‹ Le masque de ferChapitre 6 sur 24 · LA CONVERSION DE CHARLES II · texte numérisé non relu

LA CONVERSION DE CHARLES II

opinion sur un point qui n'y était point réglé, il ne pourrait être déclaré avoir commis un crime et être hérétique. A cette condition, le roi consentait à rompre avec cette Réformation qui méritait bien plus d'être appelée Déformation, car elle avait renversé tout gouvernement établi et introduit la confusion babylonienne dans l'Eglise et dans l'Etat. Suivaient 24 «notes» indiquant Je plan que le roi se proposait de suivre. Les archevêques et évêquos existants et qui donneraient leur adhésion au plan, devaient être reconsacrés par trois légats apostoliques envoyés de Rome dans ce but à l'exclusion de tout autre. L'archevêque de Cantorbéry serait élevé à la dignité de patriarche des trois royaumes et de chef de l'administration ecclésiastique ; toutefois, quelques cas étaient réservés à un légat nommé ad hoc, qui devait être de nationalité anglaise et résider en Angleterre. Le reste du gouvernement de l'Eglise devait être dirigé par des synodes diocésains annuels et par un concile national se réunissant à des dates fixes. Le roi devait nommer aux évêchés et les biens ecclésiastiques jadis confisqués être maintenus à leurs possesseurs actuels. Les prêtres mariés conservaient leurs femmes, mais ceux qui seraient ordonnés postérieurement devaient observer le célibat. La messe serait célébrée en latin, mais accompagnée de cantiques en anglais, et l'Eucharistie donnée sous les deux espèces à ceux qui le désireraient. Liberté de conscience serait accordée à tous, ni Charles ni ses successeurs ne pourraient être obligés de traiter durement les Protestants. Quelques congre-

gâtions seraient autorisées (y compris les Jésuites, pour enseigner dans les écoles).

Nous ne savons rien d'autre de ces négociations ; évidemment, le Pape répondit et probablement ce fut Bellings qui porta la réponse en Angleterre. Mais les documents ne nous fournissent aucun renseignement là dessus.

JACQUES STUART t)E LA CLOCHE 19

Le Registre d'entrée des novices de 1631 à 1675 dans le collège de la Société de Jésus à Saint-André du Quirinal porte à la page 160 la mention suivante : «Jacques de la Cloche, de l'île de Jersey, sous le roi d'Angleterre, âgé de 24 ans, vint à Saint-André le 11 avril 1668. (Suit la description de la très modeste garde-robe apportée par le novice). Signé : Jacques de la Cloche, manu propria ».

Le jeune homme dont l'entrée dans cette pieuse nfiaison était ainsi enregistrée devait son admission à trois certificats dont il était pourvu. Le premier était ainsi conçu : « Charles, par la grâce de Dieu, roy d'Angleterre, de France, d'Ecosse et d'Hibernie, confessons et tenons pour notre fils naturel le sieur Jacques Stuart qui, parnotre ordre et commandement, a vécu en France et autres pays jusqu'à 1665 où nous avons daigné prendre soin de lui. Depuis, la même année, s'étant trouvé à Londres de notre volonté expresse et pour raison, lui avons commandé de vivre sous autre nom encore, savoir, de la Cloche du Bourg de Jarzais. Auquel, pour raisons importantes qui regardent la paix du Royaume que nous avons toujours recherchée, défendons de parler qu'après notre mort

[du secret de sa naissance\ En ce temps, lui soit lors permis de présenter au Parlement cette notre déclaration que, de plein gré et avec équité, nous lui donnons à sa requête et en sa langue, pour lui ôter occasion de la montrer à qui que ce soit pour en avoir l'interprétation. — A Wthall, le 27 de septembre 1665. Ecrit et signé de notre main, et cacheté du cachet ordinaire de nos lettres sans autre façon. Charles.

Le second certificat portait : « Le sieur Jacques Stuart que nous avons déjà reconnu par ci-devant pour notre fils naturel, vivant sous le nom de La Cloche, nous ayant représenté que, survivant après notre décès, il pourrait être en peine de sa vie, s'il n'est pas reconnu de nostre Parlement, comme pour les autres difficultés qui peuvent arriver en cette aiîaire, pour cet effet, condescendants à ses requêtes, avons trouvé bon de lui assigner et laisser sur notre domaine, si tel est le bon plaisir de notre successeur à la couronne et de notre Parlement, la somme de 500 /. sterling par chacun an. Duquel legs il ne lui sera loisible de jouir sinon en tant qu'il demeurera à Londres, vivant dans la religion de ses pères et liturgie anglaise. — A Wthall, le 7 févr. 1667. Ecrit et scellé de notre main propre. Charles».

