CHAPITRE III L'abbé Frignani
En 1664, une guerre, causée par des rivalités commerciales, coloniales et maritimes, éclata entre l'Angleterre et les Provinces -Unies . Louis XIV, allié de ces dernières, attendit jusqu'au 26 janvier 1666 pour venir à leur secours conformément aux obligations que les traités lui imposaient. La paix de Bréda mit fin à cette lutte le 21 juillet 1667. Louis XIV ayant commencé à conquérir les Pays-Bas espagnols, Anglais et Hollandais, ennemis la veille, s'allièrent en janvier 1668 avec la Suède pour lui imposer la paix avec le nouveau roi d'Espagne, Charles II. Cette intervention des Hollandais, ses alliés de la veille, contre lui, indisposa vivement Louis XIV, mais la haine du roi d'Angleterre Charles II contre ses anciens adversaires était presqu'aussi marquée. Il avait déjà fait au roi de France des propositions d'alliance lors de la première ambassade de Ruvigny vers 1664 ; il se déclara prêt à reprendre les négociations dès juillet 1668 ; il n'était d'abord question que d'un projet d'alliance contre les Hollandais. Plus tard, Charles II y joignit la proposition d'un pacte stipulant que Louis XIV devait l'aider à rétablir le catholicisme dans ses états.
Dans les motifs qui avaient fait rechercher par Charles II l'alliance de Louis XIV entraient trois
sentiments principaux : le désir de se venger des Hollandais, celui de s'assurer contre ses sujets les ressources de tout genre que l'alliance avec un souverain absolu et puissant comme Louis XIV devait mettre à sa disposition, et enfin un très vif penchant pour le catholicisme, considéré à la fois comme la religion véritable et comme celle qui inspire le plus aux sujets les sentiments d'obéissance indispensables à l'exercice paisible de l'autorité absolue par le pouvoir royal. Après l'échec de sa négociation avec Rome en 1663, Charles n'ayant pas obtenu du pape les concessions qu'il jugeait nécessaires, ajourna l'exécution de ses projets pour le rétablissement du catholicisme. Mais ses sentiments et ses desseins n'en avaient subi aucun changement, et l'obstination avec laquelle il se rapprochait de Louis XIV, malgré les circonstances et malgré son peuple, en est une preuve ; seulement, il aurait peut-être tardé encore longtemps à les faire connaître à ses confidents et au roi de France dans toute leur étendue si un personnage plus obstiné et moins prudent que lui n'était venu l'entraîner.
Le duc d'York, son frère, avait été jusqu'alors un protestant convaincu ; au fort des querelles entre Charles II et la reine Henriette, sa mère, au sujet des affaires de religion et en particulier au sujet de la conversion du duc de Glocesler (1), il s'était montré bon protestant. Mais, lui aussi, venait de trouver son chemin de Damas.
(1) Le troisième fils de Charles I", né en 1640, mort en 1660.
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Voici comment lui-même raconte sa conversion : « Vers le commencement de 1669, Son Altesse Royale, qui avait longtemps pensé que l'Eglise anglicane était la seule véritable, éprouva des scrupules de conscience et se mit à songer sérieusement à son salut. En conséquence, elle envoya chercher un Jésuite nommé le P. Symons, qui avait la réputation d'un très savant homme, afin de s'entretenir avec lui sur ce sujet. Quand le Jésuite fut venu, le duc lui fit part de l'intention où il était de se faire catholique et parla de sa réconciliation avec l'Eglise. Après une assez longue conversation, le Père lui dit franchement qu'il ne pourrait être reçu dans l'Eglise catholique à moins qu'il ne quittât entièrement la religion anglicane. Le duc observa qu'il avait cru que cela pouvait se faire moyennant une dispense du pape ; il allégua la singularité de sa position et l'avantage qu'il procurerait à la religion catholique en général et surtout aux catholiques d'Angleterre, s'il pouvait obtenir une dispense pour suivre extérieurement les rites de l'Eglise anglicane jusqu'à ce que l'occasion s'ofi'rit de se déclarer avec plus de sûreté pour sa personne et pour tous les catholiques. Mais le bon Père insista, disant que le pape lui-même n'avait pas le droit d'accorder une pareille dispense, vu que c'était la doctrine inaltérable de l'Eglise catholique de ne point faire le mal dans l'espoir du bien. Le duc, ayant écrit sur ce sujet au pape, reçut du Saint-Père la confirmation de ce que le bon Jésuite lui avait dit. Les paroles du P. Symons et la lettre de Sa Sainteté firent songer au duc qu'il
était plus que temps de faire tous ses efforts pour obtenir la liberté de se déclarer, afin de ne plus vivre dans la situation embarrassante et périlleuse dans laquelle il se trouvait ».
Le duc d'York était alors un peu en froid avec son frère Charles II. Le chancelier Clarendon, père de la duchesse d'York, avait d'abord été contraint par le roi à rendre les sceaux, puis abandonné par lui aux poursuites de ses ennemis, accusé de haute trahison, forcé à s'exiler, et enfin condamné au bannissement comme s'étant soustrait aux procédures de la justice. Le duc qui avait naturellement ressenti vivement le traitement dont son beau-père était l'objet, n'avait pas caché son déplaisir à ceux qui avaient contribué à la chute du chancelier pour prendre sa place et celle de ses créatures ; il était, en conséquence, desservi par eux et en particulier par le duc de Buckingham, le plus puissant de tous.
Le duc d'York ayant donc décidé de se convertir, se décida à en faire part au roi ; « sachant que ce prince était du même avis et s'en était déjà ouvert à lord Arundell de Wardour (1), à lord Arlingfon (2)
(1) Arundell (Henry), troisième lord Arundell ol" Wardour, né vers 1600, d'une famille catholique, maître de la cavalerie de la reine-mère Henriette-Marie en 1063, signa en 1070 le traité de Douvres, dénoncé par Tikis Oates en 1678, arrêté le 25 octobre et détenu en prison jusqu'en juin 1685, mort le 28 décembre 1694.
(2) Arlington (Henry-Bennet, comte d'), né en 1618, secrétaire d'Etat en 1662, employé plus particulièrement aux affaires étrangères, démissionnaire en 1674, mort en 1685.
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et à Sir Thomas Clifford (1), il saisit une occasion pour entretenir Sa Majesté à ce sujet. Il la trouva bien décidée à se faire catholique et pénétrée du sentiment de la contrainte et du danger de sa position. Le roi ajouta qu'il désirait avoir, dans le cabinet du duc, une entrevue secrète avec les personnes que nous venons de nommer, afin d'aviser avec elles aux moyens qu'il fallait employer pour étendre la religion catholique. Cette entrevue fut fixée au 25 janvier (4 février) (2), jour où l'Eglise célèbre la conversion de Saint Paul ».
« Quand toutes ces personnes furent réunies, le roi leur déclara ses sentiments en matière de religion ; il répéta ce qu'il avait dit au duc sur l'embarras qu'il éprouvait à ne pouvoir professer la foi à laquelle il était attaché, et leur dit qu'il les avait appelées pour les consulter sur les moyens qu'il conviendrait d'employer pour rétablir la religion catholique dans son royaume et sur le moment le plus favorable pour se déclarer ouvertement. Il leur fit observer qu'il n'y avait pas de
(1) Sir Thomas Clifford, né en 1630, converti secrètement au Catholicisme ; membre de la Chambre basse en 1660, il contribua beaucoup au rappel de Charles II. Il fit partie du ministère Cabal en 1668 comme chancelier de l'Echiquier. Il mourut en
(2) L'Angleterre n'avait pas encore adopté à cette époque le calendrier grégorien, aussi les dates des lettres de Charles II sont-elles suivant l'ancien style et en retard de 10 jours sur les dates correspondantes des documents français (et en particulier sur les lettres de Colbert de Croissy, notre ambassadeur à Londres).
temps à perdre, qu'il s'attendait à trouver de grandes difficultés dans l'exécution de son grand projet, et que, pour cela même, il préférait l'entreprendre pendant qu'il était, ainsi que son frère, dans la force de l'âge et capable de supporter les plus grandes fatigues, tandis que, dans quelques années, ils ne pourraient plus avoir la force de mener à bien un si grand dessein. Sa Majesté parla avec beaucoup d'énergie ; elle avait les larmes aux yeux, et pria ces messieurs de faire ce qu'il convenait à des hommes sages et à de bons catholiques ».
« La consultation fut longue et le résultat en fut que le meilleur moyen à employer pour ce grand dessein était d'agir de concert avec la France, et de demander l'assistance de Sa Majesté Très Chrétienne, la maison d'Autriche ne se trouvant plus en état d'y coopérer (1) ».
Par suite de la décision prise dans cet important conseil privé, lord Arundell fut envoyé quelque temps après en France pour en conférer avec Louis XIV. Il était accompagné de sir Richard Bellings, qui avait été secrétaire de la confédération catholique en Irlande et qui devait préparer les articles du traité.
La négociation fut conduite alors verbalement par lord Arundell (2) ; le comte de Saint- Albans, passant
(1) J. S. Clarke, Vie de Jacques 11, d'après les mémoires écrits de sa main, t. I, p. 214-210.
(2) Les lettres du 21 novembre 1009 qu'Arundell reçut de Louis XIV pour Charles 11 à la fin de sa mission, peuvent servir de modèle de la façon dont elle fut conduite. Dans la première,
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d'Angleterre on France, servait aussi d'intermédiaire entre les deux rois (1). Charles II n'ayant pas voulu qu'elle fut confiée à M. Colbert de Croissy, il n'en reste pendant quelque temps que de faibles traces dans les lettres de ce roi à sa sœur (2).
destinée à dépister la curiosité, le roi de France disait seulement : « le S'' comte d'Arundell vous témoignera avec quel soin, application et affection nous nous sommes portés en toutes choses oii nous avons pu connaître vos intentions pour la ponctuelle exécution des ordres que vous aviez donné au sujet des biens que la feu reine d'Angleterre a laissé ici par son décès » ; mais dans la seconde lettre, secrète celle-là, Louis faisant allusion à la mission d'Arundell, disait : « Monsieur mon frère, quoique j'aie déjà répondu par la voie de mon ambassadeur à la lettre que celte personne me rendit de votre fait, je ne puis la laisser partir sans profiter encore d'une si favorable occasion pour vous renouveler les assurances de mon amitié par la tnême personne qui tne causa il y a six mois une si grande joie en ni apportant les plus obligeantes marques de confiance et d'affection que vous me puissiez donner. ... ». (Arch. étr., Corr. angl., 96, 106-107.)
(1) Lord Saint-Albans partit de France vers le 13 mars pour retourner en Angleterre (Arch. étr., Corr. angl., 93, 279). Il repartit de Londres le 19 (29) mars « avec des instructions pour lord Arundell aussi amples que vous pouvez le désirer », écrivait Charles II à Madame ; il était de retour à Londres le 6(16) mai : « Vous ne pouvez imaginer quel bruit a causé ici l'arrivée de Saint-Albans, comme s'il m'apportait d'importantes propositions de la part du roi de France », écrivait à ce sujet Charles II à sa sœur. Il revint en France un peu plus tard et y était lors de la mort de la reine Henriette de France le 10 septembre 1669. On sait que Lord Saint-Albans, qui s'était converti au catholicisme, passait pour marié secrètement à cette reine.
(2) Nous avons vu plus haut que d'après le duc d'York, Arlington prit part, avec Arundell etClifford, à la conférence du 25 janvier (4 février) oii il fut décidé de rechercher l'alliance de
CeJle-ci n'avait pas été pendant longtemps assez initiée aux secrets du roi pour qu'ils aient fait usage d'un chiffre dans leur correspondance. Ce n'est que le 14 (24) décembre 1668 que le roi reconnut la nécessité de cette précaution. Il le lui envoya le 20 (30) janvier, et ce n'est que le 22 mars (l"^"" avril) qu'il la considère comme complètement au courant de ses desseins. 11 lui écrivit en effet ce jour-là : « Avant que cette lettre arrive entre vos mains, vous verrez clairement pourquoi le duc d'York a été initié à l'alfaire, et pour quelle raison je désirais que vous n'écrivissiez pas à personne sur l'affaire de France. Buckingham ne sait rien de mes intentions envers la religion catholique, ni de la personne que j'envoie au roi de France (1) ».
Madame ne devaitdoDc pas,dèsrarrivée d'Arundell (2) ,
Louis XIV pour rétablir le Catholicisme en Angleterre ; cependant la mission d'Arundell semble lui avoir été dissimulée, car le 25 avril (5 mai), Charles II écrit à Madame : « J'ai appris par Arlington qu'il croit qu'il y a quelque négociation avec la France dont il ne sait rieii ». Il est certain, en tous cas, que le secret fut levé plus tard pour lui puisqu'il est un des signataires du traité de Douvres. Quant à l'ambassadeur d'Angleterre à f'aris, lord Montagne, il n"en a jamais rien su.
