‹ Le masque de ferChapitre 9 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'Ancien Prisonnier à Sainte-Marguerite.

Avant de recevoir cette lettre du 5 janvier, Louvois avait le 8 suivant écrit à Saiat-Mars : « Le Roi ayant bien voulu vous accorder le gouvernement des îles Sainte-Marguerite» (1), je vous en donne avis avec plaisir, afin que vous vous teniez prêt à vous transporter aux dites îles lorsque vous en recevrez les ordres de Sa Majesté, de laquelle l'intention est que, aussitôt que vous aurez reçu vos provisions, vous alliez faire un tour aux dites îles, pour voir ce qu'il y a à faire pour accommoder un lieu propre à garder sûrement les prisonniers qui sont à votre charge, dont vous m'enverrez un plan et mémoire, afin que je puisse prendre l'avis de Sa Majesté pour y travailler. Cependant vous retournerez à Exiles, pour attendre les ordres deSa Majesté nécessaires pour les y conduire, ainsi que votre compagnie. Je crois inutile que je vous recommande de prendre de telles mesures que, pendant le temps que vous serez à aller aux îles Sainte-Mar-

(1) En face de Cannes, dont on voit les environs de la fenêtre de la cellide du prisoiuiier.

guérite et à revenir, les dits prisonniers soient gardés de manière qu'il n'en puisse mésarriver et qu'ils n'aient commerce avec personne».

Dans sa lettre de remerciements du 20 janvier 1687, Saint-Mars, après avoir demandé à passer par le Piémont, pour prendre congé du duc de Savoie « de qui il avait toujours reçu mille honneurs» et aussi à cause de la grande quantité de neige entre Exiles et Embrun, ajoutait: «... Je donnerai si bien mes ordres pour la garde de mon priiionnicr, que je puis bien vous en répondre. Monseigneur, pour son entière sûreté, et même pour l'entretien que j'ai toujours empêché d'avoir avec mon lieutenant, à qui j'ai défendu de lui jamais parler, ce qui s'exécute ponctuellement. Si je le mène aux îles, je crois que la plus sûre voiture serait une chaise couverte de toile cirée, de manière qu'il aurait assez d'air, sans que personne le pût voir, ni lui parler pendant la route, pas même mes soldats que je choisirai pour être proches de la chaise, qui serait moins embarrassante qu'une litière qui peut souvent se rompre ».

En réponse à cette lettre, Louvois permit à Saint- Mars de passer par le Piémont, ajoutant : « A l'égard do la manière do transférer les pr/sonjiJei-s, le Roi se remet à vous de vous servir de la chaise roulante fermée de la manière que vous proposez, ou de toute autre que vous jugerez à propos, pourvu que vous en puissiez répondre ».

Arrivé aux îles, Saint-Mars reçut de Louvois par lettre du 16 mars 1687 l'ordre de partir «aussitôt

après Pâques, ne doutant pas que vous ne trouviez moyen de faire garder sùvemeni votre pr^'sonnier dans l'île de Sainte-Marguerite pendant que l'on bâtira la prison que vous lui destinez, de manière qu'il ne puisse avoir commerce avec personne ».

Le 23 mars, Saint-Mars répondait de Sainte-Marguerite : «... Il y a trente jours que je suis ici, j'en ai passé vingt-six au lit, avec une fièvre continue...

