‹ Le Marxisme et son critique BernsteinChapitre 28 sur 54 · Traduction littérale : le « il le faut », etc · texte numérisé non relu

Traduction littérale : le « il le faut », etc

LE AJAHXlSiME

lions de production, la solution de la question ne dépend pas de cela. S'il en était ainsi^ le résultat serait autre que ne l'admet Bernstein.

Il n'est pas douteux que les hommes soient beaucoup plus maîtres des conditions de production avec les institutions économiques primitives qu'avec les institutions économiques capitalistes ; et que celles-là étaient plus simples, plus claires^ et partant plus faciles à comprendre que celles-ci. Une famille de paysans qui produit tout ce dont elle a besoin dispose complètement du mode de production, autant que celui-ci dépend de facteurs sociaux et non de facteurs physiques. 11 en est à peu près de même de la production des marchandises à ses débuts. L'artisan, dans une ville provinciale au moyen-âge, était encore à demi paysan ; et, dépendant de sa clientèle, il savait d'une manière assez précise sur quelles données il devait régler sa production. L'intermédiaire du marchand et le développement du commerce, devenu international, a changé tout cela. Les forces économiques se transforment alors en forces sociales indépendantes de l'homme et supérieures à lui, dont l'action a la puissance des forces élémentaires de la nature. Si l'état de dépendance où se trouve l'homme vis-à-vis de ces forces était identique à sa dépendance psychologique du milieu oii il vit, identique à la détermination de sa conscience par son mode d'existence social, cette dépendance serait actuellement beaucoup plus grande qu'autrefois, et la valeur du matérialisme économique en serait accrue et non diminuée^ comme le pense Bernstein.

Ces faits ne Jui sont pas inconnus. Sur quoi s'appuie-t-il donc quand il prétend que dans la société moderne Tliomme domine de plus en plus les forces économiques ? Au sein même de celte société, nous pouvons sans doute distinguer des périodes, dans lesquelles les forces économiques dominent l'homme, et d'autres, où celui-ci croit au contraire les dominer. Les premières sont les périodes de crise, les autres les périodes d'essor économique. Depuis quelques années, nous vivons dans une de ces dernières périodes. Cela suffirait-il à Bernstcin pour en déduire une loi historique de « la société moderne » et la faillite du matérialisme historique ? Dans ce cas, sa conception de l'histoire mo derne manque de solidité.

Mais quelle est « la société », quels sont « les hommes » qui asservissent de plus en plus les forces économiques? Sont ce les paysans, les artisans, les petits commerçants ? Ou hien les salariés ? Ou bien sont-ce même les petits capitalistes et les gentilshommes campagnards ? Tous arrivent à dépendre de plus en plus, — aux honnes comme aux mauvaises périodes — d'une poignée de gros capitalistes. Ces derniers forment la société, V humanité, qui « s'alfranchit de plus en plus des forces économiques ».

Sans doute^ il ne s'agit ici pour Bernstcin que de liberté en théorie. Dans la pratique, elle est étouffée par les conflits d'intérêts existants ; ceux-ci sont à leur tour dominés — dans la société actuelle, notez bien — par \ intérêt collectif (\m remporte progressivement sur l'intérêt particulier.

Je n'en croyais pas mes yeux, en lisant cela, et c'est en vain que je cherchai des faits qui pussent corroborer cette audacieuse proposition. Où, dans quelle classe voit-on que Tintérêt collectif l'emporte sur les intérêts de classe ? Est-ce chez les agrariens, qui demandent à grands cris des privi- Ic.oes ? Chez les artisans et les petits commerçants, qui voudraient voir toute mesure économique rationnelle interdite? Chez les gros industriels, qui s'efforcent de faire monter artificiellement les prix par des tarifs protecteurs et des trusts ? Tous réclament des privilèges aux dépens de la collectivité et cherchent à piller l'Etat et le consounnateur. C'est tout l'intérêt qu'ils prennent à la collectivité. La seule classe qui s'intéresse à la collectivité est le prolétariat; non que nous soyons meilleurs, mais parce que l'intérêt du prolétariat coïncide avec celui de l'évolution sociale et parce qu'en sa qualité de classe inférieure, il finit par payer à ses dépens tout privilège accordé aux classes supérieures. On peut donc dire que tout accroissement des forces du prolétariat profite à l'intérêt général. Mais ce n'est pas là ce que veut dire Bernstein, qui est convaincu qu'on arrivera par une . moralité plus haute et une vue plus claire des choses à atténuer les inégalités entre les classes. Il pense que dans l'état actuel du développement économique, les facteurs idéologiques et plus particulièrement les facteurs moraux ont un champ d'action indépendante plus vaste qu'autrefois. Bernstein dit cela de peur qu'on ne se méprenne sur le sens de sa phrase « que les sciences,

les arts, un plus grand nombre de relations sociales sont aujourd'hui beaucoup plus indépendants de l'économie qu'à n'importe qualle époque passée. » Mais la phrase n'en est pas moins équivoque. De quelle sorte de dépendance s'agit-il ici? Bernstein veut il dire que la conscience de l'homme dépend moins aujourd'hui de son mode d'existence sociale, que le milieu influence moins la vie psychique, qu'il y a aujourd'hui des problèmes, que les hommes se posent eux-mêmes à leur gré, pour la solution desquels ils inventent leur méthode à leur gré et dont ils déterminent la solution à volonté ? Mais alors sa phrase n'est qu'une affirmation sans preuve de ce qu'il veut démontrer. Ou bien veut-il dire que les sciences, les arts, la morale subissent aujourd'hui moins que jamais l'influence immédiate des forces économiques momentanément dominantes.

Gela ne revient-il pas à prétendre que les autres forces, qui les influencent, aptitudes naturelles, idées reçues, traditions, sont plus puissantes que jamais, à une époque où l'homme domine plus que jamais la nature, où les difî'érences de races s'atténuent de plus en plus, grâce aux rapports internationaux, où règne un mode de production qui révolutionne sans cesse les rapports sociaux, détruit toutes les anciennes traditions et empêche qu'il ne s'en forme de nouvelles !

Ou bien Bernstein veut-il dire que les intellectuels dépendent aujourd'hui économiquement moins des pouvoirs dominants, qu'ils peuvent exercer leur action plus indépendamment qu'autrefois? Mais

depuis que les différences de classes existent jusqu'à l'époque capitaliste, l'intelligence a toujours été l'apanage des classes dirigeantes et possédantes. Ou bien les éléments intelligents formaient l'unique classe dirigeante, comme toujours au début de la division de la société en classes, comme aussi dans la Grèce classique.

Ou bien ils constituaient à côté de la caste guerrière, une classe particulière, la caste religieuse. On sait quelle puissance surent conquérir ces idéologues. Qui ne connaît la souveraineté universelle de l'Eglise au moyen-âge? C'est seulement le mode de production capitaliste qui a privé les intellectuels de la puissance et en a fait des salariés au service des capitalistes. Jamais les idéologues n'ont autant dépendu des forces économiques qu'aujourd'hui.

Quoique ce fait soit en contradiction avec la thèse de Bernstein, nous croyons avoir trouvé dans ce fait même le motif qui permet de donner à cette thèse une interprétation conforme à la réalité des faits.

Les intellectuels ont cessé d'être classe dirigeante. Ils ont du reste cessé de représenter une classe homogène, ayant des intérêts de classe particuliers. Ils forment un groupe d'individus et de coteries ayant les intérêts les plus divers. Comme on l'a fait souvent remarquer, ces intérêts se confondent en partie avec ceux de la bourgeoisie, en partie avec ceux du prolétariat. De plus, leur degré de culture les rend des plus aptes à considérer de haut l'évolution économique. N'étant pas poussés par des intérêts de classe nettement définis, agis-

sant souvent contbrméinent à la connaissance plus profonde qu'ils ont acquise des phénomènes sociaux, les intellectuels se sentent souvent les représentants de l'intérêt général en face des intérêts de classe, les représentants d'idées indépendantes des facteurs économiques. Le nombre des intellectuels est toujours croissant, et avec eux semble progresser l'intérêt collectif en face des intérêts de classe; semble croître l'affranchissement des arts, des sciences, des concepts moraux des forces économiques. C'est seulement en les interprétant ainsi, que les phrases de Bernstein deviennent intelligibles pour nous et perdent leur caractère mystique, mais elles cessent aussi de prouver quoi que ce soit contre le matérialisme historique. C'est l'interprétation qu'en a donnée Bernstein qui maintenant nous devient intelligible.

L'évolution qu'on vient de décrire fait naître dans les couches intellectuelles àQ^ sympathies d'autant plus fortes pour le prolétariat, que le mouvement prolétarien grossit davantage et menace la société actuelle, que la situation économique des intellectuels se rapproche davantage de celle du prolétariat, et qu'ils dépendent plus d'une aristocratie d'argent vaniteuse et brutale. Mais un petit nombre seulement se décide à prendre une part directe à la lutte prolétarienne. Ce n'est pas seulement leur situation hybride entre les deux classes en lutte qui les empêche de prendre nettement position, leur condition même les rend impropres à la lutte.

Rien d'étrange à ce qu'ils soient saisis d'un fris-

son de crainte en présence des grandes luttes décisives qui se préparent entre le monde capitaliste et le monde prolétarien. Gomme les Sabines ravies à leurs pères, ils se jettent entre les combattants et les conjurent de se réconcilier ou d'employer du moins des armes de combat qui ne fassent pas grand mal.

