‹ Le Marxisme et son critique BernsteinChapitre 27 sur 54 · LA MÉTHODE · texte numérisé non relu

LA MÉTHODE

a) Conception matérialiste de l'histoire.

Le livre de Bernstein présente plusieurs phases de développement ; les articles de la « Neue Zeit », origine de la discussion actuelle, leur servent de prélude. Ses articles sur « la lutte du parti socialiste et la révolution sociale » (Neue Zeit, XVI, 1. p. 484, 548), avec la thèse du « but final et du mouvement », expression qui depuis est devenue courante, ces articles se présentent comme une simple polémique contre Belfort Bax. Attaqué à ce sujet, Bernstein donna à ses réponses la forme d'une polémique contre les « socialistes révolutionnaires » du parti, les Parvus, les Luxemburg, les Plechanow.

Au commencement de sa brochure, Bernstein élargit encore davantage le cercle de ses adversaires. Mais il s'y place encore au point de vue marxiste. La conception marxiste de l'histoire a

subi une transformation, dit Bernstein ; la plupart des Marxistes ne le remarquent pas, mais lui Bernstein, est à même d'en suivre le développement ; il nous faut dégager la conception marxiste de l'histoire dans sa forme parfaite et non dans sa forme primitive.

— Nous voyons ici Bernstein défendre la doctrine de Marx contre la déraison des Marxistes. Il se considère encore comme le prophète venu non pour abroger la loi, mais pour l'accomplir.

Mais à mesure qu'il avance, il s'échauffe de plus en plus : nous touchons à la seconde phase : Marx et Engels ont subi une transformation ; et non seulement les Marxistes, mais Marx et Engels euxmêmes n'en ont pas eu conscience. Mais Bernstein l'a découverte.

La doctrine de Marx doit être réformée dans le sens de cette transformation et il faut en appeler de Marx mal inspiré à Marx mieux inspiré. Jusqu'ici il était de mode chez les socialistes théoriciens d'opposer le brave Lassalle au méchant Marx, Bernstein intervertit les rôles et au méchant Marx il oppose le bon Marx. Mais il n'en reste pas là, il continue et s'échauffe, devient plus agressif et nous voilà arrivés à la troisième phase: du brave Marx, il ne reste plus rien ; bien plus, Bernstein le rejette complètement. Le mouvement réel de l'évolution, déclare Bernstein, est diamétralement opposé à celui qu'adopte Marx.

C'est là la phase la plus décisive et la plus importante du livre. On sait au moins où l'on en est. Mais malheureusement Bernstein n'en reste pas là. Le

torrent qui menace d'emporter l'édifice du Marxisme^ va sci perdre dans une digression sur les réformes de socialisme pratique, dont la nécessité a été universellement reconnue par des économistes bourgeois comme parmi des socialistes révolutionnaires. Du torrent il ne reste qu'un mince filet d'eau et le seul résultat pratique d'une si longue exposition est une exhortation à ne pas nous servir d'expressions qui pourraient effaroucher les bourgeois.

Examinons d'abord la première phase du livre. Il s'agit ici du fondement de la théorie marxiste, c'est-à-dire de la conception matérialiste de l'histoire. « C'est par ces deux grandes découvertes, dit Engels dans son Anti-Duhring, la conception matérialiste de l'histoire et la découverte du secret de la production capitaliste au moyen de la plus-value, que le socialisme est devenu une science. » Ces découvertes n'ont pas créé le socialisme moderne, mais elles ont permis de fonder et d'édifier la doctrine socialiste scientifiquement et méthodiquement.

De ces deux découvertes, c'est la conception matérialiste de l'histoire qui a servi de base. Elle est la pierre angulaire du marxisme, c'est-à-dire de la théorie socialiste au plus haut point de développement qu'elle ait jusqu'ici atteint.

Ainsi Bernstein dans son ouvrage part de cette question : le matérialisme historique a-t-il quelque valeur et quelle valeur?

« La question de la justesse du point de vue matérialiste, déclare-t-il, est la question du v^egré de nécessité des faits historiques. Etre matérialiste, c'est tout

d'abord affirmer la nécessUé de tout ce qui arrive. Un matérialiste est ainsi un calviniste sans Dieu. » — (p. 4.)

