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CHAPITRE IV

L'Arrestation de Roux.

On a vu plus haut que Croissy ne considérait pas encore l'Angleterre comme l'asile inviolable de tous les conspirateurs et qu'à défaut d'enlèvement en Angleterre, il proposait de faire opérer en Flandre ou en Allemagne ; en réalité, on opéra en Suisse.

Le gouvernement de Louis XIV ne paraît pas avoir jamais eu de scrupules à exécuter ces opérations que notre époque, sous l'influence des sentiments provoqués par l'enlèvement du duc d'Enghien et par l'affaire Schnîebelé, juge si sévèrement. Dès 1666, on essaie de faire enlever à Arnhem un gazetier nommé Gio Paolo Banobi, dit Pralo, Génois demeurant à Amsterdam, coupable de «remplir le monde toutes les semaines de gazettes manuscrites les plus injurieuses contre l'honneur de S. M. qui se puissent concevoir, et les plus malicieuses aussi, car il ne manque pas d'esprit ». L'ambassadeur d'Estrades devait s'adresser à de Witt ou même aux Etats de Hollande pour le faire châtier. « Sa Majesté aurait bien pu le faire facilement », lui écrivait de Lionne, « et en sorte qu'il s'en serait repenti toute sa vie, mais elle a estimé plus à

propos de prendre des voies qui, ne sentant pas la violence, pussent être approuvées de tout le monde». Néanmoins, avant de les essayer, d'Estrades proposa de lui faire insinuer par un de ses amis qu'il avait gagné « d'aller à Arnhem, ville hollandaise, voir passer l'armée du Roi... Si l'on peut l'y résoudre, je donnerai l'ordre à mon fils de l'arrêter et de le conduire jusqu'à Sedan (ville française) en sûre garde». Mais Banobi ne voulut pas sortir d'Amsterdam pour aller voir passer l'armée du Roi et le 9 juin d'Estrades ajoutait: « S'il fait quelque promenade hors la ville, je puis vous assurer qu'on ne le manquera pas, ayant des gens en campagne pour l'épier », Sa lettre se croisa avec une autre de de Lionne du 11 juin oîi il était pleinement approuvé (1).

Il ne semble pas que Banobi ait été arrêté, et nous ignorons la fin de l'alTaire.

Nous avons vu plus haut l'enlèvement de Matthioly en 1679 ; peu après, en décembre 1681, eut lieu une affaire encore plus retentissante. Un comédien nommé Brécourt, qui s'était réfugié en Hollande après un assassinat, crut avoir trouvé le moyen de mériter sa grâce par la découverte et l'arrestation d'un nommé Sardan, accusé par la Chambre des poisons et qui de plus passait pour conspirer contre le gouvernement français. Un lieutenant de dragons nommé Laguarigue fut chargé de l'enlever de concert avec Brécourt. On leur donna 10 dragons pour les aider. Ils allèrent à

(1) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 199 et 20(J.

Amsterdam et dès le lendemain de leur arrivée, ils manquèrent une très belle occasion de l'enlever. Cet accident pouvait se réparer le même jour ou le lendemain, mais un des dragons ayant déserté, ils ne se crurent plus en sûreté dans Amsterdam et se retirèrent le long de la mer pour trouver le bâtiment qui les y devait attendre ; ne l'ayant pas rencontré, ils jetèrent leur armes et allèrent jusqu'à Rotterdam où ils furent arrêtés, la fuite de Brécourt- ayant fait découvrir l'affaire. Les ennemis de la France prétendirent que l'on avait voulu enlever le prince d'Orange qui demeurait près de l'endroit où l'enlèvement aurait dû avoir lieu. Sans tirer au clair ce point, pour venger les franchises des Etats de Hollande, le lieutenant et les dragons furent condamnés, le premier à avoir la tête tranchée, les autres à un exil perpétuel. Les déclarations menaçantes du comte d'Avaux, protestant contre l'exécution d'un officier du roi ayant agi par son ordre et couvert par une déclaration publique de son minisire, eurent tout au plus pour résultat de faire retarder l'exécution (encore prétendit-on que c'était par ce qu'un des Etats s'y était opposé). Il fallut que le comte d'Avaux demandât la grâce de Laguarigue au prince d'Orange. Elle ne fut annoncée au condamné que lorsque, monté sur l'échafaud où se trouvait un un cercueil couvert de drap noir, les yeux bandés, il attendait le coup mortel. 11 reçut, dit-on, pour récompense une maigre gratification de 500 écus. Brécourt fut gracié, revint à Paris, reparut sur les planches et mourut en 1685, après s'être rompu une

veine en jouant avec trop de chaleur devant le Roi (2).