J'espère être à Exiles en huit jours Dès que j'aurai

reçu vos commandements, je me remettrai en marche avec 77 ion prisonnier que je vous promets de conduire ici en toute sûreté, sans que personne le voie, ni lui puisse parler. Je ne lui ferai point entendre la messe depuis son départ d'Exilés jusqu'à ce qu'il soit logé dans la prison qu'on lui préparera ici, où il y aura joignant une chapelle »

Le 3 mai 1687, Saint-Mars rendait compte à Louvois de son arrivée aux îles: «Je suis arrivé ici le 30 du mois passé. Je n'ai resté que douze jours en chemin, à cause que mon prisonnier était malade, à ce qu'il disait n'avoir pas autant d'air qu'il l'aurait souhaité ; je puis vous assurer. Monseigneur, que personne au monde ne l'a vu, et que la manière dont je l'ai gardé et conduit pendant toute ma route fait que chacun cherche à deviner qui peut être mon prisonnier. Le lit de 771071 p7Hso7inie7^ était si vieux, si rompu, (ainsi) que tout ce dont il sf^ servait, tant linge de table que meubles, qu'il ne valait pas la peine d'apporter ici, l'on n'en a eu que treize écus. J'ai donné à huit porteurs qui m'ont apporté une chaise de Turin et mon prison-

L'ANCIEN PRISONNIER A SAINTE-MARCtUERITE loi

nier jusqu'ici, comptant la dite chaise, 203 livres que j'ai déboursées».

Louvois répondit le 22 mai en invitant Saint-Mars à faire travailler aux prisons avec les 5026 livres ordonnancées par lettre du 16 mars 1687 et à «acheter les choses qui seront absolument nécessaires pour son prisonnier *.

Une lettre de Saint-Mars à Louvois rend compte de l'état des choses au 8 janvier 1688 : «Je me donnerai l'honneur de vous dire comme j'ai mis mon prisonnier qui est toujours valétudinaire à son ordinaire dans l'une des deux nouvelles prisons que j'ai fait faire suivant vos commandements. (1) Elles sont grandes, belles et claires, et pour leur bonté, je ne crois pas qu'il y en ait de plus fortes, ni de plus assurées dans l'Europe, et mêmement pour tout ce qui peut regarder les nouvelles de vive voix, de près et de loin, ce qui ne peut (se) trouver dans tous les lieux où j'ai été à la garde de feu M. Foucquet depuis le moment qu'il fût

(1) Celle-ci, qu'on voit encore aux îles Sainte-Marguerite, consistait en une seule chambre à cheminée, carrelée en briques rouges, éclairée en haut par une lucarne : c'est un cachot clair (Ravaisson, Arch. de la Bastille, t. 10, p. XVIII). — Le général lung dit que c'était une casemate voûtée, munie d'une double porte, ouvrant sur un grand couloir éclairé par de simples lucarnes. En face de la porte de la cellule se trouvait celle donnant entrée de l'appartement du gouverneur dans le couloir. La fenêtre de la cellule n'est en réalité qu'un grand soupirail sans vitrage, construit dans un mur de deux mètres d'épaisseur, avec deux grilles espacées et posées de telle façon que les barres d'un grillage ne correspondaient pas aux barres de l'autre [La Yérité, p. 168).

arrêté. Avec (un) peu de précaution, l'on peut même faire promener des prisonniers dans toute l'île, sans crainte qu'ils se puissent sauver, ni donner ni recevoir aucunes nouvelles... Dans toute cette province, on dit que le mien est M. de Beaufort, et d'autres disent que c'est le fils de feu Cromwell».

«Voici ci-joint un petit mémoire de la dépense que j'ai faite pour lui l'année dernière. Je ne le mets pas en détail pour que personne par qui il passe puisse pénétrer autre chose que ce qu'ils croient ».

A partir de mai 1689, des ministres protestants furent confiés aux soins de Saint-Mars et isolés chacun dans une cellule, subirent la même captivité que le Masque de fer. Saint-Mars, dans une lettre du 4 juin 1692 à Louvois, raconte que l'un d'eux « nommé Salves, qui a l'écriture en tête, (écrit) sur sa vaisselle d'étain et sur son linge des pauvretés, pour faire entendre qu'on le retient injustement pour la pureté de la foi ». C'est peut-être cette particularité qui a donné lieu à l'anecdote racontée plus tard par Voltaire dans .son « Siècle de Louis XIV ».