La conception marxiste était, elle aussi, déterministe, sous la forme primitive qu'elle revêtait dans la préface de la « Critique de l'économie politique », c'est-à-dire qu'elle partait du principe de la nécessité des faits dans l'humanité aussi bien que dans le reste du monde. Mais, prétend Bernstein, cette conception a été restreinte plus tard dans « le Capital », dans « l'Anti-Duhring » et enfin dans quelques lettres d'Engels du commencement du siècle. ^

« Nous voyons aujourd'hui la conception matérialiste de l'histoire sous un aspect autre qu'elle n'avait au début, quand elle fut présentée par ses promoteurs. Dans l'esprit de ceux-ci mêmes elle a subi une évolution et ils ont restreint sa signification absolutiste. L'idée fondamentale de la théorie ne perdrait pour cela rien de son unité, tandis que la théorie elle-même y gagnerait en valeur scientifique. Par ses compléments mêmes elle devient réellement une théorie de conception historique scientifique. Gomme base scientifique de la théorie socialiste, la conception matérialiste de l'histoire ne peut plus aujourd'hui valoir qu'élargie, et toutes ses applications éventuellement projetées sans égards, ou avec des égards insuffisants pour sa signification intégrale — influence réciproque de causes et d'effets des facteurs matériels et idéologiques — sont, par conséquence, à corriger, soit qu'elles émanent des promoteurs mêmes de la théorie, soit de personnes autres... »

... « Le matérialisme philosophique ou physiologique est déterministe, la conception historique marxiste ne l'est pas, et elle n'attribue pas aux bases économiques de l'existence des peuples une influence déterminatrice inconditionnelle sur les formes de cette existence. » (p. 23.) -^ {Traduction Cohen.)

Telle est clans ses lignes générales l'idée que se fait Bernstein de la conception matérialiste de l'histoire.

Si nous l'examinons de plus près, nous sommes avant tout frappés d'une chose ; Bernstein confond deux questions qui doivent être rigoureusement séparées : d'une part, celle de la conception que Marx et Engels avaient du processus historique et de l'autre celle de l'exactitude de celle conception. Il affirme que Marx et Engels n'ont été déterministes en histoire qu'au début et qu'ils ne l'ont pas été plus tard, que par conséquent la conception déterministe de l'histoire est fausse et sans valeur scientifique. Môme si les prémisses étaient justes, je contesterais absolument cette conclusion.

LajustessepUis ou moins absolue de laconception matérialiste de l'histoire ne dépend pas des lettres et des articles de Marx et d'Engels, elle ne peut être prouvée que par l'étude de l'histoire même. Bernslein a beau parler avec dédain de ce « mot commode de Scolastique », je partage absolument l'opinion de Lafargue, qui qualifie de Scolastique le fait de discuter la justesse de la conception matérialiste de l'histoire en soi au lieu de la vérifier par Tétude de l'histoire elle-même. C'était aussi l'opinion de Marx et d'Engels; je le sais par des conversations privées avec ce dernier et j'en trouve la preuve dans ce fait qui paraîtra étrange à plus d'un, que tous les deux ne parlaient que rarement et brièvement des fondements de leur théorie et employaient la meilleure part de leur activité à appliquer cette théorie à l'étude des faits.

Il n'est pas moins important de remarquer que ceux d'entre les marxistes, qui ont suivi leur exemple et se sont occupés de recherches historiques, n'ont jamais été en désaccord, ni entre eux ni avec leurs maîtres, sur ce qu'ils entendaient par conception matérialiste de l'histoire.

Non que chacun de nous acceptât tous les résultats obtenus par les autres ; plus d^un résultat, auquel Engels et Marx eux-mêmes étaient parvenus, est actuellement inacceptable. Mais les historiens de l'école marxiste sont unanimes à reconnaître que toutes leurs recherches confirment la description que Marx a faite du processus historique dans la préface citée plus haut. Ceux qui contestent à cette conception de l'histoire son caractère scientifique ne sont pas des historiens.