(1) Nous citons les lettres de Charles II à Madame d'après Julia Canwright, Madcnne, London 1894.
(2) La date exacte de l'arrivée d'Arundell est inconnue, mais est probablement antérieure d'un jour ou deux au 13 février. Nous croyons en effet que c'est de lui qu'il est parlé dans la lettre suivante de Lionne à Croissy (13 février 16(39, A rqh. étr., COÏT. Angl., 93, 240) : « II est arrivé ici un homme de la reinemère d'Angleterre qui a apporté au Roi la réponse du roi
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avoir connu toutes les choses qui lui avaient été cachées jusqu'alors ; un passage d'une lettre que son frère Charles II lui écrivit le 7 (17) mars le donne à penser : « J'ai envoyé cette nuit le comte de Sainl- Albans à lord Arundell ; il est aussi pleinement pourvu d'instructions que vous pouvez le désirer. Vous verrez par lui la raison pour laquelle j'ai désiré que vous n'écriviez à personne ici (sauf à moi) de l'affaire de France » .
C'est au milieu de toutes ces négociations mystérieuses que Mgr. Barnes rencontra pour la première fois le nom de l'homme en qui il a vu le Masque de Fer. Le 23 février, de Lionne écrivait en effet à Colbert de Croissy une lettre fort curieuse dont voici l'abrégé :
d'Angleterre au billet que Sa Majesté lui avait écrit par le retour de Leighton et en substance contient des expressions assez particulières du désir qu'il a de l'étroite union, sur quoi il témoigne désirer un grand secret et conclut que pour les expédients d'y parvenir, il songera tout de son mieux. Je crois que vous aurez plus tôt entre les mains la copie de la réponse de Madame à Leighton que l'original n'arrivera par delà, car elle fait état de le remettre au même homme de la reine-mère d'Angleterre qui peut être ne partira pas si tôt. . . M. de Ruvigny vient de m'apporter la lettre qu'il écrit à Leighton qu'il remettra à l'homme qui va en Angleterre ». L' « homme » ne partit point, car le 16 février, de Lionne écrivait à Croissy : « J'eus le bien de vous écrire mardi dernier. . . Vous aurez trouvé inséré dans mes dépêches deux copies dont les originaux ne sont pas encore partis d'ici parce que Madame n'a pu rencontrer d'occasion assez sûre pour les envoyer. Je crois qu'on se résoudra à dépêcher exprès un domestique du comte de Saint-Albans ».
« Le Roi ayant considéré que vous avez à faire prendre une grande résolution à un prince naturellement fort irrésolu... a pensé qu'un des moyens qui pouvaient être plus utiles pour le succès de votre négociation serait d'avoir à votre entière disposition auprès dudit roi quelque personne affidée et d'esprit capable, entrant à toute heure dans ses divertissements et ses plus secrètes occupations, où votre caractère ne vous laisse pas admettre ; et que vous puissiez vous servir de cet homme pour faire insinuer les choses que vous n'auriez pas occasion de dire, ou qui même seraient mieux et persuaderaient davantage étant dites par un tiers ; être ponctuellement averti de tout ce qui se passe, et enfin employer cet émissaire comme la main et l'instrument qu'elle met à l'usage qu'elle veut, et si elle ne veut à rien. Sur ce fondement,le roi a embrassé avec plaisir l'occasion qui se présente de vous fournir d'ici même, sans donner de là aucun soupçon, un instrument de la nature que je viens de dire, par un incident qui est heureusement arrivé, que je vais vous expliquer en peu de mots : Vous savez sans doute, qui était le Père Prignani, théatin, que le roi a tiré du cloître pour en faire un abbé, à la recommandation de M™" l'électrice de Bavière, et vous n'ignorez pas non plus que la connaissance qu'il a de l'astrologie judiciaire, aussi parfaite qu'on la peut avoir dans une science d'ailleurs incertaine, lui donna d'abord un grand nom dans Paris, et particulièrement auprès des dames, qui ont toujours des curiosités de pénétrer dans l'avenir pour ce qui regarde leur fortune ; la même
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chose est arrivée à M. le duc de Monmouth quand il était en France II vit souvent ledit abbé dans les deux voyages qu'il a faits ici, et se trouva si enchanté de toutes les choses qu'il lui dit des événements de sa vie passée, et charmé peut-être aussi des espérances qu'il lui donna pour l'avenir, qu'ils contractèrent ensemble une amitié fort étroite, et en se séparant ledit duc dit à l'abbé qu'en toutes manières il fallait qu'il fit voyage en Angleterre, par ce que le roi son père, sur les relations qu'il lui en avait faites, avait très grande enviede le voir, se plaisant fort à Tastrologie et y donnant beaucoup de créance...»
« Depuis quelques jours ledit duc ayant écrit audit abbépourlesommerpressammentdelenirla parole qu'il lui avait donnée de faire un voyage en Angleterre, et celui-ci en ayant rendu compte au roi, Sa Majesté. .. témoigna être très aise de la chose sous les conditions suivantes qu'elle a prescrites audit abbé, qui sont qu'acquérant les entrées dans les divertissements et occupations du roi d'Angleterre, il appliquera toute son industrie à vous servir dans les choses que vous lui direz dont on ne lui a donné ici aucune connaissance imaginable, qu'il ne fera pas une démarche, ni ne dira même un seul mot qui puisse regarder les affaires du roi, soit au duc (de Buckingham), soit au milord (Arlington), que ce ne soit par vos ordres et sur les instructions que vous lui aurez données ; et enfin, que non seulement il vous rendra compte de tout journellement par les moyens que vous aviserez qui pourront rendre moins suspect votre concert, comme
il serait au roi même, mais que de plus Sa Majesté lui défend de rien écrire ici, tant qu'il sera en Angleterre, non pas même à moi, Sa Majesté ne voulantrien savoir que par votre seul canal, comme il est juste ; et que par conséquent, quelque chose qu'on pût lui dire dont on lui demandât le secret à votre égard, il doit vous le dire tout, et que s'il manquait à cela et qu'il le fît passer ici sans votre participation, Sa Majesté, quelqu'avantageuse que pût lui être la chose, lui enverrait aussitôt ordre de s'en revenir».
« Je crois, Monsieur, à ces conditions là, qu'il n'oserait manquer d'exécuter, s'il ne voulait lui-même se ruiner ici, ce qu'il a trop d'intérêt de ne faire, que la résolution que le roi a prise peut vous être fort avantageuse dans votre négociation, et qu'il ne serait pas même impossible que le roi d'Angleterre ne pût être persuadé par des raisons d'astrologie, à laquelle il donne grande foi, qu'il n'a de bonne et sûre liaison à faire qu'avec la France et que toutes les autres pourraient causer la ruine de ses affaires et de son autorité. Vous trouverez, je m'assure, que l'abbé a infiniment d'esprit et une merveilleuse dextérité à parvenir à ses fins, et qu'il peut faire des merveilles, et particulièrement étant bien conduit comme il le sera quand vous le dirigerez. Je lui ai dit qu'il aille descendre chez le duc de Monmouth (1), pour ne point
(1) Prignani, s'il descendit chez Monmouth, n'y resta pas longtemps, car le 18 mars, Croissy écrit qu'il est logé chez Giraud (Bibl. nat., Fr. 10.665, f° 121 r»). — Les lettres de
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donner de soupçon de son arrivée, et qu'il vous envoie en même temps cette lettre afin qu'elle puisse être déchiffrée quand il vous ira rendre ses devoirs la première fois».
Qui était cet abbé Prignani? Dans la première édition de son livre, Mgr. Barnes adoptant l'hypothèse de lord Acton et voyant dans le Jacques Stuart de Naples un personnage différent du novice de St. Andréa, avait exprimé l'opinion que l'abbé Prignani et ce novice devaient ne faire qu'un.
Voici quelle était son argumentation :
Jacques Stuart était à Rome depuis avril 1668. Il était parti de Livourne pour Londres le 14 octobre au plus tôt. Le 18 (28) novembre, 44 jours plus tard, il était prêt à repartir de Londres pour Rome. Il fallait environ trois semaines pour faire ce voyage, il pouvait donc, fin décembre, être prêt à porter la réponse du général des Jésuites au Roi, et arriver le 30 janvier à Londres ; en fait, nous savons que le 25 janvier (4 février) 1669 fut tenu à Saint -James's Palace un conseil où une politique plus hardie fut adoptée, Charles II ayant perdu l'espoir d'être reçu secrètement dans l'Eglise Catholique. La réponse était donc arrivée auparavant, et en effet, le 2(3 (30) janvier, Charles II écrivait de Whitehall à Madame : « J'avais écrit ma
Colbert de Croissy utilisées dans ce travail sont citées d'après le ms. fr. 10665 de la Bibliothèque nationale. Les lettres de Louis XIV, de de Lionne, d'Adélaïde de Bavière, etc., ont été copiées aux archives du ministère des Affaires étrangères.
lettre jusqu'ici quand je reçus la vôtre par l'Italien dont vous ne connaissez pas le nom et la qualité. »
Charles II avait déjà écrit à Madame le 27 décembre 1668 (6 janvier 1669). « Vous savez combien le secret est nécessaire pour mener à bien cette affaire ; personne n'y connaît et n'y connaîtra rien ici, si ce n'est moi et cette autre personne aussi, jusqu'à ce qu'il soit convenable de rendre ces choses publiques, ce qui ne pourra être que quand on sera d'accord ».
Tous ces documents semblaient concorder dans ce fait qu'une personne de situation modeste était mêlée et initiée à cette négociation ; elle s'appelait d'abord Jacques de la Cloche, puis Henri de Rohan, puis même n'avait plus de nom dans les documents, mais il paraissait évident que c'était toujours le même individu; les dates et le mystère toujours plus grand dont s'entourait Charles II semblaient exclure toute supposition d'entrée en scène d'un nouveau personnage.
Cependant il ne devait pas être commode à Charles II de voir son fils autant qu'il le voulait si celui-ci restait dans cette situation ; il fallait lui chercher un autre pseudonyme qu'Henri de Rohan. On jouait à ce moment une pièce intitulée « Le Faux Astrologue » ; c'était l'adaptation anglaise d'une imitation par Thomas Corneille de la comédie de Calderon « El Astr'onomo fingido ». Mr. Pepys alla la voir le 8 mars, mais n'en fut pas très favorablement impressionné. «Elle semble , écrivait Mgr. Barnes , avoir suggéré à Charles II l'idée qui fut réellement mise k exécution. Pourquoi Jacques Stuart ne jouerait-il pas le rôle d'un
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astrologue, envoyé à Charles par la cour de France, ou mieux encore, recommandé par Monmouth qui en revenait et que Ton pouvait ainsi faire facilement entrer dans l'intrigue sans qu'on lui en dise plus? Pourquoi, d'ailleurs, ne resterait-il pas caché à Londres jusqu'à l'arrivée de France de lettres imaginaires d'introduction qu'il porterait à Colbert de Croissy comme s'il venait de ce pays ? Il viendrait en qualité d'ecclésiastique, car les prêtres qui se piquaient d'astrologie n'étaient pas rares en France et l'astrologie ferait paraître la pratique de sa religion comme une chose sans importance ; il aurait un nom italien puisqu'il était venu d'Italie et que c'était là que l'astrologie florissait particulièrement ; enfin, puisqu'il était Jésuite, ordre alors très suspect en Angleterre, et puisque les Bénédictins et les « séminaristes » n'étaient pas en meilleure odeur, on l'appellerait Théatin, petit ordre italien à peine connu alors en Angleterre en bien ou en mal et sous le nom duquel les Jésuites passaient assez souvent ».
Naturellement , le changement d'opinion chez Mgr. Barnes, en ce qui concerne Jacques de la Cloche, l'a amené à abandonner cette hypothèse. Voici comment, dans sa seconde édition, il interprèle l'entrée en scène de Prignani :
« Si nous nous reportons en arrière aux événements de la fin de 1668, nous nous rappellerons que le retour de Jacques de la Cloche à Rome avec la fausse lettre de Charles II coïncidait avec l'arrivée d'une lettre authentique de Jacques, duc d'York, qui, autant que
nous le savons, arriva par la poste ordinaire, et qui demandait si le duc ne pouvait pas être reçu en secret dans l'Eglise catholique grâce à une dispense du pape, et cependant continuer à agir en public comme anglican, recevant la communion de l'Eglise anglicane. Il est probable que cette demande fut faite par l'intermédiaire des Jésuites, puisque le prêtre qui instruisait le duc d'York, le P. Symons, était lui-même un Jésuite, d'autant que ce prince pouvait difficilement écrire au pape directement. Cette coïncidence doit avoir beaucoup augmenté le crédit de Jacques de la Cloche et rien ne semble plus naturel que de penser que les deux réponses (celle à la fausse lettre de Charles, et celle à la lettre authentique du duc d'York) ont été confiées aux mains du prétendu fils de Charles, que l'on supposait déjà agir comme ambassadeur autorisé de son père. S'il en fut ainsi, quand de la Cloche feignit être malade et resta en arrière à Naples, son compagnon et chaperon doit être parti seul avec les lettres, le cas étant trop urgent pour permettre aucun délai ».