Jusqu'à la fin de son règne, Louis XIV continuera à approuver des enlèvements de ce genre. Avedick, patriarche des Arméniens schismatiques, avait été déposé par le sultan le 25 février 1706, sur les instances du marquis de Ferriol, ambassadeur de France, son ennemi personnel. Deux mois après on le transportait en exil. Le 20 avril, il quittait Constantinople. Ferriol avait acheté le chiaoux cliargé de le conduire et transmis des instructions au sieur Bonnal, vice-consul à Ghio, où Avedick devait passer et s'arrêter. Bonnal avait frété un petit bâtiment de commerce cemmandé par un Français qui reçut l'ordre de se préparer à partir pour Marseille. Dès son arrivée à Ghio, le chiaoux livre le personnage confié à sa garde, et le représentant de Louis XIV s'empare du sujet du sultan et l'emprisonne sur le bâtiment français. Une relâche intempestive à Gênes permit à Avedick de faire connaître son sort. Pendant qu'il était détenu, d'abord à Marseille, puis au Mont-Saint-Michel et à la Bastille, la torture ayant fait avouer la vérité au chiaoux, les Arméniens catholiques romains de Gonstantinople furent rendus responsables ; plusieurs furent torturés, trois moururent en martyrs. Les relations de la Porte et de la France en furent troublées pendant plusieurs années. Avedick finit par se convertir le 22 septembre 1710

(2) Ravaissoii, Arch. de la Bastille, t. VU, p. 0;} et 70.

et mourut prêtre de la paroisse Saint-Sulpice l'année suivante (1).

La relation la plus détaillée que nous ayons de l'arrestation de Roux est celle imprimée dans la France jJi'ot est code de Haag ; elle a été empruntée à des sources que nous n'avons pu retrouver, et qui sont probablement des gazettes de l'époque :

«Voyant l'inquiétude de son maître croître de jour en jour, Turenne, en bon courtisan, voulut le délivrer de ses craintes. 11 chargea cinq de ses officiers, Pierre de Mazel et son frère, Briquemault, Julien, Dortoux, et trois soldats de la compagnie de Mazel, d'épier les mouvements de Roux et de l'arrêter à tout prix. Pendant six mois, ils guettèrent inutilement leur proie. Mis enfin sur sa trace par un traître (2), ils allèrent l'attendre, le 12 mai 1669 (3), sur le territoire suisse, dans les environs de Saint-Cergues, fondirent sur lui à l'improviste, tuèrent un de ses compagnons de route (4), l'abattirent d'un coup de crosse de fusil

(1) Topin, l'Homme au Masque de /t-/-, p. 168 et 197.

(2) Ce traître, nommé l'abbé de Ragny, geutilhomme français et chanoine de St-Claude, reçut 3.U00 livres de pension sur l'évèché de Condom, pour avoir aidé à faire cette capture (le gazeiier Petit à Williamson, dans une lettre de Paris du 15 juin 1669, ap. Ravaisson, t. Vil, p. 320).

(3) M. A. Lang (p. 34), qui ne donne point sa source, dit que Roux fut arrêté le 14 ^vril (évidemment ancien style, ce qui équivaut au 24 avril n. st.). C'est sûrement une erreur.

(4) Dans une lettre du 18 mai, le prince d'Aremberg, gouverneur de la Franche-Comté, dit que c'était un valet de Marsilly (Lang, p. 36).

au moment où il se mettait en défense, et le transportèrent pieds et poings liés au fort de l'Ecluse. Turenne se hâta de porter cette bonne nouvelle au Roi, qui ne put modérer sa joie. «Mon scélérat est pris », s'écriat-il en présence des courtisans étonnés. . .».

Lesdocuments anglais, espagnols et vénitiens publiés par MM. Andrew Lang et Ravaisson concordent avec cette relation.

