‹ Le masque de ferChapitre 17 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Roux en Angleterre.

Dans une note justificative lue par le ministre Arlington devant le Conseil d'Angleterre le 23 mai 1669 après la capture de Roux, il est dit : « M. de Marsilly vint ici quand Votre Majesté s'était unie à la Hollande pour conclure la paix entre les deux couronnes (vers février 1668 par conséquent), lorsqu'il était probable que l'opposition à la paix viendrait du côté de la France».

« On écouta ses longues histoires, mais on ne lui fit aucune proposition et il n'en fit point lui-même ».

«Après la conclusion de la paix (2 mai 1668), on lui dit plus nettement que nous n'avions pas besoin de lui. Une petite somme de monnaie lui fut donnée pour aller en Suisse où il avait dit vouloir se rendre. Comme il avait exprimé le désir que Sa Majesté renouvelât son alliance avec les Cantons et qu'on lui avait répondu qu'elle n'entrerait dans aucun commerce avec eux jusqu'à ce qu'ils aient expulsé les régicides, il entreprit de l'obtenir. Sept ou huit mois après, sans qu'on le lui ait demandé et sans qu'on s'y attende, il revint, mais fut reçu si froidement qu'il se plaignit que l'on n'en

usât pas convenablement avec un homme de son importance. Je répondis que je ne voyais pas quel usage le Roi pourrait faire de lui puisqu'il n'avait pas de crédit en Suisse, et que pour beaucoup de raisons il ne nous était pas utile, mais surtout par ce que mainte circonstance me faisait croire qu'il était l'espion d'un autre homme et par conséquent ne devait pas être payé par Sa Majesté. Malgré cela, le Roi, mû de compassion, lui fit donner quelqu'argent pour qu'il put s'en aller et m'ordonna d'écrire àMonsieur Ralthazar, le remerciant en son nom de ses bons offices pour amener une bonne intelligence entre lui et les Cantons et exprimant le désir de le voir continuer en toute occasion ».

«On a toujours regardé Roux comme une tête chaude et un indiscret, et on a agi avec lui en conséquence, ne lui confiant rien que cette tentative pour obtenir l'expulsion des régicides de Suisse, et cela par ce qu'elle fut sollicitée par lui et quoique nous ne la désirions pas (1) ».

Quel était V« autre homme» dont, d'après Arlington Marsilly était l'espion, était-ce le baron de Lisola, ambassadeur de l'Empereur à Londres, ou le comte de Molina, ambassadeur d'Espagne, il est difficile de le dire et la chose a peu d'importance.

Quoiqu'il en soit, il semble bien d'après les autres documents qu' Arlington n'a pas reçu Roux « si froidement» qu'il le dit. Tout au moins les lettres suivantes donnent l'impression contraire.

(1) Lang, p. 49.

Peu après le 1" (11) décembre 1668, Roux écrivait à Williamson, le secrétaire de lord Arlington : « Je vous prie de donner à Martin (le valet de chambre de Roux) les deux lettres que mon commettant m'a écrites de Paris, puisque iNIilord les a sans doute lues ; cela suffit ; vous voyez que mon commettant en a bien usé, les trois de Lyon en useront de même, je vous assure, et que lundi s'ils ont reçu les lettres, nous en aurons avis ici ».

« Martin vous dira qu'une vieille mégère avec laquelle je n'ai jamais eu aucun commerce, me menace de me faire arrêter prisonnier, disant que mon secrétaire lui fit louer une chambre à un gentilhomme qui l'a bien payée, et lequel, avec madame sa femme, elle accompagna jusqu'au yacht où lui et elle s'embarquèrent avec M. le comte de St-Albans. Mes amis m'ont dit qu'ici on faisait arrêter un homme pour deux ou trois schillings, ce qui me fait vous prier, après que Martin vous aura instruit de cette affaire, de prier Milord Arlington de me donner un billet, s'il lui plaît, pour me mettre à couvert d'une telle insulte, car j'ai affaire à la plus impudente et la plus insolente friponne d'Angleterre. Pardonnez, Monsieur, à mes importunités ».

On voit par cette lettre que Roux s'était mis sur un bon pied pour un ancien soldat au régiment de Schomberg ; il avait un secrétaire et un valet de chambre, et nous savons par ailleurs qu'il avait en plus deux laquais.

