LE MA8QUE
qui sortait déjà pour la mettre à la poste.
Malhilde, obligée de garder lelit, paraissait chaque jour plus triste, plus accablée ; elle pleurait des heures entières, sans qu'on pût deviner même la cause de ses larmes. Seulement, son médecin habituel, quidepuis longtemps lui portait un vif intérêt, ce médecin était grave et sombre : il n'ignorait pas que M. de Brémeule était parti le jour même de son mariage , et une pareille circonstance devait nécessairement paraître au docteur msytérieuse , bizarre , incompréhensible , après la découverte qu'il venait de taire.
Cependant quelques amis de M. de Brémeule, inquiets du sort de Malhilde, écrivirent au jeune secrétaire d'ambassade en des termes qui durent l'alarmer profondément. M. de Brémeule n'attendit point une seconde
ÛK V. î. il H>^.
lettre ; il ne récrivit pas, ei se mil en roule à l'instant même.
Une fois, Matliil(le,un peu moins souflrante, venait de se lever. Elle grelottait dans une bergère, au coin d'un feu vif et pétillant : la pauvre malade ne pouvait se réchauffer, un frisson g^lacial courait dans ses veines.
Soudain la porte s'ouvre : M- de Brémeule paraît.
Maihilde'tourne la tête et jette un cri.
— Ah ! c'est toi ! Léopold ! . . .
M. de Brémeule n'a pas la force de parler ; il se précipite tout en larmes dans les bras de Malhilde, et la presse contre son cœur.
— Mon Dieu ! que je suis heureuse ! Léopold... Enfin!
IT-i LE MASyUE
M. deBrém< ule garde le silence ; il suffoque de sanglots : une trop grande douleur s'est émue dans son àme à la vue de celle pauvre Mathiide, qu'il avait laissée en partant et si Iraîche et si belle, et qu'il retrouve pâle, grelottante, amaigrie.
Il la considère quelque temps d'un œil morne, en silence.
— Oh! Mathiide, tu as donc bien soutiertl...
Et il la presse encore dans ses bras ; il pleure.
— Oui... oh! oui, Léopold, j'ai bien souffert !
Puis souriaui avec amertume et secouant la lèie, Mathiide serre dans ses deux mains la main de ^o^mari. Enfin, se rappelant qu'elle
n'est pas seule avec Léopold , elle fait signe à sa femme de chambre de se retirer.
— Mathilde, oh '. quel bonheur d'être auprès de toi ! s'écrie impétueusement Léopold en joignant les mains. Quel bonheur! Si tu savais comme j'attendais ce jour!... Depuis des mois je me désespère, je pleure ! ... Avoir été forcé de te quitter, Mathilde, sans même te presser contre mon cœur ! . . .
— Ohl Léopold, moi aussi, j'ai bien souffert, va! Quel jeu cruel de la destinée !Ce jour de notre union, ce jour que j'attendais avec tant d'ardeur et d'impatience, ce jour qui devait être le plus beau de ma vie, en a été le plus horrible !...
Et, levant les mains vers le ciel avec une douloureuse amertume, elle pleurait.
— Pauvre Mathilde ! pauvre ange ! et dire
174 LE MASQli:
que je n'étais point là!... Tu souffrais, tu versais des larmes amères, et je ne pouvais les essuyer!... Oh! si tu savais combien de fois j'ai maudit mon devoir, et cette place fatale que j'avais tant sollicitée ! Que de fois j'ai été sur le point do quitter mon poste, de m'enfuir, de renoncer à cette carrière d'ambition, qui ne vaut pas un seul jour, un seul instant de repos, do bonheur et d'amour!... Mais je te retrouve enfui ! me voici. . . et pour rien au monde, non, pour les plus magnifiques emplois, je ne te quitterai plus!... Moi, d'ailleurs, je ne suis pas ambitieux, Dieu merci ! Nous sommes assez riches pour nous passer de place... Oh ! Mathilde, dis un mot seulement , et je vais écrire au ministre, je vais être libre !...
