‹ Le masque de veloursChapitre 6 sur 17 · LE MANQUE · texte numérisé non relu

LE MANQUE

et d'habitudes était indispensable pour son rétablissement.

On partit. M. et madame de Sarlemont, après avoir parcouru seuls une partie de la Suisse, se trouvaient à SchalTouse , où ils s'étaient arrêtés pour voir la chute du Rhin. Mathilde, absorbée dans ce merve lieux spectacle, regardait avec une admiration pleine d'épouvante cette énorme cascade qui est un fleuve, et, debout, immobile, silencieuse, inondée par le rejaillissement de la cataracte, assourdie, aveuglée par cette montagne d'eau qui se précipite as^ec un fracas horrible au fond d'un gouffre , elle perdait, peu à peu, le sentiment de l'existence et de la réalité. Emportée comme par une attraction magnétique, elle se rapprochait insensiblement de l'abîme : en vain plusieurs feis le guide effrayé l'avait contrainte de faire un pas en arrière; une seconde

après elle avançait encore, et marchait au hasard sur le hord ghssant , escarpé. C'est qu'une douleur immense remplissait son cœur : elle songeait vaguement au bonheur dont elle aurait pu jouir sur la terre, et, dans la confusion de sa pensée, elle n'entrevoyait que chagrin, tristesse, infortune!

Soudain un cri s'élève : l'imprudente Mathilde est tombée dans le gouffre tournoyant et rapide qui va la dévorer. C'en est fait, rien ne peut l'arracher à la mort ! M. de Sarlemont pousse des cris épouvantables; il promet la moitié de sa fortune à celui qui sauvera Mathilde. Mais le guide ne bouge pas; il frissonne.

Au<îsitôt un jeune homme se précipite dans l'onde grondante; il saisit Mathilde; puis, après avoir lutté longtemps contre la vague irrésistible qui l'emporte et le roule, il ra-

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mène, à moitié mort de fatigue, la malheureuse jeune femme expirante.

Le sauveur de Malhilde, c'était M- de Brémeuîe. Depuis quinze jours qu'il la cherchait par toute la Suisse, il venait seulement de la rencontrer: la main de Dieu l'avait conduit là tout exprès pour soustraire à la plus horrible mort cette lemme adorée. Jamais action plus courageuse n'avait été accomplie ; c'é^ tait presque un miracle. M. de Brémeule aurait dû cent fois périr.

Dès lors, ce jeune homme, exalté, généreux, devint plus cher que jamais à Mathllde; la pauvre femme se mit à l'aimer avec toute la puissance, avec toute l'énergie d'un cœur jeune et plein de flamme.

Après cet événement terrible , M. et madame de Sarlemont étaient revenus précipitamment en France. Mais le vieillard, bouleversé par l'émotion, tomba malade; ce

DE YELOCRS.

ne fut d'abord qu'une indisposition peu grave, qui bientôt devient plus sérieuse. Après quinze jours de maladie, les médecins déclarèrent que M. de Sarlemont était perdu sans ressource. En effet, ces prédictions sinistres ne tardèrent pas à se réaliser : un mois après son retour en France , Maihilde était veuve.

Depuis la scène violente qui avait eu lieu entre le marquis de Norval et Isidore, le marquis n'était point revenu chez madame de Sarlemont. Quelques mois se passèrent. •\î. de l)rénH'ule, qui depuis tort longtemps

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sollicitait une place de secrétaire d'ambassade, fut enfin nommé, grâce à de puissantes protections.

Maintenant Malhilde était libre; elle avait perdu son mari; et, comme les malheurs sont toujours enchaînés l'un à l'autre, quelques mois après, elle avait vumourir sa mère. Toute jeune encore et pleine de passions ardentes, elle ne pouvait vivre seule, et son cœur avait besoin d'un cœur qui le comprît. M. de Brémeule était le seul homme qui jamais eût paru à Malhilde digne d'être aimé : longtemps elle n'avait eu de prédilection que pour l'étude et la lecture, ou pour les exercices violents et physiques, dans lesquels toute son adresse merveilleuse, et son courage et ses ibrces, se développaient superbement. Riais aujourd'hui son âme élait brûlante d'amour ; M. de Brémeule lui apparaissait comme le type de la noblesse, du désin-

DE VELODRS.

léressement et de l'inlrépidilé : Mathilde était plus amoureuse que lui encore , peutêtre ; elle attendait avec une fébrile impatience le jour lixé pour leur mariage.