Outre ces deux certificats du roi d'Angleterre Charles II, son père, l'aspirant au noviciat en présenta un Iroisièihe de la reine Christine de Suède, qui après avoir abdiqué pour embrasser le catholicisme habitait alors à Hambourg : «Jacques Stuart, qui à dessein vit incognito sous le nom de De la Cloche du Bourg, est né dans l'île de Jersey et est le fils naturel de Charles II,

roi d'Angleterre. Sa Majesté Britannique l'a reconnu comme tel dans une communication privée qu'elle nous a faite. Il a été élevé dans la secte calviniste, mais l'a maintenant quittée et s'est réuni à la Sainte Eglise Romaine à Hambourg, le 29 juillet 1667. Nous avons jugé bon de le confirmer et de l'attester de notre main, quoique ce ne soit pas dans nos habitudes, afin que dans ces circonstances extraordinaires, il puisse ouvrir son âme à son directeur en confession et chercher conseil pour sonsalut. Christina Alexandras». On conçoit que le P. Gian Paolo Oliva, alors général des Jésuites, ait accepté un novice muni de pareilles références et dont la pauvreté s'expliquait par une conversion ouverte à la religion catholique qui devait mécontenter un roi faisant extérieurement profession de protestantisme. Si cependant il avait examiné les certificats de plus près, il aurait remarqué que le premier était daté de Wthall, 27 sept. 1665 ; or, à cette époque, la peste dévastait Londres, et Charles II avait quitté cette ville avec sa cour pour aller habiter Salisbury. Il transféra de là son séjour à Oxford le 23 septembre. Ce n'est que le 28 janvier 1666 qu'il revint à Hampton Court, près de Londres. La crainte de la contagion est un garant infaillible que le roi ne serait pas revenu dans sa capitale au plus fort de l'épidémie (1). La date 1665 est elle-même attestée par sa

(1) Cette erreur dans la date du lieu a été remarquée dès 1862 par lord Acton qui n'en tirait aucune conclusion (Historical Essays and Studies, p. 99).

répétition dans la lettre du 3 août 1668 dont nous parlerons plus loin, de sorte qu'une erreur de copie est exclue. Le porteur du certificat était donc un faussaire et un imposteur, cherchant probabiement par ces dangereux mensonges à se procurer des moyens d'existence et peut-être aussi un refuge où il put échapper à des investigations de la justice provoquées par des méfaits antérieurs.

D'où venait-il ? nous n'en savons naturellement rien. Cependant le faux certificat de Christine donne lieu de penser qu'il avait dû être en relation avec elle et qu'il venait donc probablement de Hambourg.

Qui était-il? Quels incidents lui avaient suggéré l'idée de cette imposture ? nous l'ignorons. Cependant le nom de de la Cloche conduit naturellement à l'hypothèse qu'il était réellement de Jersey ou tout au moins avait été en relations suivies avec certaines familles de cette île. En effet, le nom de la Cloche était celui d'une famille fort en évidence à Jersey.

En 1656, Jean la Cloche, fils du rév. Etienne la Cloche, recteur de Saint-Ouen, l'une des grandes paroisses de l'île, épousa Marguerite de Carteret, fille de Joshua de Carteret, seigneur de la Trinité et parente de Sir George Carteret, lieutenant - gouverneur de l'île (1). Au manoir de la Trinité, qui existe encore, on conservait autrefois un grand portrait de Charles II

(1) Jean la Cloche, dans les actes postérieurs à son mariage signe toujours « de la Cloche » tandis que ses ancêtres n'avaient employé que la forme « la Cloche ».

par Lely, chef-d'œuvre donné par le roi lui-même. Après la publication de l'article dans lequel Lord Acton en 1862 révéla l'histoire de Jacques de la Cloche, on chercha naturellement à Jersey à combler la distance entre ces découvertes sensationnelles et les faits publiés jusqu'alors. L'opinion des chercheurs fut que la mère de Jacques devait être Marguerite de Carteret.

Le D^ Hoskins qui avait publié en 1854 un ouvrage intitulé Charles II in the Chamiel Islands, ne trouva aucun document pour fortifier cette hypothèse, mais crut pouvoir affirmer l'existence d'une tradition populaire disant que ce prince aurait profité de ce que le manoir de la Trinité n'est qu'à trois milles d'Elizabeth Castle où il habitait pendant son séjour dans l'île, d'abord d'avril à juin 1646 et ensuite de septembre 1649 à février 1850. Miss Carey se fit aussi l'écho d'une autre tradition rapportant que la table de pierre qui se dressait encore dans le jardin du manoir aurait été utilisée dans plus d'une fête joyeuse donnée en l'honneur du« Gai Monarque » (1). Le silence des historiens antérieurement à 1862 est une sûre garantie que ces prétendues traditions anciennes sont simplement l'écho des questions posées par les chercheurs euxmêmes. Il semble cependant évident que Jacques de la Cloche a dû avoir primitivement en vue quelqu' histoire de ce genre reliant la famille la Cloche avec Charles II.

