TERRES
non alîermèoi
On sait que la dette liypothécaire de la propriété foncière augmente. Pour éviter un malentendu, remarquons que l'accroissement de la dette n'indique pas nécessairement une décadence de l'agriculture. Il peut, aussi bien que l'accroissement des fermages, résulter d'une hausse de la rente foncière, d'un progrès de l'agriculture. Mais le grossissement des dettes hypothécaires prouve, en tout cas, que la séparation des agriculteurs et des propriétaires fonciers s'accentue^ que la rente foncière tend de plus en plus à se rendre autonome et que l'intérêt que l'agriculteur prend à la propriété privée du sol s'amoindrit. Si la dette foncière a grossi en Prusse de un milliard et demi de marks en dix ans (1880-1895), c'est que dans ce laps de temps une quantité de biens fonciers de même valeur a passé des mains des agriculteurs dans celles des créanciers hypothécaires.
Mais en même temps s'effectue la concentration des dettes hypothécaires dans quelques banques et caisses d'épargne, et avec plus de rapidité encore que la concentration des terres de chacune des exploitations.
Cette concentration est incontestée. On a bien remarqué que les banques hypothécaires n'étaient pas, à proprement parler, créancières des agriculteurs, [nais les intermédiaires entre eux et les capitalistes, acheteurs des obligations foncières. C'est là en elfet une grosse différence pour les capitalistes, mais non pour les agriculteurs. Ceux-ci ont affaire avec la banque et non avec les porteurs d'obligations. C'est la banque qui leur enlève la plus-
value, qui fait vendre leurs biens par autorité de justice, quand ils ne peuvent pas payer les intérêts. Au lieu des relations compliquées et variant à l'infini entre des milliers d'usuriers et des milliers de paysans, nous avons des relations uniformes entre ces derniers et un petit nombre d'établissements de crédit, qui sont maintenant sous le contrôle de l'Etat et dont la socialisation est au point de vue technique une affaire très simple.
Nous voyons donc, que la concentration du capital n'est pas oisive même dans la campag-ne. Sans doute l'espoir exprimé par Marx, dans son adresse inaugurale de « V Internationale », ne s'est pas réalisé; la simplification de la question agraire par la concentration de toute la propriété foncière dans quelques mains ne s'est pas produite. Cependant la concentration du capital tend à faire participer l'agriculture au développement de la production collective, par la transformation des petits paysans en salariés, par la fusion progressive de l'agriculture et de l'industrie, par l'augmentation du système du fermage et des dettes hypothécaires, qui se centralisent' de plus en plus dans de grands établissements collectifs.
Nous ne parviendrons évidemment pas à découvrir dans le fonctionnement de l'agriculture la même simplicité et la même clarté que dans l'industrie. Nous nous trouvons en présence de tendances contraires nombreuses, dont les effets se contrarient; les classes n'y sont pas nettement séparées, principalement là où le système du fermage est peu développé et où la masse des patrons, et
souvent même des salariés, participe à la propriété foncière. Les rapports entre les classes changent souvent suivant les saisons. A un mois d'intervalle, le même paysan peut être patron et salarié; si on joint à cela l'isolement des campagnards et les différences locales de condition qui en résultent, on comprend la difficulté qu'il y a pour le prolétariat des campagnes à prendre nettement conscience de ses besoins et de ses devoirs de classe.
Nous ne devons pas nous faire illusion sur les difficultés de la propagande dans les campagnes. Il n'est pas facile d'en jeter théoriquement les bases. Mais il n'en est pas moins vrai, que la concentration du capital s'étend sur la campagne, et qu'elle fait sentir son action, bien que par des voies détournées, dans le domaine de l'agriculture comme dans celui de l'industrie.
Si l'espoir, que Marx nourrissait au sujet de la concentration de la propriété foncière, a été en partie déçu, celui qu'il exprimait au sujet de la production moderne, prise dans son ensemble, s'est brillamment réalisé. Les « gros capitalistes » qui « monopolisent tous les avantages de la transformation capitaliste » sont devenus une réalité, dans le court espace de temps qui s'est écoulé depuis que Marx écrivait cette phrase, et ils deviennent de plus en plus une réalité à mesure que la concentration du capital se complète sous la forme des « cartels » et des « trusts. y>
Ces organisations sont toutes modernes. Les tentatives, faites pour monopoliser le commerce, ou.
bannir la concurrence par la suppression des concurrents et l'accaparement des marchandises, sont très anciennes et se rencontrent à l'origine même du développement commercial.