Le 16 juillet 1691, Louvois mourut subitement. Son fils et successeur Barbezieux écrivait Je 13 août 1691 à Saint-Mars : « Votre lettre du 26 du mois passé m'a été rendue. Lorsque vous aurez quelque chose à me mander du prisonnier qui est sous votre garde dejnùs vingt ans, "je vous prie d'user des mêmes précautions que vous faisiez quand vous les donniez à M. de Louvois ». On remarquera que le ministre écrivait les mots depuis vingt ans très probablement

au VU d'une lettre de Saint-Mars lui parlant de ce prisonnier dans ces mêmes termes ; ils n'eussent point convenu pour La Rivière, enfermé depuis 1666, et qui d'ailleurs n'était devenu un prisonnier d'Etat que depuis avril 1680. Ils conviennent fortbien en revanche pour Dauger, arrêté en août 1669.

Le 20 mars 1694, le ministre informa Saint-Mars que trois prisonniers gardés à Pignerol allaient lui être envoyés et qu'il devait leur préparer des cellules ; il terminait en disant : « Vous savez qu'ils sont de plus de conséquence, au moins un, que ceux qui sont présentement aux îles; vous devez, préférablement à eux, les mettre dans les lieux les plus sûrs ».

Nous avons vu plus haut que Saint-Mars avait laissé à Pignerol trois prisonniers sous la garde de son lieutenant Villebois, à savoir Matthioly, Dubreuil et probablement le Jacobin, plus le valet de Matthioly que les dépêches de l'époque oublient généralement de compter pour une unité. Villebois qui avait reçu un ordre du Roi pour être reconnu en qualité de commandant de la citadelle do Pignerol jusqu'au retour de M. de Rissan devait recevoir deux écus par jour pour la nourriture de ces trois prisonniers.

La correspondance de Villebois fournit sur eux quelques renseignements. Le 24 mai 1682, Louvois lui écrivait : «.J'ai reçu votre lettre du 10 de ce mois par laquelle je vois la peine que vous a fait le nommé Dubreuil. S'il continue à faire le fol, vous n'avez qu'à le traiter conlme oji fait les gens qui ont perdu l'esprit,

c'est-à-dire le bîen étriller, et vous verrez comme cela le fera revenir dans son bon sens...». (1)

Le 1" mai 1684, Louvois approuve un traitement analogue infligé au valet de Matthioly. (2)

En 1687, un nouveau prisonnier dont on ignore l'histoire et le crime avait été adjoint aux trois (quatre en comptant le valet de Matthioly) gardés par Villebois. Le 6 août 1687, Louvois prévenait l'archevêque de Lyon défaire prêter main forte au sieur de La Coste, pour la conduite d'un prisonnier à PigneroL Le 22 août 1687, il ajoutait à M. de Yillobois : «Vous verrez par la lettre ci-jointe que Sa Majesté vous envoie un prisonnier nommé de Herse, qu'elle désire que vous fassiez garder fort étroitement, et vous aurez soin de pourvoir à sa subsistance sur le même pied des autres prisonniers dont vous êtes chargé». (3). Dixhuit mois après, Saint-Mars s'étant plaint des colères continuelles du misérable et de ses menaces d'attenter à sa vie, Louvois lui répondit le 7 février 1689 : « Comme je ne me souviens point qui est le nommé de Herse, prisonnier au donjon dePignerol, que vous dites avoir déclaré qu'il avait eu dessein de se tuer, je vous prie de me le mander».

Mais les renseignements envoyés ne modifièrent rien, car en 1692 de Herse essaya de se sauver, et le 28 juillet, Barbezieux donnait à La Prade de nouvelles

(1) lung, la Vérité, p. 2:38.

(2) Topin, l'Homtne au Masque, p. 345.

(3) lung, la Yérité, p. 256.