(1) Carey, Channel Islands, p. 13L

Dans une lettre forgée par lui et portant la date du 29 août 1668, il se fera ordonner par ce prince de se présenter « comme le fils d'un riche prédicant, mort depuis peu et dont la mère est mue de quelqu'envie de se faire catholique», ce qui semble un nouveau souvenir de la famille de pasteurs protestants dont il avait pris le nom. Dans la même correspondance fabriquée par lui, d'autres allusions à la présence de la reine Henriette-Marie à Londres et à l'existence de nombreux ecclésiastiques autour de cette reine et de sa belle-fille Catherine de Bragance donnent à penser qu'il aurait pu visiter Londres avant la peste de 1665 ; de là il serait allé à Hambourg où il aura été plus ou moins en relation avec Catherine de Suède (la fausse lettre du 4 août 1669 dit que celle-ci devra le traiter en simple cavalier, donc elle le connaissait comme quelqu'un de cette qualité).

Oliva n'était peut-être pas sans ignorer que Charles II était dans le fond de son cœur enclin à une conversion. Il avait été en relation avec R. Bellings lors de la mission de celui-ci à Rome en 1662-1663. (1) Il a pu recevoir des renseignements plus précis sur l'inclination du roi d'Angleterre vers le catholicisme s'il fît connaître la conversion de son fils à l'un de ceux qui avaient été mêlés à la négociation.

Naturellement, il dut causer de ces faits avec le novice, lui confier sous le sceau du secret les raisons

(Ij Civiltà cattolica, s. 5, t. 6, p. 700.

qu'il y avait de croire que malgré l'obligation que lui imposait le second certificat de « demeurer à Londres, vivant dans la religion de ses pères et liturgie anglaise», il n'aurait aucune peine à obtenir la continuation des bienfaits d'un père animé des mêmes sentiments que lui ; Jacques comprit la nécessité de changer son plan ; il fit parvenir au général des Jésuites deux , lettres soi-disant écrites par Charles II et en accord parfait avec les prévisions exprimées par ce chef d'Ordre, le roi y exprimant la plus vive joie de savoir son fils converti, remerciant Dieu de lui avoir fait « naître l'occasion de pouvoir trouver une seule personne dans ses royaumes à qui il put se fier touchant l'affaire de son salut, sans donner d'ombrage à sa cour qu'il fut catholique » et déclarant « ne pouvoir se servir que de lui qui sera toujours assez capable pour nous administrer en secret les sacrements de la confession et de la communion que nous désirons recevoir au plus tôt » .

La lettre ajoutait que ce secret n'était connu que des reines (la reine-mère Henriette de France et Catherine de Bragance, femme de Charies II), et le faussaire allait commettre un nouvel anachronisme en supposant que la reine-mère habitait encore Londres. Or, elle avait quitté cette ville au commencement de juillet 1665, au plus fort de la peste, accompagnée par son fils jusqu'à l'embouchure de la Tamise, et presque sans espoir de retour, les médecins ayant déclaré que l'air de l'Angleterre pourrait lui devenir funeste étant donné la « mauvaise toux » qui la faisait souffiir depuis

1662. Elle s'était alors fixoe à Colombes (près Paris), où elle mourut en août 1669. Mais le faussaire ignorait ce déplacement ; il avait probablement entendu parler par Oliva de la façon dont « les reines » étaient intervenues dans la négociation pour élever l'abbé d'Aubigny au cardinalat et des soins particuliers qu'Henriette de France avait pris de Monmouth quand il n'était que Mr. Grofts, et eu avait conclu qu'il serait habile de leur prêter un rôle dans son affaire.

La lettre prémunissait ensuite le P. Oliva contre le danger de mêler la reine de Suède à l'histoire, « c'est assez que ce soit une femme pour nous mettre en crainte qu'elle ne puisse garder un secret ; comme elle croit savoir seule la naissance de notre fils bien-aimé, nous lui avons écrit de rechef et nous l'avons confirmée dans son opinion, ce qui fait que Votre R"^ Paternité lui témoignera en l'occasion n'avoir aucune connaissance de sa naissance, au cas qu'elle lui demande ».