— Léopold, je te reconnais bien là, tu es généreux î Oh ! oui, ce serait un grand bonheur de vivre auprès de toi !.... je n'en de-
DK VELOtKS. 175
manderais pasdavantage,et jeseraiscontente... Dieu m'esttémoin,Léopold, que naguère encore c'était là mon vœu le plus ardent ! cette place que tu avais obtenue avec tant de peine, cette place qui me semblait un triomphe pour ton amour-propre, j'avais l'espoir qu'un jour ou l'autre tu me la sacrifierais, que nous irions vivre ensemble loin de Paris, loin des importuns, dans quelque retraite solitaire et tran(|uille... Mais aujourd'hui ce n'est plus possible! ils sont pour jamais évanouis ces beaux rêves. .. Tout est fini !
— Que veux-tu dire?
— Léopold, ne m'interroge pas... répond Mathilde en détournant la tête. Je serais franche, je t'avouerais tou^t... Et il n'y aurait plus de bonheur pour nous dans ce monde!..
176 LE MASQUfi
— Mathilde, en vérité, tu m'épouvantes !
— Léopold, je t'épouvanterais bien plus encore si je parlais !
— Oh! parle!..
— C'est un secret horrible I
— Mon Dieu ! mon Dieu ! qu^est-ce donc?
Mathilde était redevenue silencieuse ; elle joignait les mains et courbait la tête avec une expression de honte et de désespoir; de grosses larmes tombaient une à une sur ses genoux.
M. de Brémeule la regardait avec un mélange de surprise et de frayeur.
Soudain on frappe à la porte j elîe s'ouvre.
1)ï. THLOURf. 177
— Monsieur, dit Bernard, c'est une perjjôtine qui vous demande.
—Je n'y suis pas... je ne peux recevoir... répond M. deBrémeule , en faisant signe au domestique de se retirer.
— Monsieur, reprend Bernard en donnant à M. de Brémeule un papier où se trouvent quelques mois écrits, on m'a chargé de vous remettre ceci, dans le cas où vous refuseriez devenir...
M. de Brémeule prend distraitement le papier, y jette les yeux 5 puis, passant une main sur son front comme s'il recueillait ses souvenirs, il regarde Mathilde avec une expression d égarement.
— Monsieur, dit BernA rd, que faut-il répondre?...
— J'y vais, j'y vais! dit M. de Brémeule ea se levant convulsivement.
Puis, sans ajouter une parole, il sort de la chambre.
^ctfHatwn.
Mathilde était restée seule ; elle ne pouvait concevoir le motit si important qui forçait M. de Bréraeule à la quitter. Mais elle n'avait pas eu le temps de se livrer à de Ion-
gues réflexions loisque M. lieBrétneule rentra dans la chambre.
Il était d'une pâleur affreuse; ses yeux étincelaient.
11 marcha quelque temps en murmurant de vagues monosyllabes, comme s'il
était seul.
Maîhilde demeurait frappée de surprise.
— Oh !disait-il,d'une voix basse et sourde, tout est donc vrai ! Je ne suis qu'un plastron!... Malheur!
Mathilde s'était levée avec inquiétude. Elle regardait son mari, muette, pâle; elle ne pouvait comprendre ce changement bizarre qui venait de s'opérer en lui.
— Léopold, Léopold! dit-elle avec dou-
DE Vlil.OUHS. 181
ceur en lui prenaiii la main, qj'as-tu donc?
— Ce que j'ai, moi! lu me le demandes!...
Et M. de Brémeule la regarde en se croisant les bras avec une expression d'amertume et de désespoir.
— Léopold, je ne te comprends pas
— Vous allez me comprendre, madame !...
— Quel langage! mon ami, tu m'effraies!
— Oui. tu fais bien de trembler ! tu fais bien, Mathilde... car je suis un homme qu'on n'a jamais offensé impunément.
— Léopolil. aie pilié de n?()i... Je meurs d'angoisse!
T. i- la
182 LE MASOrE
M. de Brémpule demeure silencieux ; i! paraît réfléchir.
— Mathilde, dit-il avec une étrange expression, combien y a-t-il de temps que tu n'as vu le marquis de Nerval ?
— De Norval l répond Mathilde en tressaillant. Pourquoi ce nom? pourquoi me parles-tu de lui ?
— Parce que j'en ai le droit, madame ! parce que tout le monde en parle ! parce que je suis la fable et la risée de tout Paris!..., Âb!
; rjj ...
^ Léopold , explique -toi ! . . .