L'ANCIEN PRISONNIER A SAINTE-MARGUERITE ir):^

instructions pour le rendre plus sage. Le 10 décembre, il ajoutait : « L'on ne peut qu'approuver que vous eussiez agi comme vous l'avez fait par le passé, pour empêcher que celui-là et les autres que le Roi a confiés à votre garde ne fassent la même chose. Cependant, pour punir ce dernier de son entreprise, Sa Majesté trouvera bon que vous le fassiez un peu — ainsi que vous le proposez».

En vertu d'une lettre chiffrée de Louvois, adressée à Gatinat, commandant de l'armée du Piémont, le 8 juillet 1691, Yillebois avait eu quelque temps un autre prisonnier, le lieutenant général de Bulonde, commandant du siège malheureux de Goni, et dont MM. Burgaud et Bazeries ont voulu faire le Masque de fer. La lettre qui leur a suggéré cette opinion est ainsi conçue : « Sa Majesté désire que vous fassiez arrêter M. de Bulonde et le fassiez conduire à la citadelle de Pignerol, oii Sa Majesté veut qu'il soit gardé enfermé pendant la nuit dans une chambre de ladite citadelle, et le jour ayant la liberté de se promener sur les remparts avec un 330 » .

D'après MM. Burgaud et Bazeries, il n'y a pas pour le groupe 330 d'autre traduction possible que masque. Il est plus rationnel de dire que bien d'autres conviennent au sens, telles que sergent, surveillant, caporal, lieutenant, capitaine, soldat, prévôt, gendarme, etc. La vraie traduction est inconnue, la table du chiffre étant perdue et ce groupe n'étant employé qu'une fois dans la correspondance. Le lecteur a maintenant assez lu de pièces pour voir que Bulonde n'était pas

détenu au secret, comme Dauger et tous les autres captifs dont nous nous sommes occupés ou comme ceux dont on peut trouver l'histoire dans le livre de M. Jung. M. Burgaud cite lui-même Pinard qui dit qu'en 1692, de Bulonde était déjà en liberté, et qu'il vivait encore en 1708, seulement il ajoute qu'il n'y croit pas. Mais dans V Univers du 9 janvier 1895, M. Geoffroy de Grandmaison a prouvé que Bulonde vivait encore en 1705 et était en liberté à Paris dès 1699. Il n'y avait d'ailleurs aucune raison pour rejeter comme le fait M. Burgaud la mention du Journal de Dangeau portant à la date du 11 décembre 1691 : « Le roi a envoyé ordre qu'on remit M. de Bulonde en liberté ».

En 1692, Yillebois mourut et fut remplacé par de La Prade qui était depuis 1673 lieutenant dans la compagnie de Saint-Mars ; il avait accompagné son capitaine à Sainte-Marguerite et ne le quitta que pour aller commander à Pignerol.

La guerre avec le duc de Savoie avait rendu douteuse la possibilité de garder cette dernière ville. Menacée d'un bombardement en 1692 parle duc Victor- Amédée, elle avait été assiégée et bloquée en 1693 jusqu'au 5 octobre. Vauban était d'ailleurs depuis longtemps d'avis de quitter ce poste qu'il regardait comme inutile et pour lequel il avait démontré l'impossibilité d'une bonus défense dans une lettre au ministre.

Sur les ordres du roipourtant, il avait fait un compte rendu du siège entrepris par le duc de Savoie, et des

travaux à exécuter pour fortifier le bastion de Sainte- Brigilte, et particulièrement la partie voisine de ce bastion, c'est-à-dire le fameux donjon , qui, paraît-il, avait fort souffert du siège. Il devint donc nécessaire de débarrasser la citadelle et le donjon de tout ce qui pouvait gêner une défense utile, et particulièrement des prisonniers d'Etat qui s'y trouvaient enfermés.