A cette lettre était jointe une autre du 4 août 1668 « pour notre très honoré fils le prince Stuart» (1) où le roi commençait par expliquer pourquoi la bourse de son prétendu fils était vide : « La reine de Suède nous a demandé en prêt la somme d'argent que nous avions eu le soin de lui faire tenir pour votre entretien, qui était bastante pour plusieurs années. Nous avons ordonné ce qu'il faut là dessus , c'est pourquoi ne vous en mettez point

(1) Aucun des fils naturels des rois d'Angleterre, et en particulier de Charles II, n'a porté le nom de Stuart.

en peine et ne lai écrivez ni parlez plus ». La lettre

continuait en commettant de nouveau l'anachronisme signalé ci-dessus. « Il ennuie extrêmement aux reines de vous voir à qui nous avons communiqué en secret votre conversion à la religion romaine. Elle nous ont conseillé de vous mander que nous ne vous empêcherons point de vivre dans l'Institut que vous avez embrassé. . . mais que vous consultiez bien vos forces. . . Vous devez considérer que nous avions dessein de vous reconnaître publiquement avant peu d'années pour notre fils, mais le Parlement, ni les affaires ne l'ayant permis jusqu'à présent, nous avons toujours été contraint de différer. Vous pouviez en outre considérer que vous pouviez prétendre semblables titres de notre part que le duc de Monmouth et peut-être plus amples ; en outre que nous sommes sans enfants de la reine, que ceux du duc d'York sont fort faibles ; que par toutes raisons et à cause de la qualité de votre mère, vous pouviez prétendre de nous et du Parlement d'être préféré au duc de Monmouth. En ce cas étant jeune comme vous êtes, si la liberté de conscience et si la religion catholique rentrent en ce royaume, vous pourriez avoir quelqu'espérance pour la couronne ; car nous pouvons vous assurer que si Dieu permet que nous et notre três-honoré frère le duc d'York mourions sans enfants, les royaumes vous appartiennent et le Parlement ne peut pas légitimement s'y opposer, si ce n'est qu'en matière d'être catholique vous en fussiez exclus, si la liberté de conscience n'était pas encore établie et que comme à présent on ne put élire autres

rois que protestants. Voilà ce que nous sommes conseillés par les reines de vous mander »,

Il est difficile d'admettre que le Parlement et les affaires n'aient pas permis la reconnaissance de Jacques de la Cloche puisqu'ils n'ont jamais interdit la reconnaissance des autres enfants du roi, et quant aux espérances de succession, il convient de faire remarquer d'abord que depuis Guillaume le Bâtard qui conquit l'Angleterre, aucun bâtard n'avait régné sur ce pays, et ensuite que la couronne en cas de décès de Charles II et du duc d'York sans enfants revenait à Guillaume d'Orange, fils de la sœur aînée de ces princes. (1)

La lettre continuait par une nouvelle précaution au

(1) Cet espoir donné par le roi à son bâtard qu'il pourrait succéder à la couronne d'Anj^leterre est ce qui a paru à Mgr. Barnes et à Mr. Andrew Lang le plus décisif contre l'authenticité des lettres de Charles II conservées dans les archives du Gesù. A notre avis, c'est l'argument le plus faible et même un argument très faible. Non seulement peu d'années après, Monmouth aspira à la couronne, appelé par les souhaits d'une grande partie du peuple anglais, et faillit y parvenir, mais à cette époque même, le 21 mars 1609, Colbert de Croissy écrivait à de Lionne : « On aura bien de la joie ici du bon succès des affaires de Don Juan \}e frère bâtard du roi d'Espagne Charles II], car il y a longtemps que cette cour a fait le procès du confesseur et que la pluralité des souhaits porte ce prince sur le trône [d'Espagne] ». Et ce souhait du gouvernement anglais était celui de tous les Espagnols. Ces deux exemples prouvent que les peuples du XVII® siècle ne voyaient pas dans la bâtardise un obstacle à la succession au trône quand le bâtard leur plaisait.

sujet de la reine de Suède à qui Charles II disait avoir écrit pour qu'elle traite Jacques en simple cavalier sans montrer avoir connaissance de sa naissance. Elle se terminait en disant que le roi ne pouvait pas envoyer d'argent, « ne pouvant pas faire éclater que nous avons personne à Rome avec qui nous ayons communication s>.

