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les gens de l'iintel arrivent en tumulte.
— Séparez-les ! ils vont se tuer ! criait le pauvre domestique en se tordant les mains.
Mais le robuste jeune homme n'avait point abusé de sa vigueur; après avoir renversé le marquis sur un canapé, il venait de prendre une attitudt grave, froide et presque majestueuie.
Le marquis , en proie à une violente colère, cherchait de tous côtés son poignard; mais un domestique l'avait ramassé pendant la lutte.
' — Misérable ! dit-il sourdement, en montrant le poing à Isidore, tu me paieras cher ton audace!...
— Armand, dit Isidore avec froideur en s'adressant à l'un des domestiques, recondui-
sez monsieur le niartîuis... Je crois que maintenant mon assistance est inutile.
DeNorval, comprenant bien qu'il était le plus faible, ne crut pas devoir résister plus longtemps^ il prit son chapeau à demi brisé dans le combat, et sortit de la chambre, en lançant à Isidore un dernier regard de haine et de vengeance.
A peine le marquis de Xorval était-il sorti, que Maibilde reniradans la chambre ; sa figure était pâle, bouleversée.
— Pardon, madame! oh pardon!... dit Isidore d'une voix profonde et douloureuse.
Une pareille scène n'aurait pas dû se passer dans votre appartement... mais je vous jure i que je ne l'ai pas provoquée.
— Isidore, je sais; tout, répondit Mathilde d'une voix émue : merci ! vous êtes un brave jeune homme ! Je vous reconnais !..,
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Puis, elle lui tendit une main qu'Isidore porta vivement à ses lèvres, en s'inclinant avec respect.
Bernard regardait tour à tour son fils et Mathilde d'un air ébahi : il ne pouvait rien comprendre à tout ce qui venait de se passer.
— Bernard, dit madame de Sarlemont d'une voix douce et vibrante, je suis contente de vous, contente de voire fils... A dater de ce jour, Bernard, j'augmente vos gages de quinze cents francs.
— Oh ! madame, mais c'est trop de bonté î répondit le vieux domestique, attendri jusqu'aux larmes. Qu'ai-je donc fait, mon Dieu ! pour mériter ceia ?
Isidore avait tressailli; il était horriblement pijile; l'une de ses mains était forte-
DE VELODRS. 57
ment appuyée contre son cœur avec une expression douloureuse.
— Viens, cher enfant, viens, mon Isidore ! reprit Beinard en attirant son fils vers Maihilde. Rfr^mercions à genoux celte bonne maîtresse, qui nous comble de bienfaits !
Isidore demeurait silencieux, attéré ; un mouvement conyulsif agitait ses membres ; de grosses larmes descendaient le long de ses joues.
— Eh bien! mon Isidore , poursuivit Bernard d'un ton de reproche affectueux, tu ne dis rien! pas un mot de remerciement?...
Mais tout à coup, voyant l'émotion et les larmes de son fils, il s'écria :
— Pardonnez-lui, madame!.. Oh ! ce n'est pas de l'ingratitude, allez!... je le connais,
5S LE BIASQDS
mon Isidore, il mourrait dix mille fois pour vous... Mais vraiment la secousse a été trop forte... c'est trop de joie!... Quinze cents francs d'augmentation'.... Ah! le pauvre Isidore en est tout abasourdi. , . il en a perdu la parole... son cœur est trop plein, madame... Voyez, il suffoque!,..
En effet, Isidore ne pouvait se contenir davaritagè : ses pleurs jaillirent abondamment; il éclata en sanglots.
— Mon ami, dit Mathilde avec émotion, vos pleiirs vous honorent , et je les apprécie, croyez-moi... Calmez-vous, de grâce... Voyez, je suis calme... et pourtant...