Mais Marx et Engels se seraient placés plus tard à un autre point de vue, ils auraient restreint leur théorie et l'auraient rendue par là plus scientifique.

Ici encore Bernstein confond de nouveau deux questions qui ont, il est vrai, plusieurs points communs, mais qu'il faut considérer séparément, si Ton veut les élucider et ne pas se perdre dans le vague. Bernstein considère comme identiques le déterminisme et l'hypothèse que le développement des forces productives détermine le développement des conditions sociales. Mais cela est faux. Il se trompe d'abord quand il prétend qu'être matérialiste c'est affirmer la nécessité de /o^^^ cequiarrive. Sans doute le matérialiste affirme la nécessité de tout ce qui arrive, c'est-à-dire, la valeur de la loi de causalité pour tous les faits d'expérience, mais

il y a aussi des philosophes idéalistes, qui sont de cet avis. Par conséquent, quand bien même Marx et Engels auraient restreint la puissance déterminante des conditions de production et reconnu aux idées un mouvement propre indépendant, cela ne voudrait pas dire que leur conception de l'histoire a cessé d'être déterministe.

Prenons, par exemple, la conception historique de Buckle. Elle est assez différente de celle de Marx. Buckle ignorait encore que des lois économiques différentes correspondent à des formes sociales différentes : il en était encore à l'économie politique libérale, pour laquelle les lois de la production développée des marchandises étaient les lois naturelles de toute forme de production ; il ne voyait dans l'histoire que deux facteurs, la nature et l'esprit, et il la croyait déterminée par le développement de l'esprit et le progrès delà science. Si l'on considère ce progrès comme celui des découvertes et des inventions, la conception de Buckle conduit à celle de Marx. Mais Buckle était arrêté par le point de vue libéral que nous avons signalé et qui considérait les lois du mode de production en vigueur comme des lois naturelles. A ce point de vue, la société ne progressait qu'autant qu'on reconnaissait de plus en plus clairement ses lois naturelles et qu'on constituait la société conformément à ces vérités éternelles.

La conception de Buckle est complètement différente de celle de Marx, et cependant Buckle reste fermement fidèle au principe de la nécessité de tout ce qui arrive.

Nous devons donc considérer séparément les deux jugements de Bernstein., affirmant d'une part que Marx et Engels ont finalement renoncé au déterminisme dans leur conception de l'histoire et de l'autre qu'ils ont attribué par la suite une moindre importance au facteur économique dans le développement historique.

Mais on ne saurait trop sévèrement exiger que les propositions sur lesquelles Bernstein appuie son premier jugement soient probantes. N'oublions pas que Bernstein lui-même déclare que le matérialiste est déterministe.

La conception marxiste de l'histoire était au début déterministe; et elle aurait cessé de l'être dans la suite ! Marx et Engels sont cependant restés matérialistes jusqu'à la fin de leur vie. Gela ne revient-il pas à dire qu'au début ils étaient conséquents et que plus tard ils sont devenus inconséquents ?

Ce changement est, il est vrai, aux yeux de Bernstein un progrès au point de vue scientifique, et il exige de nous que nous acceptions la conception marxiste dans sa forme inconséquente et non dans sa forme conséquente.

Mais qu'est-ce que la science? La connaissance des rapports nécessaires et naturels des phénomènes. Or, des phénomènes si compliqués qu'il n'a pas encore été possible de découvrir leurs rapports nécessaires, de sorte que nous ne pouvons voir en eux que le jeu du hasard et de l'arbitraire, sont en dehors du domaine de la science. Le progrès de la science consiste à restreindre le

domaine du hasard et de l'arbitraire et à étendre celui de la nécessité reconnue.

Le grand mérite de Marx et d'Engels est d'avoir,, avec plus de succès que leurs devanciers, fait entrer les faits historiques dans le domaine des faits nécessaires et élevé ainsi l'histoire à la hauteur d'une science. Alors intervient Bernstein qui prétend que le progrès scientifique de Marx et d'Engels a consisté à supprimer le déterminisme dans l'histoire.