— Que je mexphque '• expliquez-vous d'abord, MaihiWe! Que s'est-il passé depuis mon départ?
— Léopold?
— Oh! parlons, parlons franchement! Je veux savoir tout... toute la vérité, si horrible qu'elle puisse être!... Vous le savez, Mathilde, je vous aimais... hélas! et depuis des années... Vous étiez mon rêve, ma pensée unique, mon espérance ! . . . mais alors vous n'étiez pas libre, Vous étiez à un autre... et je serais mort plutôt que de vous détourner de vos devoirs!...
~ Léopold, je le sais... Vous êtes généreux ! vous avez un cœur noble !
—Et ce cœur, vous l'avez brisé, Mathilde. oui, brisé !... Dites, pourquoi m'avoir fait croire que vous m'aimiez? pourquoi donc avoir accepté ma main , mon nom ? Je vous laissais libre, pourtant... Je serais parti, j'aurais fui loin de vous... J'aurais mis entre nous deux la moitié de la terre, s'il l'eût fallu... et j'aurais flni par vous oublier...
Mais non, VOUS m'avez leurré dune fausse espérance, vous m'avez promis votre amour!., et vous m'avez lâchement , indignement trahi!...
— Moi ! moi, Léopold !
Et Mathilde s'était levée, brûlante d'indignation.
— Oui, trahi, madame ! reprit Léopold.
Je n'en puis douter maintenant ! on vient de tout me dire... Un ami, un frère, n'a pas voulu que je fusse trompé plus longtemps, et joué! .. Il était là tout à l'heure, là... C'est lui qui est venu... Pendant mon absence, il veillait sur vous... Eh bien! il a tout découvert !
— Léopold, parlez! pas de réticences... pas de langage équivoque î ce n'est donc point assez d'avoir élé outragée lâchement, on me calomnie encore !..
— On vous calomnie, Mathilde ? alors,
disculpez-vous donc- s'écria M. deBrémeule,
les yeux flamboyants de colère. Quel est cet
homme qui s'introduit tous les soirs par la
porte de votre jardin, quel est-il ?
— Ah ! vous savez...
— Oui, je sais tout... Mais dites, oùsecache-t-il, lui, le marquis de Norval?
— Ah! Léopold, voilà ce que je voudrais savoir! s'écria Mathilde en agitant ses deux mains frémissantes. Depuis des mois je le cherche. . . Où est-il ? où est-il ? que je serais heureuse de le découvrir... enfin !,..
— Allons ! madame, ne raillez point! ne jouezpas un rôleinlâme et hypocrite-.. J'aime encore mieux que vous leviez haut le front pour me dire que c'est vrai... que vous l'aimez, cet homme... qu'il est votre amant!
— Mon amant ! ah !
Et dans l'accent de Malhilde, il y avait un mélange de mépris, de haine et d'horreur.
— Madame , je vais sortir de cette maison pour n'y rentrer jamais ! reprit M. de Brémeule d'une voix grave et profonde. Oh ! je n'aurais jamais cru cela de vous , Mathilde! je vous croyais pure et sainte comme les anges. Malheureux! malheureux, je me trompais!..
Mathilde garde un instant le silence ; elle se frappe le front. Soudain un éclair traverse son esprit : c'est une révélation affreuse; elle comprend, la pauvre femme, qu'elle est vielime d'une atroce calomnie. Alors sa résolution est prise : elle se jette à genoux devant Léopold; et joignant les mains, les joues ruisselantes de larmes, elle s'écrie :
— Tuez-moi... je ne suis plus digne de vous !
—Tu l'avoues donc enfin, malheureuse! tu mérites la mort!..,
— Non, Léopold, non, je ne suis pourtant pas coupable,.. Je le jure !
— As- tu bien cette audace !.. infâme !.. Adieu î tu m'as vu pour la dernière fois !..
En même temps, il s'élance vers la porte.
Mathilde se traîne à genoux vers lui ; elle le saisit par ses vêtements ; elle le conjure de ne pas s'éloigner encore, etde récouter,et d'attendre... Quelques mois au moins, quelques mots d'explications : peut-êlre sera-t-elle assez heureuse pour se iustifier... ou bien si elle n'a pas ce boiîheur, si Léopold veut absolumeni quelle soii coupable, il pourra la tuer... voilà tout ce quelle demande.