« Il est tout à fait certain que la réponse à la demande du duc d'York est arrivée avant le 25 janvier (4 février) 1669, car c'est ce jour-là que fut tenue la grande réunion à St-Jame's Palace... or, il résulte d'une des lettres de Charles II à Madame dii 20 (30) janvier 1669 qu'un mystérieux messager arriva réellement à Whitehall ce soir-là (un messager qui peut très bien avoir été celui dont nous essayons de retrouver la trace). « J'en étais arrivé ici de ma lettre, » écrivait le
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roi, « quand je reçus la vôtre par l'Italien dont vous ne connaissez pas le nom et la qualité, et il me la remit dans un passage où il faisait si noir que je ne reconnaîtrais pas sa figure si je le voyais de nouveau ; cet homme réussira probablement si sa recommandation et sa réception s'harmonisent si bien... ».
L'« Italien » suggère un messager venant d'Italie, dont Madame ignorait complètement le nom et la qualité, et qui apparemment refusa de lui donner aucune information lorsqu'il alla la voir se rendant en Angleterre, tout en lui montrant de telles références qu'elles la décidèrent à lui confier une lettre tout à fait secrète pour son frère, une lettre si secrète qu'elle ne pouvait être envoyée par la poste. Ces références ou « recommandations », comme Charles les appelle, étaient-elles mêmes si « obscures » et si secrètes que leur divulgation aurait constitué un danger. Mise en liaison avec ce fait que ce messager semblait venir d'Italie, cette particularité suggère l'idée que le pape ou le général des Jésuites devait être leur auteur. Le messager semble d'ailleurs n'avoir pas été mieux connu de Charles que de sa sœur ».
« La date et la description s'adaptent si bien au compagnon de Jacques de la Cloche que nous pouvons difficilement être taxés de témérité si nous croyons l'avoir identifié et si nous croyons une fois de plus avoir retrouvé une piste perdue. L'« Italien » était un prêtre, ce qui est un point fort important ».
« Maintenant que Charles était entièrement décidé à devenir catholique, son besoin immédiat devait être
un prêtre pour l'instruire et le recevoir dans le catholicisme. Il semble toujours avoir compris clairement qu'aucun des ecclésiastiques vivant alors en Angleterre ne pouvait être employé dans ce but, sans doute à cause du danger, pour eux, d'être reconnus. Dans une correspondance échangée postérieurement entre Charles et Louis sur ce sujet, nous trouvons que la question d'envoyer un prêtre de France revient plus d'une fois sur le tapis, et nous trouvons aussi Charles stipulant que celui, quel qu'il soit, qui sera envoyé, devra avoir une qualification spéciale, telle que d'être bon chimiste, ce qui permettra au roi de le voir souvent sans éveiller les soupçons. Mais dans cette occasion, on avait sous la main un prêtre que personne ne connaissait ni ne suspectait, et auquel il ne manquait qu'une excuse pour expliquer la continuation de son séjour en Angleterre. Qu'allait-on inventer dans ce but ? »
« Justement, on venait déjouer à la Comédie royale une nouvelle pièce « Le Faux Astrologue ». Elle semble avoir suggéré à Charles l'idée qui fut exécutée : l'Italien jouerait le rôle d'un astrologue envoyé à Charles par la cour de France, ou mieux encore, recommandé parMonmouth, qui revenait justement de France».
Déjà, dans notre première édition, tout en rendant justice à l'ingéniosité de Mgr. Barnes et en étant bien d'accord avec lui sur le caractère de « convertisseur » que cachait chez Prignaui la prétendue qualité d'astrologue, nous avions dû faire des réserves sur certaines
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des hypothèses avancées par lui. Postérieurement, les renseignements contenus dans Merkel [Adélaïde di Savoia, Torino, 1892) et dans Doeberl {Bayern und Frankreich, Miinchen, 1900), nous mirent sur la trace de documents relatifs à Prignani (1) qui démontraient qu'il est mort à Rome au commencement de 1679 ou même plus tôt. Quoique par conséquent il n'ait pu être le Masque de l'er, nous croyons qu'on ne lira pas sans intérêt l'histoire de sa vie.
La date et le lieu de la naissance du P. Dom Joseph Prignani, Napolitain, sont inconnues. Quand, où et pour quelles raisons entra-t-il dans Tordre des Théatins, nous l'ignorons. La première mention que nous trouvons de lui est dans une lettre autographe d'Adélaïde de Savoie, électrice de Bavière, adressée « à M. de Lionne, secrétaire d'Etat du Roi Très Chrétien », et datée du 7 déc. 1665. «■ Le porteur de la présente », y écrivait-elle, « qui est le P. Prignani, frère du duc de Lisignani [sic), est un homme de beaucoup d'esprit et de mérite, et qui a beaucoup de part dans les bonnes grâces de S. A. E., ce qui peut-être le porterait volontiers à le laisser résident en France si l'état religieux n'y fut obstacle ». Pour mieux « établir la correspondance » entre Louis XIV et la maison électorale, l'électrice demandait donc que de Lionne obtienne pour le Père une abbaye, promettant de lui en avoir « une infinie obligation et une parfaite gratitude ».
(1) Et non Pregnani, forme fautive employée par Mignet et Mgr. Barnes, et que l'on retrouve dans les portions de ce volume pour lesquelles on a utilisé l'impression de la 1"' édition.
Outre cette lettre de réleclrice, Prignani en emportait deux de l'électeur Ferdinand-Marie ; dans l'une, adressée à Louis XI"\', il était qualifié de « personnage de naissance, très docte et doué de talents extraordinaires », auquel « cette recommandation avait été accordée pour témoigner la haute estime faite de ses louables qualités et mérites » ; dans l'autre, adressée à de Lionne, l'électeur vantait « sa fidélité et zèle à l'endroit de cette maison électorale ».
Adélaïde, quand elle était petite fille, avait entendu prêcher à Turin le P. Stefano Pepe, Théatin, et il l'avait initiée à la dévotion envers saint Gaétan, fondateur de cet ordre ; lelectrice attribuait la naissance (7 nov. 1660) et la guérison de sa fille aînée Marie- Christine (plus tard la Grande Dauphine) à l'intercession de ce saint.
Le 15 février 1662, le P. Pepe vint s'établir à Munich avec un certain nombre de Théatins et devint le confesseur de l'électrice, succédant à un Jésuite. C'est sans doute vers cette époque que Prignani vint à Munich, vraisemblablement après un séjour en Piémont.
Le motif pour lequel Prignani vint chercher fortune en France paraît avoir été, d'une part, son peu de goiit de la vie monastique, d'autre part, l'hostilité qu'on lui témoignait à Munich, même dans son propre couvent, probablement à cause de sa prétention de connaître l'astrologie. Lui-même se donnait comme une victime de son dévouement au roi de France. C'est sur son dire évidemment que le 20 février 1666 , de Lionne exprimera le regret que le voyage de Prignani à Paris
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ne soit pas demeuré plus caché , « l'ambassadeur d'Espagne l'ayant pénétré par le moyen du nonce auquel les autres Pères Théatins l'avaient dit » ; le 22 mars suivant, l'électrice écrivait à de Lionoe qu'elle avait été obligée de loger Prignani dans une de ses maisons, car, « pour ne donner ombre aux Espagnols, les Théatins de Munich ont fait quelque difficulté de le loger chez eux ». Ils craignaient « que les Espagnols doutant que ce Père ne serve la France, le dénoncent à Rome à l'Inquisition sous prétexte d'astrologie ». Dans une lettre du même jour à Gravel, Adélaïde disait encore que Prignani « est une personne tout à fait de mérite, et pour en avoir trop, il a beaucoup d'envieux ». Quand Prignani fut revenu à Paris, de Lionne écrivit à l'électrice le 2 mai 1666 : « J'ai pris soin du logement du bon Père et qu'on le traite bien dans la maison de son Ordre, à quoi, si je n'avais fait intervenir l'autorité de S. M., il y aurait eu beaucoup de peine par les mêmes considérations qu'avaient allégué les Théatins de Munich i>. On verra d'autres témoignages du même genre plus loin.
A peu près en même temps que Prignani, arriva à Paris une lettre du 15 déc. 1665 dans laquelle Ferdinand Marie exprimait à Louis XIV son inquiétude au sujet du « danger auquel est exposée la paix dans l'Empire » par suite de la guerre qui venait de s'allumer entre les Etats de Hollande et l'évêque de Munster. Le bruit courait que Louis XIY et l'empereur Léopold I" allaient intervenir pour soutenir chacun l'un des adversaires. Louis XIV avait en effet cette intention.
mais il voulait aussi empêcher l'empereur d'en faire autant en lui faisant refuser le passage par les princes dont les territoires séparaient ses Etats de ceux des belligérants. Obtenir ce résultat était très important pour la France, car en cas de réussite, on pouvait espérer que Léopold ne pourrait secourir l'Espagne quand Louis XIY essaierait de conquérir les Pays-Bas espagnols, sur une partie desquels il prétendait que sa femme avait des droits par suite de la mort de son père Philippe IV, survenue le 17 sept. 1665.
La France n'avait pas de représentant en Bavière à cette époque ; pour les affaires traitées avec ce pays on se servait habituellement du sieur de Gravel, notre ambassadeur à la diète de Ratisbonne ; Prignani, Italien qui désirait obtenir une grâce du roi de France et possédait à un haut degré la faveur de l'électrice de Bavière, parut un intermédiaire commode pour rassurer la cour bavaroise au sujet de notre intervention contre l'évêque de Munster en ifaveur des hérétiques hollandais, et obtenir que la Bavière reste neutre et empêche le passage des troupes de l'empereur sur son territoire : « Je serais ravi d'avoir occasion de servir ce bon Père en l'affaire de l'abbaye suivant les ordres que V. A. E. m'en a donné », écrivait de Lionne à l'électrice, le 20 février 1666, « cependant on lui a mis une assez belle matière en main pour mériter cette grâce du Roi par le puissant concours de V. A. aux justes desseins de S. M. qui n'ont d'autre but que le maintien du repos de l'Empire ».
Prignani arriva à Munich dans le courant de mars.
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Il y demanda deux choses : 1° que l'électeur écrivit à l'Empereur pour le détourner d'envoyer des troupes dans les Pays-Bas espagnols ; 2° qu'il écrivit aussi à l'évêque de Munster pour l'exhorter à la paix.
La réponse de l'électeur, donnée le 22 mars, fut négative sur le premier point. Il promit d'écrire à l'évêque, mais paraît n'avoir pas eu besoin de tenir sa parole, la conclasion de la paix entre la Hollande et ce prélat étant survenue dès le 18 avril.
Le duc Charles - Emmanuel de Savoie , frère d'Adélaïde, ayant eu connaissance de la mission de Prignani, chercha à la mettre en garde contre ce religieux, mais celle-ci lui répondit le 30 avril : « Si vous saviez les marques d'estime que le roi lui donne, les lettres qu'il nous a écrites pour lui, le superbe présent qu'il lui a fait, assurément vous seriez de contraire pensée. Pour les commissions qu'il a eues de S. A. E. et de moi, ce sont choses générales et qui ne peuvent nuire ». Charles-Emmanuel étant revenu à la charge, l'électrice lui répondit le 21 mai 1666 : « Je trouve bien hardis ceux qui ont baptisé i^/'ere^ des personnes qui, par leur propre mérite, se sont acquises d'autres noms, mais enfin, il y a toujours des esprits désoccupés pour le bien, mais qui ne lassent pas pour le mal ».
Dans la lettre donnée à Prignani partant pour Munich, Louis XIV avait écrit qu'il lui avait parlé « avec entière ouverture de cœur sur certaines affaires de grande considération » pour que l'électeur pût par son moyen apprendre ses sentiments ; les lettres de
l'électeur et de l'électrice chargeaient le moine italien de faire des confidences analogues. Les assurances verbales apportées par lui étant beaucoup plus satisfaisantes que les déclarations écrites qu'elles accompagnaient, Louis XIV et de Lionne se demandèrent si elles n'avaient pas été amplifiées parPrignani pour avoir son abbaye et souhaitèrent en obtenir une confirmation écrite qui put engager l'électeur ou tout au moins l'électrice. De Lionne écrivit donc à Adélaïde le 2 mai : « J'ai proposé au P. Prignani que V. A. E. pour autoriser davantage sa créance, pourrait se donner la peine de me faire la faveur de m'écrire en chiffres les mêmes choses qu'il avait été chargé de dire de bouche. Elles sont assez importantes pour y désirer cette précaution, afin d'en avoir l'esprit complètement en repos ». ^lais l'électrice se borna à répondre : « S. A. E. a dit au P. Prignani d'assurer S. M. de ses respects et de lui demander l'honneur de la continuation de sa bienveillance, et pour le reste il s'est remis entièrement à ce qu'il a donné audit Père par écrit. Je sais que l'intention de S. A. E. est très bonne et sincère. S'il y appartient quelque point qu'on doive désirer mieux éclaircir, je vous prie de me le mander, car S. A. E. ne désire que de donner toute satisfaction à S. M. ».