Peu après arrivèrent au général des Jésuites deux nouvelles lettres de Charles II à Oliva, l'une du 29 août 1668, l'autre d'une date un peu postérieure, contenant do nouveau les mêmes anachronismes au sujet « des reines». Elles étaient provoquées par la crainte qu'éprouvait leur auteur de rencontrer la reine de Suède dont la venue en Italie était annoncée. « Nous envoyons », y faisait-on dire à Charles II dans la première, « en grandissime secret un exprès à Rome pour porter deux lettres, l'une à Votre R""^ Paternité, afin que notre bien-aimé fils parte au plus tôt, l'autre à la reine de Suède, ayant commandé à l'exprès d'attendre Sa Majesté en quelque ville que ce soit d'Italie, par où elle doive passer, ne voulant pas même que l'exprès susdit comparaisse à votre maison... Nous lui avons défendu pareillement de tarder plus d'un jour à Rome »

Après avoir obvié au double danger, d'abord de rencontrer la reine de Suède, et ensuite qu'on fasse dos enquêtes sur la façon mystérieuse dont les lettres arrivaient, la lettre recommandait que Jacques vienne trouver Charles II sans se présenter au roi de France et à la duchesse d'Orléans comme il était dit dans la

lettre du 3 août. Au cours de cette recommandation, une nouvelle erreur était commise en affirmant qu'ils savaient «secrètement la bonne volonté que nous avons dès longtemps de nous faire catholique». Ce n'est qu'en février 1669 que Madame et peut-être aussi Louis XIV en furent informés.

La seconde lettre, non datée, annonçait que celle du 29 août était à peine cachetée quand « les reines nous ont averti de ne nous point presser de l'envoyer..,, ayant appris que les initiants ou novices de votre sainte société ne sont jamais mandés seuls sans que quelqu'autre religieux les accompagne ». La lettre avait pour but d'en demander la dispense pour Jacques de la Cloche, qui devait aller s'embarquer à Gênes, pour l'Angleterre, prenant le nom d'Henri de Rohan, « qui est le nom de la famille d'un certain prince français calviniste, à nous très connu et intime ».

Oliva ne s'aperçut pas de la supercherie ; au dos de l'une de ces lettres, il écrivit en italien le brouillon de sa réponse : « Sire. Le porteur de la présente, qui est un gentilhomme français, expliquera à Votre Majesté la façon fidèle dont j'ai exécuté ce qui m'a été ordonné dans ses trois lettres. J'exécuterai avec la même promptitude et exactitude tout ce qu'elle daignera m'imposer... Livourne, 14 octobre 1668 ».

Muni de cette réponse, Jacques partit avec un Père Jésuite; il le laissa en France, et après une courte absence, le rejoignit porteur de deux lettres de Charles II, toutes deux du 18 novembre 1668 ; la première disait : « Nous étions en peine sur qui jeter

la vue pour envoyer de rechef quelqu'un à Votre Rév. Paternité touchant nos affaires. Notre fils nous ayant représenté le désir qu'il avait de retourner lui-même à Rome en ambassade secrète... nous le lui avons accordé sous condition qu'il s'en retourne à Londres aussitôt qu'il aura eu audience de Votre Rév. Paternité et obtenu les choses dont nous la prions et que notre cher fils lui expliquera de vive voix, vous amenant (1) en repassant par la France le révérend père qu'il y a laissé». La lettre se terminait en promettant une somme notable pour les bâtiments de Saint-Andréa « attendant, s'il vous plaît, que nous vous donnions avis des moyens que Votre Rév. Paternité prendra avec nous pour la recevoir, qui sera devant un an. Si Votre Rév. Paternité nous écrit, ce sera par notre très cher fils... S'il arrivait qu'il eut besoin de quelque chose quelle qu'elle puisse être, nous prions Votre Rév. Paternité d'en avoir soin et nous lui tiendrons compte de tout ».

A cette lettre , où successivement Charles II promettait de l'argent aux Jésuites et leur en demandait

(1) La traduction italienne du P. Boero et le texte imprimé par Mgr. Barncs portent nous amenant : c'est une faute de lecture évidente ; le roi avait recommandé, dans la prétendue lettre du commencement de septembre, que Jacques ne vienne pas en Angleterre avec un « autre religieux » comme le voulaient les « façons de faire » de la Société de Jésus ; évidemment, par un compromis, Oliva avait fait accompagner Jacques en France par un Jésuite qui avait reçu l'ordre de ne pas aller plus loin, et le novice devait reprendre ce compagnon en passant en France pour retourner à Rome.

pour son fils, était joint un billet portant : « Nous, Charles, roi d'Angleterre, confessons devoir au général des Jésuites 800 livres sterling, c'est-à-dire 800 jacobus ou doublons, pour l'entretien et les voyages de notre fils le prince Jacques Stuart, jésuite vivant sous le nom de La Cloche, lesquels 800 doublons le dit Père Gian Paolo Oliva lui a avancés, et nous promettons de les payer dans six mois ».