Mais où prendre la force capable de faire disparaître ou tout au moins d'adoucir les contrastes cboquants ? On désespère de la trouver dans la vie économique et on la cbercbe dans les progrès de la moralité. La morale indépendante des forces économiques et supérieure à elles, voilà la force capable de vaincre les résistances, d'adoucir les contrastes à la satisfaction de tous, de substituer à la lutte l'évolution pacifique de la réconciliation.

Mais il n'y a pas de place pour une morale pareille dans le cadre du matérialisme historique. Ce dernier est donc l'ennemi, qu'il faut vaincre avant tout, si l'on veut que la morale puisse exercer ses droits. Ce ne sont pas les historiens, mais les moralistes, — philosophes et économistes, qui déclarent que le matérialisme historique a fait son temps, et il a si bien fait son temps qu'ils accourent de plus en plus nombreux pour le combattre î

Il est évident que Bernstein n'a pas pu résister à cet assaut. Mais il trouve le concept du matérialisme historique assez large pour se croire autorisé à reconnaître la légitimité de la critique des moralistes, tout en restant fidèle à la conception marxiste de l'histoire, il croit même pouvoir constater cette évolution chez Marx et Engels. 11 ne voit pas que

c'est là une évolution de la pensée, qui de conséquente est devenue inconséquente, de profonde, superficielle, de précise, vague, c'est-à-dire un pas en arrière au point de vue scientifique et cela précisément dans une question fondamentale. Il ne s'agit pas ici d'une simple question de cabinet. La façon dont Bernstein concilie la nécessité historique et la liberté morale dans sa philosophie de l'histoire, signifie que dans la pratique le parti socialiste doit accepter un compromis entre la nécessité de l'évolution économique et la liberté de l'utopisme, entre la lutte de classe et la réconciliation des classes par l'intérêt collectif.

Il faudrait que Bernstein apportât de tout autres faits s'il voulait nous convaincre de la justesse de ce point de vue.

6) La dialectique.

Si Bernstein fait, non pas la critique, mais le commentaire du Matérialisme économique, il en est autrement au cours de sa brochure.

« La doctrine de Marx et Engels, dit-il, a parcouru une évolution, mais toutes les variations à constater là et ailleurs... n'ont pas été reconnues dans sa formulation définitive... Marx et Engels se sont bornés tout juste à indiquer, et parfois à reconnaître par rapport à certains points seulement, l'influence que les changements — par eux reconnus — dans les faits et la meilleure compréhension des faits, doivent exercer sur la formulation et l'application de la théorie. Et sous ce dernier rap-

port aussi les contradictions, chez eux, ne font pas défaut Ils ont laissé à leurs successeurs la tâche de rétablir l'unité dans la théorie et l'accord entre la théorie et la pratique... Aujourd'hui on peut tout prouver par les écrits de Marx et d'Engels. Pour les apologistes et les avocassiers littéraires cela est fort coaimode évidemment. Mais celui qui a conservé ne fût-ce qu'un peu de sens théorique, celui-là éprouvera le besoin dès qu'il aura découvert ces contradictions — de déblayer le terrain. En cela et non pas en la sempiternelle répétition des paroles du maître consiste le devoir des disciples » (p. 32, 33.) — {Traduction Cohen.)

Je ne saurais nier la justesse de la phrase qui termine ce passage, pas plus du reste que de celle qui le commence. Pour le reste je ne fais pas moins mes réserves que Bernstein à l'égard de Marx et d'Engels, au risque de passer à ses yeux pour un apologiste et un avocassier.

Il est clair que la théorie marxiste n'est pas sortie en bloc du cerveau de ses auteurs, qu'elle a accompli une évolution, et c'est- une vérité tout aussi banale de faire remarquer que la tâche des disciples ne consiste pas à répéter éternellement les paroles des maîtres. Les résultats acquis par Marx et Engels ne sont pas le dernier mot de la science. La société se transforme perpétuellement, et on voit se produire non seulement de nouveaux faits, mais encore de nouvelles méthodes d'observation et d'investigation.

Plus d'une affirmation de Marx et d'Engels n'est plus admise de nos jours, plus d'une a besoin d'une restriction ; il faut combler maintes lacunes laissées par eux.

Mais ce n'est pas de ce genre d'évolution accomplie par la théorie que parle Bernstein, mais des contradictions, auxquelles Marx et Engels furent entraînés par leurs propres progrès scientifiques, en n'en tirant pas toutes les conséquences et en restant fidèles à de vieilles idées, qui étaient en contradiction avec leurs propres idées nouvelles.

Voilà qui n'est plus évident, cela a besoin d'être prouvé et péremptoirement. En règle générale, l'évolution d'une théorie est autre que Bernstein ne la décrit ici. Elle doit se rattacher dans ses débuts à celles des précurseurs; elle ne peut être alors exempte de contradictions ; mais plus elle se perfectionne, plus elle devient indépendante, et plus elle se dépouille des formules reçues, plus elle acquiert d'unité et de cohésion. Pourquoi en aurait-il été autrement de Marx et d'Engels, deux penseurs, qui se sont toujours efîbrcés de donner de l'unité à leur théorie, de la clarté à leurs pensées et de la précision à leurs paroles, ainsi que le reconnaissent leurs adversaires eux-mêmes ?

Et ces hommes seraient tombés, sans s'en douter, dans de si graves contradictions, et leurs pensées seraient vagues à ce point qu'on puisse tout prouver avec leurs écrits? — Il est vrai que maintes phrases de Marx et d'Engels paraissent susceptibles d'une interprétation différente ; mais doit-on passer pour un avocassier et un apologiste, parce qu'on cherche à- les comprendre sans y voir de contradiction? C'est la destinée de toutç philosophie, qui va jusqu'au fond des choses, de n'être pas comprise du premier coup et d'être diverse-

ment interprétée. Celui-là seul comprendra un penseur profond, qui est capable de se familiariser complètement avec la marche de sa pensée. Un adversaire y réussira difficilement, et là où celui qui s'est familiarisé avec la pensée de l'auteur ne trouve que parfaile unité et cohésion, il ne verra que des contradictions, que seul un apologiste peut concilier entre elles.

D'où vient que Bernstein n'ait découvert ces contradictions dans Marx et Engels, que depuis qu'il a quitté lui-même la corporation des apologistes et des avocassiers? Qu'est-ce qui lui a ainsi ouvert les yeux? Nous sommes en droit d'espérer que les graves paroles de Berifstein répondent à des faits sérieux et convaincants.

Tout d'abord il nous donne à l'appui de son affirmation un exemple, un seul. Mais ce doit être un exemple écrasant !

Dans la préface de la nouvelle édition du « Manifeste communiste » (1872), Marx et Engels disaient du programme révolutionnaire qui y était exposé, « que certains passages étaient vieillis ». Mais en 1885, Engels fit réimprimer un programme révolutionnaire de l'année 1848 et une circulaire de la commission executive de l'Union communiste, en faisant remarquer, que « plus d'une personne pouvait y apprendre quelque chose » et que « plus d'une chose convenait à notre époque ». Je dois avouer que je suis assez apologiste et avocassier, pour ne rien trouver ici qui soit en contradiction avec les « certains passages vieillis » cités plus haut. Il est vrai que la préface de 1872

ajoute : « La Commune a prouvé en 1871 que la classe ouvrière ne peut se contenter de prendre purement et simplement possession de la machine gouvernementale telle qu'elle est et la mettre en mouvement pour son propre compte ». « Mais cinq années plus tard, continue Bernstein, Eng-els dit simplement dans son « Anti-Dûhririg » : « Le prolétariat s'empare du pouvoir public et transforme d'abord les moyens de production en propriété de l'Etat. »

Bernstein semble considérer la contradiction entre ces deux points comme si évidente^ qu'il juge superflu de l'expliquer. Pour moi, au contraire, je n'y puis découvrir avec la meilleure volonté du monde aucune contradiction. Quand Engels dit que la classe ouvrière ne peut se contenter de prendre possession de la machine gouvernementale telle qu'elle est, cela ne veut pas dire qu'elle ne puisse en prendre possession. Ce serait là une transformation radicale de l'un des fondements de la politique marxiste, et Marx et Engels ne l'auraient pas ainsi opérée en deux lignes, sans l'accompagner d'un commentaire. Que celui qui conserve encore quelque doute sur le sens qu'il faut donner à la phrase en question, relise la préface d'Engels (troisième édition), parue en 1891, de « la guerre civile en France ». Il y lira entre autres choses : « La Commune devait reconnaître dès le début que la classe ouvrière, une fois parvenue au pouvoir, ne pouvait gouverner avec l'ancienne machine gouvernementale ; que cette classe ouvrière devait se débarrasser de l'ancienne organisation

de répression utilisée contre elle jusqu'ici, et se garantir contre ses propres députés et fonctionnaires, pour ne pas perdre le pouvoir à peine conquis ». etc.. (p. 12). En quoi cette explication contredit-elle le moins du monde la phrase citée plus haut : (( Le prolétariat s'empare du pouvoir puhlic, et transforme les moyens de production en propriété de l'Etat? » Il faut se trouver soi-même en opposition absolue avec le point de vue marxiste pour voir là une contradiction.

— Il est vrai que plus tard Bernstein trouve moyen de signaler d'autres contradictions. D'oii viennent-elles? Comment expliquer que deux penseurs d'une logique aussi rigoureuse aient pu se tromper de la sorte ? La faute en est à la dialectique d'Hegel. Elle est le péché originel du marxisme.

Si Engels avait soumis lui-même sa théorie à la révision devenue nécessaire, « il aurait été obligé, sinon formellement, du moins dans le fond, de régler le compte définitivement avec la dialectique hégélienne. Elle constitue l'élément perfide dans la doctrine marxienne, le piège, l'obstacle, qui barre le chemin à toute appréciation logique des choses ». (p. ^Çt.)-— {Traduction Cohen.)

