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PREFACE XXXI

face si le dernier écrit de Bernstein, que nous discutons ici, est théoriquement un pas fait en arrière, ni à en chercher la raison. Le point de vue actuel de Bernstein — ou, si l'on veut, l'absence de point de vue bien déterminé — me paraît funeste et je considère comme mon devoir de le combattre de la façon la plus catégorique. Mais notre rivalité ne doit pas nous faire oublier ce que Bernstein a été pour nous. Pour moi, je lui suis personnellement redevable non seulement des encouragements et des enseignehaents qu'il nous a prodigués à tous au « Socialdemokrat » et à la « Neue Zeit », mais encore de ce puissant stimulant intellectuel, qui résulte de la collaboration la plus étroite, de l'entente la plus parfaite pendant plusieurs années. Si j'ai réussi à trouver dans les pages qui suivent des arguments solides contre les idées actuelles de Bernstein, je le dois non seulement à Marx et à Engels, mais à Edouard Bernstein lui-même.

Beiiin-Frledenau, septembre 1899.

K. Kautsky

LE

INTKODUCTION

Dans la littérature socialiste allemande le livre de Bernstein est le premier ouvrage sensationnel. Comme succès littéraire, la « Femme » de Bebel a sans doute laissé loin derrière soi le reste de notre littérature spéciale, mais ce n'est pas, à proprement parler, un livre sensationnel. Il n'y a en effet rien de sensationnel à ce qu'un socialiste écrive un livre socialiste.

La chose est bien différente quand un socialiste éminent, un des Marxistes « les plus orthodoxes » écrit un livre, dans lequel il brûle solennellement ce qu'il a adoré jusqu'ici et adore ce qu'il a brûlé. Il arrive tous les jours qu'un bourgeois démocrate devient démocrate socialiste et la presse bourgeoise n'a aucune raison de le crier sur les toits. Il en est tout autrement quand le contraire parait se produire. Est-ce vraiment le cas de Bernstein? Son livre signifie-t-il que Bernstein abandonne les théories du parti socialiste? Ce n'est pas ici

LE .MAHXISME

le lieu d'en juger. Mais il est évident que c'est là l'idée que la presse bourgeoise se fait de son livre, qu'elle exploite et dont elle ne se lasse pas de se réjouir. Enfin une victoire après tant de défaites ! un symptôme que l'un au moins des penseurs de ce parti socialiste orgueilleux et invincible commence à ne plus savoir que penser de son parti et à montrer que l'espoir de vaincre a fait place en lui à l'hésitation et au doute. On ne pouvait proclamer trop haut une aussi joyeuse nouvelle.

Cette attitude de nos adversaires devait à elle seule appeler l'attention générale des membres du parti sur le livre de Bernstein. Il méritait d'autant plus d'être pris en considération que, même au sein du parti, il n'était pas condamné à l'unanimité. 11 est vrai que les avocats de Bernstein se contredisaient sur plus d'un point. Tandis que les uns déclaraient qu'il ne faisait que confirmer ce qui avait été admis jusqu'ici par notre parti, d'autres le proclamaient le réformateur de notre politique pratique, plus importante que la théorie pâle et froide ; d'autres enfin s'élevaient contre cette même politique pratique, disant que ce qu'il y avait de nouveau en elle ne valait rien, et que ce qu'il y avait de bon n'était pas nouveau, mais que le mérite de Bernstein était de s'être montré penseur original sur le terrain de la théorie et d'avoir vivifié la pensée théorique, reléguée au second plan.

Cependant la plupart des voix du parti qui se sont fait entendre, tout en s'associant au dernier

jugement que je viens de citer sur la politique pratique de Bernstein, ont qualifié ses théories de simple pastiche des idées surannées des socialistes de la chaire.

Cette diversité de vues vient de ce que, comme nous le verrons plus tard, Bernstein n'a pas présenté son point de vue d'une façon absolument claire et conséquente, mais aussi et surtout de ce qu'il existe dans notre parti lui-même des courants assez opposés dans les questions de la plus haute importance.