Ceux-ci n'avaient pas été sans soulfrir du siège ; le 27 décembre 1693, Barbezieux écrivait à La Prade : « Si quelqu'un des prisonniers qui sont attaqués de' fièvre double,- tierce et continue, viennent à mourir, il n'y a qu'à les faire enterrer comme des soldats, mais je suis persuadé qu'ils ne mourront pas encore de cette maladie. Vous n'avez qu'à brûler ce qui reste des petits morceaux de poches sur lesquelles le nommé Matthioiy et son homme ont écrit ce que vous avez trouvé dans la doublure de leur justaucorps, où ils les avaient cachés, » II est probable que ces deux prisonniers avaient été malades et au lit, et c'est en examinant les habits qu'ils avaient été forcés de quitter que l'on trouva ces écritures.

Cette lettre est importante en ce qu'elle prouve que le prisonnier qui mourut sur ces entrefaites et dont La Prade ne savait pas le nom n'était pas Matthioiy. Barbezieux écrivit le 11 janvier 1694 à Saint-Mars pour en savoir le nom : « C'était le plus ancien et comme je ne doute pas que vous ne vous en souveniez, je vous prie de me le mander en chiifres ». Saint-Mars répondit le 28 janvier, mais sa réponse n'a pas été

conservée. Il est presque sûr que ce malheureux était le Jacobin (1).

Le 20 mars 1694, Barbezieux écrivit à La Prade : « Le Roi ayant résolu de faire transférer aux îles Sainte-Marguerite, en Provence, aux ordres de M. de Saint-Mars, les trois prisomiiers d'Etat qui sont à votre garde dans le donjon de la citadelle de Pignerol, Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire qu'elle vous a choisi pour les conduire les uns après les autres: c'est-à-dire que, quand vous en aarez mené un, vous reviendrez en prendre un autre... Vous savez de quelle conséquence il est que ces gens là ne parlent et n'écrivent à personne pendant la route ; le Roi vous recommande d'y tenir régulièrement la main, et qu'il n'y ail que vous qui leur donniez à manger comme vous avez fait depuis qu'ils ont été confiés à vos soins »

Probablement pour des raisons militaires, le transfert ne s'exécuta pas en trois fois, mais en une seule. De Maisonsel, un des officiers du comte de Tessé qui commandait dans cette région, écrivait à Barbezieux de Pignerol, le 7 avrill694 : «Je pars à ce moment pour conduire en sûreté quatre prisonniers d'Etat qui sont à la citadelle de Pignerol ; je les mènerai jusqu'à Briançon et les remettrai ensuite à la conduite du sieur

(1) Si ce n'était pas le Jacobin, ce serait Dubreuil. Mais il faudrait pour cela qu'un prisonnier absolument inconnu soit entré depuis le 7 septembre 1680, date oii le Jacobin est mentionné pour la dernière fois dans la correspondance.

de La Prade, major de la dite citadelle, avec les officiers et les vingt sergenls à cheval que M, le comte de Tessé a détachés de cette garnison pour les conduire aux îles ».

On remarquera que Maisonsel dans cette dépêche dit quatre prisonniers, tandis que Barbezieux dans les deux dépêches du 20 mars 1694 à Saint-Mars et à La Prade disait trois prisonniers. Cette différence, que nous avions déjà remarquée en 1681 , quand Louvois et Saint-Mars parlaient de trois prisonniers et que nous en trouvions quatre (le Jacobin, Matthioly, Dubreuil et le' valet de Matthioly) provient évidemment de l'habitude de ne pas tenir compte du valet (1). Tout semble indiquer que sauf le remplacement du Jacobin par de Herse, il n'y avait pas eu de changement dans les détenus ; le passage de la lettre du 20 mars 1694 où Barbezieux dit à Saint-Mars : « Vous savez que les trois prisonniers envoyés de Pignerol sont de plus conséquence, au moins un, que ceux qui sont présentement aux îles» implique que Saint-Mars les connaissait (sauf un naturellement, celui qui avait remplacé le mort de janvier 1694).