Mais la suppression de la concurrence dans la production, la monopolisation de branches d'industrie entières par la fusion de toutes les exploitations en une seule, la monopolisation, non seulement des branches d'industrie d'une petite ville, mais d'un grand Etat et môme du monde entier, non seulement des branches d'industrie, qui produisent des articles de luxe, mais de celles qui fabriquent des produits nécessaires à la consommation journalière des masses, une pareille monopolisation est de date récente. C'est seulement après la mort de Marx (1883) qu'elle a pris une importance économique. Mais depuis elle a progressé de telle sorte qu'elle domine de plus en plus la vie économique et même politique des nations capitalistes.
Nous n'insisterons pas ici, puisque nous aurons l'occasion de parler des « Cartels » et des «Trusts» à propos de la théorie des crises,
La haute finance a toujours tenu les gouvernements dans sa dépendance, grâce à la dette publique. Mais les rois modernes de la finance dominent directement les nations par les « Cartels » et les (( Trusts » et sont maîtres de toute la production. Ce sont surtout les syndicats formés par les producteurs des matières indispensables à toutes les grandes industries, c'est-à-dire, du fer et du charbon, qui déterminent la politique intérieure et
extérieure et l'ensemble de la vie économique.
La lutte contre certains cartels fait naître de nouveaux cartels dans les industries tributaires des premiers, et amène la fusion des exploitations de diverses natures en une exploitation gigantesque unique. Nous assistons actuellement en Allemagne à une lutte entre le syndicat des charbons, qui fait monter le prix du charbon et les métallurgistes, qui ne veulent pas se prêter à cette spéculation. De grandes usines, fonderies et aciéries, cherchent en ce moment à se soustraire à la domination des « cartels » de charbons, en achetant elles-mêmes des mines. Mais les cartels de métallurgistes imitent le syndicat des charbons et font monter leurs prix autant qu'ils peuvent. En x\utriche, le syndicat du fer met dans une situation difhcile toutes les industries qui consomment du fer en grande quantité. Cela aboutira peut-être finalement à la réunion des consommateurs de fer en syndicats, qui acquerront et exploiteront eux-mêmes des usines.
On sait que les exploitations colossales, comme les chemins de fer, ont depuis longtemps déjà leurs mines de charbons et leurs fabriques de locomotives. La réunion en « cartels » et « trusts » de dilïérentes exploitations de même nature et d'autre part la concentration de plusieurs exploitations de naturi^s dilFérentes dans une seule main, voilà les deux faits qui caractérisent le mieux la vie économique actuelle. Ces concentrations se produisent de plus en plus; il ne s<' passe pas un jour dans cette période d'essor industriel, qui ne voie naître
un nouveau cartel. Les industries agricoles suivent le mouvement. Au « Ring » des alcools, succède le « cartel » des sucres: et déjà il est question d'un Cartel des beurres, fondé par les grandes laiteries.
Cette évolution, commencée il y a à peine vingt ans, n'est devenue possible que grâce à la concentration du capital, qui la favorise puissamrnent. Les « cartels » et les « trusts » sont la meilleure preuve que la théorie marxiste de la concentration est non seulement exacte à quelques points de vue, mais absolument conforme à la réalité des faits. Mais Bernstein qui, dans sa critique de la théorie de la concentration, n'omet pas le moindre champ de choux et la plus petite couturière, est muet sur les syndicats industriels, c'est-à-dire sur le fait le plus important qui se soit produit en dehors de la crise agraire, dans la vie économique, depuis la mort de Marx et dont l'étude est indispensable à quiconque se propose de travailler au développement de la théorie économique de Marx.
Bernstein ignore les cartels, quand ils sont en faveur de la théorie de Marx. Il n'en parle que lorsqu'il les croit contraires à cette théorie, par exemple dans son chapitre sur la théorie des crises.
c) Accroissement du nombre des possédants.