Dans la même lettre et dans une lettre postérieure

et non datée, Roux remercie Arlington de son intervention en faveur d'amis, auxquels, par sa considération, «on a abrégé les longueurs et confirmé les sentences ; ils en ont obtenu une définitive, laquelle ils n'osent exécuter » sans la permission d'Arlington ; « si cela ne fait aucun préjudice aux intérêts de S. M., ni à vous, lui écrit Roux, vous m'obligerez de la leur accorder ». Il termine en disant : « Je vous assure que vous m'avez rendu insolvable par les bontés et les grâces que vous m'avez accordées si libéralement (1) ».

Le 27 décembre, Roux envoyait à Arlington une lettre datée 27 décembre (2) sans indication de lieu, mais qui doit avoir été écrite en Angleterre, car elle porte au dos « Reçu le 28 décembre 1668 ». Le contenu de cette pièce mérite d'attirer l'attention parce qu'il montre dans quels termes Marsilly et Arlington se trouvaient, ou tout au moins comment le premier les comprenait :

1" Marsilly rapporte, d'après ses amis de Stockholm, que le roi de Suède a l'intention, d'abord d'intercéder auprès de Louis XIA'' en faveur des Huguenots français, et ensuite, si la diplomatie ne réussit pas, de joindre ses armes à celles des autres puissances protestantes de l'Europe ;

2° Son correspondant en Hollande lui apprend que si le roi d'Angleterre invite les Etats à prendre <x une

(1) Ravaisson, Ai-ch. de la Bastille, VII, 307.

(2) Nous donnons l'analyse de cette lettre d'après Mr. A.Lang, tJte Valet's Tragedy, p. 31.

sainte résolution », ils joindront de tout cœur leurs forces. Le meilleur chef serait le roi d'Angleterre — Charles II ! Marsilly a montré la lettre d'Arlington à un ami hollandais qui l'a mis en relation avec l'ambassadeur des Provinces Unies en Angleterre et il a dîné avec ce diplomate qui lui a dit qu'il avait reçu les mêmes nouvelles et que la Hollande aiderait les Huguenots persécutés par Louis XIV. — Arlington avait donc été jusqu'à écrire une lettre d'encouragement ;

3° Des lettres de Provence, du Languedoc et du Dauphiné disent que la situation est toujours la môme ;

4" Le canton de Zurich écrit qu'il tiendra ses promesses et que Berne est anxieux de plaire au roi de la Grande-Bretagne. Tous deux sont prêts à lever 15.000 hommes. Ils n'ont pas peur de la France ;

5° Zurich craint que si Charles n'est pas représenté à la prochaine diète, Baie et Saint-Gall auront peur et n'oseront se joindre à la Triple Alliance de l'Espagne, de la Hollande et de l'Angleterre. Le meilleur plan serait que Marsilly représente l'Angleterre à la Diète du 25 janvier 1669, accompagné du général suisse Balthazar. Cela encouragerait les amis « à donner à Sa Majesté Britannique la mtis faction qu'elle désire, et amènerait une étroite union entre la Hollande, la Suède, les Cantons et les autres Etats protestants ».

(Ce passage donne l'impression que le gouvernement de Charles avait déjà exprimé un « désir », sans doute au sujet de l'expulsion des régicides) ;

6° Genève murmure de ce que Charles lui a répondu

« par rinlermédiaire de l'évèque de Londres qui est notre ennemi et un persécuteur de notre religion (c'est-à-dire du presbytérianisme). Quoi qu'il on soit, rien n'effraiera les Genevois si Sa Majesté Britannique ne change pas ».

Après un espace blanc sur le papier suit le texte d'une lettre écrite au nom de Charles II lui-même « aux Très Hauts et Nobles Seigneurs de Zurich. » Il a appris leurs désirs par Marsilly et il lui a confié une mission auprès d'eux « Je n'aurais pas écrit par mon évêque de Londres, y faisait-on dire au roi, si j'avais été mieux informé, j'aurais répliqué moi-même à votre obligeante lettre et je vous aurais assuré, comme je le fais, que je désire. . . ».