Les finances des rois de cette époque étaient, en général, fort en désordre, et tout le monde savait que le roi d'Angleterre, en particulier, était en état de cessation de paiements, sans quoi le P. Oliva eut pu s'étonner des délais demandés par le roi de France et d'Angleterre pour payer d'aussi faibles sommes.

Les archives de la Compagnie de Jésus ne contiennent sur Jacques de la Cloche aucun renseignement postérieur au 18 novembre 1668. Mais les documents du Record Office de Londres et les Lettere de Vicenzo Armanni de Gubbio (1674) permettent de continuer son histoire.

Arrivé à Rome, Jacques y reçut du P. Oliva une forte somme en doublons pour retourner en Angleterre, mais en quittant le Collège de St-Andrea, au lieu de se diriger vers Londres, il alla à Naples où il arriva en compagnie d'un Français, chevalier de Malte. Ce chevalier, avant de continuer sa route, recommanda son compagnon à l'abbé de S. Aniello, des chanoines réguliers du S. Sauveur. Sous la direction de ce religieux, Jacques « poursuivit avec grande fréquence et ferveur ses exercices de religion ».

« Il ne donna sur lui-même à ce confesseur que des renseignements équivoques et obscurs, disant que son père était un grand seigneur anglais et que sa mère, également de grande maison, professait la vraie foi de l'Eglise romaine. Il avait lui-même abjuré l'hérésie et s'était converti, éclairé sur la vérité par d'excellents religieux » .

Etant tombé amoureux de Teresa Corona, fille de l'aubergiste Francesco, chez lequel il logeait, il l'épousa le 19 février 1669. L'acte de mariage le dénomme D. Jacobus Henricus de Boveri Roano Stuardo Anglicanus.

Le nouveau beau-père dépensait généreusement l'argent que lui avait donné le fiancé. Le vice-roi entendit parler de ces dépenses inaccoutumées de Corona et fit arrêter son beau-fils à cause des soupçons qu'elles donnèrent. On trouva en sa possession 200 doublons, beaucoup de joyaux et quelques papiers où il était nommé Votre Altesse. L'idée s'accréditant qu'il était un fils naturel du roi d'Angleterre, il fut provisoirement enfermé au fort Saint-Elme, puis au commencement d'avril transféré au château de Gaëte et 50 écus par mois lui furent assignés pour son entrelien. ,

Le prisonnier envoya prier le consul d'Angleterre Mr. Browne, de l'aider à se faire relâcher. Mais il ne put parler un mot d'anglais, ni rendre compte de la naissance qu'il disait avoir. Il écrivit aussi au général des Jésuites, et après avoir excusé sa faute comme une erreur de sa fragilité, le pria d'employer ses bons

offices auprès du vice-roi pour lui laisser faire son voyage par Livourne et Marseille, remettant à la prudence de Sa Rev™« Paternité de juger ce qui était le mieux, de cacher ou de divulguer son secret. Mais le vice-roi, qui avait déjà écrit sur ce sujet à Londres, voulait attendre la réponse (1). Dès qu'elle fut arrivée (vers le 10 juin), il fut envoyé du château de Gaële à la Yicaria, prison de la populace napolitaine. Le viceroi voulait le faire fouetter à travers la ville, mais les parents de sa femme (qui avait été arrêtée en même temps que lui et enfermée dans un monastère « avec toutes commodités et marques d'honneur »), agirent auprès de la vice-reine, qui, par compassion pour elle et ses parents, obtint de Don Pedro de lui épargner cette honte, et il fut remis en liberté.

Il s'absenta alors de Rome pendant quelque temps, et quand il revint, prétendit avoir fait en France un voyage pour voir sa mère, Dona Maria Stuarta, de la famille de Charles II. Sa parenté avec le roi et sa haute naissance étaient cause, disait-il, que Sa Majesté ne voudrait jamais le reconnaître pour son fils. Il semble qu'il déclara à son retour que sa mère Dona Maria était morte quelque temps avant son voyage en France.

Le 7 septembre 1669, Kent, l'agent anglais à Rome,

(1) II ne semble pas excessif de conclure de cette phrase, extraite do la relation d'Armanni, que le général des Jésuites pourrait Lien avoir répondu d'une façon favorable, mais que le vice-roi ne considéra pas cette attestation comme suffisante et voulut attendre la réponse de Charles II.

annonce au gouvernement anglais la mort de l'aventurier. « Il est mort dans la même confiance et humeur princière », écrit-il. « Ayant laissé Teresa Corona, sa femme, une personne de condition ordinaire, grosse de 7 mois, il a fait un testament (1) et institué comme exécuteur testamentaire Sa Majesté Très Chrétienne qu'il appelle son cousin. Il y prie le présent roi d'Angleterre, Charles II, d'allouer à son prince posthume les 80.000 ducats qui étaient l'apanage de sa mère (2). Il laisse également à cet enfant et à sa mère Theresa 291.000 ducats à titre de legs (3). Il a été