Le plus étrange dans tout cela, c'est que Marx et Engels n'ont pas eu le moins du monde conscience de cette transformation radicale de leur pensée. La conception matérialiste de l'histoire, déclare Bernstein lui-même, est la loi fondamentale sur laquelle repose le système tout entier. D'après Bernstein, Marx et Engels, au cours de leur évolution, font dévier le déterminisme de cette loi fondamentale et néanmoins ils restent convaincus jusqu'à la fin de leur vie, qu'ils sont restés fidèles à la même conception de 1 histoire! Dans la lettre de Engels à G. Schmidt du 27 octobre 1890, mentionnée également par Bernstein, Engels le renvoie au (( 18 brumaire » composé en 1852 comme un modèle de récit historique au point de vue matérialiste. »

Quelle force démonstrative devrait avoir la preuve qui pourrait nous forcer à admettre que la conception marxiste de l'histoire n'est pas déterministe! Et que nous apporte Bernstein? Rierij absolument rien.

Nous ne pouvons pas considérer comme une

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preuve de ce genre le renvoi à la préface du « Capital ». Marx y parle « des lois naturelles de la production capitaliste, » mais, dit Bernstein, il ajoute aussitôt : « il s'agit de ces tendances irrésistibles dont l'action est inéluctable et nécessaire. » Bernstein se raccroche à ce mot « tendance. » « Là où il est question de « loi n, dit-il, le concept plus souple de « tendance, » se substitue à celui plus rigide de « loi ». Et à la page suivante se trouve cette phrase souvent citée, « que la société peut abréger et adoucir les douleurs de Venfantement des phases de l'évolution naturelle ».

La tendance apparaît donc à Bernstein plus souple que la loi même quand celle-ci est une tendance irrésistible dont l'action est inéluctable et nécessaire. Mais la tendance est-elle alors autre chose qu'une loi dont l'action est modifiée et enrayée par l'action d'autres lois? Les planètes ont, en vertu de la loi de la gravitation, la tendance à tomber sur le soleil, mais l'effet de la loi de la gravitation est annihilé par celui de la loi de la force centrifuge, qui donne aux planètes la tendance à s'éloigner du soleil. Ces deux lois en sontelles moins des lois naturelles absolues, parce qu'elles ne se manifestent alors que comme tendances ?

Mais la société ne peut-elle pas abréger et adoucir les douleurs de l'enfantement des phases de l'évolution naturelle? Certainement, mais comment? En prenant conscience de la nécessité de ces phases. Mais cet acte n'est pas une chose arbitraire; il dépend de la nature de notre intellect^

do la puissance de nos moyens d'investigation, du milieu qui détermine notre point de vue.

Je ne puis découvrir nulle part la moindre atténuation, la moindre limitation du Déterminisme. Bernstein ne confondrait-it pas Déterminisme et Mécanisme ? Sans doute, l'évolution sociale ne s'accomplit nulle part mécaniquement, elle est la résultante de l'action et de l'effort d'êtres conscients; elle ne s'accomplit pas machinalement, partout de la même façon. Mais cela prouve-t-il qu'elle n'est pas nécessaire ?

Tant que Bernstein n'apportera pas de meilleures preuves, nous déclarerons qu'il est dans l'erreur la plus complète quand il prétend que la conception marxiste de l'histoire n'est pas déterministe.

Cette question offre une parenté avec celle du rôle des idées dans l'évolution historique, et Bernstein a confondu ces deux questions. L'évolution de la conception marxiste de l'histoire a consisté avant tout;, suivant Bernstein, dans la modification du rôle que Marx et Engels ont attribué au facteur économique dans l'histoire. Là encore je ne saurais souscrire au jugement de Bernstein, et Engels lui-même n'avait pas idée de cette évolution, sans cela il n'aurait pas, comme on l'a vu plus haut, désigné en 1890 sans restriction le « i 8 Brumaire » comme un modèle de récit historique matérialiste. Il ne reste plus à Bernstein qu'à interpréter la marche de l'évolution d'après des citations isolées.