Les réponses bavaroises n'ayant pas paru entièrement satisfaisantes, Louis XIV ne se pressa pas de pourvoir Prignani. Le 19 octobre, Adélaïde, impatientée, écrivit au roi : « Si V. M. me refuse une grâce que je demande avec tant d'instances, je la prie de permettre au
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P. Prignani qu'il puisse revenir, ayant besoin de lui pour des affaires d'assez d'importance en Allemagne et en Italie ».
L'impatience de l'électrice et le besoin que l'on allait avoir de son influence auprès de son mari lors de la prochaine ouverture des hostilités avec l'Espagne, firent que Louis XIV crut devoir céder quelque chose. Au commencement de décembre 1666, il « déclara Prignani abbé, lui donnant sa parole de lui appliquer la première abbaye vacante dans son royaume ». Ferdinand Marie et Adélaïde le remercièrent avec efi"usion. Mais le roi ne se hâta pas d'exécuter cette promesse. Le 10 mai 1667, il quitta Saint-Germain pour attaquer les Pays-Bas espagnols. Pendant la crise européenne provoquée par cette agression, Prignani chercha naturellement à se faire donner l'abbaye promise et le gouvernement français à son tour s'efforça de l'employer pour faire prendre par la Bavière des décisions favorables à nos intérêts. Une minute de cette époque contient ce que « le P. Prignani pourrait écrire à Madame l'électrice de Bavière sur l'entretien qu'il avait eu avec M. de Lionne ». Il s'agissait pour elle de décider l'électeur à faire une ligue avec la France. Dans sa réponse (6 sept.) à la lettre de Prignani, Adélaïde déclara qu'elle « n'oserait le faire que si elle pouvait en même temps indiquer à son mari un avantage évident qui en découlerait ». Prignani finit par perdre patience : le 27 sept. 1667 il écrivit à de Lionne : « Les règles des Clercs réguliers et les dépenses que mes voyages et mes visites à la
m LE MASQUE DE FER
cour imposent depuis deux ans à l'éleclrice, me forcent à ne pas demeurer plus longtemps à Saint-Germain. Je ne pourrai en conséquence y attendre le prince de Fûrstenberg pour puiser dans ses entretiens comme V. E. me l'a ordonné les lumières nécessaires pour faire connaître à S. A. l'électrice le bien qui peut résulter pour la Bavière d'une alliance avec la France ». Après avoir exposé au ministre ce qu'il avait l'intention d'écrire sur ce sujet à sa protectrice, Prignani terminait en disant : « J'ai aimé S. M. avant de la connaître, et avant d'en recevoir des grâces, j'ai sacrifié à la seule renommée de son nom l'amour de la patrie et ce que les services de mon père pouvaient raisonnablement me faire espérer des Autrichiens. Et s'il semblait que jouir de la liberté et d'une bonne abbaye a été le motif de ces actes, j'y renoncerais entre les mains de Votre Excellence. Je ne désire que la liberté de servir Sa Majesté, et quoique soumis à la tyrannie des frères dont le général actuel a été nommé par l'Espagne évêque de Novare, comme Samson, je combattrai quoique lié » .
Le 28 octobre, l'électrice perdant patience à son tour écrivit à Gravel une lettre d'un tout autre ton que celui de ses précédentes : « M'ayant été promis de S. M. la grâce d'une abbaye au P. Prignani, et ayant remercié il y a un an S. M., ne voyant point suivre les effets, cela me donne lieu de craindre que je n'aie plus les bonnes grâces du Roi, quoique je ne sache pas les avoir
déméritées C'est pourquoi j'ai pris la confiance
d'en écrire à M. de Lionne, à qui je vous prie d'adresser
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la présente lettre ». Il est probable que comme l'avait demandé Gravel en la lui transmettant, de Lionne rassura l'électrice. La nomination de Prignani se fit cependant attendre jusqu'au 12 mai 1668, jour où il fut « nommé» abbé de Beaubec (canton de Forges, diocèse de Rouen).
En 1790, lors de sa suppression, les revenus bruts de cette abbaye s'élevaient à 43.623 Ib., mais un historien local ne les évalue qu'à 20.0(X) Ib. environ pour l'époque qui nous occupe ; encore là dessus Prignani devait-il payer une pension de 4.000 Ib. créée en cour de Rome au profit d'un sieur Dutot, clerc du diocèse de Rouen, et une pension de 2.000 livres réservée par le roi sur le brevet de Prignani au profit d'un chanteur castrat nommé Louis Atto Melani, natif de Pistoie. Aussi ne paraît-il pas avoir jamais été à son aise. Le 14 janvier 1676, il écrivit de Rome à M. Pachau, le premier commis de M. de Pomponne : « J'ai donné à M. de Nevers la démission de mon abbaye pour la donner au roi. Je souhaite donc au sieur Melani de trouver un meilleur payeur que moi, mais je vous promets que quiconque aura mon abbaye en sera embarrassé autant que moi ».
Ce Melani avait été chargé en octobre 1657 d'une mission secrète à la cour de Bavière, sous prétexte de voir son frère qui y était musicien. Il devait décider l'électeur Ferdinand Marie à accepter la couronne impériale. Son instruction le plaçait sous les ordres du maréchal de Grammont, notre ambassadeur à la diète de Francfort, qui d'ailleurs alla à Munich à la fin de la
mission du chanteur. Il est probable que quand Prignani arriva à Paris, il apporta des lettres le recommandant à ce maréchal et à Melani. Le frère du premier, d'après de Lionne (lettre à Croissy du 27 mars 1669) goûtait fort l'abbé ; quant au second, il sut se faire donner des rentes à ses dépens. Quand Dutot mourut, Melani obtint mille francs de pension sur les quatre mille qui devenaient disponibles (Arch. Nat., 045, fo 41 v", brevet du 15 janvier 1671). L'abbaye de Beaubec étant devenue vacante par la démission de Prignani, il obtint de lui succéder, mais le pape refusa de lui donner l'investiture comme abbé commendataire quoique Melani alors présent à Rome, ait sollicité en personne. Un arrêt du Grand Conseil obtenu pour défendre les droits que lui donnait la nomination royale causa grand émoi à Rome en nov. 1678. Le refus obstiné du pape força finalement Melani à se démettre de son abbaye en faveur du P. Etienne Girardin (brevet du 19 mai 1681, Arch. Nat., 0*25, P 326 v«).
Pendant son séjour à Paris, Prignani avait su se créer de nombreuses relations ; « sa connaissance de l'astrologie lui donna d'abord un grand nom dans Paris, et particulièrement auprès des dames », écrivait de Lionne dans sa lettre du 23 février. Il est bien certain que parmi ces dernières se trouvait Madame Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans.
Les lettres de Charles II et celles de Croissy ne laissent pas de doute sur ce fait que l'abbé était de son entourage ; c'est elle indubitablement qui a
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suggéré à Louis XIV l'envoi de cet étrange ambassadeur (1). Le roi ne pouvait lui refuser cette faveur du moment qu'elle la déclarait de nature à faire réussir le projet d'« étroite union » entre les deux monarques. Elle lui rendait le service non seulement de parler en sa faveur à Charles II, mais encore de lui communiquer ce que ce dernier lui disait (2).
(1) La duchesse de Richemond écrivait à son frère le duc de Buckingham au commencement de mars que Madame ne se fiait point à lui, le haïssait et envoyait un astrologue pour négocier avec le roi, le duc de Monmouth et Hamilton, sans lui en donner aucune part. Cette duchesse était à ce moment à Colombes, auprès de la reine-mère d'Angleterre (Barnes, p. 330).
(2) Il est curieux de lire dans les lettres de Lionne à Croissy les échos de ce que Charles 11 avait écrit à sa sœur : « Par quelques discours que Madame a tenus au Roi, S. M. juge que une des choses qui embarrassent le plus de là, c'est qu'ils s'imaginent que dès qu'ils auraient fait l'union, le Roi voudrait, sans perdre un moment de temps, les embarquer dans une guerre qu'ils ne croient pas leur convenir si tôt à cause de leurs pertes passées, pour ne pas parler du manquement d'argent, s'il n'y avait que cette considération qui les retint, que je crois bien être la principale (16 février 1-669) » ; « 11 semble par les dernières lettres que le roi d'Angleterre a écrites à Madame qu'on puisse concevoir d'assez bonnes espérances de ses intentions pour l'union (2 mars 1669) » : « Le roi d'Angleterre a mandé à Madame qu'on se garde bien de parler de l'affaire secrète au Milord Montaigu (l'ambassadeur d'Angleterre à Paris) qui n'en sait rien (9 mars 1669) » : « Vous devez être informé d'une particularité qui donne lieu à beaucoup de réflexions, qui est que le Roi par le même courrier qu'Arlington a dépêché ici sur le sujet de l'envoi en Candie du régiment de Douglas, a écrit à Madame qu'il la priait de ne plus se confier qu'à lui-même de la grande affaire et de n'en écrire à l'avenir à qui que ce soit (16 mars 1669) » ; « Les lettres qu'on écrit à Madame confirment
Il consentit donc à envoyer le diplomate improvisé que sa belle-sœur lui recommandait, seulement il se réserva de mettre fin à sa mission au bout de peu de temps si elle ne donnait pas des résultats tangibles C'est d'ailleurs ce qu'il fit : Prignani nommé le 23 février était déjà rappelé le 4 mai. De plus, il le plaça dès l'origine, dans une position de subordination absolue vis-à-vis de Croissy. Prignani « devait appliquer son industrie à servir Croissy dans les choses que celui-ci lui dirait et dont on ne lui avait donné à Paris aucune connaissance imaginable ». Louis XIV « lui défendait de rien lui écrire, ni à M. de Lionne, ne voulant rien savoir que par le canal de Croissy, et que par conséquent quelque chose qu'on put lui dire dont on lui demandât le secret à l'égard de l'ambassadeur, il devait lui dire tout ».
Les restrictions si fortes dont Louis XIV et de Lionne entourèrent, dès l'origine, la mission confiée à Prignani sont une preuve suffisante que c'est à l'initiative de Madame que cet abbé dut d'en être chargé. Mais il est non moins vraisemblable qu'elle ne dut la prendre qu'à l'instigation de Charles II ; et étant
ce que le roi d'Angleterre aurait dit en dernier lieu sur l'Union étroite (13 avril 1G09) ».
Nous voyons même une fois de Lionne envoyer à Croissy une lettre de Leighton à Madame et la réponse de celle-ci ; mais il n'y a aucune indication qu'elle ait confié de même à Louis XIV sa correspondance avec Charles II, et d'ailleurs, comme les lettres de celui-ci étaient en anglais, le roi de France ne pouvait pas les lire.
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donné les circonstances, un prêtre catholique envoyé au roi devait avoir pour mission de jouer auprès de lui le rôle que le P. Symons avait joué auprès du duc d'York.
Ce qui confirme le plus fortement que c'est Charles II qui a demandé à Madame de lui faire envoyer un prêtre astrologue ou chimiste pour le convertir, tout en paraissant l'initier dans les sciences occultes, c'est que le 21 mars 1672, Groissy rappelait à Louis XIV qu'Arlington avait demandé pour son maître qu'un théologien lui fut envoyé de Paris pour l'instruire dans la religion catholique, ajoutant qu'il désirait d'une façon spéciale qu'il fût bon chimiste (Barn,es, p. 203), évidemment pour couvrir ses entretiens sur la religion du prétexte de curiosité pour les choses occultes. C'est le même faux semblant qui dut servir pour légitimer les conférences de Charles avec Prignani (1). Mais dans le cas de ce dernier, on y avait ajouté, pour Louis XIV et de Lionne, l'idée de gagner Charles II à l'alliance en utilisant l'influence d'un astrologue. Faut-il en conclure que lors de l'envoi de Prignani Louis XIV et de Lionne ignoraient l'intention de Charles II de se convertir ? La probabilité étant que Louis XIV ne l'a apprise que peu à peu, au fur et à mesure des négociations, il est aussi difficile de
(1) « Ooinme l'abbé Prignani n'a pas pris la créance que l'on avait présupposé ici qu'il prendrait auprès du roi, ou par son astrologie, ou par les curiosités de chimie, S. M. croit qu'il vaut mieux qu'il revienne » (Lionne à Groissy, 4 mai 1669, Aft. étr., corr. angl., 93, 328).
répondre oui que non (la destruction de la plus grande partie des documents relatifs à la conversion de Charles II force d'ailleurs à se contenter d'hypothèses sur bien des points). Ils ont dû la connaître dans tous les cas avant le retour de Prignani (1). Seulement, comme le roi de France était bien résolu à exiger que l'on commence par faire la guerre à la Hollande, et ne voulait aider son allié contre les révoltes que devait provoquer sa conversion qu'après l'écrasement de cette république, s'il a soupçonné que Prignani était allé en Angleterre pour convertir Charles II, il a dii y voir un motif de le rappeler (2).
