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CHAPITRE VIII

La légende et les clierclieurs.

Après la mort du prisonnier, la curiosité publique ne cessa pas de s'occuper de lui. Dèsle 10 octobre 1711, Madame la Princesse Palatine, mère du Régent, belle-sœur de Louis XIV, écrivait à l'électrice Sophie de Hanovre : « Un homme est resté de longues années à la Bastille et y est mort masqué. Il avait à ses côtés deux mousquetaires pour le tuer s'il ôtait son masque. Il fallait sans doute que ce fut ainsi, car on l'a d'ailleurs très bien traité, bien logé, et on lui a donné tout ce qu'il désirait. lia communié masqué; il était très dévot et lisait continuellement».

Le 22 octobre suivant, la princesse écrit à l'électrice : « Je viens d'apprendre quel était l'homme masqué qui est mort à la Bastille. S'il a porté un masque, ce n'était point par barbarie ; c'était un mylord anglais qui avait été mêlé à l'aifaire du duc de Berwick contre le roi Guillaume. Il est mort ainsi afin que ce roi ne put jamais savoir ce qu'il était devenu ».

Nous ne voyons pas dans ce racontar un souvenir du pays où le Masque avait mérité son sort, mais bien la ])reuve qu'on avait égaré la princesse à dessein.

En 1715, un sieur Constantin de Renneville, empri-

sonné à la Bastille pendant onze ans, de 1702 à 1713, raconta dans son livre VTnquisition française ou l'Histoire de la Bastille : « J'ai vu un prisonnier en 1705 dont je n'ai jamais pu savoir le nom, mais Ru le porte-clefs en me reconduisant en ma chambre, de la salle où j'avais vu ce pauvre infortuné, me dit qu'il y avait trente et un ans qu'il était prisonnier, que M. de Saint-Mars l'avait amené avec lui des îles Sainte- Marguerite oiî il était condamné à une prison perpétuelle pour avoir fait, étant écolier, deux vers contre les Jésuites (quand ils rebaptisèrent leur collège Collège Louis le Grand) »

Abstulit hinc Jesum posuitque insignia régis

Impia gens ; alium non colit illa Deum

« Il fut, si c'est celui là que j'ai vu, condamné par grâce à une prison perpétuelle et transféré aux îles Sainte-Marguerite en Provence pour cet effet, d'où Saint-Mars le ramena à la Bastille avec des précautions extraordinaires, ne le laissant voir à personne par les chemins. Enfin cet infortuné poète, que Reilhe qui nous en a conté toute l'histoire nous assura être un homme de qualité, gagna le P. Riquelet (Jésuite, confesseur de la Bastille) par une pluie d'or. Il sortit deux ou trois mois après que je l'eus vu dans la salle où par méprise je fus introduit avec lui. Les officiers m'ayant vu entrer, ils lui firent promptement tourner le dos devers moi, ce qui m'empêcha de le voir au visage. C'était un homme de moyenne taille, mais bien traversée, portant ses cheveux d'un crêpé noir et fort épais, dont pas un n'était encore mêlé ».

Evidemment Constantin a été mystifié sur certains points ou confond deux prisonniers, mais la durée de la captivité, le séjour en Provence, la façon d'amener le prisonnier à la Bastille, sont d'une exactitude surprenante. Il est seulement bizarre que Constantin ait ignoré entièrement l'usage du masque.

En 1745 , les libraires associés d'Amsterdam publièrent les Mémoires secrets pout^ servir à l'histoire de Pet^se. C'était un livre à clef. On y racontait que le prince Giafer (le comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV et de Mademoiselle de La Vallière), fils naturel de Cha-Abas (Louis XIV), s'oublia un jour au point de donner un soufflet à Séphi-Mirza (le Grand Dauphin). Condamné à mort par les confidents du Clia, il fut sauvé sur l'avis d'un ministre qui proposa de l'envoyer à l'armée du Feldran (Flandre), d'où, après avoir semé le bruit de sa mort par la peste, on l'enverrait à l'île d'Ormus (Sainte-Marguerite). Tout s'exécuta ainsi. Plus tard, « Giafer fut transféré dans la citadelle d'ispahan (la Bastille) lorsque Cha-Abas en donna le gouvernement au gouverneur d'Ormus pour récompenser sa fidélité. On prenait la précaution à l'île d'Ormus comme à la citadelle d'ispahan de faire mettre un masque à Giafer, lorsque pour cause de maladie ou pour quelqu'autre sujet, on était obligé de l'exposer à la vue de quelqu'un ».