Gela n'est pas un malheur. De tout temps il y a eu dans notre parti, comme dans tout autre, des divergences de nature individuelle, locale, professionnelle, théorique. Les jeunes, plus ardents, pensent autrement que les vieux au sens rassis, le Bavarois autrement que le Saxon et celui-ci autrement que le Hambourgeois; le mineur autrement que l'ouvrière en confection, celui qui est entièrement absorbé par le mouvement syndical ou coopératif autrement que celui qui est de corps €t d'âme parlementaire et propagandiste aux élec lions, celui qui est entré dans le socialisme en suivant Marx et Engels autrement que celui qui ■est venu à nous par Rodbertus, etc..

— De pareilles différences sont non seulement inévitables, mais nécessaires; il ne faut pas que la vie intellectuelle s'engourdisse au sein du parti. Mais celui-ci est une armée de lutteurs et non un club de rhéteurs ; les oppositions qui se manifestent en lui ne doivent pas aller jusqu'à rendre impossible toute collaboration féconde, pas même

jusqu'à engendrer des conflits que l'on n'efface qu'en perdant beaucoup de force et de temps et qui paralysent la combativité. L'extension du parti ne doit pas se produire aux dépens de son unité et de sa cohésion. Rien de plus funeste que le défaut de suite en tactique. Le caractère essentiel de latactique consiste précisément dans Vunité, dans la cohésion des forces diverses concourant à une action commune bien définie.

C'est dans l'unité que réside la grande supériorité d'une armée sur les foules sans organisation, même quand ces dernières sont beaucoup plus nombreuses et aussi bien équipées. C'est l'unité qui fait la supériorité d'un parti organisé sur la masse des indifférents.

Ne pas confondre tactique et propagande. Celleci doit s'adapter aux conditions individuelles et locales. Dans la propagande il faut laisser à l'agitateur lui-même le soin d'agir avec les ressources dont il dispose. L'un agit surtout par son enthousiasme, l'autre par son esprit^, le troisième par l'abondance des faits, etc.. La propagande dépend autant du public que de l'agitateur; il faut parler de façon à se faire comprendre et prendre pour point de départ ce qui est connu de l'auditoire. Cela se comprend de soi et n'est pas seulement vrai de la propagande dans les campagnes. On parle à des cochers de fiacre autrement qu'à des matelots et à ceux-ci autrement qu'à des typographes. La propagande doit varier avec les individus, mais notre tactique, notre action politique doit être une. Quand il faut agir sur toute l'étendue

de l'empire, par exemple pour les élections au Reichstag-, nous ne devons pas avoir une tactique pour le Nord et une autre pour le Sud, une pour la campagne et une pour la ville. C'est dans l'unité de tactique que réside l'unité du parti et si l'une vient à manquer, l'autre ne tarde pas à disparaître.

L'unité de tactique, c'est l'unité d'action. Elle n'exclut pas les divergences de pensée et les diversités au point de vue théorique. La parfaite unité de pensée est tout au plus réalisable dans une secte religieuse et elle est incompatible avec l'originalité de pensée. Mais cela ne veut pas dire du tout que le point de vue théorique d'un membre du parti soit chose indifférente et pour ainsi dire une affaire privée.

L'activité d'un parti nécessite, comme toute activité collective, de la part de l'individu le sacrifice d'une partie de son individualité. Les anarchistes et les théoriciens de l'individualisme ont beau regarder avec mépris les membres du parti à cause de ce sacrifice, ils ne peuvent nier ce fait, que sans l'action collective on ne peut rien faire de grand en pratique. Mais il est clair que le sacrifice de son individualité, qui est demandé à chaque membre en particulier, ne doit pas être excessif, autrement le parti deviendra une horde d'esclaves sans volonté ou un troupeau de moutons. La vérité est que plus les divergences d'opinion au point de vue théorique sont grandes au sein du parti, plus l'individu doit sacrifier de son individualité dans l'intérêt de l'unité d'action, plus

l'enthousiasme pour l'activité du parti diminue et plus le danger qui menace son unité augmente. Mais il faut aussi se garder de tracer des limites trop étroites, au-delà desquelles l'individu ne peut plus servir efficacement le parti parce qu'il diffère de la majorité au point de vue théorique, au-delà desquelles il devient impossible de concilier l'unité du parti avec l'indépendance des membres de ce parti.