Il part de la préface de la « Critique de l'Economie politique. » On y lit : « Le mode de produc-

lion de la vie matérielle détermine d'une façon générale le procès social, politique et intellectuel de la vie. Ce n'est pas la conscience de l'homme qui détermine son mode d'existence social,, mais son mode d'existence" social qui détermine sa conscience. » (Traduction de Léon Remy, p. Y). Ici Bernstein remarque entre autres choses que dans la deuxième des phrases citées « conscience » et « existence » sont opposées de telle sorte qu'on en déduit naturellement que les hommes ne sont considérés que comme les instruments vivants des lois historiques, dont ils accomplissent inconsciemment et involontairement l'œuvre.

« D'après l'explication que Fr. Eng-els donne du matérialisme économique dans son ouvrage de polémique contre Duhring, l'homme parait dépendre beaucoup moins des conditions de production. Il s'exprime ainsi du vivant de Karl Marx et en parfaite conformité de vues avec lui. Il y dit qu'il ne faut pas chercher les causes dernières de toutes les transformations sociales et de toutes les révolutions politiques dans le cerveau des hommes, mais dans les changements du mode de production et d'échange. Or, les causes dernières comprennent les causes secondaires de toute nature », etc.

Que dit maintenant Engels dans le passage cité? Il déclare « que l'organisation économique de la société constitue toujours la hase réelle, qui explique « en dernier ressort » toute la superstructure des institutions juridiques et politiques, ainsi que des idées religieuses, philosophiques et autres de chaque période historique. Du coup

l'idéalisme était chassé de son dernier refuge, c'està dire de la philosophie de l'histoire; une conception matérialiste de l'histoire était née et la voie trouvée pour expliquer la conscience de l'homme par *son mode d'existence social, et non, comme on l'avait fait jusqu'ici, son mode d'existence par sa conscience.

Que l'on compare ce passage de « l'Anti-Duhring » avec celui cité plus haut de la préface de la « Critique » et on verra que tous les deux disent presque textuellement la même chose. Même la phrase où il s'agit du « mode d'existence social » déterminant « la conscience de l'homme » se trouve chez Engels. Mais Bernstein prétend que d'après la rédaction d'Engels les hommes paraissent dépendre beaucoup moins des conditions de production, car chez Marx le mode de production détermine les phénomènes de la vie sociale, tandis que chez Engels il les explique « en dernier ressort. » Je dois avouer franchement que je ne puis découvrir une différence entre les deux rédactions. « Dans ses ouvrages postérieurs, continue Bernstein, Engels a encore plus limité la force déterminante des conditions de production, principalement dans deux lettres imprimées dans le « Sozialistischer Akademiker d'octobre 1893 et écrites l'une en 1890, l'autre en J894. Engels y énumère les institutions judiciaires, les théories politiques, juridiques, philosoplnques, les concepts religieux, les dogmes, comme exerçant leur influence sur les luttes historiques, dont en beaucoup de cas ils déterminent les foruies d'une manière prépondé-

2(3 LE MAUXISME

rante ». « [1 y a donc, écrit Engels, d'innombrables forces, qui se croisent, un groupe considérable de parallélogrammes des forces, dont le fait historique est la résultante, résultante que l'on peut considérer à son tour comme le produit d'une puissance, agis- . sant comme un tout inconsciemment et sans libre

arbitre. »

En quoi cette opinion diffère-t-elle de celle de la préface de « la Critique », qui amène Bernstein à conclure que les hommes sont considérés comme les instruments vivants des lois historiques, dont ils accomplissent inconsciemment et involontairement l'œuvre? Et pour ce qui est de la détermination des formes des luttes historiques par des théories et des dogmes, Marx a déjà fait remarquer dans sa préface de « la Critique » que dans l'étude de ces sortes de révolutions il faut toujours distinguer entre la révolution dans les conditions économiques de la production-, révolution matérielle et que l'on peut scientifiquement constater, et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, en un mot idéologiques, où les hommes ont conscience de ce conflit et le règlent eux-mêmes ».