L'ouvrage fut attribué successivement au duc de Nivernais, à Saudraz de Courtilz, au chevalier de Rességuier (de Toulouse), officier aux gardes, enfermé à la Bastille à cette époque, à Madame de Vieux-

Maisons, à Pecquet, petit commis au bureau des affaires étrangères, embastillé à cette époque pour une indiscrétion dans son service ; le bibliophile Jacob, enfin, y a vu un ouvrage de Voltaire, quoiqu'on n'y reconnaisse point son style élincelant.

Le bruit que firent ces Mémoires amena le baron deC... à tenter de réfuter dans la Bibliographie raisonnèe des ouvrages des savants de l'Europe, juin 1745 (1), l'histoire du prisonnier masqué.

Une phrase du baron de C... est digne de remarque: « Le célèbre M. de V... assure que parmi beaucoup de vrai, il y a plus de faux encore dans cet ouvrage ». M. de V... est Voltaire.

Dans une lettre d'un M . de W. . . , on donna de nouveau à entendre que M. de V... savait à fond l'histoire du prisonnier, M. de Vermandois. Il connaissait quelqu'un qui avait lu un manuscrit, le Prisonnier masquèy ouvrage resté inédit par ordre supérieur.

Moins d'un an après, un anonyme faisait paraître à La Haye : Le Masque de fer, ou les aventures admirables du père et du fils, roman espagnol attribué au chevalier de Mouchy.

En 1751 , un ancien prisonnier de la Bastille publiait de nouveau quelque chose sur l'Homme masqué. Cette fois-ci, c'était Voltaire lui-même ; parisien, familier du Temple, il avait été plus qu'un voisin de la Bastille, il y avait été enfermé une première fois de la fin de

(1) G... serait l'initiale de Crunyngen, selon le Dictionnaire historique de Marchand (Lair, Fouquet, H, p. 528).

1716 à avril 1718 et ensuite en 1726. Lors de sa première captivité suri ont, il avait du écouter avec anxiété ce que ses gardiens disaient sur la longueur des détentions, sur les chances que l'on avait de rester dans cette prison des années ou toute sa vie. L'histoire du prisonnier masqué, de cet homme si « honnête », si « pieux », « résigné à la volonté de Dieu et du Roi », « plein de quiétude », avait dû parvenir à lui plus ou moins défigurée. Le public attendait de lui la révélation complète ; sa déposition qui parut dans le siècle de Louis XIV (chap. 25), fut sensationnelle : « Quelques mois après la mort de Mazarin (1661) il arriva un événement qui n'a point d'exemple et ce qui est non moins étrange, c'est que tous les historiens l'ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret au château de l'île Sainte-^larguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune, et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier, qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans l'île jusqu'à ce qu'un officier de confiance nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille l'an 1690, l'alla prendre à l'île Sainte-Marguerite et le conduisit à la Bastille toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille où il fut logé aussi

bien qu'on peut l'être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce qu'il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles. [Il jouait de la guitare (1)]. On lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu'il n'avait jamais vu son visage, quoi qu'il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. lY était admirablement bien fait, disait ce médecin; sa peau était un peu brune ; il intéressait par le seul son de sa voix, ne se plaignait jamais de son état et ne laissait point entrevoir ce qu'il pouvait être. (Un fameux chirurgien [M. de Marsolan] gendre du médecin dont je parle, [et qui a appartenu au maréchal de Richelieu] est témoin de ce que j'avance, et M. de Bernaville, successeur de Saint-Mars, me l'a souvent confirmé) ». « Cet inconnu mourut en 1704 (2) et fut enterré la nuit à la paroisse de St-Paul. Ce qui redouble l'étonnement, c'est que quand on l'envoya à l'île Sainte- Marguerite, il ne disparut dans l'Europe aucun homme considérable. [Ce prisonnier l'était sans doute, car voici ce qui arriva les premiers jours qu'il était dans l'île. Le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après l'avoir enfermé. Un

(1) Addition de la 2" édition, 1753, comme d'ailleurs les autres passages entre crochets carrés.