Fixer exactement cette limite est pour tout parti un des problèmes les plus importants : c'est à cet effet que tout parti formule le but qu'il vise et en expose les motifs dans un programme, qui sert plus encore à l'organisation qu'à la propagande. Notre programme établit non seulement nos premières revendications, mais encore ces principes, dont l'acceptation assure l'unité du parti et son amour de la lutte. La partie générale de notre programme n'est pas seulement un ornement de l'édifice du parti, un innocent plaisir que les « praticiens » laissent volontiers aux « théoriciens », mais qui n'a pas d'autre importance, elle remplit un but éminemment pratique, qui est de tracer une ligne de démarcation entre nous et non seulement ceux qui sont nettement nos adversaires, mais aussi ces dilettanti incertains et tièdes, qui marcheraient volontiers avec nous de temps en temps, mais qui n'ont pas l'idée arrêtée de combattre avec nous le bon combat, en toute circonstance et jusqu'au bout.

Mais c'est précisément parce que ce point du programme a une très grande importance, qu'il ne

faut pas le déclarer tabou et le soustraire à toute critique. Rien n'est pire qu'un programme qui est en contradiction avec la réalité. Ou bien il perd toute valeur pratique pour le partie et alors celuici perd de son côté toute cohésion, alors la ligne de démarcation qui le sépare des éléments voisins s'efface, alors toutes sortes de gens accourent, les principes font place aux fluctuations d'opinion et aux influences momentanées d'habiles démagogues; au lieu d'aller droit devant soi en poursuivant irrésistiblement son but, on s'égare à droite, à gauche, l'éparpillement remplace la cohésion, le scepticisme et le dénigrement la confiance en soi et l'enthousiasme. Ou bien le programme ne perd rien de sa valeur dans le parti, mais, incompatible avec la réalité des choses, il perd sa force propagandiste, ravale le parti au rang de secte et l'entraîne dans la voie des déclamations stériles et des aventures funestes.

Il n'est donc pas seulement permis mais nécessaire de soumettre de temps en temps le programme à un nouvel examen. Mais en raison de son importance pour la vie tout entière du parti, on est en droit d'exiger que cet examen soit entrepris avec la plus grande conscience. Il faut se garder de remettre en question le programme de son parti à la première critique venue, d'éveiller sans raisons sérieuses des doutes sur la solidité des bases de l'édifice du parti et d'abandonner son premier point de vue avant d'en avoir trouvé et établi un nouveau.

Il faut être enthousiaste pour accomplir de

grandes choses, disait Saint-Simon. — Mais on ne s'enthousiasme que pour les huts élevés. — Si le but visé ne nous satisfait plus, il faut diriger l'enthousiasme vers un autre but, plus fondé mais tout aussi haut; mais qu'on se garde de tuer l'enthousiasme par un scepticisme stérile. Ce sont là les principes qui doivent nous guider dans l'examen de notre programme.

i\ous étions en droit d'attendre de Bernstein qu il nous donne dans son livre une semblable critique de notre programme ; une critique, qui^ si elle supprime notre but actuel, le remplace par un autre meilleur : qui, si elle rejette les principes et les moyens actuels, sache nous en indiquer de meilleurs. Une semblable critique et la discussion qui en est résultée, ne pouvaient être que profitables à noti e cause, surtout en ce moment où des divergences d'opinion se produisent dans nos propres rangs.

Nos adversaires ne pouvaient pas rester indifférents à cette critique et elle devait les exaspérer d'autant plus qu'elle se montrait plus efficace et qu'elle servait d'avance à fortifier le parti socialiste, au lieu de l'ébranler.