Il semble que c'était le brouillon du genre de lettre que Marsilly désirait voir écrire par Charles à Zurich, et il existe aussi un brouillon semblable d'une lettre d'Arlington pour le cas où Charles et Arlington désireraient envoyer Marsilly à la Diète suisse. Il y est dit que l'ambassadeur hollandais avec qui Marsilly dîna le 26 décembre, le connétable de Castiile (1) et autres grands personnages, sont tous d'opinion que Marsilly devrait visiter les Suisses protestants au nom du roi d'Angleterre. Le plan est de former une alliance de l'Angleterre, de la Hollande, de l'Espagne et des Cantons protestants contre la France et la Savoie.

Pour se rendre compte de l'erreur profonde de

(1) Successeur de Gastel-Rodrigo dans le gouvernement des Pays-Bas espagnols.

Marsilly sur les desseins de Charles II, il suffit de mentionner que le lendemain 27 décembre, le roi écrivait à sa sœur Henriette : « A'ous savez combien le secret est nécessaire pour faire réussir l'affaire [de l'alliance franco-anglaise contre la Hollande] et je vous assure que personne ici n'en sait, ni n'en saura quoi que ce soit, que moi-même et cette autre personne, jusqu'à ce qu'elle soit en état d'être rendue publique, ce qui ne sera pas, tant qu'on ne sera pas complètement d'accord ». Nous en sommes réduits aux conjectures sur l'identité de cette autre personne, mais ce n'était probablement pas Arlinglon.

Ce ministre était considéré par la cour de France comme un adversaire. Madame écrivait le 12 février à Sir Ellis Leighton, confident du duc de Buckingham : « L'attachement d'Arlington pour les Hollandais et son inclination vers l'Espagne sont bien connus ». L'ambassadeur de France Colbert de Croissy était arrivé à Londres le 8 août 1668, tellement convaincu de l'hostilité d'Arlington et de l'inclination de Buckingham pour l'alliance française, qu'il avait débuté par une gaffe énorme. Lord Crofts, ami d'Arlington, étant venu lui faire des avances au nom de ce ministre, il avait cru habile d'en faire part aussitôt à Sir Ellis Leighton, pour qu'il le redise à son protecteur le duc de Buckingham, rival d'Arlington. Il est vraisemblable que ce faux pas n'est pas resté ignoré de Charles II et que cet incident a été pour beaucoup dans la défiance qu'il témoigna longtemps pour Croissy. Cet ambassadeur devait d'ailleurs peu à peu s'apercevoir qu'il n'y

avait aucune illusion à se faire sur les sentiments francophiles du duc de Buckingham (1) et qu'il n'y avait pas plus à espérer de lui que d'Arlington. Sauf le roi, le duc d'York et quelques catholiques, tout le monde en Angleterre était hostile à l'alliance française ; encore , ceux-ci mettaient-ils comme condition à l'amitié de leur pays que nous abandonnerions nos ambitions là où elles ne s'harmonisaient pas avec celles de l'Angleterre. Le mieux intentionné pour l'alliance était encore le roi Charles II ; il y était poussé par sa haine contre les Hollandais, et le temps n'était pas loin où il put dire avec raison : « Il n'y a que moi dans ce pays qui désire l'alliance de la France ».

Arlington, dans sa politique, était tenu de trouver le moyen de plaire au roi sans mécontenter le Parlement qui pouvait le décréter d'accusation. Or, la Triple Alliance était aussi populaire en Angleterre que l'alliance française l'était peu. Ces démarches contradictoires du ministre anglais, aidant son maître dans des négociations pour une guerre contre la Hollande à l'heure même où il cherchait avec cette puissance des appuis qui devaient forcer Louis XIV à respecter le traité d'Aix-la-Chapelle et à renoncer à la conquête

(1) Une anecdote peint à ce point de vue le duc de Buckingham. Le 23 mai 1669, Groissy écrivait à Louis XIV : « M. le duc d'York se plaint que Buckingham a fait publier dans Londres que r« étroite union » de la France et de l'Angleterre est conclue par l'entremise de ce prince, afin que s'il y en a parmi le peuple qui la blâment, toute la haine eu retombe sur ledit prince ».

des Pays-Bas espagnols, firent croire au roi de France que Charles II (ou tout au moins ses ministres) agissaient avec duplicité. De là, son acharnement contre leurs instruments vrais ou supposés, Roux de Marsilly et Pregnani.