Le 27 mai, Patouillet, un des fonctionnaires espagnols dans la Franche-Comté, écrivait de Salins à la reine d'Espagne : M. de Marsilly qui négociait avec les Suisses pour les intérêts du royaume de Votre Majesté, faisait sa résidence à Saint-Claude, ville de Franche-Comté, d'où il allait de temps à autre en Suisse ; il fut arrêté dans le bois de Saint-Surgue, pays suisse, sur la frontière, et pris par seize gardes françaises qui surveillaient ses démarches ; il venait de voir le colonel Balthazar, Suisse maltraité par la France (1), avec lequel il vivait en grande familiarité, et qui demeurait à Frangins, village suisse. Il avait concerté une partie avec le colonel, et ils avaient invité un Français, religieux de l'abbaye de Saint- Claude, nommé Ragny. Marsilly venait de rencontrer Ragny lorsqu'ils furent entourés par les gardes sur le territoire suisse (2), et conduits tous deux à Paris en

(1) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 313.

(2) « Ils furent emmenés à Gex avant de pouvoir être rattrapés et délivrés. La chose fut faite par un simple ordre de Turenne, mais dès qu'ils arrivèrent sur le territoire français, ils reçurent

France, il y a douze jours. On m'écrit que Ragny a été mis en liberté; mais Marsilly, sujet français qui a traité pour l'Espagne, perdra la vie. . . ».

Les principaux auteurs de l'arrestation furent MM. Mazel et de Briquemaut. Le premier était un simple capitaine d'infanterie (1), le second devint plus tard colonel. D'après un gazetier nommé Petit qui servait d'informateur à Williamson, le secrétaire de lord Arlington, ils furent récompensés par quelque somme d'argent avec promesse d'emploi, et en outre « on donna 50 pistoles à chacun des trois ou quatre soldats dont ils s'étaient servis pour exécuter leur dessein (2) ». L'un de ces deux officiers, probablement Mazel, était protestant.

Marsilly n'avait pas de chance avec ses coreligionnaires, deux d'entre eux le dénoncèrent et un troisième l'arrêta.

Une particularité obscure dans l'arrestation est le rôle qu'y joua Turenne. La relation de la France pf^otestante, le diplomate anglais Dumoulin, le

pleins pouvoirs et directions de la cour pour l'amener à Paris. Ceux qui le prirent déclarent qu'ils ne trouvèrent aucun papier sur lui, mais qu'il leur demanda d'écrire à M. Balthazar de prendre soin de ses papiers et de lui envoyer la commission qu'on lui avait donnée en Angleterre. Une lettre fut écrite à cet effet, signée par le prisonnier, mais au lieu de l'envoyer, ils l'ont apportée ici » (Le diplomate anglais P. Dumoulin à Arlington, Paris, le 19 [29] mai, aptid Laug, p. Tt).

(1) D'après Ravaisson. Arch., t. VII, p. 317. D'après Lefèvre d'Ormesson, t. II, p. 566, il était capitaine de cavalerie.

(2) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VU, p. 317.

gazetier Petit (1) et l'ambassadeur Morosini sont d'accord pour représenter les officiers qui arrêtèrent Roux comme choisis et envoyés par lui. Morosini ajoute même que Louis XIV en confiant l'affaire au maréchal en avait exclu les « trois ministres » (2). La correspondance de Lionne prouve combien ce bruit était faux, au moins en ce qui le concerne. Morosini va jusqu'à se faire l'écho d'un bruit d'après lequel les ministres craignaient que le maréchal, grâce à cette affaire, n'entrât dans le ministère. Il n'y avait rien de fondé dans ces racontars. Aucun ministre n'a certainement montré de mauvais vouloir dans cette occasion,

(1) L'attention de Louis XIV fut attirée sur ce Petit à la fin de cette année là. De Lionne écrivit à Montaigu, le 26 décembre 1669 : « Pour toute la conduite passée du sieur Petit, Sa Majesté la lui pardonne en votre considération, et pourvu qu'il ne s'arrête pas à Pai'is, il n'a rien à craindre de ses ressentiments » (Ravaisson, Archives de la Bastille, t. VII, p. 211).

(2) Ravaisson, Archives de la Bastille, t. VII, p. 318. — L'intervention de Turenne fut aussi expliquée autrement. Dans une lettre à Williamson, du 26 mai (5 juin). Petit dit : Le crime d'attentat à la vie du roi qu'on imputait à Le Roux de Marsilly ne se soutient plus dans le monde. On sait que l'intrigue de cet homme n'allait qu'à réunir toutes les autres religions pour soutenir la sienne, qu'on commençait fortement à persécuter en France, et je sais de bon lieu que M. le maréchal de Turenne a confessé assez ingénument, dans une compagnie où on parlait de cette aflaire, que du temps qu'il était encore de la religion, ce même Marsilly lui avait fait des ouvertures tendant à ce dessein et qu'il avait refusé d'y prendre part, sur ce que le plan qu'on en faisait lui paraissait chimérique. Tout cela fait croire ce qu'on a dit qu'il a eu la principale part dans le dessein que l'on a eu de faire arrêter cet homme (Ravaisson, t. VII, p. 317).

seulement, on sent par la correspondance de Lionne que le roi désirait la punition de Roux avec une passion assurément supérieure à la sienne.