Quoiqu'il en soit, nous sommes bien renseignés sur le séjour de cet abbé en Angleterre. Dès le 11 mars, Colbert de Croissy écrit à Lionne : « L'abbé Prignani arriva vendredi dernier ici, et m'envoya le même jour la lettre qu'il vous a plu m'écrire du J3^ Il m'est aussi
(1) Dans quelle mesure Arundell a-t-il renseigné de suite Madame et Louis XIV sur ce qu'il savait des sentiments de Charles II, nous l'ignorons ; mais il semble n'avoir dévoilé la vérité que progressivement, car le 22 mars {l" avril), Charles II venait de recevoir la lettre de Madame demandant pourquoi le duc d'York était entré dans l'affaire. Si Arundell a été aussi discret envers la sœur de son maître, il a dû l'être encore plus avec Louis XIV et de Lionne. Ruvigny leur avait si souvent parlé de la fausseté de Charles II qu'ils se méfiaient beaucoup de lui. Des deux côtés, on a (h'i procéder avec défiance. Louis XIV lui-n.ôme a-t-il caché à de Lionne une partie de ce que Madame et Arundell lui disaient, c'est possible, mais peu probable.
(2) Les demandes adressées par Charles II à Louis XIV en 1672 pour qu'on lui envoie un théologien semblent être restées sans réponse.
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venu voir hier au soir et m'a parlé dans le même sens qu'elle contient. Je ne puis, Monsieur, assez louer la pensée qui vous est venue de vous servir de lui et je ne doute point qu'elle ne produise tout le bon effet que vous en souhaitez et moi aussi. Je lui ai dit tout ce qui s'est passé ici depuis que j'y suis qui soit de ma connaissance, et aussitôt qu'il se sera bien mis dans les bonnes grâces du roi, ce que l'on doit se promettre bientôt de sa dextérité, je lui dirai toutes les raisons que je crois être les plus convaincantes pour porter le roi d'Angleterre à conclure une bonne union avec nous, et j'aurai joie aussi de recevoir ses conseils sur la conduite que j'aurai à tenir... (1) ».
Le 14 mars, Groissy donnait à Louis XIV des détails sur la situation que l'abbé allait trouver et sur les difficultés que sa venue créait : « Je ne puis encore rendre compte à Votre Majesté de ce que l'abbé Pregnani avance (sic), ne l'ayant point vu, ni eu de ses nouvelles depuis sa première visite; si je ne le vois point aujourd'hui, je lui écrirai de faire tout son possible pour se bien mettre auprès du duc de
(1) Le 20 mars, de Lionne répondait : « J'ai reçu votre dépêche du 11« de ce mois, qui nous apprend l'arrivée à Londres de l'abbé Pregnani. J'ai lu au Roi tout ce que vous mandez sur son sujet, que Sa Majesté a fort estimé et loué, mais n'a pourtant rien voulu changer à ses premières dispositions, principalement à la défense qu'il a d'écrire ici ; comme il est d'ailleurs non seulement très juste qu'il vous rende ce respect, mais du service même qu'il ne puisse faire un seul pas que par votre direction. » (Arch. étr., corr. angl., 93, 191).
Buckingham parce que j'ai été averti que ce duc en a fait des railleries au roi qui pourraient nuire au service de Votre Majesté, et hier Leighton me dit qu'il avait eu peine à ramener l'esprit du duc de Buckingham de l'emportement où il était de ce queMadame témoigne, à ce qu'il dit, de la défiance de lui en se servant du dit abbé et l'adressant à Hamilton avec lequel il est perpétuellement, qu'il en était venu jusqu'à ce point de lui dire qu'il ne voulait plus se mêler de l'union entre Votre Majesté et le roi d'Angleterre si de part et d'autre on n'avait toute confiance en lui et qu'il ne fut assuré d'en avoir tout le mérite ; mais cela ne doit point faire de peine à Votre Majesté, car je m'assure que l'abbé, s'appliquant à plaire audit duc, il ramènera bientôt cet esprit au point qu'il peut souhaiter pour faire réussir son dessein, et je l'y servirai en tout ce qu'il me sera possible ».
De son côté, Charles II écrit à Madame le 7 (17) mars 1669 : « Vous pouvez être sûre que je garderai le secret de votre prophète. Je donne peu de crédit à ce genre de bétail et le moins vous leur en accorderez sera le mieux, car s'ils pouvaient prédire quelque chose, ce serait gênant de connaître son sort, bon ou mauvais, d'avance... J'avais presque oublié de vous dire que je trouve votre ami l'abbé Pregnani un homme très ingénieux en toutes choses sur lesquelles j'ai parlé avec lui et j'ai constaté qu'il avait beaucoup d'esprit, mais vous pouvez être sûre que je n'entrerai pas on liaison avec lui plus qu'il ne convient à votre caractère ».
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Le 18 mars, Colbert rend compte à de Lionne des débuts du nouveau venu : « L'abbé Pregnani est parti hier au matin pour so rendre à Newmarket, après m'avoir dit que le roi, qui y va aujourd'hui, lui a témoigné désirer le voir. Les moyens dont il s'est servi pour exciter la curiosité de Sa Majesté britannique sont assez plaisants, selon ce qu'il m'a confié. Le duc de Monmouth étant amoureux d'une fort belle demoiselle pour laquelle il a cru que le roi et M"" le duc d'York avaient aussi beaucoup d'inclination, a eu la curiosité de savoir de l'abbé qui des trois obtiendrait le plus tôt ce qu'il souhaite ; celui-ci, sans avoir vu la fille, lui a dit quelles étaient sa physionomie et ses inclinations, ce qu'elle avait fait par le passé et ce qu'elle ferait à l'avenir, et le tout avec des circonstances si particulières, que le roi, en ayant été averti par le duc de Monmouth, a voulu que l'abbé fit son horoscope, et pour cet effet qu'il portât ses livres à Newmarket pour y travailler. Voilà Monsieur quel a été son commencement ; si la suite v répond et qu'il veuille bien que vous en soyez averti par moi, j'en aurai de bonnes à vous conter ».
« A peine était-il sorti que Leighton m'est venu voir
et m'a fait lire une lettre écrite par Madame la
duchesse de Richemond, qui est auprès de la Reine Mère d'Angleterre (en France) à M. de Buckingham son frère — Ce qu'elle contient de plus considérable est que Madame ne se fie point à lui, qu'elle le hait, qu'elle envoie un adrolngue pou )' négocier avec le roi^ le dit duc de Monmouth et Hamilton sans lui en donner
aucune part. . . Leighton m'a dit que cette lettre avait mis le duc de Buckingliam dans une Tort mauvaise humeur. .. « On m'envoyait, dit-il, un astronome pour me prendre pour dupe, et en politique, et en amour, et me faire le sujet de la raillerie du duc de Monmouth et d'Hamilton, qui est le neveu du duc d'Ormond, mon plus grand ennemi».
La réponse de Lionne à Croissy est un reflet, à la fois du peu de croyance de Louis XIV et de son ministre à l'utilité de la mission de l'abbé Pregnani, et aussi de leur conviction que même si les bonnes dispositions de Charles II pour la conclusion de r« étroite union » étaient réelles, l'opposition du duc pouvait suffire pour les rendre vaines : « Il est fâcheux que Buckingham se soit mis en tête que l'on ait voulu substituer en sa place l'abbé Pregnani dans cette négociation. Il faut qu'en toutes manières ledit abbé trouve les moyens de détromper promptement le dit duc de cette opinion et de gagner ses bonnes grâces comme vous jugez qu'il lui sera facile ; autrement. Sa Majesté estime qu'il ne faudrait pas laisser demeurer un moment à Londres ledit abbé, ce que vous pouvez lui déclarer dès à présent afin que cela l'oblige à s'étudier avec plus d'application à soigner le duc de Buckingham et à rompre tout commerce avec les personnes qui lui peuvent être suspectes — ».
Les mentions relatives à Pregnani dans la correspondancede Charles II avec Madame, sont nombreuses; elles témoignent d'une sympathie discrète du roi pour ce personnage. Le 12 (22) mars IGG9, ce monarque
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écrivait à Madame : « J'ai eu un très bon sport ici (Newinarket) depuis lundi (8-18 mars), à la fois dans la chasse à courre et dans les courses de chevaux. L'abbé Pregnani est avec nous et s'étonne beaucoup du plaisir que l'on trouve à de telles courses ; il était si fatigué d'être allé à cheval d'Audly End ici, pour voir les courses à pied, qu'il en est à peine remis. ..».
Le 22 mars (1" avril) 1G69, il écrivait encore à la même : « Je viens de Newmarket. . . L'abbé Pregnani y a été la plus grande partie du temps, et je pense qu'il vous en donnera quelque compte rendu, mais qu'il ne vous dira pas qu'il a perdu son argent pour avoir cru que les étoiles pouvaient prédire le cheval qui gagnerait ; il a eu la mauvaise chance de prédire mal trois fois et Jacques (Monmouth) croyait tellement en lui qu'il a perdu son argent de la même façon ».
Colbert écrivait de son côté le 1" avril à de Lionne : « L'abbé Pregnani m'a dit qu'il s'était bien mis dans les bonnes grâces du duc de Buckingham, mais il ne m'a pas paru satisfait de l'esprit du roi, qu'il dit préférer la bagatelle aux choses les plus importantes. Il espère néanmoins lui faire prendre une bonne résolution par l'appréhension qu'il lui donnera dans son horoscope de disgrâces prochaines. »
« Cependant le roi me dit en arrivant que l'abbé s'était fort trompé dans les prédictions qu'il a faites sur chaque course de cheval, que pas une ne s'était trouvé véritable, et que les domestiques du duc de Monmouth avaient à cause de cela de grands dommages à
prétendre contre lui, ayant tous parié tout ce qu'ils avaient sur les assurances qu'il leur a données d'un gain indubitable.il en fait depuis beaucoup de railleries qui ne laissent pas lieu d'espérer qu'il ail beaucoup d'égard à ses pronostics. Mais comme le roi est fort curieux, peut-être sera-t-il bien aise d'apprendre en particulier ce qu'il affecte de mépriser en public. »
« L'abbé m'a proposé d'instruire M. le duc de Monmoutli de tout ce qu'il a à dire au roi d'Angleterre pour le porter à conclure sans remise une étroite union avec le roi notre maître, et même de faire convenir le duc de Buckingham d'agir de concert avec lui véritablement. Comme je sais que le duc de Buckingham ne veut point de compagnon et qu'il a de la jalousie et de la défiance de la moindre chose, j'ai dit à l'abbé que cette communication d'affaires entre ces deux personnes pourrait selon mon sens nuire au service de Sa Majesté, mais que comme il ne faut rien négliger et que la tendresse que le roi d'Angleterre a pour le duc de Monmouth lui fera recevoir agréablement tout ce qui lui viendra de cette part, il était bon de s'en servir et je lui ai dit toutes les raisons que j'ai cru devoir faire plus d'effet sur l'esprit du roi d'Angleterre en la bouche du duc de Monmouth dont il m'a dit qu'il le rendrait capable ».
Dans une lettre du 6 avril à de Lionne, Croissy précisait: «J'ai dit au S"" abbé que j'estimais qu'il était à propos qu'il se mêlât seul de cette négociation avec le duc de Monmouth sans que j'y entrasse, au moins jusques à co que je reçoive vos ordres, car je
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n'estime 'pas que sans Buckingham ou Arlington on puisse faire un bon traité »
L'ambassadeur avait été prudent en montrant si peu d'entrain à lier partie avec Monmouth ; le 13 avril, de Lionne désapprouvait formellement le moyen imaginé par l'abbé: «Si à l'arrivée de cette lettre l'abbé Pregnani n'avait pas fait encore parler au roi d'Angleterre par M. de Monmouth sur l'affaire de l'étroite union des deux rois, empêchez s'il vous plait que ledit duc en parle, Sa Majesté croyant cette voie peu utile et sujette à divers inconvénients. . . Lanouvelle du capitaine de vaisseau venu delà Coruna de la mort du roi d'Espagne est une fable... M. l'abbé aurait mieux fait de s'appliquer à son horoscope qu'à celui des chevaux ; il eut pu gagner sans risque les 500 pièces qu'a voulu parier ce capitaine »
Une autre lettre de Croissy à de Lionne du 22 avril donne de nouveaux détails sur l'activité de l'abbé: « L'abbé Pregnani me dit hier que le comte de Lauderdale lui avait fait entendre qu'il croyait cette union avantageuse à l'Angleterre, et nous avons concerté ensemble de quelle manière il lui devait parler pour fortifier ce commencement de bonne volonté lorsqu'il retomberait sur le même chapitre. J'irai aussi voir demain le garde des sceaux afin de le disposer autant que je pourrai à y concourir, et je vous assure, Monsieur, que nous allons mettre l'abbé et moi toutes pierres en œuvre pour avancer cette affaire ».