« Les tours de force logique de l'hégélianisme sont brillants, radicaux et spirituels. Comme le feu follet il nous fait voir dans leurs contours vagues, des perspectives d'au delà. Mais si, confiants, nous les suivons, nous aboutissons infailliblement à Pembourbement.CequeMarxet Engels ont produit de grand, ils l'ont produit non pas grâce à la dialectique hégélienne, mais malgré elle » (p. 63).

Mais que resle-t-il de la doctrine marxiste, si on lui prend la dialectique, qui était son « meilleur instrument de travail » et « son arme la plus acérée ? » (Eng-els, (( Feucrbach », p. 45). N'étaient pas Marx et Engels des dialecticiens dans toute la force du terme ?

Dès 1875, Duhring écrivait dans son « Histoire critique » du premier volume du « Capital » de Marx :

Le défaut de logique naturelle et intelligible, qui distingue la dialectique entortillée et les arabesques de pensée ne permet pas de prévoir ce qui, pour parler un langage clair et humain, suivra dans les deux autres volumes. Il faut déjà appliquer à la partie déjà parue le principe, qu'à un certain point de vue et d'après un préjugé philosophique connu « tout est dans chaque chose et chaque chose en tout », si bien qu'en fin de compte, en vertu de ce mélange d'idées fausses et incohérentes, « tout et un » sont la même chose. (2« édition p. 496).

C'est à peu près ce que dit Bernstein, quand il prétend, qu'avec Marx et Engels on peut tout prouver. Il n'y a entre Bernstein et Diihring qu'une différence, c'est que ce dernier ne s'imaginait nullement d'effectuer, par sa critique, « le développement et le perfectionnement de la doctrine marxiste )) et d'y parvenir « que c'est finalement Marx lui-même, qui a raison contre Marx ».

Mais laissons pour le moment Marx de côté et occupons-nous de « régler le compte » de cette dialectique perfide.

Qu'est ce donc que cette chose immorale qui nous tend des pièges et met notre vertu en péril? Ce n'est autre que la conception qui nous fait con-

sidérer le monde « non comme un ensemble de choses achevées, mais comme un ensemble de processus où les choses en apparence fixes et stables non moins que les notions, qui en sont les images imprimées dans notre cerveau, sont dans un état de perpétuel devenir, dans lequel s'accomplit une évolution continue en dépit de tous les reculs momentanés et malgré toutes les contingences apparentes » (Engels, (( Feuerbach », p. 46). Mais la force qui détermine toute évolution est la lutte entre les contraires.

Bernstein considère-t-il comme fausses cette conception et les formes particulières qu'elle a prises chez llégel, Marx et Engels? Il veut réviser la théorie, ce qu'Engels a négligé de faire; il déclare qu'il faut tout d'abord régler son compte à la Dialectique, s'emporte contre elle, mais ne nous dit pas un traître mot dans son ouvrage, qui nous explique en quoi consiste, d'après lui, l'erreur de cette dialectique.

Il la déclare seulement très dangereuse, parce qu'on en peut faire facilement un emploi absurde.

« Les formules ont beau être utilisables, occasionnellement, pour la démonstration des rapports réciproques et des développements de certaines choses réelles. Elles peuvent avoir été d'une grande utilité pour l'exposé de problèmes scientifiques et ont pu donner l'impulsion vers d'importantes découvertes. Mais dès qu'avec ces formules pour point de départ, des développements déductifs sont faits, le danger des constructions arbitraires renaît. Ce danger devient plus grand à mesure qu'est plus compliqué le sujet du développement dont il s'agit » (p. 37, 38). — {Traduction Cohen.) -

Nous l'accordons volontiers. Mais qu'est-ce que cela prouve contre la dialectique ? En supposant que Marx et Engels n'aient véritablement pas su s'en servir, ce serait un argument contre eux, mais non contre la méthode. 11 est évident que la dialectique ne doit être qu'un instrument pour étudier la réalité et la comprendre, et non un moyen de se dispenser de l'étudier, qu'elle n'est pas une formule magique, produisant à elle seule des résultats définitifs, et qu'elle n'a de valeur qu'autant que ses résultats sont justifiés par les faits. Cela est vrai de la dialectique comme de toute méthode d'observation.

Quiconque construit des hypothèses en dehors du domaine de la réalité, s'égarera toujours, qu'il se serve de la dialectique ou retourne à la philosophie de Kant. Mais Marx s'est-il laissé aller à construire des hypothèses arbitraires? Duhring l'a déjà prétendu à propos du paragraphe sur la tendance historique à l'accumulation des capitaux dans « le Capital » : « la négation hégélienne de la négation doit servir ici, à défaut de moyens meilleurs et plus clairs, à déduire l'avenir du passé ». A cela Engels répondit dans l'Anti-Dûhring : « En désignant un fait comme négation de la négation, Marx n'entend pas le prouver comme historiquement nécessaire. Au contraire. Après avoir historiquement prouvé que le fait s'est accompli en partie et doit achever de s'accomplir, il ajoute que son accomplissement est soumis à une loi dialectique déterminée. Et c'est tout. »

Marx lui-même déclarait dans son appendice à

la deuxième édition du « Capital » : L'observation doit s'approprier son objet dans tous ses détails, l'analyser dans ses diverses phases de développement et découvrir leurs liens intimes. Ce n'est qu'après ce travail que l'évolution véritable peut être décrite. Si l'opération réussit, la vie de l'objet apparaît clairement à l'esprit, il importe peu que le résultat ressemble à une construction a pnon». Si Bernstein est d'avis qu'en employant la dialectique d'Hegel on court le danger de construire des hypothèses arbitraires, nous voyons ici que, pour Marx, on court facilement le danger, si on s'en tient aux apparences, de prendre pour des hypothèses « ;)non, ce qui est le résultat d'une observation approfondie de la réalité.

Voyons si Bernstein n'aurait pas fait de même. Examinons les preuves qu'il donne des dangers de la dialectique hégélienne. Que le lecteur se rassure ; Bernstein ne l'entraîne pas dans les profondeurs des spéculations philosophiques. Non. Il se contente de constater que la dialectique d'Hegel a ses mérites et ses dangers. On en peut dire autant à première vue de la logique de toute philosophie, depuis Thaïes jusqu'à Nietzsche. Les détails qu'il nous donne se rapportent à des exemples empruntés à l'histoire de notre parti, et destinés à prouver les dangers de la dialectique.

«Le Manifeste Communiste, proclama en 1847, que la révolution bourgeoise à la veille de laquelle se trouva l'Allemagne, étant donnés le développement du prolétariat et l'état avancé de la civilisation européenne, ne pourra être que le prologue immédiat d'une révolution prolétarienne.

» Cette auto-suggestion historique, tellement erronée, que le premier visionnaire politique venu ne pouvait guère trouver mieux, serait incompréhensible chez un Marx, qui à cette époque avait déjà sérieusement étudié l'économie, si on ne devait pas voir en elle le produit d'un reste de la dialectique antithétique hégélienne » (p. 39).

Que Marx et Engels se soient trompés dans cette phrase, c'est un fait que le premier novice venu en politique constatera facilement aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle écoulé depuis la révolution ; mais il est douteux qu'il fallût être « le premier visionnaire venu », pour écrire cette phrase un an avant la révolution. Il n'y a que les princes de la famille des Hohenzollern qui soient des prophètes infaillihles dans les drames de Wildenhruch.

Mais abstraction faite de cela, qu'est-ce que cette prophétie a de commun avec la dialectique d'Hegel ? Où celle-ci dit-elle un seul mot de la marche de l'évolution, qui s'accomplit par « la négation de la négation? » Où Marx et Engels s'appuient-ils sur la dialectique hégélienne dans leur prophétie du manifeste communiste ? Comment s'expriment-ils eux-mêmes?

c( Les communistes ont les yeux fixés sur l'Allemagne, parce que l'Allemagne est à la veille d'une révolution bourgeoise et qu'elle accomplira cette révolution dans des conditions de progrès meilleures que dans le reste de l'Europe eh général et avec un prolétariat beaucoup plus développé qu'en Angleterre auxvii^ siècle et qu*en France au xviii^, et que par conséquent la révolution bourgeoise allemande ne sera que le prélude immédiat d'ane révolution prolétarienne. »

On le voit, il n'y a pas trace de dialectique. Ils s'appuient sur l'exemple de la révolution bourgeoise en Angleterre au xvii« siècle et en France au xvui®. Ces deux révolutions montraient des phénomènes, similaires ! Leur point de départ était le soulèvement de la bourgeoisie contre l'absolutisme féodal; mais elles n'en restèrent pas là, elles furent (( le prélude immédiat » du régime terroriste de la petite bourgeoisie et du commencement des mouvements révolutionnaires plébéiens, ici des (( niveleurs », là des « babouvistes ». Le développement arriéré du prolétariat et des conditions sociales en général firent échouer ces mouvements. La révolution bourgeoise, que Ton attendait en Allemagne en 1847, devait s'accomplir dans de meilleures conditions de progrès. Si elle était, comme les révolutions qui l'avaient précédée, le a prélude immédiat » d'un mouvement prolétarien révolutionnaire, elle devait en 1848 atteindre un tout autre résultat (ju'en 1648 et en 1793.