L'arrestation de Roux avait revêtu la forme d'un acte de brigandage et d'un attentat contre la souveraineté d'un état indépendant. On pouvait s'attendre à une protestation ou à des mesures de représailles des Suisses : « Ceux de Berne qui sont un peu hautains, écrivait le 17 mai 1669Mouslier à de Lionne, porteront assez impatiemment qu'on ait arrêté cet homme sur leurs terres sans leur en parler, ce qui a pourtant été très prudemment évité pour y réussir » ; il est probable que les Bernois en ont été mécontents, mais il n'y a pas dans la correspondance du résident de France Mouslier une ligne qui nous apprenne que soit eux, soit d'autres Suisses, aient proféré un mot de protestation contre cette violation de leur territoire.

Il est curieux de suivre à ce propos les commentaires des diplomates de l'époque.

Le 19 (29) mai, Dumoulin écrivait à lord Arlington : « Pour prouver à Votre Seigneurerie que les Français sont embarrassés et inquiets de savoir quelle sera l'issue de tout cela, je lui dirai que le secrétaire de M. de Turenne fut envoyé lundi dernier à divers ministres étrangers pour les ftùre parler et connaître leurs pensées au sujet de la violation commise sur le territoire d'un souverai-n allié, sur quoi il fut dit par l'un d'eux que de tels procédés forceraient l'Europe à une croisade contre les Français, à l'imitation de celles qu'elle avait faites autrefois contre les infidèles ».

Le gazelier Petit avait d'abord, le 29 mai, rapporté le bruit que « l'intérêt seul de Marsilly mit sous les armes plus de vingt mille Suisses qui voulaient empêcher la capture de Roux, mais qu'à la faveur, d'une alarme causée adroitement par les Français, Briquemaut et les autres avaient eu le temps de l'enlever ». Mieux informé, il était forcé de constater le 5 juin « que l'on n'entendait pas encore que les Suisses fissent aucune poursuite vigoureuse pour l'élargissement de cet homme (1) »•

En réalité, nous ne croyons pas qu'ils aient fait entendre un mot de protestation ; au contraire, ils continuèrent à se réconcilier avec Louis XIV. Mouslier pouvait annoncer le 31 mai, que ceux du canton de Zurich lui avaient donné l'assurance écrite « de veuloir observer la paix perpétuelle et l'alliance de Sa Majesté comme leurs prédécesseurs sans rien faire au préjudice d'icelles », et depuis le 15 mars, il avait transmis

(1) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 313 et 317. — Le 19 (29) juin, le diplomate anglais Francis Vernon écrivait encore : « Les Suisses ressentirent vivement la capture de Roux, envoyèrent pour prendre celui qui l'avait trahi et ne le manquèrent que d'une demi-heure » (Lang, p. 53). — Même note dans l'article sur Roux dans Haag, la France protestante, t. IX, p. 61 : « Les Suisses ne se montrèrent pas aussi satisfaits. Indignés de la violation de leur territoire, ils mirent en jugement les émissaires de la France et les firent condamner à mort par contumace. La sentence fut affichée à Paris, à la porte même de l'hôtel de Turenne. Mais d'un autre côté, Louis XIV créa Pierre de Mazel chevalier de l'Accolade avec autorisation de mettre une fleur de lys d'or dans ses armes, au mois d'avril 1070. »

successivement des assurances analogues de Fribourg, de Scliwitz, d'Uri, de Berne et de plusieurs autres cantons.

Roux après son arrestation fut transporté à la Bastille. « Il y arriva hier, écrivait Louis XIV à Croissy le 25 mai, et je sais qu'à son visage il paraissait plus mort que vif. Il a dit en passant à Lyon qu'il avait de grandes choses à me dire qu'il ne pouvait confier qu'à moi-même. 11 sera bon que disant la nouvelle de son arrêt, vous preniez grand soin d'observer sur les visages des principaux personnages de votre cour de quelle manière ils la recevront, et pour cela, il faudrait commencer par la dire à Arlington, parce que s'il l'avait apprise auparavant de quelqu'autre, il n'aurait plus d'occasion de surprise, ni vous d'observer les mouvements de son cœur dans cette surprise » (1).

