LI MASQUE
Cela Ya me remettre en haleine !.. Il y a longtemps que je n'ai donné une leçon de ce genre et autant recommencer par vous !
— Pas de fanlaronnade, monsieur ! et venez!..
— Mais auparavant, pourrais-je savoir à qui je vais apprendre à vivre? demanda le marquis en se croisant les bras. Car vous sentez-bien que moi, dans ma position, je ne suis pas homme à me commettre avec le premier venu!.. Voyons, donnez au moins votre carte... Je ne veux pas m'exposer à tuer quelque commis de magasin...
— Insolent !
Et les poings serrés, les joues brûlantes d'indignation, il allait se précipiter sur le marquis, lorsqu'une voix effrayée se fait entendre dans le salon.
Le vieux Bernard entre en courant.
— Ah ! mon Dieu î qu'est-ce clonc?s'écriet-il. Une querelle!....
Le grand jeune homme blond fit. un signe au marquis de se taire ei de le suivre.
Le domestique regardait à droite et à gauche d'un air effaré.
— Et madame, où donc est-elle? Ahî mon Dieu ! pauvre maîtresse, lui serait-il arrivé
quelque chose? On criait, tout à l'heure
on se disputait Isidore, parle, voyons,
que s'esl-il donc passé ?
— Isidore! murpaure le marquis avec étomiement.
Et Bernard continuait , en prenant les mains du grand jeune homme :
àS^ le masqub •
— Explique-toi, cher enfant!.... mon Isidore, ne me cache rien Par quel hasard es-tu ici? Mon Dieu! moi je dormais, je n'ai rien entendu d'abord; mais toi, parle.
Isidore gardait le silence, pâle, abattu, consterné.
— Ah! ah! ah! ceci devient bizarre! dit le marquis avec un éclat de rire amer et sardonique; Isidore? je connais ce nom-là... Mon cher Bernard , quel est-donc, ce Monsieur !
— Vous ne le connaissez pas , Monsieur le marquis? répliqua le vieux domestique avec un mélange de surprise et de fierté. C'est Isidore, c'est mon fils
— Votre fils?
— Oui, Monsieur le marquis; çà vous
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étonne, n'est-ce pas? Ah ! dame! c'est qu'il est bien élevé, je vous jure! il sait le grec, le latin. . . . , c'est un fier homme 1 Aussi ma bonne
maîtresse a pour lui bien de lestime Il
est le secrétaire de la maison, comme qui dirait le factotum !
Bernard, s'abandonnant tout entier à son orgueil paternel , avait complètement oublié le motif qui l'amenait dans cette chambre ; il ne se rappelait ni le bruit, ni la que-, relie, ni les cris qui l'avaient éveillé en sursaut. Allons ! mon cher Isidore, reprit Bernard enl'embrassant, ne reste donc pas ainsi, immobile et. muet comme une souche .... Je sais que tu es très modeste, et que tu rougis quand on fait ton éloge, et si je t'en croyais, je ne dirais jamais que tu es un savant ! mais
moi, je tiens à faire briller ton mérite je
veux qu'on sache que j'ai un fils très dislin— gué,.... On a beau être domestique, Monsieur
âS le masque
le marquis, ce n'isl pas une raison pour ne pas donner une éducation soignée à ses enianls
— C'est vrai ! mon cher Bernard, parfaitement vrai, dit le marquis avec de nouveaux éclats de rire. Monsieur Isidore s'exprime très bien... pour un valet-de-chambre...
— Monsieur!.... A^onsieurle marquis! interrompt Isidore, en fermant les poings et s'avançant vers M. de Norval.
— Oh! oh! vous vous émancipez, jeune homme ! réplique de Norval, en repoussant dédaigneusement Isidore. Prenez-garde !
vous allez m'écraser les pieds avec vos souliers ferrés....
