisnomkia ^sfra Liâidibus exomem , iitntfteÈs 'cèiéfàrandà pér Urbes ? Nimirum çestri immemûl^s^ Hbet ornnia ttdire^ Vipère ut incipiant frafres , discrimina pihz , Illorumque dies peMs cwtiulare dlebHS>

Sed quhm muUfl iéfm0n cmdii hasUa^ smnm* saeerêos f Mtemasque tibi pmp&riU^perSQh&â imudes, O pos , confratres , qui ^sçaudiiis miria sœp , • Gaudîa nunc tuti bUdtU dtjbtmme pienoj - Corporis et pondus r^ine^me in camere i4netum^ Inter et , exul adhue, tan^hmas ^n^pngcelias,

Tii, Joberi (i) super cunctos dilecte^ relinqms Sic me , cujus eras çims solamen amicum ! Mei mihiî chmia madei^ faopymis macuiatur ohartàs^ Ah ! super hune tunadtim iiceai mihi ^m^epe flores Cum lacrymisi H^eaigffmtus effundere^ donea QuQs hic junoUi wuQr nsf^tn jungantur mmiei Caiesti in paùia; fivgiU suçmrre minUir^ » . Summe Deus^ culpam démens i^osçfi prêcanth Non mea^ sancte Pater^ tua sedfaxt usque wlunêas. Parcite, lectareSy quem defieo nostis amicùm; Aut i>erus saltem nostis tHis guid sU anûcus.

Nunc opus incœptum jam prosequor: insulafelix^ Quœ portus nosiros muUo défendis ab kosie , Ingentij sis paroa licety donaberefama»

Quorum nempe Unes sacra pignara quisque trhanphos CaniUms eaUollH; gens ad te conftuet omnis , Tarn ceiios^ rébus dubiis^ orare patronos*

Inicreà prodeunt ocuUs speetacula prorsàê Terrifica attonitis f adsÊmt nooa pnzlia :■ çenU En ruere incipfuni^ iuctantes uniique; quassa Ingemit et nwfis glacialibus acta procellis, Horrendo eccefurunt aquilones in^eie'y cursu Autumni medio^ ^el hyems aspenima scmt; Jnque sacerdotes elementa armata çideniw' Omnia, totfractos jam pestibus; urit et imas^ Per laceras (testes , frigus penetrabile costas. 0 resfœda! ngent artus; calor ossa reliquit^ DenUbus et tremulis porrecta cibaria mandant.

O Deus! œtema qui terras^ œquora^ cœtos Lege régis ^ pugilesque iuos dos vincere ; vires

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(l) y&y. p. JOBIER. ^

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( 374 ) O repara nostrcu , ut gui nos perdere gaudent , Nil defendenti tihi passe resistere discanU Mariyrio piacarê^ Deus jusUssime ^ lango; Etpacem tua Relligio ferat usque serenam,

Hœc ego scribebam dum me Neptunus haheret Perfidus^ et diris agUartt fluctibus œgnuru

De tous les déportés revenus d'un si long martyre^ il en est trop peu dont nous ayions pu nous procurer les noms. A la suite de ceux que nous ont fournis les documens de notre narration, il suffira d'en nommer trois. Le premier est M. de Loqueyssie, qui se rendit si utile parmi les prêtres infirmiers sur le Washington, Il fut un de ceux qui méritèrent le plus la reconnoissance de leurs confrères par ses soins et par sa générosité. En venant à Ilochefort sans passer par Poitiers oh il auroit été entièrement dévalisé^ il avoit conservé quelque argent que la rapacité de Téquipage ne put découvrir 3 et il le fit servir au soulagement de sts confrères. Son nom rappellera toujours, parmi ceux qui survivent^ l'ami des malheureux et l'apôtre de la charité.