(1) Ce testament est imprimé in-extenso dans les Lettres de Vincenzo Armanni, t. III, p. 198-210 (Macerata, 1674, in-4''). Il commence ainsi : « Je, Jacques Stuart, fils naturel de Charles II, procréé avec la Signora D. Maria Stuarda délia famiglia delli baroni di S. Marzo, me trouvant à Naples, malade et au lit, mais sain d'esprit, considérant le péril imminent de ma mort, voulant disposer de ce qui doit me revenir, ai fait le présent testament ».

(2) Le testament demandait plus que ne disait Kent : « Je supplie S. M. Britannique, disait le testateur, de remettre, comme à l'ordinaire, entre les mains de mon ou de mes descendants à naître, la principauté de Galles ou celle de Monmouth (Mommus) ou celle d'une autre province, qu'il est d'usage de donner aux enfants naturels de la couronne, d'une valeur de cent mille écus de revenu ».

(3) « Pour ces 291.000 écus de legs, disait le testateur, au cas oii Sa Majesté Britannique ne les acquitterait pas, j'engage ma terre dite le marquisat de Juvignis, valant 300.000 [écus?] et plus ». — Les historiens anglais ont discuté pour savoir quelle pouvait être la terre ainsi désignée ; l'opinion la plus vraisemblable est que le notaire aura mal entendu le testateur qui voulait dire Aubigny, duché appartenant aux ducs de Richmond

enterré dans l'église de S. Francisco di Paolo hors de la Porta Capuana (1) (car il mourut catholique romain). Il a laissé 400 £ pour qu'une pierre portant gravés son nom et sa qualité soit placée sur sa tombe, car il s'appelait lui-même Don Jacopo Stuarto. Telle a été la fin de cette duperie princière ou autre ».

Se rendant compte du caractère imaginaire de ses biens et legs, le testateur de sommes si énormes dictait prudemment : « Mes obsèques devront se faire aux frais de Francesco Corona, mon beau-père » et terminait en ordonnant : « Ce testament doit rester secret, fermé et scellé jusqu'après ma mort. Si quelqu'un le révélait en tout ou en partie, le Fr. Antonio di Gagiiano (son confesseur) a pouvoir, par acte spécial, d'aller le chercher chez le notaire afin de le détruire ».

Dans une dépêche écrite par de Lionne à l'ambassadeur de France à Londres pendant l'automne 1669, et mentionnant que le général des Capucins avait été prié par la famille Corona d'obtenir que le roi de France intervint auprès de Charles II pour qu'il payât les legs du soi-disant Jacques Stuart, il est dit: «Je ne mentionne ceci que pour faire rire votre cour. Pour ma part, je m'étonne qu'il se soit trouvé un homme

et de Lennox de l'ancienne ligne. Après la mort de Liidovick Stuart d'Aubigny, mort cardinal en novembre 16G5, il revint à la couronne de France et fut donné par Louis XIV à la duchesse de Portsmouth et à ses descendants (ducs de Richmond de la nouvelle ligne).

(1) Cette église et ses registres furent complètement détruits en 1806, lors de l'occupation de Naples par les Français.

capable de tromper une honnête famille jusqu'à son heure suprême, comme s'il ne lui avait pas fait assez de mal en s'y mariant » .

Un fils posthume naquit à Naples le 10 décembre 1669 et fut baptisé le même jour à S. Sofia in S. Giovanni a Carbonara. Il reçut le nom de Jacques et est dit dans l'acte fils de D. Giacorao de Boveri Bosano (Roano) Stoardo et de D. Teresa Corona, époux domiciliés dans la paroisse.

Ce second Jacques Stuart, après divers voyages (voir la note supplémentaire, page 293), imprima à Venise à titre de moyen de justification de son nom à l'égard des autorités ecclésiastiques, une attestation du cardinal Franc. Pignatelli, archevêque de Naples, où son père est nommé deux fois Jacobus Henricus de Boveri Roano Stuardo, probablement d'après l'acte de mariage du 19 février 1669. En 1740, il résidait depuis plusieurs années à Gênes, dans la paroisse de S. Lorenzo et « se trouvait dans une extrême indigence, habitant dans une petite chambre dépourvue du nécessaire». Le 25 mai 1741, par une plume étrangère, il demanda des secours à la Congrégation romaine de la Propagande dans une lettre qui a mis sur la trace de la relation faite par Armanni. Il y racontait ses aventures vraies ou fausses. Il réitéra sa demande le 21 juillet suivant.

