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tes... Je ne mérite pas qu on me plaigne.... Je ne le veux pas ! Écoulez, mon père, continua-t-il en passant une main sur son front : je ne suis pas heureux... Je souffre... Il faut que je parte!...
— Que tu partes, Isidore ! et pourquoi ?
— Parce qu'ici je suis le plus infortuné des hommes! .l'ai du poison dans le cœur... Oh! des tients de vipère!.,. Si vous saviez, chacune de mes nuits est horrible! C'est une fièvre, un délire, une rage!...
— Mon Dieu! mon Dieu! mais je ne t'ai jamais vu comme cela!... Isidore, tu veux donc troubler mon bon heur'... Vois, madame de Sarlemont est pour nous d'une bonté excessive... Elle vient encore d'augmenter mes gages...
— Vos ^ag s! Oh! murmura Isidore avec
une douloureuse amertume , j'entendrai donc toujours ce mot... jour et nuit, sans cesse ! ... H faut que je m'oioigne, vous dis-je.. c'est trop atïreux... Demain je partirai...
— Ah! mon Dieu! voilà qu'il veut partir demain! De plus fort en plus fort! s'écria Bernard suiVoquant de sanglots. Mais je te le demande, où veux-tu aller mon pauvre enfant?
— Loin, loin d'ici !
— Isidore, où trouveras-tu une maison meilleure et plus paternelle? Songe que notre bonne maîtresse n'a pas d'égale sur la terre... Elle est d'une délicatesse, d'une bienveillance... Jamais un mot plus haut que l'autre... Elle te parle comme si vous étiez deux égaux ; elle oublie la distance des rangs... elle oublie tout, mou ftls l . .
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— Non, non, mon père, dit Isidore d'une voix protonde; elle se souvient toujours!.. Je partirai!...
— Isidore, je t'en supplie, parlons raison : tu veux partir, mais dans quel but? à quoi bon? c'est perdre ton avenir !... Avec un peu de patience, avec un peu de courage, tu ferais ton chemin parfaitement... Voilà notre maîtresse qui va épouser M. de Brémeule... C'est un fier personnage que M. de Brémeule! et s'il veut bien l'accorder sa protection, lu iras loin!...
— Je n'attendrai pas ce mariage, mon père... j'ai d'autres projets : je veux quitter la France, je veux tenter la fortune, moi aussi... Yoyez-Yous, si je savais pouvoir être utile à madame de Sarlemont, je resterais!... Mais non, elle napas besoin de moi... vous êtes près d'elle, vous, mon père... votre dévoûmentlui suffit. .. Oh! restez, nel'aban-
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donnez pas!... Pauvre femme! elle a des ennemis, j'en tremble ! elle, qui est bonne et douce et généreuse comme les anges , elle devrait n'avoir que des amis!... Mais non, j'en suis sûr, il y a des âmes perverses qui cherchent à lui nuire, qui l'environnent de pièges! Il faut que des serviteurs dévoués soient toujours là, toujours prêts à la détendre... à mourir pour elle! Oh! moi, si Je pouvais mourir!...
Isidore, s'abandonnant de plus en plus à toute son exaltation, oubliait sans doute qu'il parlait à son père, à un pauvre être, simple domestique incapable de le comprendre.
Tandis que Bernard écoutait , la bouche béante , les yeux tout grands ouverts, Isidore marchait, le front dans ses mains,en laissant échapper des monosyllabes sourds et confus.
— Oui, murmurait-il dans un monologue
fiévreux et convulsif. je ne puis rester... pas un jour de plus ! ... Ici . tout m'outrage et me torture!... Il me semble que je porte une livrée ! Oh ! oh ! moi ! ... Je suis pourtant l'égal de tous ces hommes riches et insolents, qui n'ont pour eux que la naissance et la fortune.... que dis-je l'égal? je vaux mieux qu'eux!... Oui, j'ai plus de noblesse dans l'âme , je le sens ! plus de passion, plus de verve et d'énergie dans les idées ! Ces êtreslà sont des ignares, des cuistres ! C'est une race inférieure!... Je les hais! je les hais!... Oh ! mais eux, ils ne me lont pas même l'honneur de me haïr... Ils me méprisent! ou plutôt ils ne me voient pas!... Je me ferai bien voir à la fin !
— Isidore... mon pauvre fils... disait Bernard tout en larmes.
Isidore n'entendait pas, et son exaltation allait toujours croissant.
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— Oui, reprenait-il en raidissant ies poings, je suis un homme, moi ! Je ne suis pas à ma place... On me foule, on m'écrase!... Malheur! malheur! Le sang bout dans mes veines... mon cœurbonditdansma poitrine... mon imagination brûle!.... Ah! pourquoi m'a-t-on instruit ? pourquoi cette éducation brillante et dangereuse, qui a développé dans mon âme ce feu dévorant? J'ai lu, étudié, réfléchi... Oh! misérable! J'ai compris le beau... et je suis condamné à ne jamais être compris, moi!.... Philosophes, poètes, vous m'avez perdu ! Vous êtes mes ennemis! Je vous hais !. .. Laissez-moi ! laissez-moi !