(2) Voltaire rectifia cette em-ur en 1770 dans la 7'= édition de son Dictionnaire philosophique.

i86 LE MASQUE DE FER

jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d'argent, et jeta l'assiette par la fenêtre vers un bateau qui était au rivage presqu'au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette et la rapporta au gouverneur. Celui-ci étonné, demanda au pêcheur : « Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains? Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur. Je viens de la trouver, personne ne l'a vue ». Ce paysan lut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette n'avait été vue de personne. « Allez, lui dit-il, vous êtes bienheureux de ne savoir pas lire ». Parmi les personnes qui ont eu une connaissance immédiate de ce fait, il y en a une très digne de foi qui vit encore (Riousse, ancien commissaire des guerres à Cannes. — Ceci a été écrit en 1760. Voltaire)] » (1).

« M. de Chamillard fut le dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second maréchal de la Feuillade, son gendre, m'a dit qu'à la mort de son beau-père, il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c'était que cet homme, qu'on ne connut jamais que sous le nom de l'homme au masque de fer. Chamillard lui répondit que c'était le secret' de l'Etat et qu'il avait fait serment de ne le révéler jamais ».

(1) D'après Voltaire, le marquis d'Argens assurait qu'en Provence les aventures de ce prisonnier étaient publiques, et qu'il avait entendu conter l'histoire de l'assiette aux hommes les plus considérables de la province.

Voltaire n'était pas arrivé dès la première édition à un récit aussi long. L'histoire du plat d'argent, M. Riousse, M. de Marsolan sont des adjonctions d'éditions postérieures. Il n'a jamais mis aucun nom en avant. Dans sa polémique avec La Beaumelle sur cette histoire, il rapporta que Chamillard, pressé de questions par La Feuillade et Caumartin, avait dit : « C'était un homme qui avait tous les secrets de M. Foucquet». On voit qu'avec moins de goût pour l'extraordinaire, il eut pu s'éloigner moins de la vérité.

Grâce au Siècle de Louis XIV, l'homme masqué était devenu une des plus célèbres énigmes de l'histoire. Les chercheurs allaient s'en occuper.

En 1754, Lenglet-Dufresnoy, auteur grave, traita la question en passant, rejeta l'identification avec Beaufort, ou avec le comte de Vermandois, et ajouta sa petite erreur : « Le prisonnier fut inhumé, non à Saint-Paul, mais aux Célestins ».

La Grange-Ghancel (1759) soutint que le Masque, c'était M. de Beaufort, qui avait paru « dangereux » à Colbert (1). L'auteur citait son diseur, M. de Lamotte-

(1) Lenglet-Dufresnoy et Lagrange-Ghancel n'avaient pas inventé cette hypothèse que l'ancien prisonnier était M. de Beaufort puisque Saint-Mars en fit part à Louvois le 8 janvier 1688. Lagrange-Ghancel ajoutait: « J'ai su d'un nommé Dubuisson, caissier du fameux Samuel Bernard, qui, après avoir été quelques années à la Bastille, fut conduit aux îles Sainte- Marguerite, qu'il était dans une chambre avec quelques autres prisonniers précisément au-dessus de celle qui était occupée par cet inconnu, que par le tuyau de la cheminée ils pouvaient s'entretenir et se communiquer leurs pensées, mais que ceux-ci

Guérin, gouverneur des îles Sainte-Marguerite. Aux détails de Voltaire, La Grange-Chancel ajoutait que le prisonnier s'amusait à enlever les poils de sa barbe avec de petites pinces d'acier. Il avait vu une de ces pincettes entre les mains de Formanoir, neveu de Saint-Mars.

Ce Formanoir était Louis de Formanoir, seigneur de Dixmonts et Armeau, mort âgé de soixante ans, aux îles Sainte-Marguerite, le 22 mai 1724. Un de ses neveux, né en 1712, fils de Formanoir de Corbé, était alors seigneur de Palteau. Il crut devoir faire connaître ce qu'il savait. Nous avons inséré plus haut la partie de sa lettre qui est relative au séjour de l'homme masqué à Palteau ; en voici le commencement : « Ce prisonnier n'était connu aux îles Sainte-Marguerite et à la Bastille que sous le nom de « la Tour ». Le gouverneur et les autres officiers avaient des égards pour lui ; il obtenait d'eux tout ce qu'ils pouvaient accorder à un prisonnier. Il se promenait souvent ayant un masque sur le visage. Ce n'est que depuis que le Siècle de Louis XIV de M. de Voltaire a paru, que j'ai ouï dire que ce masque était de fer et à ressorts ;