Quoi qu'il en soit. Roux reçut d'Arlington « des instructions » et une somme d'argent (1) avec laquelle à la fin de février ou au commencement de mars 1669, il s'en alla en Suisse auprès du colonel Balthazar.

En quittant Londres, Marsilly se dirigea vers Douvres où il arriva pendant la première semaine du Carême (2). Il s'y logea à l'enseigne du Lion d'Or. Au même logis se trouvait un négociant de Lyon nommé Jacques Gueston; les deux Français firent connaissance, et après l'arrestation de Roux, Gueston écrivit à Colbert pour lui donner les renseignements suivants sur l'accusé : « C'était un homme de 40 à 45 ans, parlant français avec un accent de languedocien ... Il disait qu'il y avait plus de quinze ans qu'il n'était allé dans son pays. Il portait un habit de droguet obscur qu'il me dit qu'il avait acheté à Bruxelles sur ce que le comte ou le duc de Molina lui avait dit qu'il lui conseillait de chercher un habit de fatigue, parce qu'il lui faudrait être souvent en campagne. . . II avait

(1) Charles II déclara à Croissy vers le 2 juin qu'Arlington « pour congédier Roux, et lui donner le moyen d'aller oii il voudrait, lui avait fait remettre cinquante pièces » (Ravaisson, t. Vil, p. 315).

(2) Par conséquent avant le 28 février ou avant le 10 mars suivant que Gueston a suivi l'ancien ou le nouveau calendrier.

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deux valets de chambre avec lui... Il me dit qu'il avait, outre cela, un secrétaire en Flandres qui parlait fort bon espagnol t>.

« Comme je m'informais de lui de l'état des affaires d'Angleterre, et entre autres du dac d'Ormond. .. il me répondit que c'était un homme perdu, nonobstant qu'il fut porté par le duc d'York et que milord Arlington, qui faisait le fin, se fut déclaré en sa faveur ; que Colbert (c'est ainsi que ce coquin traitait l'ambassadeur) avait fait tout son possible pour empêcher cette disgrâce avec tous les partisans de la France , mais inutilement ; que celui qui avait renversé tous leurs projets était le duc de Buckingham, le premier homme du monde, qu'il était son intime ami, et qu'il n'avait pas bu d'autre vin que du sien, dont il envoyait quérir ce qu'il en avait besoin ; qu'il avait encore un autre intime qui était milord Orrery , qu'ils avaient fait bouquer le duc d'York qui avait achevé de perdre sa réputation de sorte qu'il ne s'en relèverait jamais, parce qu'il s'était voulu opposer au traité de la triple alliance entre l'Angleterre, la Suède et la Hollande, qu'il assurait avoir été signé depuis pou de jours, et que les Suisses entreraient dans le traité ».

« 11 me dit que si le roi d'Angleterre avait fait autrement, il était perdu ; que le duc d'Albemarle lui avait déclaré que s'il ne prenait ce parti, il serait obligé de se détacher de son service. lime parlait de toutes ces choses avec tant d'autorité et de certitude qu'il me laissa quelqu'idée qu'il pourrait bien avoir quelque part à cette négociation ; surtout lorsque je

vis que le vent étant absolument contraire pour son passage, il envoya oifrir une somme cousidérable pour trouver quelqu'un qui le voulut passer. Il lui échappa de dire qu'il était attendu avec impatience, qu'il serait dans trois ou quatre mois en Angleterre, mais que les affaires y étaient cruellement longues ; qu'il y avait près de deux mois qu'on le remetlait d'un jour à l'autre, et qu'enfin le duc de Buckingham, maître absolu de l'esprit du roi, avait fait conduire comme il le souhaitait. . . (1) ».

Louis XIV était sans nouvelles de Roux depuis son départ de Franche-Comté vers le commencement d'octobre. Aussi, le 12 février, de Lionne écrivait-il à Mouslier : « Ceux de Berne ne se trompent pas de croire qu'on tient peu en Angleterre à faire aucune liaison avec eux. N'avez-vous jamais de nouvelles du nommé Roux ou appris de quelqu'endroit ce qu'il était devenu ?» Le résident ne put que lui répondre le 22 février suivant : « Le nommé Roux n'est point retourné en Suisse et je ne sais ce qu'il est devenu».