Le 2 mai, dans une lettre à Louis XIV, Croissy rend hommage de nouveau au zèle de son collaborateur :
« L'abbé Pregnani profite avec beaucoup d'adresse et d'esprit des occasions qui s'oifrent de représenter au roi et à ses ministres les avantages qu'apporterait à l'Angleterre l'union avec Votre Majesté et nous tâcherons lui et moi de ne rien omettre qui la puisse avancer».
De son côté, le 6 mai, Charles II exprimait une fois de plus sa sympathie pour l'abbé dans une lettre à Madame : « Je vois que le pauvre abbé Pregnani est très troublé par la crainte que les railleries sur ses prédictions aux courses de chevaux puissent lui avoir causé quelque préjudice auprès de vous, ce qui, je l'espère, n'est pas, car il ne faisait qu'essayer quelques nouveaux tours qu'il avait lus dans les livres et auxquels il accordait aussi peu de crédit que nous. Continuez d'être assez son amie pour empêcher tout ce qui pourrait en résulter de préjudiciable pour lui, car il a quelqu'esprit, et est votre serviteur autant que l'on peut l'être, ce qui fait que je l'aime... ».
Mais ces bons témoignages de Londres ne pouvaient empêcher Louis XIV d'être toujours plus malveillant à l'égard de Pregnani. Il semble que l'abbé avait sollicité quelqu'indemnité pécuniaire, chose assez naturelle ; Lionne y répondit le 4 mai en envoyant à Croissy la lettre suivante : « Quant à l'abbé Pregnani, comme d'abord il p-a pas pris la créance que l'on avait présupposé ici qu'il prendrait auprès du roi, ou par son astrologie ou par les curiosités de la chimie, il n'y a guère d'apparence qu'il puisse faire plus de progrès à l'avenir dans l'estime et dans les bonnes grâces dudit
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roi ; cependant sa présence pouvant embarrasser de delà, Sa Majesté croit qu'il vaut mieux qu'il revienne et veut que vous le lui disiez de sa part, si ce n'est que vous jugiez à propos d'en user autrement pour avoir reconnu qu'il vous peut encore être utile à quelque chose :>.
Profitant de ce que cet ordre lui laissait une certaine latitude, Croissy répondit le 13 mai à M. de Lionne: « Si l'abbé Pregnani ne réussit point ici, ce n'est pas manque d'esprit, d'adresse et de zèle pour le service du Roi, mais c'est qu'il n'y a personne ici qui agisse dans la vue du bien public et qu'il est impossible de concilier tous les dilTérents intérêts de ceux qui gouvernent pour les porter à concourir unanimement à ce que le Roi désire, à moins que la nécessité des affaires du dedans ue les y contraigne cependant. Comme je ne puis prévoir quels effets pourront avoir les diligences et les soins dudit abbé Pregnani, je crois, Monsieur, que plutôt que de m'en rapporter à mon jugement, je dois remettre au sien à reconnaître s'il est à propos pour le service du Roi qu'il demeure encore quelque temps ici ou s'il doit user de la permission que le Roi lui donne de se retirer, et il me semble qu'il serait bon qu'il vous plût de lui écrire de vous faire savoir lui-même ses sentiments pour ensuite lui donner les ordres que vous jugerez plus convenables pour le bien du service du Roi ».
Pregnani rendit quelques services à Croissy dans une affaire assez ennuyeuse qu'il eut avec le prince de Toscane, héritier présomptif de ce grand-duché, et qui
arriva à Londres vers le 17 avril. L'ambassadeur lui envoya faire compliment à son arrivée. Mais ce prince d'après Croissy, avait pour maxime principale de ne rien faire qui put déplaire à l'Espagne et l'on était au lendemain de la querelle sur la préséance entre les couronnes de France et d'Espagne. Le prince prit naturellement parti pour les prétentions espagnoles et alla faire une visite à l'ambassadrice d'Espagne avant d'en faire une à l'ambassadrice de France (1). Cependant Croissy cherchait un moyen de le rencontrer « en un lieu tiers, comme M. d'Estrades et depuis M. de Saint- Romain en avaient usé avec ce prince », sans rien abandonner des prétentions à la préséance sur l'Espagne, ni en venir à un éclat. Il y avait d'abord obtenu l'approbation du Roi, mais de Lionne apprenant que l'ambassadeur d'Espagne avait fait difficulté d'accorder cette marque de préséance au prince de Toscane se demandait si cette particularité n'obligerait pas Louis XIV à changer quelque chose à sa résolution première. L'autorisation fut cependant confirmée le 8 mai, « ce que fait l'ambassadeur d'Espagne ne réglant ni la conduite, ni les intentions de Sa Majesté : elle donne les exemples aux autres et ne les prend de personne». Mais un acte d'impolitesse du prince vint change]" du tout au tout les intentions du Roi.
Le 5 mai, entrant dans la chambre de la reine d'Angleterre, il passa droit devant Croissy sans lui
(1) Archives étrangères, corr. angl., vol. 93, p. 340-342.
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rendre le salut comme le roi lui-même 'et les princes faisaient, puis il alla dans un coin embrasser l'ambassadeur d'Espagne et parler avec lui jusqu'à l'arrivée du roi. « Je n'ai pu savoir, écrivait Groissy à de Lionne le 6 mai, à quoi attribuer la cause de cette distinction publique qui étonne toute la cour, sinon à l'intrigue de Bernard Gascony par lequel il se laisse gouverner et qui est depuis longtemps entièrement à l'ambassadeur d'Espagne et à Milord Arlington. Depuis ma lettre écrite, M. l'abbé Pregnani est entré adroitement en éclaircissement avec M. de Magalotti sur le procédé de M. le prince de Toscane en mon endroit, et il m'a dit que les raisons qu'il allègue sont que l'ambassadeur d'Espagne lui avait fait des civilités dans un lieu tiers, ce qui avait donné lieu de faire la différence qu'il avait fait (1) ».
(1) L'abbé Luigi Strozzi, résident de France à Florence, dans une lettre du 11 juin IGGU, écrivit à de Lionne que le grand-duc lui avait dit que le prince donnait les motifs suivants pour expliquer la visite qu'il avait faite à l'ambassadrice d'Espagne avant d'aller visiter celle de France : « Le prince, s'étant trouvé trois fois dans la chambre de la Reine à un moment oii M. Colbert et les ambassadeurs d'Espagne et de Venise s'y trouvaient, ces deux derniers vinrent lui parler chaque fois. M. Colbert, au contraire, se tint à l'écart. Le prince ayant pris des informations, il lui fut dit qu'il agissait ainsi par ordre de sa cour, et des personnes de la suite de l'ambassadeur dirent qu'il ne pouvait avoir de relations avec le prince que si Qeluj-ci lui rendait visite, lui donnant la main et le recevant à son carrosse. Après avoir parlé avec l'ambassadeur d'Espagne, le prince attendit trois jours avant de faire visite à sa femme, afin de savoir si l'ambassadeur de France lui donnerait quelque
Les représailles, auxquelles recourut Louis XIV pour venger cet acte d'impolitesse fait à son ambassadeur furent ordonnées dans une lettre de M. de Lionne à Croissy, qui est si curieuse qu'on nous excusera de la reproduire malgré sa longueur.
« Le Roi a été très fâché de l'action du prince de Toscane, d'avoir visité l'ambassadrice d'Espagne avant celle de France... S. M. a fort approuvé que vous ayez suspendu jusqu'à de nouveaux ordres l'expédient de le voir en lieu tiers comme elle l'avait trouvé bon, ce qu'elle vous défend à l'avenir, mais elle m'a chargé sur l'autre incident de vous dépêcher en toute diligence ce courrier exprès pour vous dire que quand ledit prince demandera à visiter Madame votre femme, son intention est qu'elle se conduise en sorte qu'elle puisse lui faire le même tour que fit feu M'' de Fontenay , alors ambassadeur à Rome, au cardinal Savelli qui avait visité l'ambassadeur d'Espagne avant lui, c'est-àdire qu'elle lui donne le jour et l'heure de l'audience, qu'elle le laisse venir jusque dans votre palais, descendre même de son carrosse où des gentilshommes le recevront, et qu'au milieu de l'escalier, un autre
raison de croire qu'il aurait pour agréable d'entrer en relation avec lui, auquel cas, il aurait d'abord fait visite à l'ambassadrice de France. Après ce délai, il lui parut qu'il serait incivil de ne point faire visite à l'ambassadrice d'Espagne comme il avait fait à toutes les femmes des hauts personnages auxquels il avait parlé « en lieux tiers ». Il était donc loin de vouloir faire des politesses au ministre d'Espagne plutôt qu'à celui de France. Il pouvait croire en revanche que M. Colbert, pour un motif ignoré, ne voulait en aucune façon avoir de rapports avec lui ».
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gentilhomme lui vienne annoncer que Madame l'ambassadrice vient de sortir pour aller à la promenade sans lui en dire aucune raison et se gardant bien de lui en faire aucune excuse, et il ne sera pas nécessaire pour cela que madite dame soit effectivement sortie du logis, au contraire, il faut qu'elle s'y trouve, tant pour rendre l'affront plus complet que pour éviter l'inconvénient que quelqu'un ayant observé sa sortie en avertit ledit prince, lequel sera alerte là dessus et que cela ne l'empêche de venir chez vous ».
<s Le roi appréhende seulement que vous ne soyez plus à temps d'exécuter ce que je vous mande de sa part et que le prince ayant déjà fait demander à voir Madame l'ambassadrice avant que ce courrier arrive, vous ne vous soyez contenté de lui faire répondre qu'elle ne pouvait pas le voir, mais en ce cas là même, il faudrait que vous tâchassiez à le rengager par quelque moyen à faire encore la même instance sous l'espérance que Madame votre femme ne fera plus de difficultés de le voir, comme pourrait être de lui faire insinuer par quelqu'entremetteur que l'on vous a fait comprendre qu'il n'en était pas de même des visites des dames que do colles des ambassadeurs qui ont le véritable caractère du prince, et que celles-là pourraient toujours être faites on tout, temps sans ({u'on dût prendre garde à l'ordre qu'elles sont rendues, la dignité du maître n'y étant pas intéressée».
« Si cela ne vous peut réussir ou que les choses ne soient plus en état qu'il puisse être pratiqué, le roi veut que vous fassiez entendre audit prince
directement et sans façon par quelque personne comme pourrait être l'abbé Pregnani, que vous serez obligé de donner part à Sa ^Majesté de la visite qu'il a rendue à l'ambassadrice d'Espagne avant qu'à celle de France, s'il ne vous en fait satisfaction avant son départ de Londres, et que vous étiez assuré que Sa Majesté qui est extrêmement délicate sur ce point d'honneur en sera fort fâchée contre lui et en aura plus de ressentiment qu'il ne peut s'imaginer, et en cas que là-dessus, ledit prince veuille entrer dans les expédients de vous satisfaire, il semble ici que celui que vous devez prétendre, et même qui paraît presque l'unique dont vous puissiez vous contenter, sera que ledit prince vous aille visiter vous-même, et que dans cette visite, il vous parle de ce qui s'est passé, et par manière d'excuse vous dise les raisons qui l'ont obligé à ne prendre pas garde de près à observer aucun ordre dans les visites des dames ».
« Je ferais bien répondre, connaissant comme je fais la prudence de M. le grand duc, qu'il n'a de sa vie ressenti un plus cruel déplaisir que celui qu'il recevra quand il apprendra la nouvelle du faux pas que son fils a fait à l'égard du Roi, et qu'il voudrait alors avoir baillé beaucoup de son sang et que ceux qui sont auprès de lui l'eussent empêché de faire une si lourde faute, et enfin que si un courrier pouvait voler par les airs de Florence, il lui ordonnerait infailliblement de vous aller faire toutes sortes de satisfactions ».
« En cas que pour des raisons que nous ne pouvons juger, ni prévoir, vous ne puissiez rien exécuter de ce
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que je vous mande, vous ne direz, s'il vous plaît, aucun mot de ce qui s'est passé, et n'en ferez aucune plainte, afin que ledit prince n'entre en aucun soupçon qu'on puisse s'en ressentir ici à son passage, et que cette crainte ne lui fasse prendre le chemin d'Allemagne pour s'en retourner ».