Où. y a-t-il là une différence entre 1852 et 1890? La manie qu'a Bernstein de couper les cheveux en quatre est d'autant plus singulière qu'il est moins précis quand il expose le résultat de la prétendue évolution de la conception marxiste de l'histoire. « Quiconque applique aujourd'hui la théorie du matérialisme économique, dit-il, est tenu de l'appliquer dans sa forme la plus parfaite

et non dans sa forme primitive, c'est-à-dire qu'il est tenu, à côté du développement et de l'influence des forces productives et des conditions de production, détenir grand compte des notions de droit et de morale, des traditions historiques et religieuses de chaque époque, des influences géographiques et autres influences naturelles, au nombre desquelles se trouve la nature de l'homme et de ses facultés intellectuelles.

« Tenir compte», peut-on s'exprimer avec moins de précision? Quiconque applique la conception matérialiste de l'histoire et par conséquent étudie l'histoire au point de vue matérialiste, doit tout naturellement « teni^^ compte » de tous ces facteurs. Les rapports entre ces facteurs, leur action réciproque, leur fonction passive ou active, tout cela est précisément ce qu'il faut étudier et expliquer. Mais tout historien doit en faire autant, quelle que soit sa philosophie : ce n'est pas le «vtenir compte » qui est contestable, c'est ce qui en résulte. Mais examinons de plus près chacun des facteurs auxquels nous renvoie Bernstein : A côté des forces productives et des rapports de production nous avons les notions de droit et de morale, et les traditions historiques et religieuses. Mais que sont les traditions d'après la dernière définition de la conception matérialiste de l'histoire^ sinon le produit de formes sociales antérieures et par conséquent aussi de modes de production antérieurs? Et il en est de même des notions de droit et de morale, quand elles sont traditionnelles et qu'elles ne résultent pas de la forme sociale mo-

mentanée. Mais les influences naturelles sont, elles aussi, un facteur matériel. Bernstein dit lui-même : « Chez les peuples préhistoriques la nature ambiante est la puissance économique déterminante. » La nature est donc le facteur économique initial. On peut donc ramener après un examen plus attentif les facteurs agissant à la surface de l'histoire, auxquels nous renvoie Bernstein, aux facteurs économiques: il aboutit donc à la thèse que l'on ne peut expliquer l'histoire d'une époque par sa seule histoire économique, mais qu'il faut « tenir compte » de l'ensemble de l'évolution économique qui l'a précédée et de ses résultats. Cela est juste, mais c'est précisément ce que n'ont cessé de faire Marx et les historiens marxistes. On peut dire qu'en histoire la méthode marxiste est la seule qui tienne pleinement compte de la préhistoire. Ce fait que l'historien matérialiste est tenu de commencer toutes ses recherches ab ovo est une des raisons qui rendent sa tâche beaucoup plus difficile que celle de tout autre.

Si Bernstein voulait dire que la conception marxiste de l'histoire s'est modifiée de telle sorte qu'elle a exagéré au début l'influence directe du mode de production en vigueur et fait peu de cas de l'influence indirecte du mode de production antérieur, on pourrait discuter. En effet les progrès des études d'histoire primitive, à peine nées à l'époque des débuts du matérialisme économique, ont exercé sur lui une influence très considérable. On peut suivre à ce point de vue l'évolution de la théorie, elle a été constatée par les auteurs mêmes

de la conception matérialiste de l'histoire (par exemple par Engels dans la première note de la plus récente édition du « Manifeste communiste »).

Au contraire, l'évolution que Bernstein fait accomplir à cette conception de l'histoire n'a été reconnue nulle part par ses auteurs; elle est simplement déduite par Bernstein de la comparaison de textes isolés tirés de leurs ouvrages, textes qui, quand ils n'offrent pas d'équivoque, disent tous la même chose, et qui, alors même qu'ils pourraient prêter à diverses interprétations, peuvent être considérés sans peine comme ayant la même signification.

L'argumentation de Bernstein peut être très facilement caractérisée par une image empruntée aux sciences naturelles, où les rapports sont plus simples et plus manifestes que dans les sciences sociales. Supposons qu'un naturaliste ait soutenu dans ses premiers ouvrages le principe que la lumière et la chaleur du soleil sont en dernier ressort le principe actif de la vie organique sur la terre. Plus tard on lui demanderait s'il est vrai qu'il prétende que la végétation d'un arbre dépend seulement de la quantité de lumière et de chaleur qu'il reçoit directement du soleil. Il répondra naturellement que c'est absurde, qu'il ne faut pas comprendre sa théorie de la sorte, qu'il n'ignore pas que la nature de la semence, du sol, l'alternance d'humidité et de sécheresse, la direction et la force des vents, etc., exercent également une influence sur la végétation des arbres.