Cette phrase a d'ailleurs été longtemps l'un des arguments principaux pour prouver que Matthioly était le Masque de fer. S'ils sont de plus de conséquence

(1) Il est évidemment invraisemblable qu'on ait envoyé un quatrième prisonnier d'Etat à Pignerol après avoir donné l'ordre de les envoyer un à un à Sainte-Marguerite. Dans de telles circonstances l'adjonction d'un prisonnier n'aurait pu se faire qu'à la suite d'une arrestation dans les environs de Pignerol.

ItiO LE MASgUE DE FER

que les prisonniers des îles, a-t-on dit, c'est que le prisonnier d'il y a vingt ans de la dépêche du 13 août 1691 en avait moins que Matthioly, qui est à coup sûr celui désigné par les mots au moins un. A cela, on peut objecter que Louvois qui a fait arrêter Danger et Matthioly, disait au contraire à Saint-Mars le 12 mai 1681 qu'on ne transférerait d'autres prisonniers à Exiles que ceux que le Roi «croira assez de conséquence pour ne les pas mettre en d'autres mains que les vôtres». Matthioly était cette fois là rangé parmi ceux qui avaient moins de conséquence que Dauger et La Rivière. On voit que les vues des ministres variaient avec le temps et peut-être aussi avec leurs informations.

Matthioly, arrivé aux îles, y mourut vers le 28 avril, sans doute de ces fièvres qui avaient régné à Pignerol après le siège et avaient déjà enlevé le plus ancien prisonnier parmi ceux laissés par Saint-Mars en 1681. En effet, la lettre suivante, adressée à Saint-Mars par Barbezieux le 10 mai 1694, parle du valet du prisonnier qui est mort, or seul Matthioly avait un valet.

« .T'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 29 du mois passé ; vous pouvez, suivant que vous le proposez, faire mettre dans la prison voûtée le valet du prisonnier qui est mort, observant de le faire garder aussi bien que les autres, sans communication de vive voix, ni par écrit, avec qui que ce soit *.

C'est là la dernière mention de Matthioly et de son valet dans les documents connus.

M. Funck-Brentano s'est refusé à admettre cette

solution. «Tout d'abord, dit-il, il n'est pas certain que Matthioly ait eu un valet aux îles Sainte-Marguerite comme il en avait un à Pignerol. Nous savons qu'en décembre 1693, peu avant le transfert, ils avaient, l'un et l'autre, donné lieu à des plaintes (lettre de Barbezieux du 27 décembre 1693), et il n'est pas invraisemblable qu'à partir de ce moment, conformément à l'usage des prisons d'Etat, ils aient été séparés. Mais si l'on y tient, admettons que Matthioly ait eu un valet dans sa chambre aux îles Sainte-Marguerite. Contrairement à ce que pense M. lung, il n'y fut assurément pas §eul dans ce cas, comme suffit à le prouver la phrase suivante d'une lettre adressée par Saint-Mars au ministre, en date du 6 janvier 1696. Saint-Mars parle des précautions en usage pour la visite du linge, quand il revient de la blanchisseuse, avant qu'il soit «remis aux valets de MM. les prisonniers». Ce texte a été publié par M. Loiseleur ».

«Il y a mieux. Nous avons le nom du « prisonnier à valet » qui mourut à cette date. C'est un nommé Meizac ou Malzac. Le 31 octobre 1692, Barbezieux écrivait à Saint-Mars : « Le roi veut bien faire la dépense nécessaire pour traiter de la vérole le nommé Malzac, qui est prisonnier par ordre de S. M., à quelque somme qu'elle puisse monter». Il n'est pas douteux qu'à partir de ce moment Malzac ait eu un domestique pour le soigner, et le malheureux mourut au commencement de 1694 » (1).