Mais Louis XIV ne s'était pas assez hâté de prévenir Croissy. L'ambassadeur ne put que répondre le 10 juin : « J'ai déjà rendu compte à Votre Majesté de ce qui m'a été dit par le Roi et par milord Arlington touchant l'emprisonnement de Roux que l'on savait ici huit jours auparavant que j'aie reçu la lettre de A'otre Majesté, ainsi elle juge bien que l'on était préparé à ce que l'on avait à me dire » (2).

Le 18 mai, le prince d'Aremberg, gouverneur de la Franche-Comté, avait écrit à l'ambassadeur d'Espagne à Paris, une lettre où, après avoir raconté l'enlèvement, il

(1) Arch. étr., corr., Angl., 93, 346.

(2) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 319.

L'AUKESTATION DE ROUX 2(39

ajoutait que Marsilly « devait avoir demandé la protection du roi de la Grande-Bretagne en faveur des Religionnaires [Huguenots] de France et qu'il avait passé en Suisse avec quelque conirui>^sioii de ui part ». D'Aremberg priait l'ambassadeur espagnol de communiquer ces choses à Montagne, l'ambassadeur anglais à Paris (1).

Avertis par cette leltre et par le bruit public, les diplomates anglais se mirent en mouvement, et l'un d'eux alla sonder Ruvigny qui en rendit compte le 29 mai à de Lionne : « Si mon mal d'œil n'avait empiré pour avoir été hier à St-Germain, j'y aurais retourné ce matin pour vous dire que Du Moulin, secrétaire de l'ambassadeur d'Angleterre, vint me voir hier au soir pour apprendre de moi s'il était vrai que j'eusse vu le prisonnier en Angleterre et si, étant caché derrière une tapisserie, je lui avais ouï dire des choses contre le service et contre la personne sacrée de Sa Majesté, et comme je lui eus dit que cela était véritable et qu'assurément c'était un méchant homme, il me pria de lui dire en quel lieu je l'avais vu et la manière que la chose s'était passée ; je lui ai dit que je ne voulais point faire de finesse avec lui, que j'avais gagné un de ses valets qui m'avait fait connaître beaucoup de ses pratiques et que par son moyen, je lui avais ouï dire des choses exécrables ; après cela, il me dit qu'il croyait que l'ambassadeur d'Angleterre avait bonne grâce de prier le roi de faire surseoir toutes poursuites

(1) Lang, p. 3G.

contre ce malheureux jusques à ce que son maître fut averti de cette capture, et comme je lui répondis que je ne voyais pas par où le roi son maître s'intéresserait dans cette affaire, il me dit qu'il ne savait pas si le Roi d'Angleterre le connaissait, mais que ce qu'il en disait n'était fondé que sur la voix publique qui lui avait appris que cet homme était ministre de son maître, à quoi je répondis que de mon temps je ne voyais pas que ce misérable eut aucun commerce avec le Roi d'Angleterre, mais bien avec le comte de Molina et le baron de Lisola avec qui il avait souvent des conférences ; il demeura plus de deux heures avec moi et je satisfis sa curiosité sur toutes les choses dont il désirait être informé ; il faut que je vous dise encore qu'il me demanda par qui j'avais pu avoir des nouvelles de cet homme ; je lui dis que vous m'aviez écrit qu'un Français devait passer en Angleterre après avoir été enfermé quinze jours à Bruxelles dans la maison de Castel Rodrigo, et qu'assurément j'en aurais des nouvelles chez l'ambassadeur d'Espagne ou chez Lisola, ce qui avait bien réussi ; je crois l'avoir assez dépaysé pour ne pas soupçonner la personne qui me donna un si bon avis et qui mérite d'être conservée. Je vous assure que ce petit secrétaire m'a fait connaître par ses questions qu'il n'est pas ignorant des pratiques de ce pendard. Je ne doute point qu'il n'en écrive ce matin à M. Arlington dont il est la créature ».