Tout cela était très logiquement pensé et pas le moins du monde digne « du premier visionnaire venu ». Et n'eûmes-nous pas, peu après Tapparition du manifeste communiste, la révolution bourgeoise, non pas seulement, il est vrai, en Allemagne mais dans toute l'Europe centrale, et cette révolution ne fut-elle pas pendant les journées de juin le prélude d'un soulèvement prolétarien, tel qu'on n'en avait encore jamais vu d'aussi violent? Marx et Engels ne seraient-ils des visionnaires insensés que parce que la révolution, qu'ils prédisaient en Allemagne, s'étendit à toute l'Europe centrale?

Mais n'avaient-ils pas étudié l'économie politique, et pouvaient-ils ignorer que le prolétariat allemand était encore beaucoup trop en retard dans son évolution, pour accomplir aussitôt une révolution à son profit ? Et n'était-ce pas la dialectique, qui les empêchait de le remarquer?

Pour comprendre cela, il faut considérer de plus près, non pas la dialectique, mais les arguments mêmes, sur lesquels Marx et Engels s'appuyaient expressément ; à savoir la révolution anglaise et la révolution française. La première avait duré une vingtaine d'années, la seconde une dizaine, ou, si l'on veut y comprendre l'époque napoléonienne, plus d'une vingtaine d'années et durant cette période la constitution économique et sociale du pays s'était complètement modifiée.

Les tentatives de mouvements prolétariens, ou si l'on préfère, de mouvements plébéiens, ne s'étaient produites que pendant les révolutions. Par analogie, Marx et Engels comptaient sur un mouvement révolutionnaire de plusieurs dizaines d'années et non de plusieurs mois.

Ils disaient aux ouvriers : « Vous avez quinze, vingt, cinquante ans de luttes sociales à soutenir, non seulement pour changer les conditions sociales, mais pour vous transformer vous-mêmes et vous rendre dignes du pouvoir. » Procès-verbal de la commission centrale londonienne de l'Union communiste, 15 septembre 1850.)

Ils ne se faisaient pas illusion sur le degré de maturité du prolétariat, mais sur la longueur et l'intensité de la révolution bourgeoise attendue.

Comment se fit -il que la révolution de 48 avorta misérablement en Europe au bout de quelques mois, tandis que la révolution anglaise du xvii^ siècle et la révolution française du xv!!!**, restèrent des dizaines d'années victorieuses? C'est précisément parce qu'en 1848 l'évolution du prolétariat était beaucoup plus avancée. Marx et Engels ne voyaient pas que le prolétariat ne peut pas accroître sa force révolutionnaire, sans que les classes bourgeoises — capitalistes, petits bourgeois, paysans, intellectuels — perdent la leur à un beaucoup plus haut degré ; que toute manifestation de force de la part du prolétariat pousse la bourgeoisie dans le camp de la réaction et que la bourgeoisie ne fut révolutionnaire que tant qu'elle ne vit pas plus loin que « les premiers visionnaires venus », et qu'elle se méprit sur la puissance du prolétariat.

Leur faute ne fut pas d'exagérer la valeur duprolétariat, mais celle de la bourgeoisie: nous pouvons actuellement nous en rendre facilement ' compte; mais avant 1848, c'est-à-dire tant que les faits eux-mêmes n'avaient pas parlé, les plus perspicaces et les plus prévoyants pouvaient bien ne pas le remarquer. Si nous voulons rechercher à quelle cause il faut imputer cette faute, c'est dans l'étude de l'histoire de la révolution anglaise et de la révolution française que nous la trouverons et non dans Thégélianisme.

C'était un des principes d'Hegel, que l'histoire ne se répète pas, que chaque époque a ses formes d'évolution particulières qui ne se déduisent pas de

l'étude du passé. Il dit dans un passage de l'introduction de sa « Philosophie de V histoire » (p. 9) :

L'expérience et l'histoire enseignent (|ue les peuples et les gouvernements n'ont jamais tiré aucune leçon de l'histoire et qu'ils n'ont jamais agi d'après celles qu'ils en auraient pu tirer. Chaque époque présente des caractères si particuliers, constitue un état de choses si individuel, qu'on ne peut et ne doit l'expliquer que par lui-même; Pour juger la marche tumultueuse des événements du monde, ni les principes généraux, ni l'analogie des faits ne servent de rien. Car une pâle analogie n'a aucune force en présence de la vie et de la liberté des faits du présent. Rien n'est plus insipide à cet égard que les citations souvent répétées d'exemples grecs et romains, comme cela a été si fréquemment le cas en France pendant la période révolutionnaire.

Marx et Engels se sont abstenus d'apporter de pareils témoignages. Mais celui qui se préoccupe avant tout de l'avenir, succombe trop facilement à la tentation de chercher à découvrir non seulement la direction, mais aussi les formes de l'évolution de l'avenir; mais comme on ne peut bien se représenter que ce que l'on connaît, toutes les formes de l'avenir qu'on reconstruit hypothétiquement ne sont que des variations et des réminiscences du passé.

Nous ne pouvons dire qu'une chose de la révolution future : elle sera différente de celles qui l'ont précédée et de celle que quiconque d'entre nous s'est imaginé ou s'imagine, serait-il Engels ou Bernstein. L'important est de voir clair dans la réalité : ce fut le cas de Marx et d'Engels. Malgré les dangers de la dialectique hégélienne, ils furent

dans l'exil les premiers parmi les réfugiés révolutionnaires, qui reconnurent ce dont on avait besoin.

« Mais, dit Bernstein, cette contradiction entre la maturité réelle et la maturité hypothétique de l'évolution s'est répétée plusieurs fois encore. » Quelques observations empruntées à ces dernières années le montreront.

Dans l'introduction de la deuxième édition de sa « Question des logements », Engels vint à parler d'un « certain socialisme petit-bourgeois » qui a « ses représentants dans le parti socialiste lui-même, et jusque dans la fraction socialiste du Reichstag. Et cela de telle sorte qu'on recoimaît comme parfaitement justifiées les idées fondamentales du socialisme moderne et sa prétention de socialiser tous les moyens de production, tout en déclarant que la réalisation de ce programme ne sera. pratiquement possible qu'à une époque lointaine, dont on ne peut prévoir l'avènement. »,

A cela Bernstein répond :

« Il est pour le moins fort peu scientifique de juger le point de vue d'un politicien ou d'un théoricien, rien que d'après l'idée qu'il se fait de la rapidité avec laquelle s'etfectue l'évolution sociale. L'identification de l'idée prolétarienne avec celle de l'abolition directe et immédiate de tous les contrastes sociaux conduit à une interprétation bien mesquine de cette idée. « Prolétarien » d'après cette méthode signifierait brutal, grossier. Si la foi en la perpétuelle imminence de la catastrophe révolutionnaire faisait le socialiste prolétarien et révolutionnaire, ce seraient en premier lieu les révolutionnaires en toc qui auraient droit à cette qualification etc. » (p. 44, 45.)

Je demande maintenant où se trouvent dans la phrase d'Engels les expressions « abolition directe et immédiate de tous les contrastes sociaux » et « catastrophe révolutionnaire imminente »? A mon avis^ le sens des phrases citées est très simple et très facile à comprendre ; pour le prolétaire qui lutte en connaissance de cause, la lutte contre le salariat, contre l'exploitation capitaliste et la propriété privée des moyens de production est une chose absolument pratique. Il peut attendre plus ou moins longtemps la suppression du salariat capitaliste, celle-ci peut se réaliser plus ou moins vite, le but du prolétaire n'en est pas moins précis et détermine son action pratique tout entière. Pour le petit-bourgeois, qui tire lui-même profit de la propriété privée des moyens de production^ qui peut encore espérer devenir bourgeois, qui a plus à perdre que ses chaînes, la suppression de la propriété capitaliste n'est pas une question de nécessité pratique, mais tout au plus une question de bienveillance platonique. La souveraineté capitaliste lui est désagréable, il applaudit à la lutte du prolétariat. Mais la victoire du prolétariat n'est pas pour lui une nécessité pressante. Il n'éprouve pas le besoin d'y assister. Il lui importe peu que l& régime socialiste n'arrive que dans cinq cents ans.

Je ne vois pas ce qu'il y a d'absurde à expliquer les opinions différentes du prolétaire et du petitbourgeois par leurs différences de classe.

Cela est conforme au matérialisme d'Engels. Si Bernstein a dédaigné de comprendre ainsi les phrases d*Engels et a préféré en donner « une

interprétation bien mesquine », cela ne s^explique qu'en supposant que Bernstein s'est senti atteint par la remarque d'Engels sur les petits bourgeois, et que dès lors il ne les a pas lues avec impartialité, mais avec un esprit prévenu.

Dans ce cas Engels a été bon prophète, quand il dit : (( Si, comme cela est nécessaire et même désirable, cette tendance prend un jour une forme plus nette et plus précise, elle devra pour formuler son programme remonter jusqu'à ses devanciers, et elle ne pourra guère ne pas tenir compte de Proudhon. »

Or, Bernstein chante dans son livre les louanges de Proudhon (p. xxxi, 57, 227).

Malgré son don prophétique, Engels n'avait pas prévu en 1887, qu'il serait donné au rédacteur du « Sozialdemokrat » de Zurich, de ressusciter Proudhon.

Mais Engels s'était trompé aussi dans une autre de ses prophéties. Il avait déclaré en 1885, que (( le prochain ébranlement européen se produirait bientôt, (les révolutions en Europe se sont produites dans notre siècle de 15 en 18 ans, 1815, 1830, 1848-52, 1870) » (Préface des « Révélations relatives an procès des communistes de Cologne »,

La phrase à l'air un peu bizarre, c'est indéniable. On dirait qu'Engels ne se basait dans ses prophéties que sur un calcul d'années assez enfantin. On y chercherait en vain une trace quelconque de dialectique, mais l'argumentation ne paraît pas précisément prouver une méthode scientifique.