Ce jour enfin arriva! C'était dans toute la maison une joie bruyante et vive. Tous les amis, toutes les connaissances de Mathilde avaient été invités ; et, depuis le matin, un banquet splendide remplissait de bruit et de gaîté la maison de M. de Brémeuie.Le temps était magnifique; en sortant de table, les convives s'étaient répandus dans un jardin vaste et plein d'ombre, au milieu duquel s'étendait unesuperbe et verte pelouse. M. deBrémeule, frémissant d'amour et d'impatience , aspirait au moment où toute cette foule importune s'écoulerait : son cœur bondissait dans sa poitrine, un nuage voilait ses yeux.

Mais le soir, il y avait encore un bal qui

devait retenir longtemps ce monde joyeux et avide de plaisirs. Les salons resplendissaient de lumières ; et la walse tourbillonnait avec toutes ses femmes, ses parfums et ses fleurs, sous l'éclat resplendissant des lustres et des bougies. Mathilde, bien qu'elle n'eût refusé aucune contredanse, semblait absorbée dans une rêverie profonde ; elle était pâle ; de temps à autre, on la voyait tressaillir, et quelques larmes tremblaient au bord de ses paupières.

C'est qu'uneinquiétudecruelleetpoignante lui torturait le cœur : la veille encore , elle avait reçu une lettre menaçante qu'elle n'osait communiquer à son mari, et qui la remplissait d'angoisses. Cependant, elle se trouvait faible et puérile , elle se trouvait lâche de trembler peur une si misérable cause; mais, en dépit de toutes les réflexions, un pressen-

timentsombre agitait son Time: elle prévoyait un malheur.

La soirée était déjà fort avancée ; déjà le monde commençait à partir ; et la chaleur devenait moins suffoquante dans les salons dégarnis. Depuis quelques instants, Mathilde fatiguée ne dansait plus; elle refusait impitoyablement toutes les invitations. Bientôt, une vieille tante qui l'aimait comme sa propre fille, s'approche d'elle et lui dit quelques mots à l'oreille : la waUe alors venait de recommencer avec ])lus de verve et de frénésie.

Tout à coup M. de Brémeule tourne la tête; il ne voit plus Mathilde : elle avait disparu. Son cœur bondit de joie. Enfin ! quelques instants encore, et il sera libre et seul; rien ne l'empêchera de tomber aux genoux d'une femme adorée; les regards jaloux ne pèse-

as LE MASQUE

ront plus sur lui : il goûtera ce bonheur ineifable que depuis tant d'années il rêve, et que jusqu'alors il avait toujours pris pour un songe impossible et cliarmant.

Une heure encore s'écoule. M.deBrémeule palpitant de fièvre songeait à disparaître : c'était en vain que d'importuns causeurs le retenaient à force de bavardages ; il avait réussi presque à s'éclipser des salons. Il n'avait plus qu'une petite pièce à franchir pour atteindre la chambre à coucher, quand un domestique arrive en courant et lui remet uneletîre.

— Monsieur, dit le domestique, c'est une estafotte (^ui apporte cela du ministère... Il paraît que c'est un message très pressé.

M. de Brémeule prend la lettre; il la décacheté vivement.

Mais à peine y a-t-il jeté les yeux, qu'il se trouble, et Trappe du pied avec impatience.

— Oh ! murmure-t-il, que me veut-on ?

Une pareille dépêche, à cette heure, mais c'est inconcevable ! Maudite place ! maudit emploi ! J'aurais bien fait de refuser.

— Monsieur, dit le domestique avec une insistance respectueuse, que faut-il répondre? Le courrier est en bas; il attend ; il n'est pas même descendu de cheval... Il demande si M. de Brémeule va venir ou non.!.

— Bien, bien... je le suis... Allez , allez , qu'on mette les chevaux à la voiture.

Le domestique sort.

M. de Brémeule, profondément contrarié, se promène de long en large avec agitation.

— Qu'est-ce eucore? dit-il avec dépit,

quelque misère, sans doute... Je parie qu il n'ya rien de sérieux... Ce ministre est d'une exigence, d'une cruauté intolérable'... On dirait, sur mon honneur ! qu'il a choisi ce moment !.. Oh ! quel esclavage que toutes ces places politiques!.. Je ne suis pas ambitieux, moi... quand donc pourrai-je enfin rompre ce joug doré, qui mêlasse, qui m'accable !

Il se promenait absorbé d ans ses réflexions .

— Je me trompe peut-être , reprit-il avec plus de calme. Ce message n'est sans doute qu'une mesure de précaution. Quelques mots échangés avec le ministre, et je serai libre... Allons! allons!