« Vous pouvez faire passer ce courrier pour un m'archand qui est allé à Londres pour ses affaires ».
Le 20 mai, Groissy répondit à de Lionne : « J'ai retenu votre courrier afin de vous rendre compte de ce que j'avais fait avec le prince de Toscane en exécution de l'ordre du roi. J'ai prié M. l'abbé Pregnani de faire luimême une petite relation de la conversation qu'il a eue avec ce prince et le S' Castiglione, son m""" de chambre, pour la joindre à ma lettre (1). Vous voyez, Monsieur, que ni l'un, ni l'autre ne lui ont pas laissé le moindre sujet d'espérer qu'il put se résoudre à me venir voir, disant toujours qu'il ne pouvait rien faire qui put déplaire à l'ambassadeur d'Espagne et s'imaginant
(1) Cette relation, que nous n'avons pu retrouver, ne parvint à M. de Lionne qu'à la fin de mai, le secrétaire de Croissy ayant oublié de la joindre au paquet qui en annonçait l'envoi. Le 1""' juin, le ministre en accusa réception en ces termes : « Le Roi a pris plaisir à la lecture de la relation de l'abbé Pregnani. Elle contient diverses particularités des réponses de M. le prince de Toscane et de ses gens dont on pourra se servir en un besoin pour aggraver sa faute auprès de M. le duc. Du reste, Sa Majesté ne souhaite pas que vous cherchiez l'occasion de contester la préséance audit prince, mais si elle arrive naturellement, elle veut qu'en quelque lieu que ce soit, vous tâchiez de prendre la main sur lui » (Arch. étr., corr. angl., 96, 5).
que me venant lui-même aborder à Whitehall, il dissiperait facilement le ressentiment que je pourrais avoir de son procédé. Pour ne lui en pas ôter l'espérance, je dis à M. l'abbé Pregnani que si le S"" Castiglione lui demandait quels étaient mes sentiments sur leur dernière conversation, il lui dit seulement queje lui avais fait entendre que je prendrais mes résolutions selon les démarches que ferait ïe prince de Toscane envers moi. Suivant cela, le S"" Castiglione ayant prié ledit S"" abbé de lui faire savoir si j'irais le même jour à Whitehall, l'abbé lui écrivit dans le sens que je viens de dire, mais avec les douceurs italiennes, et le lendemain, comme je passais dans une galerie à la suite du roi qui revenait de la promenade du parc à pied, le prince de Toscane vint à moi et me dit que le grand duc et lui avaient toujours fait profession d'un très grand respect pour la personne du roi. Il m'assura aussi de l'estime particulière qu'il avait pour moi, et je lui dis seulement que j'espérais que dans peu il le dirait lui-même à Sa Majesté mieux que je ne le pourrais écrire, et en me parlant de choses indifférentes, nous entrâmes tous deux dans la chambre de la Pieine d'où je sortis bientôt après, ne lui ayant parlé que pour ne pas le rebuter entièrement de faire la visite. Le lendemain au matin, qui était hier, il envoya un genlilhomme à ma femme pour savoir l'heure qu'il la pouvait voir. Elle lui dit que ce serait à six heures du soir. 11 y est venu, a été reçu par tout ce que j'ai de gentilhommes et autres domestiques, et au milieu de l'escalier, M. de la
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Hillière lui est venu annoncer que l'ambassadrice venait de sortir pour aller à la promenade ; le prince surpris lui a demandé si elle ne dormait pas, et ledit S'' de la Hillière lui ayant dit que non et qu'elle était sortie, il est retourné brusquement à son carrosse, regardant de travers Castiglione et Gasconi qui étaient les seuls qui le suivirent. Je ne sais pas encore, Monsieur, de quelle manière cette affaire sera reçue ici et quelle résolution ce prince pourra prendre. Pour le premier, je m'attends bien que chacun en jugera selon sa passion. Ce qui est constant, c'est que j'ai envoyé le premier vers le prince de Toscane, que l'ambassadeur d'Espagne, ni celui de Venise n'ont accepté non plus que moi de lieu tiers que Whitehall, (et surtout, la Chambre de la Reine n'est point considérée comme un lieu tiers), et tout cela de l'avis du S"" Castiglione. Ainsi point de raison particulière qui ait donné prétexte au prince de Toscane de donner quelque marque de préférence à l'ambassadeur d'Espagne. Cependant, comme il n'a voulu, ni recevoir de visites d'ambassadeurs, ni en faire, et qu'il a observé les rangs dans les visites des dames, celle qu'il a rendu à l'ambassadrice d'Espagne passa ici pour faire préjudice a ce qui est dû au caractère d'ambassadeur de France puisqu'il s'est déclaré ne pouvoir faire que cet honneur là aux ambassadeurs. Aussi j'espère que le Roi d'Angleterre, M. le duc d'York, Madame, et ceux qui ne sont pointpassionnés contre la France, blâmeront la conduite de ce prince, et pourvu que Sa Majesté soit satisfaite de la mienne, il me doit suffire pour ce qui
regarde la résolution qu'il prendra. On m'a bien dit qu'il méditait quelque ressentiment, mais je ne le crois pas assez inconsidéré pour en témoigner d'autre que par des plaintes qu'il ira faire lui-même au Roi et je ferai tout ce qu'il faudra pour lui donner sujet de croire que j'ai agi de moi-même et sans ordre, afin de ne le pas détourner d'aller en France. Cependant je prendrai mes précautions pour ne point engager le Roi a de plus grands ressentiments au cas que les conseils de Gasconi, qui est tout Espagnol et fort emporté, prévalent sur la modération de ce prince et de ceux qui sont avec lui ».
L'affaire n'eut pas de suites. Croissy ayant rencontré le prince à une revue que Charles II fit le 21 mai à «Eypark » fut salué par lui le premier. Il est vrai qu'à la sortie, le prince cria à son cocher de passer devant Croissy, mais comme les carrosses de l'ambassadeur étaient suivis d'environ trente cavaliers, il ne put y réussir.
Le 25 mai, Louis XIV écrivit à Croissy : «J'ai appris avec grand plaisir la conduite adroite que vous avez tenue pour faire donner insensiblement le prince de Toscane dans le piège qui lui a été tendu et que le fait s'en soit ensuivi. J'estime qu'il était à désirer pour la réparation de l'action qu'il avait faite, contraire à ma dignité et à ce qu'il me doit. Je ne le crois pas assez imprudent pour oser songer à en faire aucun ressentiment contre vous».
Le roi avait vu juste, il ne se produisit plus aucun incident jusqu'au départ du prince de Toscane pour la Hollande qui eut lieu vers le 10 juin.
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En apprenant que le prince avait visité l'ambassadrice d'Espagne avant celle de France, de Lionne avait écrit à l'abbé Luigi Strozzi, résident de France à Florence, d'informer le grand-duc de « la colère » de Sa Majesté, et celui-ci avait envoyé aussitôt un courrier pour inviter le prince à donner satisfaction aux désirs de Louis XIV ; quand ensuite le 6 juin arriva un courrier annonçant au grand-duc l'affront lait au prince, Strozzi ne put d'abord que noter l'affliction de son souverain naturel sans pouvoir se l'expliquer. Ce n'est que le 10 juin que l'abbé reçut une lettre où de Lionne lui racontait l'incident et exprimait l'opinion que le mieux serait que l'affaire n'allât pas plus loin. Le grand-duc, après que Strozzi lui eut montré la lettre, se rallia (ou plutôt se soumit) à cette manière de voir. Il lui fît remettre une note, où après avoir constaté la promptitude avec laquelle il avait le 4 juin pris ses mesures sur-le-champ pour donner satisfaction à Louis XIV, il ajoutait que la situation ayant changé, étant donné « l'accident survenu» par suite de «l'expédient» employé envers le prince, il avait confiance que grâce à S. E. de Lionne les choses en resteraient là et qu'on garderait sur elles à l'avenir un silence absolu.
Dans ses dépêches suivantes, Strozzi ne trouvait plus à mander que l'affliction extraordinaire du grand-duc.
Le 23 mai, Croissy communiquait à de Lionne ce qu'on disait de ces choses : « Sur la réception que le prince a eue dans la visite qu'il a voulu rendre à ma femme, chacun raisonne suivant son inclination, c'est-à-
dire tous les partisans d'Espagne pour lui, ceux qui ont inclination pour la France louent ce que j'ai fait, et les autres, et surtout le roi et le duc d'York, n'en parlent point. »
Quoiqu'il en soit, le prince de Toscane se soumit aux exigences de Louis XIV. En arrivant en Hollande, bien que notre ambassadeur, M. de Pomponne, ne lui eût fait faire aucun compliment à son arrivée, il alla le visiter pour le prier de s'employer auprès du Roi à faire que celui-ci eut agréable d'oublier ce qui s'était passé en Angleterre (1).
De Hollande, le prince vint en France. Le 31 août, de Lionne écrivait à Groissy : « M. le prince de Toscane que l'on- a accueilli et diverti autant qu'il s'est pu, fait état de reprendre le chemin d'Italie le même jour que le roi partira pour aller passer un mois de temps à Chambord ». L'incident était clos.
Le 16 mai, Groissy en racontait un autre à de Lionne : « Hier, l'abbé Pregnani m'envoya une liste de tous les vaisseaux du roi notre maître, de leurs ports, canons, hommes et même du nom des capitaines, et m'écrivit que son hôte ayant trouvé chez l'imprimeur un gentilhomme de l'ambassadeur d'Espagne appelé Fonseca qui lui donnait cette liste à imprimer, lui abbé, en avait fait prendre une copie chez ledit imprimeur. Le soir niême j'allai à Whitehall où le Roi s'étant approclié dudit ambassadeur et de moi, et nous
(1) De Lionne à Groissy, 26 juin 1669. Arch. étr., corr. AngL, 96, 27.
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parlant de vaissoaux, je lui dis qu'il y avait des gens dans sa cour auxquels le Roi mon maître était bien obligé en ce qu'ils voulaient donner une haute opinion de ses forces navales au public en faisant imprimer une prétendue liste dans laquelle ils mettaient une fort grande quantité de vaisseaux, plus que Sa Majesté n'en avait, et tous bien armés et équipés, qui était un très grand présent. Ledit ambassadeur que je regardais fixement en parlant, pâlit en un instant, fut fort décontenancé, et me dit qu'il y avait longtemps que cette liste était imprimée en Hollande. Je lui dis que je ne savais pas si elle l'était en Hollande, mais que je savais bien que le matin elle ne l'était pas encore à Londres. L'ambassadeur se retira incontinent après, et je dis au Roi que je savais bien que ledit Fonseca l'avait portée le matin chez l'imprimeur et qu'il pouvait juger des motifs qui faisaient prendre ce soin audit ambassadeur et aux Hollandais. Il me dit en riant: «Voilà un faible moyen, et qui ne réussira pas, sur ma parole. » Le 23 mai, Croissy apostillait dans une lettre à de Lionne une demande de l'abbé : «M. l'abbé Pregnani me prie de mettre dans ce paquet la lettre qu'il se donne l'iionneur de vous écrire et m'a prié de joindre mes instances aux siennes, mais il demande de l'argent si galamment qu'il m'a semblé ne devoir rien ajouter à sa lettre, m'imaginant bien que vous êtes assez persuadé que l'on ne vit pas pour rien en Angleterre. S'il avait besoin de mon témoignage pour tout ce que contient sa lettre, j'y souscrirais bien volontiers — ».
Mais cette sollicitation de Fabbé, même apostillée par Croissy, eut le mémo résultat que celle à laquelle il avait été répondu le 4 mai ; le 29 mai, de Lionne écrivait à Croissy : « Le Roi m'ayant ordonné de mander à M. l'abbé Pregnani de revenir en France sans s'arrêter plus longtemps en Angleterre, parce qu'il est aisé à voir qu'il n'y a rien présentement à faire de bon pour le sujet qui avait fait croire à Sa Majesté que vous pourriez vous servir utilement de son entremise, je me suis trouvé en peine dans l'exécution de cet ordre comment je pourrais le faire entendre audit abbé, ayant appréhendé que n'ayant point de chiffre avec lui et ma lettre pouvant être interceptée ou ouverte, les Anglais ne reconnussent que Sa Majesté avait eu quelque part au dessein de son voyage (1). Je vous prie donc de lui donner vous-même de bouche l'ordre du Roi, et si vous voulez, de lui lire dans ce billet la raison pour laquelle je ne lui ai pas écrit ».
Le 1^'' juin, craignant que Croissy n'ait pas reçu la lettre du 29, de Lionne réitérait : « A la demande de quelqu'assistance d'argent que fait l'abbé Pregnani, Sa Majesté a répondu qu'on y pourvoirait quand il serait ici puisque son retour est si proche ».