Mais je crois qu'il ne faut pas nous laisser tromper par les apparences. Rappelons-nous le passage du « Capital » cité plus haut. Marx nous fait remarquer que quand on arrive à rendre dans toute sa vérité la vie de l'objet, il semble qu'on ait affaire aune hypothèse construite a priori. Lui-même nous montre clairement le mode de développement de la propriété par la « négation de la négation ». Mais celui qui ignore comment Marx est arrivé à la connaissance de ce développement, peut facilement croire qu'il l'a tirée de la formule de Hegel.

De même ici. 11 semble qu'Engels ait annoncé en 1883 l'imminence du mouvement révolutionnaire en Europe, parce qu'il en calculait l'échéance à quinze ou dix-huit années. C'est le contraire qui est vrai : c'est parce qu'Engels s'attendait à un ébranlement politique en Europe, qu'il y voyait une preuve nouvelle que les révolutions en Europe au xix^ siècle se renouvellent à intervalles réguliers.

Mais comment Engels s'attendait-il en 1883 à un ébranlement politique en Europe?

Comme j'entretenais alors à Londres des relations très étroites avec Engels, je connaissais son opinion, et je me crois tenu de la faire connaître ici, pour délivrer mon maître disparu du ridicule soupçon d'avoir fait des prédictions, sinon d'après le marc de café, du moins d'après de simples chiffres.

Quelle était la situation en 1883? Le centre de gravité de la politique européenne était en Aile-

inagiie, mais la vie politique y était dans un état de stagnation.

Au dedans et au dehors, Bismarck était au bout de son latin; il restait cependant aux affaires, grâce à l'armistice que lui accordaient les partis bourgeois, pour ne pas troubler les derniers jours du vieil empereur. Mais les jours de Guillaume P^ étaient comptés, et sa mort devait amener l'échéance du prochain ébranlement européen. La lutte de classes si longtemps ajournée entre l'aristocratie et la bourgeoisie devait s'allumer plus ardente que jamais et l'antagonisme entre Bismarck et l'empereur Frédéric devait lui donner une acuité plus grande. Le différend entre ces deux derniers, à l'origine simple intrigue de cour, menaçait de devenir une lutte historique, qui ne pouvait finir que par la chute de Bismarck et de son système et par la victoire du libéralisme. Mais vie et mouvement politique et social veut dire actuellement vie et mouvement du prolétariat. L'avènement du libéralisme devait avoir pour conséquences inévitables, le déchaînement et l'essor rapide du prolétariat et provoquer un conflit entre lui et le régime libéral.

Telle était l'idée que se faisait Engels en 1885 de la situation politique. Cette idée était-elle absurde? Ne fut-elle pas au contraire justifiée à un haut degré par les événements? N'avons-nous pas eu en 1890 un ébranlement politique, qui comme la révolution de Juillet de 1830 parut se circonscrire à un seul pays, mais qui exerça une influence efficace dans toute l'Europe. N'était-ce pas alors

un plaisir de vivre, quand nous vîmes doubler le nombre de nos voix aux élections, quand la loi contre les socialistes échoua, et que Bismarck tomba? Engels n'avait pourtant pas espéré la dictature du prolétariat entre 1888 et 1890 !

Il est vrai qu'il s'était représenté l'ébranlement comme plus profond. La grande lutte entre le libéralisme et le parti conservateur, entre les hobereaux et la bourgeoisie, qui devait soulever la nation tout entière, n'éclata pas. En partie pour des raisons de personnes, que nul ne pouvait prévoir. Le règne de Frédéric ne dura pas, le véritable successeur de Guillaume P"" fut son petit-fils. Mais ces raisons de personnes n'auraient pas pu changer aussi foncièrement la situation, si le facteur, sur lequel Engels avait compté, c'est-à-dire, le libéralisme, n'avait fait défaut. C'était là le point faible du pronostic de 1885, comme de celui de 1847. Les deux fois, on avait exagéré la force de résistance révolutionnaire de la bourgeoisie.

Il faudrait certainement tenir compte de ce fait si on entreprenait une révision des idées marxistes. Marx et Engels calculaient toujours d'après une évolution politique, dans laquelle un régime bourgeois démocratique préparait la voie à la démocratie prolétarienne. 11 faut renoncer aujourd'hui à cet espoir. Là où la démocratie n'existe déjà, elle ne fera son apparition que comme démocratie prolétarienne. Mais il est douteux que cette considération puisse amener une révision des doctrines marxistes dans le sens où l'entend Bernstein. Il est douteux aussi que Bernstein ait compris

bien exactement la préface bien connue qu'Engels a écrite pour « Les luttes de classes en France, » de Marx.

« Engels, dit Bernstein, à la fin de sa vie — dans l'avant-propos de « Les luttes de classes » — a reconnu sans détour l'erreur que Marx et lui avaient commise dans leur évaluation de la durée de l'évolution politique et sociale. Le mérite qu'il s'est acquis par la publication de cet écrit — que l'on pourrait appeler son testament politique — ne peut pas être exagéré. La portée de cet écrit est considérable. Mais cette préface n'était pas l'endroit propice pour tirer toutes les conséquences qui découlent de cet aveu si spontané. Et on ne pouvait pas non plus attendre d'Engels qu'il entreprît lui-même les rectifications théoriques que cet aveu comportait... Plus importante que la rectification que comporte, d'après l'avant-propos d'Engels, l'historiographie socialiste des temps modernes, est celle qui en découle pour l'interprétation intégrale de la lutte et des devoirs de la socialdémocratie » (p. 45-47). — {Traduction Cohen.)

En lisant ces lignes, on doit croire qu'Engels a avoué peu de temps avant sa mort une erreur, qui jusqu'alors était restée cachée et qui bouleverse de fond en comble toutes nos idées « sur la lutte et la tâche du parti socialiste. » Mais il était trop tard pour qu'Engels entreprît lui-même la revision nécessaire. C'est la tâche de ses successeurs. Mais que prouve en réalité Engels dans cette préface? La justesse de nos idées sur la lutte et la tâche du parti socialiste, telles qu'elles régnaient dans les rangs du parti à l'époque de la composition de la préface et déjà des dizaines d'années auparavant. Ce testament politique d'Engels n'était pas une correction apportée à la tactique du parti Socialiste,

mais une confirmation de cette tactique. Il n'y a pas une syllabe dans la préface qui puisse autoriser Bernstein à prétendre que le mouvement de conversion qu'il a fait depuis 1893 n'est que l'exécution du testament politique d'Engels.

Engels n'y critique pas le système de lutte du parti socialiste de 1895, mais le système de lutte de 1848. 11 dit de ce dernier « qu'il est actuellement vieilli sous tous les rapports » (p. 7), c'est le point qu'il étudie de plus près à cette occasion. A ce système de lutte il oppose celui des socialistes allemands, qui en firent alors le premier usage pratique, « en envoyant Auguste Bebel au premier Reichstag constituant. Et depuis ce jour ils ont usé du droit de vote de façon à en tirer des avantages de toutes sortes et à servir de modèles aux travailleurs de tous les pays » (p. 12). Pas une ligne de cet écrit ne trahit le désir d'apporter une correction aux idées de lutte des devoirs du parti socialiste. Engels reste après comme avant le vieux révolutionnaire. « Le droit à la révolution n'est-il pas le seul droit vraiment historique? » (p. 17). En 1891, il répétait encore le mot de « dictature du prolétariat » (Préface de « la guerre civile en France » p. 14).

Et à la fin de cette même année, il écrivait : <. Combien de fois les bourgeois ne nous ont-ils pas exhortés à renoncer en toutes circonstances à l'emploi de moyens révolutionnaires et à ne pas transgresser la loi, puisque maintenant la loi d'exception est abrogée et que le droit commun est rétabli pour tous, même pour les socialistes ! Mal-

heureusement nous ne sommes pas en état de faire ce plaisir à messieurs les Bourgeois. Ce qui n'empêche pas que ce n'est pas nous qui faisons violence à la loi. Au contraire, elle travaille si bien pour nous, que nous serions insensés de la violer tant qu'elle nous préparera ainsi la voie. Il est plus intéressant de se demander si ne sont pas précisément les bourgeois et leur gouvernement, qui violeront la loi et le droit pour nous écraser par la force? » (Neue Zeit, X, i, p. 583.)

Ce sont exactement les mêmes pensées, qu'En gels exprime dans la Préface aux « Luttes de classes. » Si elles n'apparaissent pas aussi clairement dans cette dernière, la faute en est non pas à Engels mais à ses amis d'Allemagne, qui le suppliaient de laisser la conclusion, oomme étant trop révolutionnaire. Ils estimaient que la préface disait assez clairement les choses. Mais il est évident que ce n'est pas le cas.

En tous cas les opinions exprimées par Engels vers 4890 prouvent assez dans leur ensemble que « le fameux aveu » se rapportait à l'erreur de 1848 et non à une autre et qu'il recommandait la tactique de 1867.

S'il en est ainsi, le testament politique ne rend pas du tout nécessaire une revision de la théorie. Marx et Engels étaient eux-mêmes en état d'entreprendre cette revision, leurs œuvres fondamentales, « le Capital » et « l'Anti-Duhring », furent achevées sous l'influence des idées et des expériences qui inspirèrent la nouvelle tactique. Et c'est pourquoi la théorie marxiste est exempte de

contradictions dans ses œuvres les plus mûres. Celui qui pourrait en douter en trouverait la preuve dans Bernstein lui-même, qui, parti en quête de contradictions, annonçait qu'il en avait trouvé un grand nombre d'exemples magnifiques et qui, le moment venu de les montrer, n'a rien, absolument rien apporté, que de fortes paroles.