(1) Revue lùstoviqur, t. 50, année 1891. — Léyendes de la Bnstille, p. 85-12::;.

m LE MASQUE DE FER

Aucune des affirmations de M. Funck-Brentano ne résiste à l'examen :

1° Il est certain que Malthioly a été transporté avec son valet à Sainte-Marguerite. Ce valet était traité comme prisonnier d'Etat depuis 1679 sans avoir commis d'autre crime que de suivre les indications de l'abbé d'Estrades qui lui avait dit d'aller porter à son maître à Pignerol « ses bardes et tous ses papiers ». Il est invraisemblable que l'ayant gardé depuis le 5 mai 1679 jusqu'en janvier 1694, on l'ait mis en liberté entre cette date et le 29 avril de la même année. En janvier, « Matthioly . et son homme étaient au lit », probablement malades des fièvres « double, tierce et continue» qui avaient fait que La Prade avait demandé à Barbezieux ce qu'il fallait faire des i^risonniers qui riendt^aient à mourir. Un autre prisonnier est en effet mort vers le 1" janvier. Il n'y a rien de plus naturel que de penser que Matthioly à peine arrivé aux îles, après un voyage épuisant pour un malade, est mort aussi ;

2" Pour ce qui est du linge « remis aux valets de MM. les prisonniers », cette mention est dans un paragraphe relatif aux « prisonniers qui sont de considération », et où il est question de Foucquet et implicitement de Lauzun. Il n'a rien à voir avec les pauvres diables traités à raison de un écu (l'ancien prisonnier) et de deux livres huit sous (les ministres protestants) par jour ;

3" Il n'y a pas de raison de croire que, parce que le Roi « voulait bien faire la dépense nécessaire pour traiter de la vérole le nommé Malzac », on lui avait

donné un valet. Malzac semble d'ailleurs être mort ou parti avant le 3 mars 1693, car à cette date, il n'y avait plus que trois ministres pour lesquels Barbezieux écrivait à Saint-Mars : « Je vous prie de ne plus nommer à l'avenir dans vos lettres les prisonniers dont vous voudrez me parler et de vous contenter de me les faire connaître par le chanteur, l'écrivain et le dernier venu ». Or quatre ministres avaient été envoyés à Sainte-Marguerile avant cette date : !•* Paul Cardel, dit le chanteur ; 2" Valsec, dit l'écrivain ; 3" Lestang ; 4° Malzac. Lestang et Valsec étaient encore prisonniers" le 16 juin 1700. Il est donc certain que Malzac ne peut être le prisonnier mort peu avant le 29 avril.

M. Funck-Brentano ajoute que M. lung a tort de croire que J.-L. Carra (Mémoires historiques sur la Bastille, p. 195-196) a confondu la date de la mort de Malthioly avec celle de Paul Cardel, mort d'après Carra, le 23 mai 1694. Si Carra avait raison, cela ne prouverait pas que Matthioly ne soit pas mort avant le 29 avril 1694. 11 y aurait encore presqu'un mois de distance (1).

M. Funck-Brentano reprend aussi un argument de M. Loiseleur, et dit : Le Masque de fer était appelé dans ses dernières années Vancien prisonnier de Saint-Mars ; donc, il avait dû cesser d'être son prisonnier à une certaine date, ce qui était le cas de Matthioly et non celui de Danger. L'argument n'est pas heureux, car ancien prisonnier veut aussi bien dire un prisonnier

(1) lung, la Vérité, p. 271,

qui est en p7^ison depuis longtemps, qu'un prisonnier qid a été en prison il y a longteinps.

On pourrait ajouter qu'il est bizarre que Matthioly n'ayant pas été confié à la garde de Saint-Mars de 1681 à 1694, on se soit cru obligé de le lui faire emmener à la Bastille quatre ans plus tard en 1698 ; il est tout au contraire naturel que Saint-Mars qui avait emmené Dauger successivement à Exiles et à Sainte-Marguerite, l'ait emmené aussi à la Bastille.