Elle s'interrompit tout à coup. Mais presque aussitôt, donnant un autre cours à sa pensée, elle reprit :
— Isidore , ma pauvre mère et moi ,
DE VKLOURS. 59
nous avons toujours eu à nous louer de votre zèle, de votre dévoûment; soyez tranquille, j'ai bonne mémoire, et je n'oublierai pas vos services. Tôt ou tard vous comprendrez l'intérêt que je vous porte...
Isidore s'inclina respectueusement, et mit de nouveau la main sur son cœur.
— Oui. mon cher Isidore, continua Mathilde , laissez-moi taire , et vous verrez si je suis ingrate... Un jour ou l'autre, M. de Brémeule sera puissant, et alors....
— Oh! madame, interrompit Isidore d'une voix suppliante et brisée , ce que je vous demande, ce que je demande au ciel avec des prières ardentes, c'est de mourir pour vous!
— Mourir, Isidore? Non, non, mais vivre i voilà ce qu'il faut dire... Eh bien! n'ayez au-
cune inquiétude, votre prière sera exaucée....
En parlant ainsi, Mathiklelui tendit encore une fois la main avec un mélange d'affeclion et de courtoisie aristocratique qui tempérait un peu ce que cette faveur avait de trop familier.
Puis, d'un geste, elle témoigna qu'elle voulait être seule.
Isidore et le vieux domestique se retirèrent.
Hgïboxt.
Isidore était sorti sombre et silencieux ; il n'avait pas l'air d'entendre les exclamations joyeuses de son père.
— Ah ! mon ami , s'écriait Bernard , délirant de joie, songes-y donc , quinze cents
francs de plus! Mais c'est à devenir fou
Isidore quitte son père , et remonte précipitamment dans sa chambn;. Elle était située au quatrième étage dans les combles de l'hôtel : celait une espèce de mansarde assez proprement meublée; mais il n'y avait que le strict nécessaire. Aucun tapis ne couvrait les carreaux de brique, et le lit n'était point surmonté de rideaux. De toutes parts , aux angles des murs étaient suspendus des tablettes et des rayons de bibliothèque , chargés de vieux livres poudreux. Une grande table, placée au milieu de la chambre était encombrée de paperasses.
Isidore ouvrit brusquement sa porte , et la relerma violemment.
— Oh ! dit-il d'une voix sourde , en se promenant de long en large,suis-je assez malheu-
DE YELOtRS. 63
reiix! quelle humiliation! Avoir dans ma poitrine un noble cœur, et cependant n être qu'un valet ! Ob !
En parlant ainsi , il marchait avec agitation.
Le silence régna quelques instants dans la chambre. Isidore, de temps à autre, se frappait la poitrine et le Iront; une douleur inexprimable se peignait dans toute sa physionomie.
Tout à coup il s'arrêta les bras croisés ; puis, avec un éclat de rire amer, il dit :
— Comme il m'a traité, l'insolent! Quel orgueil ! Je n'étais pour lui qu'un misérable ver de terre , qu'il broyait sous ses pieds !... Oh! je n'aurais pas dû altendreî j'aurais dû rétoufferdans ces mains i'urieuses! Il ne sa-
vait pas qui j'étais alors... Ou plutôt, pourquoi ne l'avoir pas entraîné tout de suite ? nous nous serions battus... mon épée eût croisé la sienne... Mais non, tout est contre moi ! . . Mon père , toujours mon père !.. Oh ! malheur ! je ne puis me venger... il faut que je courbe la tête en silence sous les affronts, sous les crachats ! Je suis le fils d'un domestique !
Et il s'interrompit en éclatant de rire avec fureur ; ses mains se tordaient ; une expression de haine indéfinissable contractait son visage; et sa chevelure de lion 's'agitait sur son cou au mouvement désordonné de sa marche.
— N'importe ! s'écrie-t-il en frappant du poing sur une table. Il faudra bien que j'aie mon tour 1 il faudra bien que je me venge!.. Oh ! reprit-il avec une inflexion de voix dé-
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chirante , à quoi me servi ra-t-elle cette vengeance? je n'en serai pas moins ce que je suis... un mallieiireux sans l'amille et sans nom! le fils d un do nestique!.. Oh! oh! oh!