Ainsi renseigné , le 19 (29) mai , l'ambassadeur d'Angleterre Montagne rendit compte à Arlington de son embarras : « Je n'ai point osé solliciter pour

M. Roux de Marsilly parce que je ne sais pas si le roi moD maître l'a employé ou non. De plus, beaucoup de personnes haut placées m'ont dit qu'il avait exprimé sa volonté de tuer le roi de France un jour ou l'autre, et je pense que de tels gens sont un danger pour tous les rois. Il a été conduit à la Bastille et je pense que l'on procédera contre lui et qu'on le mettra à mort dans peu de jours. La joie de sa capture à la cour a été grande et l'on m'a dit très confidentiellement que l'on avait mis sa tête à prix pour cent mille écus. L'ambassadeur de France en Angleterre le surveillait et avait donné avis qu'il était employé par le roi mon maître et avait été envoyé par lui chez les Suisses pour les attirer dans la Triple Alliance. Il amplifie sa mission autant qu'il le peut au préjudice de notre Roi pour faire ressortir ses services, de sorte qu'on s'étonne ici qu'il ait employé ou soutenu un homme qui avait un dessein si vil contre la personne du roi de France. J'ai eu une grande conversation avec Monsieur à ce sujet ; je lui ai affirmé que Roux, d'après ce que je savais, n'avait eu aucune relation avec mon Maître ; et que s'il en avait eu, c'est une question de savoir si Sa Majesté ne le renierait pas. Quoi qu'il en soit, Mylord, je n'avais ni à avouer, ni à m'occuper d'une affaire à laquelle je suis aussi étranger... Ce Roux de Marsilly est une grande créature du baron de Lisola, ce qui fait que les Français le haïssent d'autant plus. Le chargé d'affaires espagnol a insisté beaucoup pour que je fasse quelque chose en faveur de Marsilly, mais j'ai absolument refusé » .

Le bruit s'étant ainsi répandu à la cour que Roux était un agent du roi d'Angleterre et qu'il avait voulu assassiner Louis XIV, Madame écrivit à son frère Charles II pour l'engager à démentir ces bruits et faire connaître la vérité, de peur que les négociations pour amener une « étroite union » entre les deux cours n'en subissent quelque détriment. Charles répondit le 24 mai (3 juin) : «Vous avez, je l'espère, reçu pleine satisfaction par la dernière poste dans l'affaire de Marsillac (sic), car Lord Arlington a envo3^é à Montague son histoire pour tout le temps qu'il a été ici, par quoi vous verrez le peu de crédit qu'il y avait, et que particulièrement Lord Arlington n'était pas dans ses bonnes grâces parce qu'il n'en recevait pas dans sa négociation la satisfaction qu'il espérait ; elle n'avait d'ailleurs d'autre sujet que les Suisses. Je pense que je vous en ai dit assez sur ce sujet » (1).

La veille, Arlington avait lu devant le Conseil du roi le résumé contenant la relation officielle de ses relations avec Roux que nous avons donnée plus haut.

Cependant Charles II ne se jugeait pas assez justifié par la lettre qu'il avait écrite à Madame. L'ambassadeur Colbert de Croissy étant allé le voir à Whitehall, ce prince, dès qu'il fut entré dans sa chambre, en fit sortir tout le monde, même le duc d'York, et lui donna des explications identiques à celles contenues dans la note d'Arlington. L'ambassadeur lui répondit qu'il n'avait aucun avis de son maître que cet homme fût

(1) Cartwright, Madame, p. 264.

arrêté, qu'il le remerciait bien humblement de l'information qu'il avait bien voulu lui donne!', et que comme c'était l'intérêt des rois « que ceux qui ontl'àme assez maudite pour concevoir de détestables desseins contre leur sacrée personne soient punis d'une manière qui ne laisse plus lieu d'appréhender à l'avenir de si damnables crimes, il n'y aurait personne qui ne fut bien persuadé que comme roi et comme très-galant homme, non seulement il n'aurait souffert qu'aucun de ses ministres eut commerce avec ce scélérat, mais même qu'il l'aurait envoyé au roi de France, comme celui-ci ferait indubilablement s'il découvrait quelqu'un, dans l'étendue de sa puissance, assez méchant pour songer à de semblables entreprises contre le roi d'Angleterre».

Arlingtou peu après dit les mêmes choses à Groissy, ajoutant seulement qu'il avait envoyé une information exacte à M. de Monta igu de tout ce que Roux avait dit et négocié avec lui, afin que s'il ne disait pas la vérité, cet ambassadeur put la faire connaître (1).

(1) Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. VII, p. 315-316.

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