Le second est M. Joïi, chanoine régulier de Sainte-Geneviève y qui se distingua pareillemetit dans le service des malades. M. Rousseau disoit à son sujet : « J'essaierois en vain de lui rendre le tribut de reconnoissance que sa charité mérite ; la religion dont il a été le généreux confesseur , peut seule lui décerner les récompenses qu'il a droit d'en attendre »•

Tous les deux étoient déjà décédés en 1798, par l'efiet des germes de mort qu'ils avoient contractés en assistant les malades et les mourans.

Le troisième, qui vivoll encore alors, et qui étoit le seul des infirmiers que la contagion eût respectés, étoit M. Renaudeau, de Châtellerault. (c La Providence, ajoutoit M. Rousseau, l'a sans doute permis pour laisser à chacun de nous, un monument vivant de l'héroïsme de la vertu. Son nom sera, j.e l'espère, inscrit dans les fastes de la x^^

liglon à côté des confeâseurs de la Foi et des héros de la charité ».

Eh! quel est celui de tous les prêtres qui revinrent avec lui d'une si grande tribulation^ que, dans les beaux siècles de FEglise, on n'eût pas appelé Martyrs? Et cette remarque s'applique également à ceux qui sont revenus des déportations dont nous parlons aux articles Neyers, Bordeaux ^ GuiANE, OiiÉRON. Il n'étoit pas nécessaire autrefois, pour avoir cet honneur^ d'être mort dans les tourmens, ni même par suite des tourmens ^ il suffîsoit d'en avoir enduré pour la cause de Jésus-Christ , lors même qu'on mouroit ensuite d'une mort naturelle. Saint Gyprien , consolant ceux qui s'affligeoient de n'avoir pas péri en confessant la Foi , leur écrivoit : « Quoique, la bonté dç Dieu ait ramené la paix avant le terme de votre mort^ vous n'en conservez pas moins la glorieuse conscience et l'ei^tièi'e volonté du martyre (i) ». Dans une autre occasion^ il disoît ; « Les trois enfans de la fournaise de Babylone , Daniel lui-même , en ontils moins la dignité du martyre ^ parce que la mort n'a pu les surprendre dans leurs supplices (a) »? Combien de saints qui^ dans l'Eglise , sont honorés comme Martyrs, quoiqu'ils n'aient pas péri dans les tourmens, ni même par l'effet prolongé d'anciens tourmens (3) ! Baronius(m notis ad a janua

(t) Quddsî antè diem certaminis uestri de indulgenda Dominipax supervenent) tfobis tamen manet uotuntas intégra et conscientia gloiiosa, Nec eontfùtetur aU- 4fuu ex uohisy quasi iiiis minor, qui antè tfoa tormenta perpessi, tncto et calcato sœculo , ad Dominum glorioso itinere pervenerunt, ( Epût. 9, ed, PameL)

(a) In confessoribui Christi dilata martjrria non meritum confèssionis minuunty

sed magnolia divina protectionis ostendunt Neque enim in tribus pueris

minor fuit martpH dignitas , quia morte Jrustrata de camino ignis incoliunes exierunt , aut non consummatus Daniel extàit in suis laudAus, quia quileonibus tnissusjuerat ad prœdaniy protectus à Domino uixà ad gloriam. (E^pist. 58, ad Ludum. )

(3) Par exemple : le pape Melchiade , Eusébe de Verceil , Félix de Noie , sainte Thècle , sainte Marie, esclave ; saint Nnmidie , saint Eutichius , disciple de saint Jean ; et saint Sostène , disciple de saint Paul ; sainte Maxime ;

rti) et FëttieUttS (in annotationibus ad epist. g\ Sancti Cypriani) montrent que Tertullièn , oamme saint G j^prien , qualifiolt de trais Martyrs, les .confeM«ui*8 qui aroient soufFert, et qui dans la suite étoient morts naturellement. C'est AU reste la doctrine de saint Thomas , qui pourroit nous servir aujourd'hui de règle , de même qu'elle en servoit de son temps ^ pour ce cas ^ ainsi que pour les autres. {Foy. Discours prélim.» note 3 de la page 38, et note i de la page Sq.)

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