Et il tomba comme anéanti sur une chaise.
Depuis p!us d'un quart-d'heure , il était enseveli dans ses réflexions, lorsqu'on frappe à sa porte; d'abord il n'entend pas : on frappe de nouveau ; puis une voix suppliante se fait entendre :
— Isidore... mon ami, c'est moi...
Isidore s'éveille en sursaut, il écoute:cette voix qui résonne à travers la porte, c'est la voix de son père.
Il hésite un moment. Une étrange expression se peint sur sa physionomie ; une lutte profonde et tumultueuse s'agite dans son
cœur. Enfin , comme emporté par une idée subite, il se lève et va ouvrir.
— Oh! mon entant, dit le vieux Bernard en le pressant dans ses bras, lu me désespères. Quoi! toujours trisle, toujours enfermé dans ta chambre !..
Isidore ne fait aucune réponse, et du revers de sa main, il essuie ses larmes.
— Dieu me pardonne ! Mon pauvre enfant, tu pleurais... Qu'as-lu donc?
— Moi? rien... rien, mon père...
—Comme tu dis cela ! Ta voix est toute tremblante... mon Dieu ! Je ne sais pas ce qui se se passe en toi... depuis quelque temps je ne te reconnais plus... Tu veux donc me faire mourir de chagrin?..
— Mon père , pardonne-moi ! dit Isidore
en lui prenant la main. C'est vrai , je suis bien malheureux !
— Malheureux? toi? mais comment... tu es dans une bonne maison , où l'on a pour toi toutes sortes d'égards... Tu vois, tous les domestiques te respectent. .. On n'a pas l'air de savoir que tu es mon fils. . .Vraiment tu es traité comme les maîtres.,.
— Comme les maîtres 1 interrompit sourdement Isidore en souriant avec amertume.
— Oui , mon garçon, tu devrais être aux anges!... Quelle jolie position que la tienne ! Vois comme cette bonne madame de Sarlemont t'aime et te considère ? tu es son homme de conflance, son secrétaire, son factotum l...
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— Non, non, mon père... je s.ijs son domestique!
— El moi, que suis je donc? repartit Bernard avec une naïveté sublime. Ah ! çà, tu plaisantes... Son domestique, toi? Je ne suis donc plus qu'un valet de chambre en peinture, une cinquième roue à un carrosse'.... Que Diable! Isidore, chacun notre métier! Fais le tien, et ne chasse pas sur mes terres...
Isidore fronçait !e sourcil, il était morne et silencieux.
— Mon père, dit-il d'un ton résolu, c'est une vie insupportable! il faut qu elle finisse à tout prix!... Voyez-vous, si je restais plus longtemps dans cette maison, je ne serais plus maître de mon désespoir... je ferais quelque horrible folie... Je me tuerais!
Bernard jette un cri de frayeur.
bfc VKLOUKa». 0^
— Il parle dtise tuer, maintenant! Ali mon Dieu! Mais c'est plus que de la folie, c'est de la rage!... Donnez-donc de l'éducalion à vos enfants, faites-leur apprendre le grec, le laiinet toutes sortes de langues', c'est, ma foi, bien la p^ine! çà ne fait que leur tourner la tête... Ils oublient ce qu'ils sont... le respect qu'ils doivent à leurs maîtres... et ils parlent de se tuer'.... Ah mon Dieu! que je suis à plaindre!...
En parlant ainsi, le brave homme fondait en larmes, et levait les mains au ciel.
— Pardon, mon père! dit Isidore avec attendrissement : je vous brise le cœur, ei c'est bien mal à moi ! Mais je vous le jure, ce n'est pas mon intenlion de vous faire de la peine! Je voudrais être le seul à souffrir !..,, Allons! allons! ne pensez plus à moi... C'est vrai, je suis fou, j'ai des idées extravagan-