Et comme il se dirigeait vers la porte, un domestique entra pour lui dire que la voiture était prête. M. de Brémeule, s'imaginant qu'avant une heure au plus tard il serait libre, ne crut pas même devoir iniormer sa

Dt YEIOUKS.

femme (le ce brusque départ, et, prenani son mal en patience, il partit à la liàle pour être plutôt revenu.

— Courez ! ventre à terre ! dit-il au cocher en montant dans sa voiture.

Quelques minutes après, le secrétaire d'ambassade était au ministère. Plusieurs diplomates attendaient comme lui dans le salon. M. de Brémeule, sombre et morose, ne parlait à personne et se promenait d'un air agité. Enfin un huissier vient appeler M. de Biéraeule, et l'invite à passer dans le cabinet du ministre.

L'audience fut longue; et quand M. de Brémeule sortit de l'hôtel, il était plus triste encore et plus sumbre: il se frappait le front, et murmurait des paroles sourdes et colères.

— Quoi! partir à l'instant même ! sans attendre jusqu'à demain! Quel insupportable contretemps!... Oh! c'est être frappé de malheur!... qu'est-ce donc? qu'est-ce donc? Pauvre Malhildel quelle élrange nuit de noces!... Mais que taire? Je n'ose même la prévenir... D'ailleurs, si je la voyais, aurais-je bien le courage de partir ensuite? non, je resterais peut-être... Je ne tarais pas mon devoir! Puisque j'ai demandé si instamment celte abominable place, il faut bien que je la remplisse!... Mon Dieu! mon Dieu 1 suis-je assez à plaindre ! ne pouvoir même l'embrasser, cette chère et douce et adorable Mathilde!... N'importe! un peu de courage! soyons homme!... avant vingt jours sans doute, je serai de retour à Paris, et alors, je l'espère du moins, je n'aurai plus à craindre une si fâcheuse séparation! Décidément, je ne suis pas lait pour la politique, et si Ma-

Dï VF.l.OUI'.S. 10Ô

thilde ne s'oppose pas à mes vues, je donnerai ma démission, c;'a vaut mieux 1...

Tout en faisant ces réflexions, M. de Brémeule était retourné chez lui ; il fit commander des chevaux de poste, et défendit expressément à ses domestiques d'apprendre son dépari à Mathilde, avant quelques heures. 11 fit tousses préparatifs h la hâte ; puis, après avoir écrit une lettre pour sa femme, il remit cette letlre au vieux Bernard et partit précipitamment, Une lutle violente bouleversait son cœur ; plusieurs fois il fui au moment d'entrer dans la chambre de Mathilde, pour lui dire adieu et la {)resser dans ses bras ; mais il n'en eut point le courage; et, se défiant de son amour, de sa faiblesse, il s'enfuit pour ainsi dire, et monta en chaise de

« poste.

— Brûlez le pavé! cria-t-il au postillou. vous serez coitent de moi... Vite! vite !

€a nutt tt* n0tt9.

Mathilde était couchée depuis longtemps : seule dans sa chambre, elle s'étonnait que M. de Brémeule tardât si étrangement à venir. La vieille tante de Mathilde sétait retirée, présumant que d'un instant à l'autre

100 LE MASQIE

7^1. de Brémeule entrerait c s la chambre.

Deux heures environ s'écoulrent. Les bougies étaient éteintes; une veilleuse d'albâtre éclairait l'appartement d'une lueur pâle, blafardeet veloutée. Jusqu'au soir le temps avait été magnifique; mais il taisait une chaleur suffocante; et quelquesbouffées d'un vent tiède, impétueux, annonçaient un piochain orage. Le ciel s'était brusquement chargé de nuages énormes. La nuit était noire et profonde.

L' appartement de M. do Brémeule, situé au rez-de-chaussée, communiquait par un large perron àun assez grand jardin, dont les arbres louGus se confondaient avec ceux des jardins environnants : aune certaine distance au milieu de la nuit, on aurait pu croire que ce jardin était un parc immense [danié d'arbre» sec uiaues.

DE VliLOLRâ. 107

Le dépari subit de M. de Brémeule avait surpris tout lo monde dans l'hôtel ; on s'égarait en mille conjectures. Mais comme le secrétaire d'ambassade n'avait donné aucun détail, on ne savait que penser; et les domestiques stupéfaits s'interrogeaient les uns les autres. Bernard avait toujours entre les mains la lettre que lui avait remise M. de Brémeule ; mais l'heure indiquée par son maître n'était point sonnée encore, et le fidèle domestique attendait le moment indiqué pour remettre le message dont il était dépositaire. Déjà, tous les gens de service étaient couchés dans l'hôtel: Bernard seul veillait.