lui ayant demandé pourquoi il s'obstinait à leur taire son nom et ses aventures, il leur avait répondu que cet aveu lui coûterait la vie, aussi bien qu'à ceux auxquels il aurait révélé son secret» (Année littéraire, 1759, t. III). J'ai d'abord cru qu'il pouvait y avoir un fond de v^i dans cette histoire, car si Dauger n'était pas enfermé à cause de son secret, tout au moins La Rivière est mort en prison parce qu'il le connaissait, mais vérification faite, Dubui.sson a été incarcéré à la Bastille le 14 décembre 1703 (Ravaisson, 11, p, 135).

peut-être a-t-on oublié de me parler de cette circonstance ; mais il n'avait ce masque que lorsqu'il sortait ou qu'il était obligé de paraître devant quelque prince étranger ...» Le reste de cette lettre est encore plus inexact que les portions citées ; c'est un mélange de souvenirs relatifs à 1' « ancien» prisonnier, à Lauzun, à B'oucquet, et d'emprunts à la légende depuis longtemps en formation. Ce qu'il y a de plus curieux est que le principal garant de Formanoir est un sieur de Blainvilliers, cousin de Saint-Mars, nommé major de la citadelle de Metz en 1681 et qui n'avait jamais tenu garnison aux îles Sainte-Marguerite. Or le propre père de Formanoir, Guillaume de Formanoir, mort en 1740, avait laissé un « Petit Mémoire de ce qui regarde notre extraction, 1731 ». Une partie en a disparu, mais celle qui reste traite justement de la vie de Saint-Mars et du séjour de l'auteur à la Bastille où il était lieutenant de la compagnie franche depuis 1698. Il n'y est fait aucune allusion au prisonnier.

Sainte-Foix (1768) lança l'hypothèse que le Masque de fer aurait été Monmouth, fils de Charles IL C'était du nouveau ; aux îles Sainte-Marguerite, on le tenait simplement pour « le fils de feu Cromwell ».

En 1769, le P. Griffet, historien consciencieux, publia pour la première fois les extraits de du Junca et des registres de la paroisse Saint-Paul. Discutant les hypothèses Monmouth, Beaufort et Vermandois, il s'attarda surtout à la troisième.

Outre les extraits de du Junca, le P. Griifet fit connaître la « tradition » de la Bastille ; « Le souvenir

du prisonnier masqué se conservait encore parmi les officiers, les soldats et les domestiques de la Bastille, lorsque M. de Launey (1), qui en a été longtemps gouverneur, y arriva pour occuper une place dans l'étatmajor de la garnison, et ceux qui l'avaient vu avec son masque, lorsqu'il passait dans la cour pour se rendre à la messe, disaient qu'il y eut ordre, après sa mort, de brûler généralement tout ce qui avait été à son usage, comme linge, habits, matelas, couvertures, etc., que l'on fit même regratter et reblanchir les murailles de la chambre où il était logé, et que l'on en défit tous les carreaux pour y en mettre de nouveaux, tant on y craignait qu'il n'eut trouvé moyen de cacher quelques billets ou quelque marque dont la découverte aurait pu faire connaître son nom ».

Ces détails sont confirmés par Chevalier, major de la Bastille de 1749 à 1787, qui, dans une notice, à un résumé des indications fournies par du Junca sur le Masque, ajouta : « Il a été enseveli dans un drap blanc neuf qu'a donné le gouverneur, et généralement tout ce qui s'est trouvé dans sa chambre a été brûlé, comme son lit tout entier, chaises, tables et autres ustensiles, ou fondu, et le tout jeté dans les latrines ».

Le fait que 1' « ancien prisonnier » fut changé de chambre sans qu'on en voie la nécessité, donne lieu à penser que ces deux récils sont de la pure imagination.

En 1770, dans la 7'^ édition de son Dictionnaire

(1) Jourdan Delaunay, mort en 1749. (Laçi'oix, l'Homme au Masque de Fer, p. 70).

philosophique réimprimé sous le titre La Raison par alphabet, Voltaire, après avoir combattu les différents systèmes soutenus jusqu'à ce jour, rapporta que le prisonnier déclara lui-même à l'apothicaire de la Bastille, peu de temps avant sa mort, qu'il croyait avoir environ GO ans (ce qui lit dire à un plaisant que l'auteur de la Henriade en était réduit à faire des comptes d'apothicaire). Puis après s'être demandé : « Pourquoi donner un nom italien a ce prisonnier ? On le nomme toujours Marchialy ! », il terminait en disant : « Celui qui écrit cet article en sait peut-être plus que le P. Griffet et n'en dira pas davantage ».