Bernstein n'a rien prouvé qui puisse nous détei'mmer à nous écarter de la théorie marxiste de
la concentration progressive du capital. Elle est confirmée de la façon la plus éclatante par le recensement industriel, aussi bien que par l'organisation des « cartels » et des « trusts » et l'évolution de l'économie rurale montre qu'elle n'est pas incompatible avec la théorie de Marx.
Or la concentration progressive du capital signifie diminution progressive (au moins relativement) des petites exploitations, augmentation des grandes entreprises et par conséquent aussi accrois- ^ sèment du nombre des prolétaires — et jusqu'à un certain point des capitalistes, mais elle veut dire aussi diminution du nombre des petits entrepreneurs et par conséquent accroissement des non-propriétaires, diminution des propriétaires.
Bernstein n'est pas de cet avis. Il écrivait dans sa déclaration au congrès socialiste de Stuttgard :
« L'aggravation de la situation économique ne s'est pas effectuée comme l'avait prédit le a Manifeste communiste ». Il est, non seulement inutile, mais très sot même de dissimuler ce fait. Le nombre des possédants n'a pas diminué, mais grandi. L'énorme accroissement de la richesse sociale n'est pas accompagné par la diminution du nombre des capitalistes de tout degré. Les couches moyennes modifient leur caractère, mais elles ne disparaissent pas de l'échelle sociale. »
Il répète ces affirmations plus nettement encore
dans son ouvrage.
« L'affirmation est donc absolument erronée, que l'évolution économique tend à une diminution relative, voire même absolue, du nombre des possédants. Non point « plus ou moins » mais simplement pZws, c'est-à-dire absolument et relativeaxent, le nombre des possédants
augmente. Si l'action et les perspectives de la socialdémocratie dépendaient du fait de la diminution du nombre des possédants, alors celle-ci pourrait en effet « aller se coucher. » Mais le contraire est vrai. Les perspectives de la socialdémocratie ne dépendent pas de la rétrogradation, mais de l'accroissement des richesses sociales. Le socialisme et le mouvement socialiste des temps modernes ont survécu à plusieurs superstitions déjà. Ils survivront bien encore à celle qui subordonne leur avenir à la concentration des richesses ou, si l'on veut, à l'absorption de la plus-value par un groupe toujours se rétrécissant de mammouths capitalistes ». (p. 87). — Trad. Cohen.
Et il ajoute, page 290 :
« Que le nombre des possédants s'accroisse au lieu de diminuer, ce n'est pas là une invention d'économistesharmonistes bourgeois, mais une vérité aujourd'hui inébranlable, notamment révélée, au grand déplaisir des intéressés, par les employés du fisc. Mais qu'est-ce que ce fait a à faire avec la victoire du socialisme ? Pourquoi la réalisation du socialisme dépendrait-elle de la confirmation ou de la négation de ce fait? Mais uniquement parce que le schème dialectique paraît le vouloir ainsi. »
Ces affirmations semblent en apparence ne rien laisser à désirer au point de vue de la clarté. Mais dès qu'on y regarde de près, on se heurte à une obscurité. Bernstein parle des possédants. Qui sont-ils? Marx n'a pas établi dans le « Capital » une théorie de l'accroissement ou de la diminution du nombre des possédants. Ceux-ci ne forment en effet aucune classe spéciale. Si on nomme « possédant » (besitzender ) quiconque possède quelque chose, les salariés sont aussi des « possédants ». N'ont-ils pas des habits, du linge, la plupart môme des meubles^ quelques-uns «ne mai-
soiiiieUe et un cluinip de poiuiiics de terre? Marx ne prétend ni dans le « Capital », ni dans le « Manifeste, » que le nombre des possédants diminue. Mais il met en relief l'accroissement du nombre des prolétaires, « de la classe des traviiilleui-s modernes qui ne vivent qu'autant qu'ils trouvent du travail et qui ne trouvent du travail qu'autant que leur travail accroît le capital ». Si leur lutte de classe finit par leur victoire, (die doit nécessairement aboutir au socialisme. Mais comment cette lutte peut-tdle les mener à la victoire, si le nombre des prolétaires n'augmente pas absolument et , relativement? Qmmd Bernstein prétendait que le nombre des possédants augmente au lieu de diminuer, on était tout naturellement porté à considérer cette expression un peu vague comme synonyme de diminution relative du prolétariat. Mais d'où venait alors sa confiance dans la victoire du socialisme ? 11 faut nous rappeler que, dans son chapitre sur le matérialisme économique, Bernstein insiste sur ce fait « que le degré de l'évolution actuellement atteinte laisse aux facteurs éthiques le champ plus libre qu'auparavant pour une action indépendante » (p. 18). On pourrait alors admettre que Bernstein attendait la victoire du socialisme de ces facteurs éthiques, indépendante des conditions économiques, et non de la lutte de classe du prolétariat. C'était aussi mon avis et je fus confirmé dans mon opinion par les explications (citées plus haut) qu'il donna dans le « Yorwàrts » ; il y déclarait impossible et inutile de donner au socialisme un fondement matérialiste et considé-
rait comme garant de sa victoire le sentiment de justice « des hommes ».