Celles-ci ne manquent pas assurément. Bernstein nous donne un jugement écrasant sur le caractère scientifique de l'œuvre de Marx et Engels.

« Pour que la thèse — d'origine hégélienne — de révolution subsistât, il fallait ou bien donner une interprétation erronée de la réalité ou bien ignorer toute proposition effective dans l'estimation du chemin à parcourir. De là cette contradiction, que la pénible minutie, qui est le propre du zèle infatigable des génies, va de pair avec une presque incroyable négligence des réalités les plus palpables; que la doctrine même quia pour base l'influence déterminante de l'économie sur la force, aboutit à une véritable croyance merveilleuse en la faculté créatrice de la force, et que l'élévation théorique du socialisme au rang de science se transforme si souvent en une subordination à la tendance de toutes ses prétentions scientifiques » (p. 44).

La dialectique hégélienne ne suffit pas à expliquer à elle seule une négligence de méthode, telle que celle qui est décrite dans cette citation. Bernstein découvre encore une autre cause : « La contradiction flagrante entre la réalité et le programme était le résultat d'une erreur intellectuelle, d'un dualisme dans leur théorie » (p. 52). Il l'explique en ces termes :

« Dans le mouvement socialiste moderne on peut dis-

tinguer deux courants principaux qui à des époques diverses et sous des formes différentes, s'opposent l'un à l'autre. L'un, constructif, continue les idées de réforme exposées par des penseurs socialistes ; l'autre emprunte ses inspirations aux mouvements populaires révolutionnaires et ne vise de fait qu'à détruire. Suivant les possibilités du moment l'un apparaît comme utopique, sectaire, pacifiquement évolutionniste, l'autre comme conspirateur, démagogique, terroriste. Plus nous approchons du temps présent plus catégorique est, ici, le mot d'ordre : émancipation par l'organisation économique, et là : émancipation par l'expropriation politique... La théorie marxienne chercha à combiner le fond essentiel de ces deux courants. Aux révolutionnaires elle emprunta l'idée de la lutte émancipatrice des travailleurs comme étant une lutte de classe politique, et aux socialistes la nécessité de connaître les conditions économiques et sociales de l'émancipation ouvrière. Mais cette combinaison ne signifiait pas encore la suppression de l'antagonisme. Elle était plutôt un compromis tel qu'Engels le propose aux socialistes anglais dans son écrit : « La situation des classes ouvrières » : subordination de l'élément spécifiquement socialiste à l'élément politico-radical et socialo-révolutionnaire. Et quelle que fut l'évolution effectuée au cours des années par la théorie marxiste, elle n'a jamais su se défaire du caractère de ce compromis ni de son dualisme. » (p. ^3, 54).

Enfin voilà une explication, non pas, il est vrai, « de la faute d'ordre intellectuel » de Marx et Engels, mais de la conception intellectuelle de Bernstein, qui le pousse soudain à voir partout des obscurités et des contradictions, là où il a trouvé pendant vingt ans l'unité la plus complète. Le dualisme entre l'élément « évolutionniste pacifique » et l'élément « déraagogiste-terroriste », est la faute fondamentale du Marxisme. Mais ce n'est

pas l'élément évolutionniste pacifique que Bernstein veut expurger. En d'autres termes : le mauvais génie du marxisme, c'est l'esprit révolutionnaire, c'est aussi celui qui rend si perfide et si funeste la dialectique. Il aveugla Marx et Engels, les poussa à négliger d'une manière incroyable les faits les plus évidents, à subordonner toute science à la tendance et aux contradictions intimes les plus grossières. Il s'agit de chasser ce mauvais génie, si l'on veut affermir le socialisme.

Mais que va-t-il rester du marxisme après cet exorcisme? Lui enlever son esprit révolutionnaire, n'est-ce pas lui ravir la vie?

Ce qui aux yeux de Bernstein apparaît comme une (( erreur intellectuelle », comme un « dualisme )) est précisément aux nôtres le grand fait historique du socialisme de Marx : la réconciliation du socialisme utopique et du mouvement ouvrier primitif en une unité plus haute. Il y parvint grâce au matérialisme historique, d'un côté en reconnaissant dans la lutte de classe du prolétariat, la force impulsive de l'évolution de la société moderne par delà la phase capitaliste, — lutte, qui comme toute lutte de classe est nécessairement une lutte pour la puissance politique; et d'autre part en reconnaissant les tendances de l'évolution économique du mode de production capitaliste, qui poussent le prolétariat à conquérir les forces économiques du capital et créent les conditions d'un mode de production social.

Où est le dualisme, où est le compromis, dans cette théorie?

Elle m'apparaît comme la découverte la plus importante du xix® siècle. Un fait connexe s'y rattache, c'est que Marx et Engels n'avaient pas du tout l'intention d'ensevelir leurs nouveaux résultats scientifiques dans de gros livres à l'usage exclusif du monde savant et qu'ils entrèrent dans les rangs du prolétariat, prirent part à ses luttes et firent tous leurs efforts pour élever le niveau du prolétariat international tout entier.

Eri d'autres termes, si leur grandeur historique vient d'une part de ce qu'ils ont su concilier le mouvement utopique et le mouvement révolutionnaire, elle résulte d'autre part de ce qu'ils lurent à la fois savants et hommes politiques, hommes de cabinet et hommes de lutte. H y a certainement là un antagonisme entre ces deux fonctions, antagonisme correspondant à celui qui vient entre le passé et l'avenir, la nécessité et la liberté, entre le matérialisme et l'idéalisme.

Tandis que le savant étudie avec calme et impartialité les rapports nécessaires entre les faits, l'homme de combat lutte pour tout ce qui est encore inconnu et libre en apparence, bien que cela soit soumis à des lois inéluctables; il le poursuit comme un but obscur, un idéal lointain, qui stimule sa volonté et son activité et excite puissamment ses passions. Et tandis que le savant peut peser tranquillement le pour et le contre, avant de prendre une décision, il faut agir dans la lutte au moment favorable sans prendre le temps de réfléchir longuement.

Il est évident que ces oppositions se manifestent

dans l'activité des hommes qui sont à la fois savants et hommes de combat. Mais ce n'est pas précisément apprécier de tels hommes avec l'impartialité de l'histoire que de déduire de la dualité de leurs fonctions des contradictions dans leurs théories ou même des fautes d'ordre intellectuel.

Si jamais quelqu'un a su se soustraire à cet antagonisme de fonctions, ce sont bien les deux fondateurs du socialisme moderne. Les arguments qu'apporte Bernstein, pour prouver que les théories de Marx et d'Engels manquent de caractère scientifique et sont entachées d'erreur, ne résistent pas à un examen approfondi. Nous l'avons montré par plusieurs exemples. Mais quiconque ne se borne pas à l'interprétation de phrases isolées, quiconque embrasse l'ensemble de l'œuvre politique de nos deux maîtres dans son unité historique, reste étonné, — ami ou ennemi, — de leur puissance à concilier la passion révolutionnaire et la profondeur scientifique, qu'il considère l'activité qu'ils ont déployée^, dans la « Neue rheiiiische Zeitung » et dans « V Internationale », ou la fécondité de leur influence sur le parti socialiste international.

Ce (( dualisme », c'est-à-dire l'union de l'esprit scientifique et de l'esprit révolutionnaire, du matérialisme historique et de l'idéalisme pratique, a été non seulement pour eux, mais pour leurs successeurs, la source de ce qu'ils ont produit de meilleur dans l'ordre intellectuel, et si la critique de Bernstein de la « faille intellectuelle » des marxistes est accueillie aujourd'hui avec tant de considération, elle le doit à ce fait que Bernstein a commis lui-même cette faute pendant vingt ans.

c) La valeur,

Après la philosophie, l'économie politique, dont la clef est la théorie de la valeur : Bernstein s'en occupe aussi. Ici, la « forme irrésolue et lourde des premiers chapitres », dont se plaint Bernstein lui-même, ne conviendrait pas du tout. Sur ce sujet si difficile et si important, il s'agit avant tout d'être clair et net et de ne pas laisser naître le moindre doute.

Bernstein est loin d'y avoir réussi. Son ouvrage devait exprimer nettement et sans équivoque ses idées les plus récentes, qui d'après lui étaient tant de fois mal comprises. Ce qu'il nous dit de la théorie de la valeur est un compte-rendu de la théorie de Marx, à laquelle il joint çà et là quelques réflexions, sans marquer le moins du monde quel est son propre point de vue dans la question. Il est encore plus obscur quand il assimile à la théorie de Marx la théorie de l'utilité minimum {Grenznutzen théorie) S sans s'expliquer clairement sur elle. La valeur marxiste n'est pour lui « qu'un fait de nature purement idéologique, construit sur des abstractions. »

1 . C'est la théorie de Wieser (final, terminal, marginal, utility). Il entend parla Tutilitô minimum que peut avoir un produit au point de vue économicfue, dans des conditions données et eu égard à l'offre et à la demande.

{Note du Traducteur.)

« Marx a incontestablement le droit Je faire abstraction de la nature des denrées au point qu'elles n'apparaissent plus que comme des masses de travail humain incorporées, de même que l'école Bôhm-jevonsiste est libre de faire abstraction de toutes les qualités des denrées à l'exception de leur utilité. » Puis il cite une phrase du « Capital » qui « seule suffit de le faire impossible de se mettre au-dessus de la théorie de Gossen et de Bohm » {Traduction Cohen). — Mais, dans une note, Bernstein signale dans l'édition allemande une troisième théorie de la valeur, celle de M. de Buch, que nous ne connaissons pas et il déclare qu'elle est « le résultat d'une analyse non moins sagace et une contribution remarquable à un problème qui n'est pas le moins du monde éclairci ».