D'ailleurs Matthioly et La Rivière, les deux seuls qui puissent disputer à Dauger l'identité avec le prisonnier masqué, sont par excellence deux prisonniers dont le nom se disait. Dauger était le seul dont le nom ne se disait pas. Il est encore appelé Eustache le 10 juillet 1680; postérieurement son existence se prouve, mais il n'a plus de nom ; même son pseudonyme Eustache Dauger lui est enlevé pour plus de sûreté.

Ajoutons que le caractère doux et pieux du prisonnier masqué est bien en accord avec ce que nous savons de Dauger ; Matthioly nous est toujours au contraire représenté comme intriguant et se révoltant.

Saint-Mars se faisait vieux (il était né en 1626), était souvent mahide, ou même absent (il paraît être allé à Paris en 1(593 ou peu avant) (1). Obéissant à la nécessité de renseigner le Roi pendant ses huit heures de conseil chaque jour, ou en vertu d'une habitude transmise par son père, Barbezieux lui écrivit le 20 décembre 1695

(1) lung, la Yérité, p. 81.

L'ANCIExN PRISONNIER A SAINTE-MARGUERITE 165

pour lui demander comment on en usait avec les prisonniers dans ces cas là. La réponse de Saint-Mars, du 6 janvier 1696, a été conservée presque en entier et mérite d'être reproduite en grande partie :

« Vous me commandez de vous dire comment l'on en use quand je suis absent ou malade, pour les visites et précautions qui se font journellement aux prisonniers qui sont commis à ma garde ».

« Mes deux lieutenants servent à manger aux heures réglées ainsi qu'ils me l'ont vu pratiquer et que je fais encore très souvent lorsque je me porte bien ; et voici comment, Monseigneur. Le premier venu de mes lieutenants qui prend les clefs de la prison de 7non ancien prisonnier par oh. l'on commence, il ouvre les trois portes et entre dans la chambre du prisonnier qui lui remet honnêtement les plats et les assiettes qu'il a mis lui-même [les unes] sur les autres, pour les donner entre les mains du lieutenant qui ne fait que sortir deux portes pour les remettre à un de mes sergents qui les reçoit pour les porter sur une table à deux pas de là, où est le second lieutenant qui visite tout ce qui entre et sort de la prison, et voir s'il n'y a rien d'écrit sur les vaisselles ; après que l'on lui a tout donné le nécessaire, l'on fait la visite dedans et dessous son lit et de là aux grilles de fenêtre de sa chambre, et aux lieux, ainsi que par toute sa chambre, et fort souvent sur lui ; après lui avoir demandé fort civilement s'il n'a pas besoin d'autre chose, l'on ferme les portes pour aller en faire tout autant aux autres prisonniers. Deux fois la semaine l'on leur fait changer

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de linge de table, ainsi que de chemises et linges dont ils se servent, que l'on leur donne et retire par compte après les avoir tous bien visités ».

« L'on peut être fort attrapé sur le linge qu'on sort et entre pour le service des prisonniers qui sont de considération, comme j'en ai eu qui ont voulu corrompre par argent les blanchisseuses qui m'ont avoué qu'elles n'avaient pu faire ce qu'on leur avait dit, attendu que je faisais mouiller tout leur linge en sortant de leur chambre ».

Barbezieux accusa réception de cette lettre le 15 janvier 1696 disant : « J'en ai rendu compte au Roi qui a été bien aise de savoir les mesures et les précautions que vous prenez » .

Le 17 novembre 1697, il confirmait cette approbation en disant : « Vous n'avez point d'autre conduite à tenir à l'égard de tous ceux qui sont confiés à votre garde que de continuer à veiller à leur sûreté, sans vous expliquer à qui que ce soit [de^ ce qu'a fait votre a7icien jjrisonnier ».

LE PRISONNIER MASQUÉ A LA BASTILLE iS'i

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