Mais dans une nouvelle édition du Dictionnaire philosophique publiée en 1771 sous le titre de Questions sur V Encyclopédie, l'auteur (ou plutôt Voltaire d'après les éditeurs de Kehl), après avoir rejeté toutes les opinions, y compris celle du baron de Heiss, conjecture que Voltaire est aussi persuadé que lui du soupçon qu'il va manifester, et dit que le Masque de fer était un frère aîné de Louis XIV. Anne d'Autriche l'avait eu d'un amant et la naissance de ce fils aurait détrompé la reine sur sa prétendue stérilité.

Une hypothèse sensée venait en effet d'être formulée :

Le 28 juin 1770, le baron de Heiss avait adressé une lettre au Journal encyclopédique, où il signalait un ancien document qu'il regardait comme une explication de l'énigme du Masque de fer. C'était une lettre traduite de l'italien, publiée par Jacques Bernard dans son Histoire abrér/ce de l'Europe (Leyde, n'' d'août

1687, article Mantoue). Elle renfermait l'histoire de l'enlèvement de Matthioly.

En 1793, l'abbé Soulavie, dans le t. 3 des Mémoires du maréchal de Richelieu, publia une « Relation de la naissance et de l'éducation du prince infortuné, soustrait par les cardinaux de Richelieu et Mazarin à la société et renfermé par ordre de Louis XIV ; composée par le gouverneur [Saint-Mars] de ce prince à son lit de mort ». Le Masque y devenait un frère jumeau de Louis XIV né quelques heures après lui. Soulavie prétendait que ce manuscrit avait été remis au maréchal de Richelieu par Mademoiselle de Valois, sa maîtresse, qui l'avait eu du Régent, son père, au prix d'une complaisance incestueuse.

Cette ridicule invention de Soulavie eut un succès énorme, rejeta dans l'ombre les systèmes antérieurs du même genre et fut utilisée par des historiens comme Dulaure (Histoire de Paris, 1821) et Dufey de l'Yonne (Dictionnaire de la Conversation).

Après la Révolution , apparut de nouveau un « ouvrage rédigé sur des matériaux authentiques ». C'étaient les Recherches historiques sur l'homme au tnasque de fer, par le citoyen Roux (Fazillac), exlégislateur- (Paris, an IX). Roux avait exploré la correspondance de d'Estrades sur l'enlèvement de Matthioly, conservée au « dépôt des relations étrangères ». Les pièces relatives à Catinat et à Saint-Mars « lui étaient parvenues par des voies particulières ». Comme conclusion, il déclara que Matthioly était l'homme au Masque. Etant donné le peu de pièces qu'il

avait à sa disposition, cette conclusion était inévitable. Son livre dénote un historien sagace et véridiquo.

En 1825, Delort, dans une Histoire de l'Homme au masque de fer, accompagnée de pièces authentiques, reprit la thèse de Roux. Il ajouta aux documents de son prédécesseur un grand nombre de pièces copiées dans le dossier K 120 des Archives nationales. Cet ouvrage commençait naturellement en 1679. En 1829, l'auteur y ajouta des pièces allant de 1665 à 4681 dans le tome I de son Histoire de la détention des philosophes.

Un éditeur imprima la même année un ouvrage posthume du chevalier Taules, L'Homme au m^asque de fer. Le masque, cette fois, devait avoir recouvert le visage d'Avedick, patriarche arménien de Gonstantinople et de Jérusalem, enlevé à Ghio en mai 1706 et transporté de là à Marseille. Lisant dans un mémoire de Bonnac, ambassadeur de France à Constantinople, en 1724, « qu'Avedick avait été d'abord envoyé aux îles Sainte-Marguerite, puis transféré ensuite à la Bastille où il est mort », Taules en conclut que ce qu'avait publié le P. Griffet sur la date de la mort de l'homme au masque était une invention des Jésuites, ennemis d'Avedick, pour cacher leur crime. En fait, Avedick, de Marseille alla au Mont-Saint-Michel, puis à la Bastille où il entra le 18 décembre 1709, inscrit par du Junca comme « un prisonnier très important dont on ne dit pas le nom », Il y fut converti par des livres arméniens qui lui prouvèrent combien était courte la distance séparant les Arméniens latins des

schismatiques. Mis en liberté et devenu prêtre de la paroisse Saint-Sulpice, il mourut le 21 juillet 1711, rue Férou, où il habitait (1).