—•Mon Dieu! il est fou, ce pauvre enfant!... balbutiait Bernard en levant les mains au ciel. Ayez pitié de lui, Seigneur!...
Isidore, au lîèii de s% cah'îiér, semblait au paroxisme de son exaltation.
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— Non, je ne veux plus lire! cria-t-il, en s'élançant vers une petite bibliothèque. Ces livres-là m'ont rendu fou!.... Qu'ils périssent !..
El, saisissant au hasard tous les volumes que sa main rencontre, il les déchire avec frénésie, et les jette pèle mêle au milieu de la chambre.
— Mon Dieu! traiter comme cela ces belles reliures ! dit Bernard en se jetant à corps perdu sur les feuillets épars, qu'il ramasse et contemple douloureusement.
— Oh ! reprend Isidore, en continuant son œuvre de destruction, quen'ai-je, au lieu de tous ces livres inutiles, une arme! des pistolets! un poignard!.... j'en finiras tout de suite!. .Mais non!...
Et sa promenade fébrile et désordonnée reç^mutnce.
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— Isidore, je t'en conjure, écoute-moi!
dit Bernard, en le saisissant à bras-le-corps, et le couvrant de larmes : prends un peu de repos... Tu as la fièvre, mon ami... C'est ta dispu te avec M . de Norval . . . Mais il n'y a pas de quoi te désoler... Il paraît que ce n'est pas de ta faute ! Tu vois bien que madame ne t'en veut pas, et mes quinze cents francs d'augmentation le prouvent...
— Toujours ! toujours ! interrompit Isidore avec une sorte d'égarement.
En même temps^, il repoussa d'un bras vigoureux son père ; et pâle, hagard, etfaré, il tomba en arrière sur son lit.
Isidore avait perdu connaissance. Bernard se désolait, en a| pelant du secours.
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Mathilde avait alors vingt-quatre ans ; elle s'était mariée de bonne heure avec un homme fort riche, mais beaucoup plus âgé qu'elle. Cette union, bien que très calme, n'avait pas été fort heureuse, car entre les caraclères
des deux époux, il n'y avait pas la moindre analogie. M. de Sarlemont était un vieillard exigeant, chagrin, minutieux ; son plus grand bonheur était de chercher querelle à sa femme et de contrarier tout ce qu'elle faisait. Maihilde, au contraire, avait une de ces natures fortes et poétiques, qui ne peuvent croupir dans l'ornière commune; elle aimait la lecture, la musique et les arts. Peut-être la tendance de son esprit vigoureux inclinaitelle un peu vers le paradoxe, vers la contradiction ; mais on peut dire que son mari seul était cause d'une pareille excentricité. Ayant horreur de la platitude et du prosaïsme, elle s'était rejetée violemment dans l'excès opposé ; et tout ce qui n'était pas bizarre, étrange ouhardi, lui semblait mesquin, bourgeois^ ignoble. Elle adorait l'équitation, et son plus vif plaisir, c'était une promenade au grand galop dans les bois, sur un beau cheval anglais qui fuyait comme l'éclair. On
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ne vitjamais plus intrépide amazone; et c'était quelque chose de fantastique et de charmant, que cette jeune femme, brune, svelte, aux joues brillantes et dorées, qui, sans rien craindre, se laissait emporter sur un coursier rapide, aux yeux d'une foule stupéfaite, épouvantée. M. de Sarlemont avait toujours blâmé vivement un pareil exercice :lui, qui n'aurait jamais pu se tenir en selle trois minutes, il répétait continuellement à sa femme qu'elle se tuerait avec de semblables jeux; il lui conseillait, d'un ton paternel , de se contenter prudemment des promenades à ânes dans les bois de Montmorency. Mathilde ne faisait alors que hausser les épaules, et riait d'un air de pitié. Puis, le lendemain, elle recommençait de plusbelle ses fougueuses cavalcades, et faisait l'admiration des plus élégants fashionables , dans les allées ombreuses du bois de Boulogne.
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M. de Brémeule, ami de sa famille, l'accompagnait presque toujours dans ses promenades équestres. Il était, lui aussi, parfait cavalier, et pas un homme de sun âge n'aurait pu lui disputer la palme dans tous les exercices qui demandent de la force ou de l'adresse. M. de Brémeule se destinait alors à la diplomatie ; mais, n'ayant soiigi que fort tard à cette carrière, il n'avait pu réussir encore à se faire nommer secrétaire d'ambassade, malgré de puissantes protections.