Des documents conservés au British Muséum permettent de suivre ce «principe Stuardo» jusqu'en 1743. Ils consistent en une lettre signée de sa main, accompagnant un document imprimé signé du vicaire

général de Naples et lui donnant licence de mendier dans le diocèse. Cet imprimé contient une biographie du « demandeur » où il est dit qu'en 1743 il retourna à Rome, et y fut arrêté et jeté en prison comme «imposteur et faux prince». Après trois mois d'emprisonnement, il fut condamné à être exilé comme imposteur, dépouillé de tous ses vêtements sauf de sa chemise, placé sur une voiture et transporté à Ripa Grande. Là, on le mit dans une barque non pontée et on l'envoya à Naples où il arriva dans une grande détresse et où il aurait péri s'il n'avait pas été secouru par un parent, Orsino Galeotti.

D'autres documents ont permis à A. F. Steuart, dans son travail intitulé The Neapolitan Stuarts (English Historical Review, juillet 1903) de suivre encore plus loin notre mendiant.

D'après lui, le 10 avril 1747, l'évêque de Cajazzo, vicaire général de Naples, recommanda aux fidèles Don Giacomo Stuardo qui se trouve dans une grande indigence, le nommant nepote di Carlo Secundo, re d" Inghilterra . . . Il est probable qu'il est le principe Stuardo qui en mars 1752, dans une lettre où il expose sa pauvreté, déclare être l'erede universale del regio sanguine Stuardo d' Inghilterra.

L'histoire de ces aventuriers fut d'abord publiée par Lord Acton dans le T. I. de The Home and Foreign Review, en juillet 1862. Lord Acton avait reçu du P. Boero, bibliothécaire du Gesù, des copies des papiers relatifs à la mission de Bellings en 1662 et à ^'^cques de la Cloche. Il y ajouta l'histoire napoli-

taine du faux prétendant d'après les lettres de Kent conservées au Record Office. Il admit que le novice de S. Andréa était bien le fils de Charles II et que l'aventurier de Naples était un faussaire qui lui avait enlevé ses papiers. L'article de Lord Acton a été réimprimé dans ses Historical Essays and Studies. L'année suivante, le P. Boero publia la même histoire en italien dans la Civiltà cattolica, 5^ série, t. 6 et 7. Il existe un tirage à part de ces articles sous le titre : Conversione alla Chiesa cattolica di Carlo IL Enfin un travail en français sur le même sujet parut en 1864-1865 ^diWslQS Etudes de religion, histoire et littérature. Il est dû au P. Florent Dumas.

En 1890, W. Maziere Brady reprit la question dans ses Anglo-Roman Papers. Il conclut à l'identité du novice et de l'aventurier de Naples, les tenant tous deux pour un fils de Charles II.

En 1903, dans The Valefs Tragedy, Mr. Andrew Lang étudia à son tour cette énigme sans lui trouver de solution satisfaisante; «No key fits the lock», fut sa conclusion.» (1)

Mgr. Barnes, dans la première édition de TJie Man

(1) Pourtant Mr. A. Lang disait dans sa préface : « Depuis l'envoi de ce volume chez l'imprimeur, j'ai reçu de Mr. Austin West, à Rome, un sommaire de la lettre d'Armanni surGiacopo Stuardo. 11 m'a amené à la conclusion que Jacques était le même personnage que le fils aîné de Charles II (Jacques de la Cloche), mais en admettant qu'à la fin de sa vie, Jacques était fou, ou tout au moins « mégalomaniaque », ou n'était point l'auteur de son testament ».

ofthe Mask, fit le premier observer combien la lettre du 4 août était suspecte à cause de ses promesses de succession à un bâtard, puis il attira l'attention de Mr. A. Lang sur l'anachronisme répété au sujet de la présence de la reine Henriette à Londres en 1668. La clef était trouvée. Elle permit à Mr. Andrew Lang d'exposer la vraie solution dans un article magistral publié dans le vol. 86 de la Fortnightly Review et intitulé The M aster Hoaocer (1).

(l)Aux raisons énumérées plus haut de croire que Jacques de la Cloche était uu imposteur, il faut ajouter que son âge ne concorde pas avec celui qu'il aurait dû avoir s'il avait dû sa naissance à une intrigue de Charles II avec une demoiselle de Jersey. Ce prince ayant séjourné dans cette île du 27 avril au 25 juin 1646, un enfant conçu à cette époque aurait eu 21 ans et non 24 ans en 1668. D'autre part, l'âge de Charles II, né en 1630, et la sévérité avec laquelle il était élevé en Angleterre, écartent toute idée d'une aventure antérieure.

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