M. Paul Lacroix (bibliophile Jacob) dans son Histoire de l'Jwmme au masque de fer (1837) devina une autre personnalité dans l'homme au masque ; cette fois, ce fut le surintendant Foucquet, dont la mort à Pignerol en 1680 est attestée par quantité de documents. Son livre reste précieux pour l'histoire de la formation de la légende.

Nous avons parlé plus haut du système de M. Loiseleur. Il en fit part dans dos articles de la Revue contemporaine de 1867 et 1869. M. Topin le réfuta dans le Correspondant du 25 janvier 1870. Son livre, L'Homme au masque de fer^ parut en 1870. Après de longues hésitations, il voit dans Matthioly le Masque de fer

M. Th. lung leur succéda. Son ouvrage La Vérité sur le masque de fer (Paris, 1872) est le résultat d'immenses recherches. Nous avons vu son système plus haut. La publication de son livre amena une polémique entre lui et M. Loiseleur qui donna en 1882 une édition abrégée et condensée de son premier travail dans Trois Enigmes historiques.

Enfin M. Ravaisson dans ses Archives de la Bastille, indiqua comme la moins improbable une hypothèse se rattachant à la disparition du duc de Beaufort : le

(1) L'histoire d'Avedick est surtout connue par le livre de Marias Topin, l'Homme au Masque de Fer.

prisonnier serait un officier qui avait apporté la nouvelle que les Turcs voulaient l'échanger. Comme le Roi était bien heureux d'être débarrassé de Beaufort, il aurait enfermé en secret le messager importun. M. Ravaisson croit que ce messager pourrait être Sébastien de Penan-Coet, comte de Keroualze, frère de la duchesse de Portsmouth (1).

Il faut reconnaître que ces derniers auteurs avaient assez de documents pour voir que le Masque était le prisonnier amené en 1669 par M. de Vauroy. M. Lair, dans son excellent livre sur « Nicolas Foucquet » le démontra pour la première fois en 1890. Il soupçonne que « Dauger avait été arrêté à Dunkerque au cours de ce voyage moitié politique, moitié militaire, où l'on préparait l'alliance anglaise ». M. Lair oubliait que le voyage dont il parle a eu lieu en mai 1670.

Après lui, MM. Burgaud et Bazeries en 1893, devinèrent le Masque de fer dans M. de Bulonde, arrêté en 1691 et qui vivait encore en 1705.

Enfin en 1898, M. Funck-Brentano, dans Légendes et Archives de la Bastille, soutint une fois de plus l'identification avec ^latthioly.

En 1903, M. Andrew Lang publia The Valet' s Tragedy. MM. Burgaud, Bazeries et Funck-Brentano n'avaient pas lu avec profit le livre de M. Lair. M. Lang l'ayant étudié avec plus de soin savait que le Masque était l'homme arrêté près de Dunkerque, conformément à une décision du 19 juillet 1669

(1) Voir la préface du t. 10 des Archives de la Bastille.

portant : ce n'est qu'un valet. Il chercha un valet dans les rapports franco-anglais de cette époque et ne trouva qu'un nommé Martin, valet de Roux de Marsilly, protestant écartelé en Grève, le 22 juin 1669, d'après le jugement « pour avoir conspiré contre la vie du Roi », en réalité pour avoir voulu former une alliance de toutes les puissances protestantes contre la France. Le l^'' juillet 1669, Joly, l'agent de Colbert de Croissy, espérait avoir persuadé à Martin de passer de Londres en France pour dire ce qu'il savait. Mais dans une lettre postérieure, on apprend que Martin, qui avouait savoir beaucoup des machinations de son maître, ne veut pas venir en France « parce qu'on le garderait en prison pour lui faire dire tout ce qu'il sait ». Même la promesse d'un sauf-conduit et d'une récompense ne put le décider. Colbert de Croissy proposa alors de demander son extradition à Charles II. Le 13 juillet, de Lionne lui répondit : « Il ne sera plus nécessaire après le supplice de Roux de faire venir ici Martin ». Pour M. Lang, c'est lui qui fut pris à Dunkerque. Pourtant, plus il avance dans son étude, plus le manque de rapport entre l'énorme intérêt attaché au secret de Danger et le peu de valeur de ce que pouvait savoir Martin éclate à ses yeux; et il termine cette étude par celte phrase suggestive : « On s'étonne que personne n'ait reconnu dans le Masque Jacques Sluart de la Cloche, l'aîné des enfants de Charles II. 11 vint en Angleterre en 1668, fut envoyé à Rome et « clisparait de l'histoire». Dans un chapitre postérieur du même volume, il étudie alors la vie de Jacques de la