Et le marquis, braquant son lorgnon surIsidore avec impertinence, le considérait de la tête aux pieds et semblait faire l'exameQ
railleur de tout son costume. En effet, la mise d'Isidore, quoique d<^cente, était loin u'être irréprochable sous le rapport de l'élégance; et, sans l'extrême distinction de son \isage, on aurait vu tout de suite, qu'-sidore n'était pas un homme de bonne compagnie. Son habil no r, dune étoffe assez commune, était maladioiiement coupé, et faisait (;eu ressortir une (aille admirablement prise, qu'on devina t ,»lut )t qu'on ne la voyait ; son pantalon, beiucoup trop large, n'était point flxé sur la boite par des sous-pieds et se relevait de tem,KS à autre, en grimaçant au genou d'une taçou irès disgracieuse.
Isidore suffoi^u it de fureur.
Bernard regardait tour cà tour son fils et le marquis avec stupéfaction.
— Ah: çh, balbutiait-il, je n'y comprends
"^$0 LK MAIQCE
plus rien on dirait que monsieur le marquis est en colère contre mon garçon!....
— Non, Bernard, au contraire..... votre garçon est délicieux! il joue le grand seigneur à ravir l Croiriez-vous, que tout à l'heure il voulait tirer l'épée avec moi ! Ah 1
ah! c'était admirable! Ma foi! je l'ai
échappé belle ! et s'il manie l'épée aussi bien que le balai, diantre !...
— Monsieur ! interrompt Isidore d'une voix grave et ferme, vous me connaissez maintenant j'en conviens, vous ne pouvez vous battre avec moi je ne suis plus
à vos yeux qu'un domestique Eh ! bien,
soit ! je ferai mon devoir de domestique !
On m'a dii de vous mettre dehors et si
vous ne sortez de bonne grâce, ce n'est pas uneépée que je vais prendre, mais un balai ! comme vous dites!
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— Drôle! s'écria le marquis en lerant sa canne.
Mais à rinstantmème, Isidore lui arracha cette canne des mains et la brisa en deux comme une baguette.
— Isidore !.... mon ami?.... balbutia Bernard épouvanté, en s'efforçant de retenir son fils, qui, pâle, les yeux étincelants, semblait tout prêt à se ruer sur le marquis.
— Laissez, laissez-donc, mon excellent Bernard! dit le marquis, les dents grinçantes, en tirant de sa p0( he un poignard magnifique, an manche de bronze sculpté et doré. Je vais le calmer un peu, ce jeune homme,
lui ôter une ou deux palettes de sang
Parole d'honneur, çà le soulagera!
— Mon père ! ne me retenez plus davantage ! repartit Isidore exaspéré; cet homme
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est un lâche ! il faut que je le châtie ! Voyez, il insulte, il menace!.... S'il n'avait insulté, s'il n'avait menacé que moi, je pourrais me
contenir peut-être mais elle! madame
de Sarlemont !
— Isidore, mon enfant, sois raisonnable... Ah mon Dieu! je vais crier au secours.... Voyez, monsieur le marquis, je fais ce que je peux... Mais moi, je ne suis pas assez fort pour le retenir... Je vous en conjure, ayez pitié de nous '• . . .
— Pitié? dit Isidore au comble de la fureur. Ah! mon père, vous n'avez donc pas de sang dans les veines!... Vous lui demandez miséricorde!... Lui, cet homme, cet infâme! qui déshonore le nom qu'il porte! lui, qui n'a rien d'un vrai noble que le titre, avec toute l'insolence du parvenu ! ... Oh ! je vais lui donner une leçon terrible! et puisqu'il en appelle à la force, me voici! me voici ! Entre nous,
DE VEr.OLRS.
pas (le duel, pus d'armes courtoises! mais une lutte, uii combat à mort!... Avec les poings, n'importe!... Je suis homme du peuple, moi... etjevais broyer sous mes pieds le grand seigneur!
— Manant ! s'écria le marquis en reculant d'un pas. Si lu avances, tu es mort !
— Eh bien! j'avance!...
Et soudain Isidore, écartant vigoureusement son père, s'élança sur M. de Norval, et l'étreignit dans ses bras avec rage.
Le marquis n'était pas de force à lutter. Il fut enlevé de terre comme un enfant, et son poignard lui échappa des niain.^.
Bernard s'arrachait les cheveux et jetait des cris perçants.
Aussitôt on accourt de toutes parts ; tous