Voyant qu'on n'avait pas de nouvelles de Roux de côté là, de Lionne pensa qu'il devait être retourné en Angleterre. Ne se rappelant plus qu'il avait déjà entretenu une correspondance avec Groissy à son sujet et qu'il lui avait encore écrit le 31 octobre 1668 qu'il n'était pas étonnant que Morland ne soit point allé le voir, car ne se fiant pas à la bonté de son

(1) Depping, Correspondance admin. sous le règne de Louis XIV, IV, p. 312.

chiffre, il n avait plus « écrit à son correspondant », de Lionne écrivit donc le 6 mars à l'ambassadeur : « Je ne sais si je vous ai parlé lorsque vous étiez encore ici d'un des plus méchants hommes du monde qui va et vient d'Angleterre en Suisse pour des négociations directement contraires au service du Roi, et pires même que cela, car il a proposé des entreprises sur la sacrée personne de Sa Majesté, quoiqu'il soit son sujet. Ce scélérat s'appelle Roux . . . Nous savons qu'il doit repasser en Suisse et le Roi souhaite avec passion de le faire arrêter en chemin, et pour cela, Sa Majesté désire que vous vous appliquiez avec toute votre industrie à découvrir et le personnage, et ses démarches, et surtout le temps auquel il partira, et s'il y a moyen, la route qu'il fait état de prendre, et si vous en pénétrez quelque chose, vous en donnerez promptement avis à Sa Majesté».

L'ambassadeur Colbert de Croissy était par excellence le fonctionnaire zélé ; c'est surtout cette qualité qui lui valut de devenir plus tard secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, poste que beaucoup de ses contemporains n'ont pas cru complètement en rapport avec sa capacité. Il se mit à l'œuvre avec un vif désir de réussir, mais le 18 mars 1669, il fut forcé de rendre compte à Lionne de son insuccès :

« J'ai fait toutes les diligences qui m'ont été possibles pour découvrir en quel lieu habite ce scélérat dont vous m'avez écrit, n'y ayant personne de logé chez Giraud que l'abbé Pregnani, et après avoir ftnt chercher dans toutes les hôtelleries françaises sous prétexte de

voir s'il y avait du logement pour des personnes qui doivent venir de France, j'ai seulement appris que chez un chirurgien appelé Aymé, qui loue des chambres, il y a un gros homme assez bien fait qui se dit romain. . . Comme vous ne m'avez pas dépeint ce Roux ou Marsilly dont vous m'avez écrit, je ne sais quel parti prendre, et si vous vouliez au plus tôt me faire avertir de sa taille et de sa façon, si c'est celui-ci, ou je demanderai la permission au roi de le faire enlever (et je crois que Sa Majesté me le permettrait), ou je le ferai arrêter sous prétexte de dettes, ou je le ferai suivre par le S'' de la Hillière, capitaine et major du régiment de Piedmont, qui est avec moi, et par le S' du Bruant » (1).

La réponse de Lionne, du 27 mars, est intéressante à plus d'un titre : « Il n'y a guère d'apparence que le gentilhomme qui loge chez Aymé soit le scélérat que nous cherchons... Du reste, s'il se trouvait que ce fut ce Roux qui fut logé chez Aymé, de tous les partis que vous vous êtes proposé pour le faire prendre, le Roi n'approuve que celui de le faire suivre par le Sieur de la Hillière et par le S"" Bruant, car demander la permission au roi d'Angleterre de le faire enlever, ou celle de le faire arrêter pour dettes, vous devez être assuré que vous n'obtiendriez ni l'une, ni l'autre, ou que si on vous accordait une des deux, on en éluderait l'effet par d'autres moyens, qui ne manqueraient pas à Arlington, lequel se sert même de ce scélérat pour

(1) Bibl. not., fr. 10605, f» 121.

des négociations en Suisse » (1). La lettre se terminait par le signalement de Marsilly que l'on avait omis de donner précédemment.

Croissy l'ayant reçu, écrivit à Lionne, le 1" avril : « Vous pouvez croire que je n'omettrai aucun soin pour vous faire mener le scélérat dont vous m'avez envoyé la description, mais comme je ne vois guère d'espérance de s'en pouvoir saisir à moins qu'il ne passe près de quelqu'une des places appartenant au Roi, soit en Flandre, soit en Allemagne, où ceux que j'enverrai après lui pourraient avoir besoin d'assistance, je vous prie de m'envoyer à cet effet un ordre à tous gouverneurs » (2).