11 en résulte que c'est la théorie de la valeur de Bernstein, qui est un problème pas le moins du monde éclairci. Nous ne savons pas si c'est la théorie de Marx, celle de Jevons, celle de Buch ou une théorie particulière, synthèse des trois autres. Le problème n'est pas résolu dans le livre de Bernstein .

Il répondit à ma critique par un article paru dans la Neue Zeit (« Arbeitswert oder Nutzwert », XVII, 2, p. 548, etc.), dans lequel il me reproche de ne pas le comprendre ou de ne pas vouloir le comprendre. De pareilles insinuation* sont une des beautés de la polémique de Bernstein. Il croit impossible que ce soit sa faute, si l'on ne comprend pas. La chose est pourtant bien claire et bien facile à saisir :

Pierre et Paul considèrent une boîte de minéraux

« Ce sont des cristaux hémiédrirjues à faces parallèles », dit Pierre. « C'est une pyrite de fer », dit Paul. Lequel des deux a raison ?

« Tous les deux ont raison », répond le minéralogiste. Ce que dit Pierre se rapporte à la forme, la remarque de Paul à la substance ».

La justesse de cette réponse nous apparaît aussitôt clairement, parce que nous avons aff lii-e ici à un o])jet concret, où il est facile de distinguer la forme et la substance. Des hommes normalement doués ne discuteront pas sur la question de savoir si l'étotïe d'une couverture est en laine ou en peluche, mais bien si l'étoffe est de la laine ou non, si le tiss?u est de la peluche ou non. Mais deux personnes également raisonnables pourront discuter quelle est la caractéristique de la pièce d'étoffe en question, si c'est la matière dont elle est faite, ou sa fabrication. Et, comme elles vont jusqu'au fond des choses, elles pourraient en arriver l'une à considérer la nature intrinsèque de la laine, l'autre celle du tissu de peluche, et à ne plus discuter que la question de savoir si c'est la substance ouïe tissu qui détermine le caractère de l'étoffe. C'est, sur un autre terrain, la discussion de la notion de la valeur, qui dure depuis des générations dans l'économie politique Les contraires : matière première et tissu, sont ici : valeur de travail et tUilitê. Et de même que nos amis les théoriciens savent parfaitement que sans la matière première on ne peut faire un tissu et que la matière première non travaillée ne peut donner une bonne couverture, de même les économistes des deux camps opposés n'ignorent pas que la valeur économique d'un objet dpnt la fabrication n'exige aucun travail est nulle, quelle que soit son utilité, et que d'autre part le travail que réclame la fabrication d'un objet ne confère à cet objet aucune valeur, tant qu'il ne répond à aucun besoin humain.

La valeur économique a un double caractère : elle comporte la notion d'utilité (valeur d'usage et de besoin) et celle de frais de fabrication (valeur-de-travail).

Ce double caractère détermine, continue Bernstein, le degré de la valeur. Mais, pour arriver à la plus-value, Marx supposait que les produits se vendent à leur valeur-de-travail et ne tenait pas compte de Vutilité. comme second facteur déterminant de la valeur. Les théoriciens de « l'utilité minimum » font le contraire dans un autre but. Suivant le but qu'on poursuit, l'un ou l'autre de ces points de vue se justifie.

En d'autres termes, la théorie de Marx est juste, mais celle des théoriciens de « l'utilité minimum » l'est aussi. Elles ne sont que les deux faces d'un même objet. Il est seulement surprenant que des gens aussi sagaces que les partisans de « l'utdité minimum » ne l'aient pas remarqué. Il est moms étonnant que Marx et ses partisans n'aient pas vu combien il était facile de régler le différend engagé depuis des générations sur cette question de la valeur. Ces entêtés sont évidemment des gens de courte vue. Mais, quoi qu'il en soit, Bernstem a fait sa surprenante découverte et une ère nouvelle commence pour la théorie de l'utilité. Mais il y a encore un petit détail à signaler. Bernstein remarque que « la théorie de l'utilité minimum est justifiée en certains cas, tandis qu'il faut préférer dans d'autres la théorie de Marx ». 11 a malheureusement omis de spécifier ces cas. Et cela nuit à la valeur de sa découverte, en raison de ce fait que les théoriciens de l'une et de l'autre opinion appliquent sans distinction leur théorie partout où ils ont besoin d'une théorie de la valeur. Nous ne connaissons pas dans toute l'histoire

de l'économie politique un seul exemple où l'écrivain soit parti dans un cas de la doctrine de Marx et dans l'autre de la théorie de l'utilité minimum^ ou ait cru seulement possible d'employer une pareille méthode. Bernstein aurait dû nous dire où et comment cela est possible. 11 aurait dû aussi tirer ]a morale de son exemple de la pyrite de fer : les cristaux sont la forme.^la pyrite la substance du corps. L'utilité constitue-t-elle la forme de la valeur et le travail sa substance, ou si c'est le contraire?

Quel est le but d'une théorie de la valeur ? Il n'est autre que de servir à comprendre notre mode de production.

Nos produits ne sont pas destinés directement à la consommation, mais à la vente. Acheter et vendre sont les bases de l'économie industrielle actuelle. Celui qui veut la comprendre, doit avant tout connaître les lois qui régissent la vente et l'achat.

Quiconque observe le marché, remarque facilement que malgré les fluctuations que provoquent les changements dans l'offre et la demande, le prix de chaque sorte de produits n'est pas arbitraire, mais qu'il a une tendance à atteindre une hauteur déterminée. Cette tendance déterminée est sa valeur ; elle n'apparaît que dans l'échange et la vente, comme valeur d'échange. La valeur n'est donc pas « un fait de nature purement idéologique », mais un fait concret ; il n'y a pas une valeur suivant Marx ou Jevons, mais seulement une valeur marchande que l'on a observée et étudiée, bien avant Mari: et Jevons.

Ce (iiii est « de nature purement idéologique )> et particulier à Marx et à Jevons, ce n'est pas la valeur, elle-même, mais la théorie de la valeur, c'est-à-dire la tentative de découvrir et d'expliquer quelle relation existe ei>tre ce fait en apparence mystique et les faits bien connus de la vie économique.

Sans doute il est permis à Marx de négliger toutes les qualités d'un produit,, et de ne tenir compte que d'une chose, c'est que ce produit représente une certaine somme de travail humain; il est permis à Jevons de ne tenir compte que de l'utilité de ce produit, mais il s'agit ici de savoir ce qui est permis quand on a pour but détermmé de rechercher la valeur d'une marchandise, en tant que valeur d'échange. Ce but déterminé n'a rien à voir avec les autres buts que l'observateur rattache à l'étude de la théorie de la valeur. Quel que soit le résultat de ses recherches, le but visé par la théorie de la valeur reste le même : découverte de la loi fondamentale qui règle la marche de l'échange, c'est-à-dire de l'achat et de la vente.

Mais si toute théorie de la valeur a le même but, il est absurde d'admettre qu'il puisse y avoir à la fois différentes théories de la valeur, suivant le but qu'on poursuit.

Bernstein nous renvoie, pour élucider son point de vue, à un article de la « Neue Zeit » (xv, \ , p. .^0 et s.), dans lequel il s'explique en détail au sujet de la théorie de l'utilité minimum. Mais ce qu'il y dit ne concorde pas absolument avec son point de vue actuel. Il y déclare que dans la théorie de

l'Utilité minimum « la valeur et le prix sont une seule et même chose », et que ce n'est par conséquent pas « une théorie de la valeur, mais une théorie du prix. La notion de la valeur minimum c est une acquisition précieuse pour l'économie politique et l'étude des lois de l'échange »

Cela signifie que Bernstein considère la théorie de la valeur minimum comme impropre à servir de théorie de la valeur. Mais comme théorie du prix, elle ne peut être utile que dans les recherches de détail, car comment concevoir une théorie étendue du prix sans une théorie de la valeur, qui lui sert de base ? La nature de l'argent, par exemple, ne peut être expliquée que par une théorie de la valeur et jamais par une théorie du prix Cela est en ellet un des points les plus faibles de la théorie de la valeur minimum. KUe n'est pas en état d'expliquer la fonction de l'argent en tant que mesure des valeurs.

Aujourd'hui Bernstein parle *'elle comme d'une théorie de la valeur égale à la théorie marxiste Pour y réussir, il introduit tout à fait sans qu'on s en aperçoive une nouvelle catégorie économique >.< la valeur économique ». « La valeur économique! cl>t-il, a un double caractère : elle comporte la notion à:utilité (valeur d'usage et de besoin) et celle de frais de fabrication (valeur-de-travail)

La valeur économique? Quelle sorte de valeur est-ce là? Marx signale dans ,, le Capital » le double caractère de la marchandise, qui est en même temps valeur d'usage et valeur d'échange, et le double caractère du travail produisant des mar-

chandises. Le double caractère de la « valeur économique » ne trouve ici aucune place. Si donc Bernstein n'a pas sa propre théorie, encore ignorée, de la valeur économique, il nous est difficile de trouver une place pour elle.

Dans son livre, Bernstein a encore en vue le double caractère de la marchandise. Dans un des passag-es signalés au commencement de ce chapitre, il dit qu'il est aussi bien permis à Marx de négliger toutes les qualités de la marchandise et de ne tenir compte que de ce qu'il représente une certaine somme de travail, comme il est permis aux théoriciens de l'utilité minimum de ne tenir compte que de l'utilité. Il dit maintenant de « la valeur économique, » ce qu'il disait, il y a quelques instants, du produit lui-même. Son point de vue au sujet de la théorie de la valeur paraît être très fécond.