Cependant, le vent de la tempête redoublait à chaque instant de violence ; les nuages, longtemps immobiles, se heurtèrent, et des chocs électriquc^s firent jaillir la loudre. Bientôt la pluie tomba, large et aboiulanie, au milieu des roulements du tonnerre. Le jar-

108 fJ: .MASQUE

Gin était plongé dans une obscarilé profonde. Tout à coup une petite porte , qui donnait sur une ruelie , s'ouvre avec précaution : un homme paraît , enveloppé d'un manteau. Il fai' d'abord quelques pas avec inquiétude, en tournant la tête à droite et à gauche, comme pour voir si personne ne l'observe; puis il avance, il écoute, il s'engage dans une allée ombreuse qui serpente aux alentours de la maison.

L'orage grondait alors dans toute sa force, mais cet homme ne paraissait pas s'en apercevoir : un projet mystérieux et sinistre l'occupait sans doute.

li n'étau [j!us q;i'à une faible distance du perron.

Tout fi coup un autre homme, enveloppé aussi d'un manteau, sort d'un massif, il alongn lu î(l 'hor:^ du feuillage, et regarde.

1)1; VLLOLKS. i09

La nuit est si épaisse, que les meilleurs yeux auraient peine à distinguer le visage (le cet homme ; seulement , on dirait qu'une flamme jaillit de ses prunelles.

Le personnage qui s'est introduit dans le jardin par la petite porte, ne voit pas cet homme qui l'observe : il marche toujours à pas comptés vers la maison, puis , tirant de sa poche une clef, il se dispose à ouvrir une porte bâtarde cachée dans un angle de la muraille,.. Mais soudain il hésite, comme frappé d'une réflexion; il remet la clef dans sa poche, et s'enfonce dans un taillis ténébreux, qui le dérobe aux regards de son observateur. Celui-ci demeure, longtemps immobile et debout contre une broussaille qui l'enveloppe de son ombre ; puis, se courbant à demi, il revieiit avec précaution vers la petite porte cl 1 ouvre rapidement.

110 L£ MâSQLË

Cette porte en s'ouvrant ne tait aucun bruit ; elle se relerpie à l'instant même.

Cependant Malhilde, étonnée d'attendre si longtemps, avait sonné sa femme de chambre. Celle-ci entre et lui remet une lettre.

— Quoi ! dit Mathilde avec surprise, l'écriture deM. de Brémeule ! Qu'est ce donc?

Elle ouvre la lettre, mais à peine l'a-t-elle parcourue qu'elle pousse un cri douloureux.

Séraplîine demeure frappée d étounemenl; elle conjure sa maîtresse de lui dire ce qui la désespère ainsi.

— Il est parti! murmure Mathilde en sanglotant. Pnrli sans me voir!.. Ah! tous mes pressentiments ne me trompaient pasi... c'est quelque horrible malheur! Je ne leverrai plus jamais ! Jamais!

DE VELOUKS. 111

Séraphine essaie envain d'obtenir quelques détails; elle questionne sa maîtresse, mais inutilement.

Mathilde ne répondait que par des mots inarticulés, par des lambeaux de phrases incohérentes.

— Oh ! voilà donc ce que je craignais ! . . . Malheureu e ! on me poursuit ! on veut empoisonner mon existence î... Non, non, non, ce n'est pas vrai! il n'y a pas d'affaire politique assez grave pour motiver un départ si précipité! C'est une machination, une ruse infâme! Le misérable ! le lâche! il a profilé de son pouvoir ! il a fait jouer quelque mine souterraine, et moi j'en suis victime!... Oh! mon Léopold , pourquoi ne t'ai-je pas vu un seul instant? je t'aurais tout révélé! Tu ne serais pas parti !...

Et elle fondait en larmes.

112 Ll^ MASQlit

— Madame, madame, un peu décourage!

disait Séraphine, que désespérait la douleur de sa maîtresse. Voyez, M. de Brémeule a été obligé de partir. . . un secrétaire d'ambassade est bien forcé d'obéir au ministre !... Mais il ne tardera pas à revenir, madame... Mon Dieu ! soyez tranquille, il est plus impatient que vous... il est plus triste que vous, de faire un pareil voyage, si mal à propos!

Mais Mathilde ne l'écoutait pas, et continuait de sangloter.