« C'est précisément parce que je reconnais la puissance (lu sentiment de justice comme facteur impulsif de l'évolution sociale, dit il, que je n'attribue pas à des questions, comme celles de l'augmentation ou de la diminution des possédants, l'importance que lui donnent et doivent lui donner ceux qui soutiennent la thèse « de la nécessité économique immanente du socialisme. »
Mais je fus bien reçu, quand je prétendis que, si Bernstein pronostiquait la victoire du socialisme malg-ro l'accroissement du nombre des possédants, il l'attendait aussi bien du sentiment de justice de ceux qui possèdent que de celui de ceux qui ne possèdent rien. Le moindre reproche que me fit Bernstein dans sa réplique (« Vorwârts », 18 avril) fut de m'être grossièrement mépris :
« Quelle que soit la profondeur de sa critique de ma conception spiritualiste, Kautsky ne me fera pas dire cette sottise,, que j'attends la victoire du socialisme du sentiment de justice des possédants actuels.
Car le sentiment de justice, c'est le sentiment que j'ai d'avoir le droit de mon côté. Je tiens seulement pour impossible et inutile de faire dériver le socialisme exclusivement de l'économie politique. La concentration des moyens de production n'a pas besoin de mener au socialisme; il n'est pas encore prouvé qu'elle ne soit pas compatible avec d'autres formes sociales. Le socialisme ne devient nécessaire que si, à côté de cette concentration, la classe des non-possédants s'elïorce, en parfaite connaissance de cause, de soustraire les moyens de production centralisés à l'exploitation privée et de participer légalement à l'exploitation sociale de la production. »
Ainsi il ne faut pas supposer Bernstein assez sot
pour attendre la victoire du socialisme du sentiment de justice des possédants; la victoire sera le résultat de la concentration des moyens de production et, aussi, de l'effort conscient de la classe non-possédante. Mais d'après Bernstein c'est seulement « le schéma dialectique » qui fait dépendre la victoire du socialisme de l'augmentation « de la classe non possédante » et par suite de la diminution (( des possédants. »
Les non-possédants sont aujourd'hui trop fai-' blés pour accomplir l'évolution socialiste. Mais d'après Bernstein, les possédants deviennent de jour en jour plus puissants. Il n'y a rien à attendre de leur sentiment de justice et pourtant la victoire du socialisme est indubitable. Comment? Pourquoi? Nous ne sommes pas plus avancés après qu'avant. Ma discussion avec Bernstein ne nous a pas appris davantage ce qu'il entend exactement par « possédants ». Je l'avais renvoyé aux chiffres du recensement des professions. D'après ces chiffres, les chefs de l'industrie, du commerce et de l'agriculture, qui formaient dans l'Empire allemand les 32 O/o des personnes vivant de leur industrie en 1882, n'en constituent que les 29 O/o en 1893; par contre, le nombre des ouvriers salariés et des employés est monté de 68 à 71 O/q. C'est bien là une augmentation du prolétariat.
A cela, Bernstein répondit dans le « Vorwârts » du 2(3 mars :
« Il est exact, que, dans les pays avancés, le nombre des ouvriers salariés croît actuellement plus vite que l'ensemble de la population. Mais il ne m'est jamais
venu à l'esprit, de le contester. Kautsky voit dans mes paroles des choses qu'elles ne disent pas. »
C'est là certainement une très mauvaise habitude et je crains de ne pas m'en défaire facilement,, tant que Bernstein nous laissera ainsi dans l'incertitude sur la signification des expressions qu'il emploie.