C'était la troisième fois que de Lionne écrivait à Croissy pour que l'abbé Pregnani revienne. Le 17 juin,
(1) La mission confiée par Louis XIV à Pregnani était donc une mission secrète pour tous les Anglais (môme pour Buckingham, comme on peut le voir dans la lettre que nous imprimons deux pages plus loin).
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l'ambassadeur rendit compte à son chef de ce qu'il avait fait pour exécuter son ordre : « Je n'ai point osé, Monsieur, après avoir reçu jusqu'à trois lettres de vous pour le retour de M. l'abbé Pregnani, difiérer plus longtemps à les lui communiquer. Je lui ai néanmoins dit que s'il jugeait que ses soins et son adresse pussent réussir auprès du roi et de ses ministres, il pouvait vous en écrire ses sentiments... et attendre votre réponse, mais comme il m'a dit n'avoir vu aucune apparence, dans le dernier enù'eiien qu'il a eu avec le roi^ à une prompte conclusion, je crois qu'il se prépare à partir et à vous porter bientôt un plan de l'état où il aura laissé les affaires en ce pays, ne lui ayant rien caché de tout ce qui était de ma connaissance, et ne doutant pas qu'il ne m'eut encore davantage pénétré de lui-même » (1).
Le même jour, Colbert de Croissy annonçant le retour de l'abbé à son frère le contrôleur général, lui faisait connaître franchement les sentiments que Pregnani et sa mission avaient suscités en lui : « Monsieur de Lionne m'ayant écrit jusqu'à trois lettres pour faire retourner l'abbé Pregnani, je les lui ai
(1) On remarquera qu'il ressort de cette phrase que Pregnani a eu de nombreux entretiens avec CJiarles II. Etant donné que ce ne pouvait être ni comme prophète que ce monarque l'écoutait (à cause du peu de crédit qu'il accordait à ce genre de bétail [lettre du H mars]), ni comme adjoint de Colbert de Croissy, puisque celui-ci n'était pas dans le secret (lettre du 17 juin), ce devait être pour une autre raison, celle de lui parler du salut de son âme, suivant nous.
communiquées et il se prépare à partir dans sept ou huit jours. Je lui ai donné pendant son séjour toutes les marques d'estime qu'il m'a été possible, et lui ai même fait part et de bouche et par écrit de toutes les raisons que j'ai cru pouvoir porter le roi d'Angleterre à une bonne union avec la France, afin qu'il pût d'autant mieux agir de concert avec moi pour venir à bout de ce que le Roi désire de nous ; enfin je crois qu'il se louera de moi comme il en a sujet, et dans cette pensée là, je serais bien aise de lui rendre tous les bons offices dont je pourrais être capable. Mais comme il s'était flatté d'une haute fortune s'il réussissait dans cette négociation et qu'il me paraît extrêmement mortifié de s'en retourner sans avoir aucune bonne nouvelle à porter, je ne sais s'il se contentera d'attribuer ce mauvais succès aux véritables obstacles que nous y avons trouvés, et s'il ne me prêtera pas des charités que j'ai reconnu qui lui sont assez ordinaires, auquel cas, si j'en étais averti, il serait facile d'y répondre, et comme il a dit ici que l'on avait proposé d'y envoyer Mons'' le Comte de Grammont, M. de Ruvigny ou lui, vous me voulez bien permettre de vous dire sur cela que je ne serai jamais assez déraisonnable pour trouver mauvais que le roi se serve de toutes les voies qu'il jugera les plus propres pour le bon succès de la négociation qu'il m'a confiée, mais je ne vous scelle point, comme je voudrais employer tout mon bien et ma vie même s'il était nécessaire pour rendre ici un service au roi qui put persuader Sa Majesté de mon zèle et de ma reconnaissance, il me
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serait bien fâcheux de me voir traverser dans ce dessein par des envoyés extraordinaires qui, bien loin de produire rien de bon pour le service du roi, diminuent beaucoup l'estime et le crédit que je puis me vanter d'avoir acquis auprès du roi et de toute la cour tant par une très grande dépense qui m'incommode que par une manière d'agir que le roi d'Angleterre témoigne partout lui être fort agréable, me distinguant par des honneurs et des marques, si j'ose dire, d'amitié, qu'il n'accorde à aucun autre ambassadeur, mais comme je dois tout cela à la confiance que le roi notre maître témoigne avoir en moi et que c'est de là principalement que doit dépendre le bon succès de ma négociation, aussitôt que l'on reconnaîtra ici par ces sortes d'envois que je n'y ai pas toute la part que l'on s'imagine, je ne serai plus qu'un fantôme d'ambassadeur pour en souffrir la dépense sans espérance d'y réussir, et alors cet emploi ne produirait que ma ruine, ayant dépensé plus de cinquante mille écus l'année dernière, ne pouvant pas, quelqu'économie que j'apporte, dépenser moins de cent mille livres cette année, et la perte de l'estime que je puis avoir acquis qui me serait bien plus sensible » (1).
(1) Colbert de Groissy s'exprima avec plus de sympathie pour l'abbé dans une lettre du 4 juillet à son frère : « Je ne puis laisser partir l'abbé Prignani sans vous rendre témoignage qu'il en a usé très honnêtement à mon endroit, et qu'il m'a donné aussi tant d'assurances de son amitié à son départ que je crois être obligé de lui en témoigner, en toute occasion, ma reconnaissance, et je m'ose flatter que vous prenez assez de part
Le 27 juillet 1669, de Lionne annonçait à Colbert de Croissy le retour de l'abbé Prignani : « Dans l'entretien que j'ai eu avec cet envoyé, je n'ai rien trouvé de plus agréable que ce qu'il a dit à tout le monde aussi bien qu'à moi à votre avantage, ne pouvant s'épuiser à parler de votre capacité, de votre application aux affaires, non plus que de vous louer des bons traitements que vous lui avez faits ».
En juillet 1674, Messine s'étant révoltée contre les Espagnols, l'agitation gagna le royaume de Naples ;
à ce qui me touche pour lui faire espérer que vous lui rendrez vos bons offices en toutes occasions et surtout au sujet des dépenses extraordinaires que l'on est obligé de faire ici, sachant assez par ma propre expérience qu'il n'y a pas de pays au monde oii elles sont si excessives. Du reste, le S' abbé est si fort informé des affaires d'Angleterre que je ne crois pas devoir rien ajouter au compte qu'il en rendra lui-même au Roi ».
En quittant Londres, Prignani emporta la lettre suivante du duc de Buckingham pour Madame : « Monsieur l'abbé à son arrivée ici m'ayant donné une lettre de la part de Votre Altesse Royale, je lui fis offre de mes services et lui demandai si il avait ordre de me parler d'aucune affaire ; il me répondit qu'il n'en avait point d'autre que celle de voir le pays. Mais ne me pouvant imaginer qu'il avait fait ce voyage par la seule curiosité d'apprendre notre langue, et étant informé d'ailleurs qu'il se confiait avec d'autres sur de certaines choses qu'il ne me voulait point communiquer, je confesse que cela me fit entrer en soupçon que V. A. R. n'eut pas toute la confiance en moi que j'avais tâché de mériter. C'est une erreur. Madame, que vous me devez pardonner puisque nous craignons facilement le contraire de ce que nous souhaitons le plus, et je ne m'en puis repentir puisqu'elle a été l'occasion de l'honneur que V. A. R. m'a fait en se donnant la peine de m'en détromper ; un seul mot de sa main sera toujours capable de me persuader tout ce qui lui plaira, car il m'est impossible
L'ABBÉ PRIGNANI 99
le 9 déc. 1674, Prignani fut envoyé à Rome sur sa demande pour y assister le duc d'Estrées, ambassadeur de France, dans ses efforts pour organiser un soulèvement dans sa patrie. Il reçut 4.000 livres à son départ. Pour éviter les possessions espagnoles du Milanais, il fit un « grand et fâcheux détour par les effroyables Grisons » ; il lui en coûta le double de temps et d'argent, de sorte que pour son voyage, celui d'un nommé Salerne qui devait lui servir d'agent à Naples, et celui de deux domestiques, il dépensa 200 pistoles au lieu des 100 qu'il avait prévues. Arrivé à Rome le 17 février 1675, quoique incommodé par la sciatique, il se mit aussitôt à faire des recrues pour le soulèvement de son pays natal contre les Espagnols. Le 21 mars, il avertissait M. Pachau, premier commis de Pomponne,
de conserver aucune pensée qui puisse être contraire à la sienne. Si M. l'abbé, à son arrivée, m'eut parlé avec la même franchise qu'il a fait sur son départ, je n'aurais pas eu de peine à entrer en commerce avec lui, car je vous avoue, Madame, outre le pouvoir absolu que vous aurez toujours sur moi de vous faire obéir en toutes choses, je trouve en lui des qualités que j'estime fort et qui eussent attiré ma confiance. Je suis au désespoir de ne vous pouvoir donner que des paroles qui n'ont point de suite et de me trouver toujours en danger de passer pour fourbe ou visionnaire par l'empressement et les faux pas de certaines gens qui n'entendent point nos affaires. Pourtant j'espère qu'à la fin V. A. R. sera satisfaite de mes soins. En attendant, je lui supplie de croire que je suis plus qu'homme du monde, Madame, de V. A. R. le très humble et très obéissant serviteur ». Cette jolie lettre en français dont l'original est conservé aux archives des affaires étrangères sous la cote Corr. Angl., 92, 6, a été datée à tort par le duc : De Londres, ce 26 juillet ; c'est 26 juin qu'il aurait dû écrire.
qu'il ne lui restait que 58 pistoles. Il terminait sa lettre en disant : « Il est nécessaire que je vous informe comme je traite ici de faire mettre mon abbaye en commende et de me faire donner la permission de quitter ce froc qui est si déplaisant à mes yeux. Je dois voir le pape pour cela et plusieurs cardinaux ensuite, à la mode de cette cour qui veut vendre ses drogues assez cher. Cette affaire, par conséquent, traînera longtemps, mais comme elle éclate fort, et que cela scandalise les Bernardins qui sont ici, et qui ne manqueront pas d'en écrire à Paris, je vois que cela me pourrait nuire auprès des moines en cas de la vacance de Clairvaux ».
Que signifient ces dernières lignes ? Prignani avait-il l'intention de se faire élire abbé de celte abbaye? Nous ne savons. Quoiqu'il en soit, les choses n'allèrent pas pour lui à Rome comme il l'avait espéré. Dès le 12 avril, faisant allusion à la première recrue de Prignani, Pomponne écrivait au cardinal d'Estrées : « Le Roi ne fait pas grand cas d'un dessein pour soulever le royaume de Naples s'il était seulement appuyé sur Dom Mario Plali». Pour vivre, Prigoani fut forcé d'emprunter 120 pistoles au cardinal. Il eut
beau écrire à Pachau le 13 juillet : « Tout est prêt
Cependant, voilà beaucoup de temps perdu ; je tâche néanmoins d'entretenir les choses au même point. . . . Si nous avions cent mille écus, je vous donne l'affaire
faite en deux jours », le roi se refusa à lui rien
envoyer (9 août) ; il autorisa seulement le cardinal d'Estrées à lui donner 100 pistoles pour son retour.
L'ABBÉ PRIGNANI 101
Prignani Jes toucha, mais ne revint pas ; le 10 nov. 1676, le cardinal écrivait à Pomponne: « On a secouru l'abbé Prignani qui est dans une grande nécessité
jusqu'au mois d'août Ce que j'ai pu faire, ça été
de lui proposer de venir manger à Farnèse avec son valet, mais il dit que ses indispositions ne le lui permettent pas. Il ne touche rien de son abbaye et n'en louchera rien de longtemps ; en vérité, il est digne de compassion. » Le 17 nov. 1676, le duc d'Estrées annonça à Louis XIV qu'on avait volé à Prignani son chiffre et quelques papiers relatifs à la conspiration. A la suite de cet incident, il alla habiter à Farnèse. Bien lui en prit, car à la fin de mai 1677, le marquis del Carpio, ambassadeur d'Espagne, déclara au cardinal Gibo, premier ministre du pape, « qu'il y avait ici des gens du vice-roi de Naples pour l'enlever ou pour le tuer s'ils ne le pouvaient, le roi son maître ayant raison de faire punir un de ses sujets rebelles ». Le 26 oct. 1677, le duc d'Estrées sollicitait de nouveau pour Prignani qui était « dans une très grande nécessité ». Le roi ayant re l'usé et dit qu'il n'avait qu'à revenir en France, Prignani, le 21 déc, demanda à « laisser passer la rigueur de la saison peu propre à se mettre en voyage pour son indisposition ».
Il ne semble pas qu'il soit revenu dans notre pays, car il mourut à Rome à la fin de 1678 ou au commencement de 1679 (arch. Seine-Inf., G. 6139, f° 85).