Il faut, néanmoins , dire que , deux fois, M. de Brémeule avait refusé un poste assez important que lui offrait le ministre ; il ne pouvait encore se résoudre à quitter Paris: un motif secret, mais impérieux , l'y retenait comme enchaîné. Il ne se passait pas un seul jour sans que M. de Brémeule vînt rendre visite à Mathilde et à sa mère, qui demeuraient ensemble. La mère de Mathilde avait
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pour lui une très vive affection, une estime toute particulière, et plusieurs fois la bonne vieille dame avait gémi secrètement du mariage de sa fille : elle aurait bien voulu que Mathilde fût libre encore, afin de pouvoir l'unir à M. de Brémeule. Des considérations de famille et d'intérêt avaient décidé autrefois celte mère un peu trop ambitieuse, en laveur de M. de Sarlemont : ce dernier était puissamment riche, dans une position magnifique à la cour, telle enfin qu'on n'aurait pu, sans démence, refuser un semblable parti. D'adleurs,L>Iathilde, qui venait de sortir du couvent, n'éprouvait pour M. de Sarlemont aucune antipalhie ; et, connaissant à peine alors M. de Brémeule, elle n'avait pu faire une ^comparaison, désavantageuse au riche vieillard.
Le coeur de Mathilde somnaeillait encore; elle n'aimait que la poésie et la belle nature,
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la campagne verte ei fleurie, le ciel bleu, les fleuves qui serpentent;et tous ces magnifiques tableaux suffisaient à remplir une imagination jeune, impressionnable et ardenie, qui n'avait jamais tressailli encore au mot d'amour. Bientôt, mais trop tard, Ma'hilde avait compris qu'elle n'aimait point M. de Sarlemont, quelle ne l'aimerait jamais, et qu'elle était pour toujours enchaînée aux caprices d'un vieillard fantasque et chagrin, qui sentait bien qu'on ne l'aimait pas et qu'il n'était qu'un fardeau, un obstacle. Néanmoins, Mathilde, forte, inébranlable dans ses principes, avait courageusement mis la main sur son cœur, pour étouffer toute passion coupable. Tant qu'elle n'avait point connu l'amour, elle avait pu vivre , sinon heureuse , du moins tranquille ; mais lorsque après une année d'affection, d'intimité, de confiance, elle eut compris tout ce qu'il y avait de noble et de beau dans l'âme de M.de Brémeule,
elle se mit à l'aimer, la malheureuse! avec délire, avec désespoir. Il n'était plus temps !
M. de Brémeule, plus éperdument amoureux encore, avait pu comprendre tout ce qui se passait dans le cœur de Malhilde; mais, plein d'honneur et de générosité, jamais il n'aurait voulu détourner de ses devoirs une femme pure et vertueuse qu'il adorait de toute son âme.
Quelques années se passèrent. M. de Brémeule, plus fortement épris chaque jour, n'avait pourtant jamais déclaré sa passion àMathilde. Mais elle l'avaitdepuis longtemps comprise; et les regards de l'ardent jeune homme étaient un langage assez énergique, assez intelligible.
Vers cette époque, un jeune marquis, riche, élégant, viveur, M. de Norval, fit la connaissance de M do SarlemoFit, qui Tac--
cueillait avec beaucoup d empressement. M. de Norval, en s'inlroduisant chez le vieillard, n'avait qu'un but, un projet : ébloui par la beauté de Mathilde, il voulait la séduire, et s'imaginait qu'après deux ou trois mois de cour et de flatteries, il n'aurait pas grand peine à l'emporter sur un vieux mari, sombre, querelleur et morose. Mais l'adorable marquis , habitué dès sa première jeunesse aux conquêtes amoureuses , se vit repoussé avec une étrange vigueur. Il redoubla d'efforts, de galanterie et de ruse, mais inutilement; la place était imprenable : raison de plus, pour l'amoureux Lovelace, de s'obsliner et de combattre. Les jours, les mois s'écoulaient sans amener aucun changement ; et l'assaillant, courageux, opiniâtre, n'avançait point d'une semelle. Une fois même, il y eut, entre Malhllde et le marquis, certaine explication très IVanche , qui ne laissa plus qa'uiî espoir raéli'jcre au galant désappointé
DR VELOCRS.
Malhildc, impatientée, blessée d'une pareille auilace, aur ùt bien tout avoué à son mari; mais, trop fière et trop généreuse pour emprunter un secours étranger, elle avait mieux aimé se taire et se débarrasser elle-même de l'importun. Le vieillard, qui ne devinait pas les perfides manœuvres du marquis , continuait à le recevoir le plus cordialement du monde.
Sur ces entrefaites, Mathilde, voulant se distraire et donner un autre coursa ses tristes pensées, pria son mari de faire avec elle un voyage en Suisse. M. de Sarlemont, qui n'aimait pas à changer de place, refusa d'abord et traita ce voyage de romantique et d'absurde ; mais enfin il céda, vaincu par les prières de Mathilde, qui se fit même appuyer par le conseil des médecins : elle était depuis longtemps souiTranîe ; un changement d'air