Dans sa déclaration de Stuttgard il parle tantôt de possédants^ tantôt de capitalistes. Dans le « Vorwârts » (21 avril), il déclare que le mot « possédants » (besitzende) est employé par lui couramment dans le sens de « gens qui tirent un revenu élevé de leur patrimoine ». Ce seraient donc des capitalistes et des grands propriétaires fonciers. Bernstein ne dit pas que le nombre des grands propriétaires fonciers a-ugmente. Mais Marx et Engels n'ont pas nié que le nombre des capitalistes augmente. Cette augmentation est plutôt une conséquence naturelle de l'extension du mode de production capitaliste . Le nombre des grandes exploitations industrielles (occupant plus de 50 personnes) s'est élevé de 1882 à 1893, 4ftns l'empire allemand, de 9.974 à 18.993, c'est-à-dire de 90 O/q. Si la population capitaliste a crû dans les mêmes proportions, ce qu'on ne peut, il est vrai, établir, elle a presque doublé dans l'espace de 13 ans.
Par conséquent, si Bernstein prétendait seulement, que le nombre des capitalistes, de ceux (( qui tirent un revenu élevé de leur patrimoine », augmente, il aurait complètement raison. Mais en môme temps la population prolétarienne a grossi beaucoup plus que l'ensemble de la population. On
peut déjà en conclure que l'accroissement des capitalistes ne doit pas se produire aux dépens du prolétariat, mais aux dépens des autres couches populaires, c'est-à-dire, des petits-bourgeois et des paysans.
Le « Manifeste communiste » ne dit pas autre chose. Mais c'est précisément cette évolution des conditions sociales que nie Bernstein. Il ne veut donc pas assimiler les « possédants » (besitzende) aux capitalistes.
A la page 86 de son livre, Bernstein fait la remarque suivante :
« Bien entendu tous les bénéficiaires de revenus élevés ne sont point des « possédants » mais l'importance de leur nombre ressort de ce fait que dans l'année 1895- 96, en Prusse, 1.152.332 contribuables ont été classés comme appartenant au groupe jouissant d'un revenu de possession net de plus de 7.200 fr. Plus de la moitié de ces personnes : 598.063, étaient imposées à raison d'une fortune nette de plus de 24.000 fr. et 385.000 à raison d'une fortune de plus de 38 400 fr. »
Dans le « Vorwàrts », Bernstein fait remarquer, comme on l'a vu plus haut, qu'il entend couramment par possédants (besitzende), les gens« qui tirent un revenu élevé de leur patrimoine ».
Mais personne n'admettra qu'on tire un revenu élevé d'un patrimoine de 7.200 et même de 38.000 francs. Bernstein ne parle pas ici de gens qui tirent un revenu élevé de leur patrimoine, il entend par possédants, non seulement les capitalistes, mais encore les classes moyennes et la petite bourgeoisie. Il dit en effet, p. 89 :
« Si la classe ouvrière se proposait d'attendre jusqu'à ce que le « capital » ait fait disparaître les classes moyennes, elle pourrait faire un long sommeil encore. Le capital exproprierait ces classes sous une forme, pour insuffler une nouvelle vie sous telle autre. »
Et il dit, p. 114 :
« L'échelle des revenus et l'échelle des entreprises révèlent dans leur gradation un parallélisme assez nettement caractérisé, surtout en ce qui concerne les degrés moyens. Nulle part nous ne constatons une diminution de ceux-là, mais au contraire, presque toujours une extension. Ce qui leur est enlevé par en haut est par eux recomplété par en bas, et pour ce qui de leur rang tombe en bas ils sont dédommagés par en haut. Si l'effondrement de la société moderne dépend de la disparition des échelons moyens entre le sommet et la base de la pyramide sociale; si cet effondrement a pour condition formelle l'absorption de ces échelons moyens par les extrêmes au-dessus et au-dessous d'eux, alors sa réalisation en Angleterre, en Allemagne et en France n'est pas, actuellement, plus proche qu'à une époque antérieure quelconque du xix^ siècle. »