Bernstein confondrait-il la valeur économique et la valeur d'échange ? Il y a des gens qui admettent que la valeur d'échange d'une marchandise dépend de la somme de travail qu'il représente, et de son degré d'utilité. Est-ce là ce que veut dire Bernstein dans sa phrase du double caractère de la valeur économique ? Mais que veut dire alors lo mot « valeur-de-travail »? Cette expression ne peut signifier qu'une chose, c'est que la valeur d'un produit est uniquement déterminée par la somme de travail qu'il représente. Quiconque est d'avis, que la valeur n'est pas exclusivement déterminée par le travail, mais encore par un autre facteur, tel que l'utilité, ne peut parler d'une «

va-

leur-de-travail ». Mais Bernstein veut-il dire que la valeur économique, en tant que valeur d'échange, est à la fois valeur d'usage et valeur d'échange exclusivement déterminée par le travail ?

Autant le double caractère de la marchandise est une chose claire, autant le double caractère « de la valeur économique » est obscur et confus. Je ne contesterai pas qu'une pareille notion de la valeur soit tout aussi conciliable avec la théorie de la valeur minimum, qu'avec celle de Marx ou qu'avec une demi-douzaine d'autres. Un concept aussi obscur rend toutes les théories de la valeur également confuses.

C'est ainsi que Bernstein arrive à concilier la tliéorie de M. Léopold de Buch avec la théorie de la valeur de Marx et celle de Bôhm von Bawerk.

Bernstein a trouvé une lacune dans la théorie de la valeur de Marx. D'après cette théorie, c'est la durée de travail nécessaire à la fabrication d'une marchandise qui détermine sa valeur. Mais il y a différentes sortes de travail. Chacune d'elles doit être réduite à une même sorte de travail, (( au travail simple », si l'on veut pouvoir comparer la quantité de l'un avec celle de l'autre. « Un travail complexe n'est qu'un travail simple, élevé à une certaine puissance ou mieux multiplié, de sorte qu'une petite quantité de travail complexe est égale à une plus grande quantité de travail simple. L'expérience prouve que cette opération de réduction se produit d'une façon constante. Les proportions différentes, dans lesquelles différentes sortes de travail sont réduites « en travail simple », pris

comme unité de mesure, sont déterminées socialelement à l'insu des producteurs, à qui elles paraissent être le résultat de la tradition. (Capital, I, 4 édit., p. 11).

Comment ses proportions sont-elles socialement déterminées, c'est ce que Marx n'explique pas davantage. Dans la « Critique de l'économie politique » (2® éd. p. 6) il remarque : « Les lois qui rè- •jlent cette opération de réduction ne seraient pas ici à leur place ». Malheureusement il n'est pas revenu sur ces lois pour en expliquer le développement : il les connaissait déjà, sinon il n'en aurait pas parlé. La théorie de Marx est donc incomplète sur ce point. Nous sommes de l'avis de Bernstein à ce sujet; mais non sur la manière dont il entend combler la lacune.

« Buch, dit-il, cherche ù dénouer le nœud gordien en séparant rigoureusement les deux sortes de valeur qui se conl'ondent dans Marx : valeur intrinsèque et valeur relative. La première est pour lui la valeur-de-travail; il la détermine directement par le salaire et la durée de travail, et en fondant sur la physiologie la notion de « la densité limite de travail » (plus la journée de travail est courte et plus la part de l'ouvrier au produit de son travail est grande, })lus la « densité limite de travail » est élevée). La valeur-de-travail est donc très ditïérente de' la valeur d'évaluation, que le produit a ou aura sur le marché. Ces deux valeurs doivent être rigoureusement distinguées. Le profit à retirer de l'ouvrier doit être estimé d'après le rapport de la valeur-de-travail à la valeur d'évaluation et non d'après la valeur-de-travail seule.

Je sais qu'on peut faire des objections à la théorie de Buch, mais je considère qu'elle procède par une analyse rigoureuse et qu'elle a trouvé le bon moyen de combler la lacune en question. Dans tous les cas il me

semble plus pratique d'opérer avec deux notions distinctes de la valeur, que de donner d'une seule même notion une définition, qui comprend deux principes qui se neutralisent, comme c'est le cas de « la durée de travail nécessaire socialement. » Gomme nous n'avons encore que la première partie du travail de Buch, je ne puis me prononcer définitivement à son sujet. »

Je ne connais pas même cette première partie de l'ouvrage de Buch, mais ce qu'en dit Bernstein n'est pas propre à me le faire considérer comme un modèle d'analyse rigoureuse.

J'ignore si les notions de « valeur intrinsèque » et de « valeur relative » se confondent dans Marx.

Marx distingue et sépare rigoureusement « la valeur « intrinsèque », la « valeur- de- travail », la « valeur individuelle » de la valeur marchande, du prix marchand, (cf. p. ex. « Capital », 111, 1, p. 157-58).

Par contre, M. de Buch paraît confondre plus d'une notion, quand il fait déterminer le valeur par le salaire.

La valeur est une catégorie économique, qui est antérieure à l'apparition du travail salarié. Il faut ne pas voir la différence qu'il y a entre la production simple des marchandises et la production capitaliste et considérer cette dernière comme la forme unique de production industrielle, si l'on veut déterminer la valeur par le salaire. Que deviendra alors la valeur de produits, qui n'ont pas été fahriqués par des ouvriers salariés, mais par des artisans travaillant à leur compte? Qu'est-ce que le salaire, sinon une somme de valeurs échan-

gées contre une force de travail d'égale valeur? Par conséquent la valeur est tout d'abord déterminée par le salaire, et le salaire lui-même par la valeur ?

Mais la valeur de la force productive est-elle déterminée aussi par le salaire?

11 est très méritoire de rechercher les lacunes d'une théorie, mais ce mérite cesse d'en être un, quand on cherche à combler ces lacunes à contre sens.

Que faire en effet d'une « valeur économique « qui est à la fois une valeur d'usage et une valeur déchange, une « valeur-de-travail » déterminée à la fois par la dépense de travail et le salaire de ce travail? Une théorie de la valeur, de même qu'une conception historique, doit se vérifier dans la pratique et l'application.

La théorie de la valeur de Bernstein, quelle qu\dle soit, prétend être une modification ou un développement de la théorie de Marx. Mais celle-ci est intimement liée à la conception de production moderne, que Marx a exposée.

Cette conception tout entière devient- caduque dans la forme qu'elle a revêtue jusqu'ici et on doit y apporter une correction, si la théorie marxiste de la valeur subit une modification. La doctrine de la plus-value et du profit, la conception du capital et de son rapport avec le prolétariat, tout doit être radicalement changé, si la théorie de la valeur qui leur sert de fondement change elle-même. Cela n'inquiète pas Bernstein. Il fait encore quelques remarques au sujet de la plus-value et de la sur-

production, mais ne change rien à l'ancien état de choses, et continue de traiter la vieille conception marxiste de capital, comme s'il n'avait pas été question des objections qu'il fait contre la théorie de la valeur.

11 accorde que la valeur de la théorie de Bôhm von Bawerk est exacte dans une certaine mesure. Veut-il dire que leur théorie du capital et de l'intérêt du capital est justifiée ou bien qu'elle est conciliable avec celle de Marx ?

11 ne nous en dit rien. Ses considérations ultérieures sur l'économie n'ont aucun rapport avec sa critique de la théorie de la valeur, que nous aurions pu tranquillement laisser de côté, si toute la bande des anti-marxistes n'avaient poussé des hurlements de joie, en entendant un marxiste proclamer lui-même la banqueroute de la théorie marxiste de la valeur.

Bernstein n'est pas allé jusque-là. Il a seulement montré qu'il ne sait plus exactement ce qu'il doit en penser. Il la trouve incomplète et inachevée; il ne cherche pas à la développer dans l'esprit de son fondateur, mais veut en combler les lacunes en y introduisant des idées, qui sont étrangères et même contraires à l'esprit de la théorie, et qui ne peuvent former avec elle un ensemble homogène.

Ces tentatives de Bernstein ne seront bien accueillies ni par les théoriciens de l'utilité minimum, ni par les marxistes. Ils ne saluent pas en lui le théoricien, mais le sceptique.

Bernstein n'est pas plus arrivé à un résultat positif comme critique de la théorie de la valeur

(jue comme critique de la conception matérialiste de l'histoire. Son avantage sur Marx consiste en ce qu'il substitue à l'unité de cette conception l'éclectisme, qu'il célèbre comme « la rébellion du bon sens contre la tendance propre à toute doctrine, à faire subir à la pensée le supplice du brodequin ».

Si Bernstein se représente l'histoire de l'évolution intellectuelle, il verra que tous les grands esprits qui se sont élevés contre l'oppression de la pensée ne furent rien moins qu'éclectiques, et que leurs efforts ne tendirent pas moins à l'unité qu'à l'indépendance. L'éclectique est trop modéré pour être rebelle. Il maugrée et s'emporte comme un beau diable contre les incommodités qu'entraîne avec elle la recherche de l'unité. Mais qu'on nous montre un éclectique dans la république des esprits, qui mérite le nom de rebelle. Si je compense une révérence polie à Marx, par une révérence polie à Bôhm von Bawerk, cela est loin d'être une rébellion !

Mais Bernstein dit que la tâche des successeurs de Marx et Engels est « -de redonner de l'unité à la théorie ».

Vive l'unité éclectique !

J'accorde volontiers que ce n'est pas là le supplice du brodequin.

Jl

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