CHAPITRE IX Le Régiment de Douglas
Au milieu de mille traits de la dureté implacable de Louis XIV, rien ne permet mieux d'apprécier l'hypocrisie et le caractère bassement vindicatif de ce monarque que l'incident du régiment de Douglas qui arriva à la même époque ; il aide à comprendre ce qui a dû avoir lieu pour le Masque de Fer.
Ce régiment, composé d'Anglais, d'Ecossais et d'Irlandais, était à la solde de la France depuis un certain temps, à titre de troupe étrangère, probablement en partie pour plaire à Charles II, qui, ne pouvant entretenir autant de soldats qu'il le désirait, à cause du mauvais état de ses finances et des jalousies de son peuple, avait été bien aise de prêter à son cousin des troupes qu'il pouvait rappeler en cas de révolte sans encourir le reproche de se maintenir par les piques et les mousquets des étrangers.
(Ij Ce chapitre est un fragment du chapitre III du premier tirage. Nous l'avons inséré ici pour combler une partie de la lacune produite par la destruction des pages 198-207.
LE RÉGIMExNT DE DOUGLAS 203
Louis XIV, peut-être par antipathie pour tout ce qui était anglais, résolut de comprendre ce régiment dans l'expédition que le duc de Beaufort devait conduire à Candie pour secourir les Vénitiens et il reçut l'ordre de partir pour la Provence où il s'embarquerait.
Quand les marchands de Londres commerçant dans le Levant apprirent que ce régiment anglais allait combattre les Turcs, ils y virent une menace pour la neutralité de leur pays dans la guerre turco-vénitienne et la possibilité d'un embargo sur leurs marchandises, leurs établissements et leurs vaisseaux dans toute la Turquie. Ils représentèrent donc à Charles II que l'envoi de ce régiment pourrait ruiner leur commerce dans le Levant et ce monarque demanda à Croissy, le 27 février, de prier Louis XIV de le retenir. Le roi de France refusa d'accéder à cette demande croyant, écrit Lionne le 9 mars, que tout ce qui avait été dit à Croissy procédait plutôt des sollicitations de Douglas que des plaintes des marchands. Une lettre de Louis XIV à Croissy, destinée à être montrée à Charles II, fut même rédigée. Le roi y disait que le temps lui manquait pour remplacer les huit cents hommes de ce régiment dans le secours de 6.000 hommes promis au Pape et aux Vénitiens. Il n'avait aucune troupe à moins de deux cents lieues de là et huit jours de retard dans l'arrivée du secours français pouvait causer la perte de Candie, cette place étant extraordinairement pressée. Il se trouvait donc dans l'impossibilité de faire ce que lui demandait Charles II sans manquer à sa parole dans une ati'aire de la dernière considération pour la
chrétienté. Le 13 mars, quoique n'ayant pas encore l'expédition au net de cette lettre, Croissy en communiqua les conclusions au roi d'Angleterre.
Mais avant même d'avoir reçu cette communication, Charles II avait envoyé un courrier spécial à Madame pour lui demander d'insister auprès de Louis XIV afin que le régiment de Douglas ne partît point. Le désir de faire parvenir à sa sœur et à Arundell des instructions secrètes n'était peut-être pas étranger chez lui à l'envoi de ce courrier qui arriva le 12 mars. Louis XIV, ayant été informé de l'objet principal de la lettre reçue par sa belle-sœur, se vit forcé de céder. De Lionne écrivit en hâte à Croissy : « Le roi d'Angleterre ayant témoigné à Madame qu'il y va de la sûreté de sa personne et du repos de son Etat que le régiment de Douglas n'aille point en Candie, Sa Majesté a aussitôt sacrifié toutes autres considérations à deux raisons de cette nature, et y aurait encore sacrifié davantage s'il eut été possible. Elle envoie dès ce soir des ordres en Provence pour retenir le régiment de Douglas et lui a substitué le régiment d'Harcourt qui est à M. le chevalier de Lorraine, lequel on envoyait de ce côté-là pour remplacer dans diverses garnisons les troupes qu'on en tire pour passer en Candie. On me dit que le courrier qui est venu part dans une .heure, ce qui m'oblige à finir » .
La lettre que Charles II écrivit à sa sœur le 7 (17) mars témoigne de l'importance qu'il attachait à cette concession : « J'ai gardé ce courrier jusqu'à maintenant pour savoir ce que le roi mon frère ferait du régiment