Gotto phrase est évidemment en contradiction avec celle du Manifeste communiste : « La société tout entière se partage de plus en plus en deux grands camps hostiles, en deux classes directement opposées : la hourgeoisie et le prolétariat. » Mais elle est aussi incompatible avec l'assimilation des possédants et des capitalistes, si ceux-ci et les prolétaires augmentent en même temps relativement, car une pareille augmentation ne peut se produire qu'aux dépens des classes moyennes et par consé quent dans les conditions signalées par le « Manifeste communiste. ))M. Oppenheimer s'efforce dans
163 LE MAUXISME
les « Sozialistische Monatshefte » devenir en aide à Bernstein et déclare qu'il faut distinguer entre la production et la répartition des richesses. Il dit que le nombre des ouvriers salariés augmente, mais qu'ils cessent de plus en plus d'être des indigents opprimés, et que c'est dans ce sens qu'il faut comprendre la phrase de Bernstein sur l'accroissement des possédants. « Le parallélisme existant entre ces deux éléments (Production et répartition des richesses) est devenu un article de foi ; et ^ maintenant que Bernstein nie ce parallélisme en se hasant sur une masse colossale de chiffres — et c'est là la pierre angulaire de son argumentation— on lui oppose comme preuve ce dogme contesté. « Nous voilà en présence d'une troisième interprétation de l'augmentation des possédants. Bernstein les assimile lui-même de temps en temps aux capitalistes.; dans d'autres passages de ses ouvrages, il désigne ainsi les classes moyennes ; enfin, Oppenheimer trouve qu'il entend par là l'augmentation du bien être des ouvriers salariés. Voir une augmentation des possédants dans la hausse des salaires est évidemment un point de vue original. Bernstein dit aussi quelque part, en termes exprès, que les personnes touchant un revenu élevé ne sont pas toutes des possédants; mais nous admettons qu'on puisse interpréter quelques passages des ouvrages de Bernstein dans le sens indiqué par Oppenheimer.
Nous ne pouvons nous prononcer nettement ni pour l'une ni pour l'autre de ces interprétations, car nous sommes sûrs que, dans tous les cas.
LE iMARXISME 163
Bernstein nous reprocherait de ne pas comprendre et de dénaturer ses idées.
Il nous semble en effet que, dans ces différents passages, Bernstein entend par accroissement des possédants des choses différentes. Cela ne rend la critique de cette phrase ni facile, ni agréable.
Il faut néanmoins l'essayer. Oppenheimer dit avec raison que, quelle que soit sa signification, cette phrase forme la pierre angulaire de son argumentation ; car c'est précisément cette phrase que nos adversaires ont exploitée contre nous, en dépit de son obscurité. Il faut donc que nous sachions clairement quelle est notre position en face de cette thèse.
D'après Oppenheimer elle est le résultat de l'examen d'une masse colossale de chiffres; ce sont donc ces chiffres qui doivent étayer notre critique.
C'est un vrai bonheur que Bernstein ait su faire entrer cette masse colossale de chiffres dans moins de trois pages d'imprimerie.
Nous avons d'abord les chiffres cités plus haut de l'impôt prussien sur les fortunes pour l'exercice de 1895-96.
Ce sont les seuls, comme le reconnaît Bernstein, qui soient 'un recensement des possédants. Mais ils ne peuvent prouver une augmentation ou une diminution parce qu'ils ne s'étendent qu'à une année. L'impôt sur les fortunes est introduit depuis trop peu de temps, pour qu'une comparaison entre différentes années puisse permettre de tirer des conclusions précises.
Mais pour Bernstein des chiffres môme absolus ont déjà une grande valeur. Les travaux préparatoires pour l'assiette de l'impôt sur les fortunes en 1895 le remplissent de satisfaction: car ils démontrent le grand nombre des possédants : il y a des gens, qui pensent très bourgeoisement, et qui en sont beaucoup moins enchantés. « Les travaux préparatoires pour l'assiette de l'impôt prussien sur les fortunes (1893), écrit Herkner (Arbeiterfrage, 2" éd. p. 6) nous offrent un tableau peu réjouissant de la répartition des fortunes.