Cloche et le relie à ce personnage énigmatique, initié comme lui à la négociation pour la conversion de Charles II, et dont il est fait mention dans la lettre du 27 décembre 1668 (6 janvier 1669). Quoiqu'il en soit, même si l'on ne possédait pas la réponse de Lionne du 13 juillet, l'hypothèse que Dauger et Martin n'étaient qu'un même personnage serait inadmissible parce que Martin, valet d'un conspirateur protestant, devait être protestant lui-même, tandis que Dauger était indubitablement catholique.

M. A. Lang avait cherché méthodiquement sur la piste que M. Lair avait trouvée méthodiquement, mais qu'il n'avait pas eu le temps d'explorer. Seulement, les mots ce n'est qu'un valet l'avaient égaré. C'est évidemment parce que son iftiagination avait été frappée des points d'interrogation de M. Lang au sujet de Jacques de la Cloche que Mgr. Barnes entreprit d'examiner la plausibilité de celte hypothèse (1).

Au cours de ces recherches, il rencontra dans Mignet (Négociations sur la Succession d'Espagne) et dans Julia Cartwright (Madame) l'histoire de l'étrange mission de l'abbé Prignani et constata que la date de sa disparition coïncidait exactement avec celle de l'ordre d'arrestation de l'Homme au Masque de Fer. Il en conclut d'une façon bien excusable qu'il avait résolu l'énigme célèbre.

(1) Rappelons que Mr. A. Lang ne l'a pas examinée parce qu'il avait deviné que Jacques de la Cloche était l'aventurier mort à Naples en 1669. Voir page 39, note 1.

Le curieux est que plus on étudiait l'hypothèse dans ses points de contact avec les faits connus, plus on trouvait de coïncidences semblant la justifier. Même après que Mgr. Barnes eut découvert la fausseté de la partie de ses suppositions relative à Jacques de la Cloche, la partie relative à Prignani semblait encore tenir debout, quoiqu'il n'y fut arrivé vraisemblablement qu'en cherchant si Jacques était devenu le Masque de Fer.

Aussi, notre conclusion dans la première édition de ce volume, était-elle : « La thèse de l'identité de ces trois personnages : Prignani, Dauger, le Masque, comporte naturellement deux démonstrations. On peut dire que celle ayant pour but d'établir que c'est bien Prignani qui a été arrêté à Dunkerque en août 1669 est d'une précision à enlever tout doute. On voit Louis XIV et de Lionne, d'abord indécis quant à l'utilité et à la convenance de la mission de Prignani, changer de sentiment, témoigner leur peu de confiance, et rappeler l'abbé par trois fois. Il part de Londres le 4 juillet ; le 17, Lionne écrit qu'il attend son arrivée à tout moment ; il doit l'avoir vu ce jour là ou le lendemain, et le lendemain ou surlendemain, Louis XIV après avoir conféré avec de Lionne donne à Louvois l'ordre de faire préparer le cachot à Pignerol ; Louvois le transmet à Saint-Mars le 19 juillet. L'abbé, cependant, n'est pas arrêté de suite ; évidemment, on attend un moment où l'arrestation passera plus inaperçue. Il doit avoir revu de Lionne le 26 ou le 27, lui avoir fait part de son intention de retourner en Angleterre et en avoir reçu un passeport. Nous avons la lettre de de Lionne du

27 relatant que Prignani a dit à tout le inonde du bien de Croissy. Le soir même ou le lendemain, le roi, informé de son départ, ordonne à Louvois d'envoyer l'ordre d'arrestation à Dunkerque. Cet ordre est daté du 28, ainsi que celui à Saint-Mars de recevoir le prisonnier. Les coïncidences de date ne peuvent être plus saisissantes ».