Le 18 avril 1669, il envoyait le résultat de ses investigations : « J'ai su depuis deux jours que ce scélérat dont vous m'avez écrit, a effectivement mangé quelquefois chez l'ambassadeur d'Espagne, mais on assure qu'il est parti d'iCi pour retourner en Suisse il y a près de deux mois, et je crains fort, quelque soin que je puisse apporter (en cas qu'il revienne ici) à le reconnaître, que je n'en puisse pas venir à bout, à moins que M. de Ruvigny n'oblige son ami à me voir, et comme toutes les personnes un peu considérables de l'Académie (3) dont il est m'ont visité, il le pourrait bien faire sans donner aucun soupçon de sa personne ;

(1) Arch. étr., corr. Angl.. 93, 288.

(2) Fr. 10665, f» 131, v».

(3) La Société royale de Londres pour le progrès des sciences.

si cela se peut, je ferai du mieux qu'il me sera possible » (1).

Le 26 avril 1669, Croissy écrivait encore : « J'ai toujours continué de faire toutes les diligences qui m'ont été possibles pour avoir des nouvelles du mécbant homme dont vous m'avez écrit. Le sieur Joly qui en a parlé au sieur de Sauborn, maréchal des logis de la maison du roi d'Angleterre, sous prétexte de quelques lettres qu'il avait à lui faire tenir de la part de l'un de ses amis, a appris qu'il avait logé ici, à l'enseigne du Loyal-Sujet, chez un Suisse, qu'il y était sur la fin avec son valet de chambre et deux laquais, et avait toujours fort bien payé ; qu'il avait eu de fréquentes conférences avec mylord Arlington et avec l'ambassadeur d'Espagne ; qu'il paraissait homme d'esprit et d'intrigue, et qu'il était parti d'ici il y a plus de deux mois. J'ai su aussi que Lychever, marchand français , natif d'auprès de Montpellier , de la R. P. R., et duquel je me suis servi, avait été le correspondant de ce scélérat, et je lui en ai fait aussi parler par le sieur Joly, sous le même prétexte ; mais tout ce qu'il en a pu tirer a été qu'il le priait de ne lui en jamais parler, que c'était un méchant homme qui tramait de pernicieux desseins contre la France, et qui traînait son licol, et que, s'il était en France, il n'y en aurait pas pour quatre jours, ce sont là ses propres termes ; qu'il était parti d'ici il y avait plus de deux mois, et que son correspondant à Rrux elles, que ce

(1) Bibl. liât., fr. 10665, f" 142, y».

scélérat avait été voir à son passage, avait écrit à lui Lychever que c'était un méchant homme avec lequel il ne voulait avoir aucune habitude ; que lui Lychever, avait aussi écrit à son correspondant à Paris, qui lui avait fait tenir deux lettres pour ce scélérat dans le temps qu'il était ici, qu'il romprait tout commerce avec lui s'il lui en adressait davantage et quilles jetterait au feu. Au surplus qu'il n'osait dire ici ce qu'il en pensait, parce qu'il irait de sa vie, mais que s'il était une fois retiré en France, il dirait ce qu'il sait ; il lui a néanmoins encore dit que cet homme avait eu de très fréquentes conférences avec mylord Arlington et l'ambassadeur » (1). Croissy terminait en disant qu'il allait faire tout son possible pour découvrir en quel lieu pouvait être ce scélérat et quel était le correspondant de Lychever à Paris. Il lui avait d'ailleurs été tellement impossible de savoir avec précision où Roux était allé, qu'il ajoutait : « Je crois qu'il serait bon d'écrire à M. de Pomponne [notre ambassadeur à La Haye] de faire diligence de son côté, croyant qu'il peut être présentement en Hollande». Mais, dès le 27 avril, de Lionne lui avait mandé « qu'il pouvait se dispenser d'en faire de nouvelles perquisitions », Roux étant arrivé à Salins, en Franche- Comté, avec le dessein de passer en Suisse (1).

(1) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 308.

(2) Arch. étr. , corr. Angl., !J3, 323.

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