On verra comment et jusqu'à quel point la critique de Bernstein a atteint le but. En tout cas^ Bernstein n'a pas facilité la solution du problème en démolissant de fond en comble non seulement le programme, mais la méthode d'où il découle. Même un homme de génie, un cerveau encyclopédique comme Marx ou Engels aurait reculé devant > la trchc de donner en quelques semaines et en

quelques pages une critique des principes philosophiques de notre programme, une critique du programme lui-même et un tableau des conséquences pratiques qui en découlent. L'Anti-Duhring d'Engels n'embrassait en somme que la première partie du problème et l'Anti-Proudhon de Marx ne traitait que des principes les plus importants de l'économie politique.

L'ouvrage de Bernstein aurait gagné à embrasser moins de choses. Une critique du programme n'avait de valeur qu'autant que Bernstein acceptait comme juste la méthode qui l'avait produit. Si cette méthode est erronée, le programme est flottant et alors il importe avant tout de créer une méthode nouvelle, d'après laquelle on travaillera ; ce n'est qu'ensuite qu'on pourra construire un programme nouveau.

Antonio Labriola a remarqué avec raison (« Mouvement socialiste » n° 8, p. 455) qu'au simple point de vue de la forme le livre de Bernstein avait le grave défaut d'être trop encyclopédique, et que pour en faire la critique, on serait forcé d'écrire tout un volume.

Je dirai plus; pour faire de Bernstein une critique approfondie, il faudrait écrire toute une bibliothèque, car il s'attache principalement à poser des problèmes, qu'il laisse à d'autres le soin de résoudre. De plus, l'ouvrage de Bernstein est un écrit de circonstance, un livre sensationnel, qui soulève dans le moment beaucoup de poussière, mais dont l'effet ne dure pas. Le critique ne peut pas passer des années à écrire son ency-

clopédie pour le réfuter ; sa critique doit paraître aussitôt que possible, sinon elle manque son but.

A tout cela s'ajoute une autre difficulté. L'ouvrage de Bernstein soulève en quelques pages un si grand nombre de problèmes, qu'il manque non seulement de résultats positifs, mais de clarté dans l'exposition. Les pensées se pressent, se précipitent et pas une n'arrive à son développement complet. Ajoutez à cela que Bernstein, ainsi qu'il le reconnaît lui-même dans sa préface, n'a pas pu prendre sur lui de choisir la forme et les arguments propres à rendre ses pensées dans toute leur force. Il s'est condamné à cette réserve par égard pour ses deux maîtres et amis disparus. Nous verrons s'il a servi en cela leur mémoire. Ce qui est certain, c'est qu'il est ainsi devenu plus difficile de s'expliquer avec lui.

La conséquence de tout cela est qu'il est presque impossible à celui qui fait la critique du livre de Bernstein, d'obtenir des résultats sérieux et appréciables. La tâche est énorme et écrasante. L'abondance des problèmes et l'absence de résultats positifs dans le livre qu'il étudie excluent presque complètement la possibilité d'approfondir et de résoudre ces problèmes, et, comme les pensées les plus importantes manquent de développement et de précision, le lecteur est trop souvent forcé d'en tirer lui-même les conséquences et de découvrir le point de vue de l'auteur. Il en résulte que la principale objection faite par Bernstein aux critiques est qu'ils ne l'ont pas compris et qu'ils ont faussé ses idées. Mais, chose curieuse, ceux qui

ont combattu Bernstein , ont tous compris son livre (le la même façon. Au contraire ceux qui le défendent, l'interprètent de la façon la plus différente. Les uns y voient une rupture complète avec les principes et les idées actuelles du parti socialiste, les autres la confirmation du véritable caractère de notre parti, dont il ne diffère que par la forme extérieure.

Tout cela fait de la critique détaillée du livre de Bernstein un travail qui n'est ni facile, ni agréable, ni appelé à réussir. Mais le problème est posé, il faut le résoudre. Nous nous efforcerons d'y parvenir en chercliant à obtenir autant que possible des résultats positifs.

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