« Dunkerque était d'ailleurs habilement choisi pour l'enlèvement d'un voyageur allant de Paris à Londres ; on devait naturellement attribuer sa disparition à un accident de mer. Précisément, le l^"" août, Colbert de Croissy écrit à Louis XIV : « On nous assure que l'ordinaire n'arrivera pas aujourd'hui à cause des vents qu'il fait impétueux et contraires au passage de France à Douvres» (B. N., ms. fr. 10655, P 200, v^). Or si, comme nous le conjecturons par rapprochement des lettres de Lionne et Louis XIV des 27 et 28 juillet, Prignani est parti le 27 ou 28, il a dû arriver à Dunkerque pendant ce mauvais temps et sa disparition a dû être attribuée à un naufrage ».

«L'autre démonstration, celle qui établit que Danger et le Masque ne font qu'un, ne présente qu'un point délicat, celui de la survivance de Danger à La Rivière, mais il faut reconnaître que toutes les vraisemblances sont en faveur de Danger ».

Je suis forcé de redire que seule la seconde partie de ces conclusions tient encore ; nous savons que le Masque de Fer était un prisonnier arrêté en août 1669 et auquel on avait donné le nom d'Eustache Danger pour que ceux qui verraient des lettres où il était parlé de lui n'y

trouvent aucune indice sur sa personnalité. C'était à peu près sûrement un prêtre (p. 133) ; nulle part on ne dit que c'était un coupable : le roi l'a fait arrêter « parce qu'il était mal satisfait de sa conduite et voulait s'assurer de sa personne ». L'importance de son secret étail probablement plutôt dans « ce à quoi il avait été employé » que dans sa personnalité même. Si, comme nous le croyons, c'était un prêtre, la violation scandaleuse des 7^ègles de la justice, des droits de l'innocence et des privilèges ecclésiastiques commise sur sa personne explique en partie les précautions prises pour l'empêcher de donner de ses nouvelles. L'Eglise était encore fort puissante à cette époque et défendait jalousement les privilèges de ses membres contre l'autorité royale. Néanmoins, à cette cause de mystère se joignait certainement une raison grave de tenir absolument secrète l'incarcération de ce malheureux. Rien n'était d'ailleurs plus étranger à Louis XIV que le goût de la clémence et les scrupules au sujet de l'arrestation d'un innocent. La correspondance de ses ministres, même celle de Louvois, laisse maintes fois comprendre que ceux-ci eussent été plus indulgents que lui. Le « Grand Roi » avait le défaut qui fait pendant à l'une de ses qualités. Constant dans ses amitiés et dans sa bienveillance, il était tout aussi immuable dans ses haines et dans ses mesures de sévérité.

Quoique depuis longtemps on sache que le Masque n'était pas le fils d'Anne d'Autriche et n'était pas mieux traité que les espions, il est certain que l'on a pris pour lui un ensemble de précautions qui n'a

jamais été employé pour aucun autre prisonnier. Nous n'en connaissons pas d'autre auquel son gardien ait dit à son entrée en prison : « Si vous parlez à moi ou à quelqu'autre d'autre chose que pour vos nécessités, je vous mettrai mon épée dans le ventre ». Lui seul est transporté dans une chaise fermée par une toile cirée pour qu'on ne le voie pas ; lui seul est obligé de porter un masque pendant cinq ans, et cela, après vingt-huit ans de captivité, et sans pouvoir en être délivré autrement que par la mort ; lui seul enfin est débaptisé au point que même son pseudonyme Danger lui esta la fin enlevé. Un seul prisonnier d'Etat de l'époque est resté en prison plus longtemps que lui. Lui seul a accompagné son geôlier dans tous ses changements de prison. Lui seul enfin a été d'im bout à l'autre de sa carrière, servi soit par le gouverneur de la prison, soit par son premier lieutenant. Sans doute, nous savons aujourd'hui que ce n'était pas pour lui faire honneur, mais on a dû de tout temps en tirer la conclusion que le secret de cet homme devait être très important.

Le problème de l'identité du Masque de Fer peut-il être résolu ? Nous croyons qu'il n'est pas impossible que le hasard y fasse un jour arriver. C'est parmi les gens disparus en août 1G69 qu'il faudra chercher.

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