M. de Brémeule, profondément ému, s'arrête, une main déjà placée sur le bonlon de la porte.
— Il n'est besoin que d'une parole, madame, dit-il solennellement : le marquis de Norval m'a-t-il, ou non, déshonoré?
— Oui... oui...
Elle n'en peut dire davantage : sa voix meurt.
— Eh bien ! que pourrais-tu dire encore ? Laisse-moi ! laisse-moi, malheureuse! je ne serais plus maître de ma fureur... Je ne veux pas te tuer, non!...
— Léopold, écoute...
M. de Brémeule ne l'entendait plus ; il marchait à grands pas dans la chambre, ses deux mains crispées contre ses tempes.
— Oh ! iTmrmnrnit-il avec délire. Cet homme,je Vi-'\ haï toujours! entre nous deux, il y avait une profonde horreur!... une voix secrète ne disait continuellement qu'il me serait fatal... que lot ou tard ma main tremperait dans son sang... Ohl pourquoi donc ai-je tant tardé ? pourquoi n'avoir pas cru plus tôt ma haine? Je l'aurais tué.,. ou bien je serais mort, moi! et je ne serais pas aujourd'hui chargé d'opprobre et dehonte! je n'aurais pas des vipères dans le cœur! A présent, il est trop tard . . . peu importe sa mort! . .Quand je le tuerais, lui, quand mon poignard remuerait dans son cœur, je n'en serais pas moins déshonoré... le plus trahi, le plus malheureux des hommes !...
Mathilde étouffait de sanglots ; elle voulait parler ; mais sa voix éteinte ne pouvait articuler aucune parole. Pauvre femme! elle tendait ses mains suppliantes ; elle tournait
vers son mari des yeux chargés de larmes et de douleur, il n'entendait rien, il ne voyait rien.
— Allons ! dit-il enfin en se dirigeant vers la porte, c'est trop souffrir ! Il faut prendre un parti... La mort! la mort!
Mathilde se précipite vers lui, elle l'empêche de sortir.
— Léopold,^tu vas tout savoir... c'est un affreux mystère ! mais je suis innocente !
Alors elle raconte qu'une nuit, la nuit même où M. de Brémeule est parti pourNapIes, elle avait été réveillée en sursaut par un bruit sec, étrange : c'était une vitre de sa fenêlrtî qu'on venait de briser... Un homme, dont elle n'avait pu distinguer les traits, s'était jeté sur elle, après avoir éteint la veilleuse... Elle avait longtemps résisté, crié au
DE VELOORS. 191
secours; mais elle était la plus faible elle
avait perdu connaissance... Alors... alors...
— Mais cet homme, quel est-il? s'écria M. de Brémeule convulsivement.
— C'est lui l lui... De Norval !
— Ah!
—Et maintenant, Léopold, reprit Mathilde en tombant à genoux, c'en est fait, je suis flétrie, souillée... Je suis eiiceinte 1
M. de Brémeule poussa un cri déchirant.
— Oui, Léopold, oui, tout est vrai... je n'ai plus qu'à mourir. .. mais avant, j'ai besoin de vengeance ! je me vengerai ! ...
M. de Brémeule était frap|)é de stupeur; immobile et debout, il demeurait comme pétriûé.
— Léopoid, lu me crois, n'est-ce pas? Tu me crois maintenant?... Je suis innocenle ! je ne suis que maihoureuse. insultée !... Oh ! je serais déjà morte, si je n'avais pas attendu la vengeance! Mais non, ce serait trop affreux de mourir ainsi il triompherait,
l'infâme! il m'outragerait encore sur ma tombe!...
Il y avait dans la voix de Wathilde et dans son geste et dins son reg:ard, tant de fureur, d'indignation et de vérité, que M. de Brémeule n'aurait pu croire un instant de plus qu'elle mentait.
— Léopold, j'hésitais encore à te révéler tout... Oh î depuis des mois c'est un combat horrible dans mon cœur!Yingt fois je t'ai écrit pour tout te dire, mais je n'osais pas... Je déchirais mes lettres à peine écrites... Je
DE VEI.OIKS. 193
ne voulais rien le dire, ricii l'apprendre avant d'avoir été vengée ! . . .