Arrive alors un commentateur, qui confond l'influence directe du soleil sur la végétation des plantes avec son action comme principe unique de vie pour la terre, et qui déclare alors que la théorie de notre naturaliste ne doit pas être envisagée dans sa forme primitive et générale, mais dans sa forme dernière, restreinte et partant beaucoup plus scientifique. Il ne voit pas du tout que la théorie sous cette forme cesse d'être scientifiq^ue ; c'est un lieu commun, familier aux paysans depuis des siècles.

Il en est de même, quoique moins rigoureusement, de l'évolution que la théorie de Marx et d'Engels aurait subie. L'idée que l'histoire n'est pas seulement déterminée par les concepts de morale et de droit, les traditions et les facteurs naturels, mais aussi par le mode de production, n'avait pas besoin d'être découverte par Marx et Engels; elle était déjà bien connue au siècle dernier, comme peuvent en témoigner quelques exemples, que nous avons justement sous la main et dont on pourrait facilement augmenter le nombre.

Montesquieu, né il y a plus de deux siècles, a recherché déjà dans « l'Esprit des Lois » l'influence du mode de production sur les institutions idéologiques. « Les lois, dit-il dans le chapitre viii du livre XVIII, ont un rapport très étroit avec la manière dont les différents peuples se procurent leurs moyens de subsistance ». Et cette thèse, il l'explique dans les chapitres suivants avec beaucoup de finesse en ce qui concerne les peuples chasseurs, les nomades, les agriculteurs, et même les industriels.

Tout récemment Kampffmeyer a signalé dans la « Neue Zeit » J. Môser, qui a déjà fortement insisté sur l'influence du mode de production sur la vie intellectuelle. « La religion du mineur, dit-il, diffère de la croyance du pâtre ».

Hegel a quelquefois très clairement saisi l'importance qu'a l'infrastructure économique pour la superstructure politique et idéologique. Dans sa (( Philosophie de l'Histoire », il expliquait le fédéralisme lâche des Etats-Unis par leurs conditions économiques : « En ce qui concerne l'organisation politique de l'Amérique du Nord, on n'y voit pas de but nettement visé, et le besoin d'une union solide ne s'y fait pas sentir, car un véritable Etat et un véritable gouvernement ne s'organisent que quand il existe déjà une différence entre les classes, quand la richesse et la pauvreté sont devenues très grandes, et que les conditions sociales deviennent telles que l'on ne peut plus satisfaire par les moyens ordinaires à une foule considérable de besoins. Mais l'Amérique n'en est pas encore là, car elle a toujours à sa disposition le dérivatif puissant de la colonisation et les foules ne cessent d'affluer dans les plaines du Mississipi. Si les forêts de la Germanie avaient encore existé, la révolution française n'aurait pas eu lieu. »

Ce que Bernstein nous présente comme le fruit de la pensée de Marx et d'Engels dans toute sa maturité, n'est qu'un concept, qui existait déjà bien avant eux.

En présence de tous ces faits nous devons nous élever de toutes nos forces contre les façons dont

Bernstein décrit l'évolution du matérialisme historique. Ce n'est pas la conception de Marx, mais celle de Bernstein, qui s'est modifiée dans le sens qu'on vient d'indiquer et qui s'est ainsi éloignée de la conception marxiste.

Cela ne suffit pas, il est vrai, pour prouver qu'elle est erronée.

Le point de vue de Bernstein me paraît se rapprocher, si je l'ai bien compris, de celui de Bax, avec lequel je me suis déjà expliqué dans la (( Neue Zeit ». Bernstein ne diffère essentiellement de Bax, que parce qu'il emploie une autre chronologie que lui. Tous deux s'accordent à admettre que dans l'histoire de l'humanité l'influence des idées alterne avec celle des conditions économiques. Mais tandis que Bax place la prépondérance de l'initiative psychologique à l'origine de l'histoire, Bernstein repousse cette idée. Pour lui, c'est précisément à l'époque actuelle que le facteur économique perd de plus en plus du terrain.