— Tu léseras, 31athilde! tu le seras! répondit Léopold d'une voix ferme etprofonde. Pardon, pauvre femme ! Moi aussi, je t'ai insultée... j'ai douté un moment de toi.. .pardon ! Je t'aime encore... je t'aimerai toujours... Oui , mais d'abord, je te vengerai !
M. de Brémeule tomba comme anéanti sur un canapé , il fondit en larmes. Le silence régnalongtemps dans la chambre.
Mathilde pleurait aussi.
Ca nuit ifaieiU.
M. de Brémeule ne voyait plus personne ; il était d'une tristesse profonde, et ses amis inquiets s'interrogeaient en vain pour savoir la cause d'un si morne abattement. Plusieurs fois, il avait été sur le point de donner sa dé-
19G LE IIASODI::
mission, de renoncer pour toujours aux chances delaviepoliiique; raais,aumon[ient d'écrire au ministre, il avait soudain réfléchi, et une pensée, que personne ne pouvait connaître,l'avait empêchéd'accomplir son projet.
Plusieursmoisvenaient de s'écouler. M. de Brémeule, alléguant une maladie grave,avait refusé d'aller reprendre son poste diplomatique à Naples. Un de ses amis devait l'y remplacer jusqu'à l'époque où lui M. de Brémeule serait rétabli.
Des bruits étranges et vagues circulaient sur M. de Brémeule et sa femme : comme depuis quelques mois, il était presqu impossible de pénétrer dans l'hôtel, on concluait te celte mystérieuse et triste séquestration, que M. de Brémeule avait de profonds chai^rins domestiques , et qu'il y avait entre lui et
Mathikio iHiP cause prochaine de désunion. Isidore était complètement rétabli ; mais i\ quittait peu sa chambre, et devenait chaque jour moins commun icatif. Le vieux Bernard, ne pouvant comprendre tout ce qui se passait autour de lui, questionnait continueliemen: son flls et lui faisait part de ses conjectures, de ses craintes ; mais Isidore ne répondait que par de confus monosyllabes, par des cris, par des pleurs; et le malheureux père, au désespoir, croyait plus que jamais son fils en démence.
Cependant, celui qui aurait pu voir ce qu| se passait entre M. de Brémeule et sa femme, n'eût jamais présumé qu'il y eût entre eux quelque profond motif de discorde : M. de Brémeule était pour Mathilde d'une tendresse ineffable ; il lui parlait toujours d'une voix suave et douce, et tout, dans ses regards, dans son langage, révélait un amour brûlant,
198 LE MÀSQUI
excessif. Mais quand M. de Brémeule s'était retiré le soir dans sa ch;imbre, tout à coup sa physionomie changeait d'expression ; une pâleur affreuse se répandait sur son visage; i^es yeux flamboyaient, et ses po'ngs crispés Sçi fermaient convulsivement. Alors il poussait des exclamations douloureuses ; il se frappait la poiirine et s'arrachait les chevaux; puis ouvrant de temps à autre une armoire, il y prenait des armes, une paire de pistolets, et se promenait de long en large, agité, morne et sombre. j
i Ln jour, Mathilde, plus souffrante, n'a- Tait point quitté son lit. M. de Brémeule entre dans sa chambre ; il pousse le verrou.
— Mathilde, s*écrie-t-il en tombant à genoux et joignant les mains, je t'en conjure, ne me cache rien.. Tout ce que iu m'as dit, est-ce bien vrai ?
— Je ne te comprends pas , Léopold. . .
— Tiens, \ois-tu, c'est plus fort que moi, je doute!... Chaque nuit des rêves affreux m'assiègent... Il me semble entendre des rires moqueurs! Il me semble que des êtres à 6gure sardonique me montrent au doigt et me désignent, en murmurant des paroles injurieuses!... Parle! Parle, Mathilde... Je veux absolument savoir la vérité... Oui , si tu as été coupable, n'importe ! Je puis te pardonner encore... pourvu que tu sois franche, que tu ne me caches rien !..
— Ah ! Léopold , s'écrie Mathilde d'une voix déchirante en le repoussant, tu veux donc ma mort î Ce que tu me dis , c'est horrible!.. Oh Dieu! me croire capable d'une trahison, d'un si abomiaable mensonge!..
Eu bien! puisque tu doutes, abandonne-moi..^