' Or, plus les facteurs d'essence autre — à côté des facteurs purement économiques — influent sur la vie sociale, plus aussi se modifie l'action de ce que nous appelons la nécessité historique. Dans la société moderne nous distinguons sous ce rapport deux courants cnpituux. D'un côté se manifeste une compréhension toujours plus nette des lois de l'évolution, et notamment de l'évolution économique. A. cette compréhension se joint — partiellement comme étant sa cause même, partiellement comme étant sa conséquence — la faculté croissante de diriger l'évolution économique. Au même titre que le physique, le facteur naturel économique devient, à mesure que son c^cn2C est comprise, de maître qu'il était.

le serviteur des destinées humaines. Théoriquement la société se trouve, vis-à-vis de la force d'impulsion économique, plus libre que jamais, et seule l'antagonisme des intérêts entre ses éléments divers — la puissance des intérêts privés et des groupes — empêche de convertir en liberté pratique cette liberté théorique. Cependant l'intérêt collectif empiète de plus en plus sur l'intérêt particulier, et, proportionnellement et partout où cela a lieu, l'action inconsciente des facteurs économiques diminue. Son évolution s'effectue de plus en plus facilement. C'est ainsi que des individus et des peuples soustraient une partie toujours plus considérable de leur existence à l'influence d'une nécessité contraire ou indépendante de leur volonté.

« C'est parce que les hommes prêtent une attention toujours grandissante aux facteurs économiques, qu'il semble que ceux-ci jouent actuellement un rôle plus considérable que jadis. Il n'en est rien pourtant. Cette erreur est engendrée par ce fait que, de nos jours, le motif économique se manifeste ouvertement, tandis que jadis il était rendu méconnaissable par toutes sortes d'affublements autoritaires et idéologiques.

En idéologie, non-déterminée par l'économie et par la nature agissant comme facteur économique, la société moderne est plutôt plus riche que ne l'étaient les sociétés du passé. Les sciences, les arts, un plus grand nombre de relations sociales sont aujourd'hui beaucoup plus indépendants de l'économie qu'à n'importe quelle époque passée. Ou plus exactement : le degré de l'évolution actuellement atteint laisse aux facteurs idéologiques, et plus particulièrement aux éthiques, le champ plus libre qu'auparavant pour une activité indépendante. Conséquemment la connexité causale entre l'évolution technico-économique et l'évolution des autres institutions sociales devient toujours plus indirecte, et c'est ainsi que les nécessités naturelles de la première déter.iiinent de moins en moins le développement de la dernière.

» La « nécessité » (i) d'airain de l'histoire subit ainsi une restriction qui^ disons-le tout de suite, signifie pour la pratique de la social-démocratie non pas une diminution, mais une augmentation et une qualification de ses devoirs politico-sociaux. » (p. 18.) — {Trad. Cohen.)

Ici nous en avons fini avec les généralités et nous en arrivons aux concrets, pierre de touche de toute conception historique.

Mais ces faits nous paraissent prouver peu*» de choses en faveur de Bernstein, même si nous voulions considérer comme exacte l'exposition qu'il en fait. Il prétend que la société moderne montre une aptitude toujours croissante à diriger l'évolution économique ; que la puissance économique naturelle est de plus en plus asservie par les hommes et que la société s'affranchit théoriquement de plus en plus des forces économiques. Quand hien même tout cela serait exact, qu'est-ce que cela prouverait contre le matérialisme historique (dans la forme considérée par Bernstein comme la forme primitive) ? Il paraît confondre ici la dépendance psychique des conditions économiques avec la dépendance économique. La question est de savoir si les problèmes que se pose l'humanité, et la solution de ces problèmes sont déterminés par les conditions matérielles au milieu desquelles elle vit, ou si l'humanité peut se poser des problèmes et les résoudre poussée par quelque instinct mystique.

Que la société soit maîtresse ou non des condi-

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