— Je suis malheureuse! murmura-t-elle. Je suis née sous un aslre fatal ! Depuis m anaissance, toujours des chagrins, des malheurs!.. Ma pauvre mère, elle n'est plus là pour me protéger!... Oh! mon Dieu!.. Mais non, reprit-elle avec énergie, je ne veux pas être une victime faible et lâche ! je me défendrai! j'en ai bien In force! Dieu merci, j'ai lame assez

bien trempée, pour ne pas craindre un misérable... Qu'il vienne! qu'il vienne, je l'attends !

Séraphine ne pouvait comprendre l'exaltation de sa maîtresse ; elle commençait à craindre que la pauvre Mathilde, égarée par la douleur, n'eût plus l'usage de sa raison.

Tout à coup Matbilde redevint calme ; mais sa pâleur était profonde: elle frissonnait de tous ses membres.

— Séraphine, laissez-moi.... dit-elle ; je veux être seule.

La femme de chambre n'en demande pas davantage, et se retire, en jetant sur Mathilde un coup d'oeil plein de tristesse et de pitié.

114 LE MASQUI

Mathilde était seule, elle donnait un libre cours à son désespoir, et des sanglots étouffaient sa poitrine.

Soudain ses gémissements cessent comme par magie, elle pousse un éclat de rire amer et douloureux .

— Oh ! dit-elle, je suis bien lâche de le craindre, cet homme! toutes ses menaces que peuvent-elles sur moi ? Il a beau être riche, puissant et pervers : nous sommes en France, dans un pays où la loi est bien quelque chose... Qu'il m'attaque, je répondrai 1 J'aurai pour moi la justice, les tribunaux!... Mais non, reprit-elle avec mépris , je n'ai besoin de personne! je ne suis qu'une iemme... mais je sens que j'ai du courage ! Si l'on m'insulte, ce n'est point le bras d'un homme que j'invoquerai! Qu'importe mon sexe? qu'importe ma faiblesse apparente ?

M VILOURl. U5

celte faiblesse nestqu'iin préjugé populaire., elle ne consiste que dans nos vêtements... J'en suis sûre, jaile cœar d'un homme! Au besoin j'aurais le bras d'un homme !

En effet , Mathilde était animée par un grand couratre ; elle avait une imagination ardente, un cœur chaud , noble et brave Mais les muscles de ses membres n'avaient point assez de vigueur ; elle était belle et gracieuse et charmante : la force physique n'était point son partage.

Après cft moment d'exaltation, après avoir jeté ces cris de colère et d'indignation généreuse, elle retomba sur son lit, morne, faible, accablée; et ses larmes coulèrent plus abondamment . elle suffoqua de sanglots.

La nuit était tort avancée. La tempête grondait toujours, et la pluie fouettait les vi-

1res. Mathilde, épuisée [»nr tant d'émotions, 1

avait fini par s'endormir : son sommeil était comme une lourde et profonde léthargie.

Tout à coup une vitre se brise ; une main fait jouer l'espagnolette ; et la fenêtre s'ouvre rapidement.

Tout ceci est l'affaire d'une seconde.

Un homme entre dans la chambre et s'avance vers l'alcôve.

Mathilde, quoique ensevelie dans une espèce de torpeur, estéveillée par le brult.Ellese dresse, elle s'appuie sur un coude, elle regarde avec des yeux effarés... L'ombre d'un homme venait de se placer entre elle, et la veilleuse , qui ne répandait plus dans la chambre qu'une lueur pâle et incertaine.

D'abord, Mathilde croit rêver; elle passe

Dîi VELOURS. 117

une main sur son front ef dans sa longue chevelure; elle écoute relie n'entend que le bruit de son cœur qui bat violemment , elle n'entend que le bruit de l'ornge grondant au dehors.

— Où suis-je? murmure-t-elle avec angoisse. Est-ce une illusion ?

L'ombre demeurait immobile devant la veilleuse d'albâtie.

La croisée entrouverte laissait pénétrer le vent d'orage, qui soulevait le rideau et bruissait avec un lugubre murmure.

— Mon Dieu ! Je rêve !.. oui, c'est un affreux cauchemar!., reprend Mathilde , baignée d'une sueur froide.

Et ses regards restent cloués sur ce ian-

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tAnie ijoir, qui se tient devant elle sans taire un mouvement.

Tout à coup celte ombresinistre et bizarre parait se baisser vers la veilleuse ; puis un souffle se fait entendre : la flamme s'éteint.

Les ténèbres étaient noires et opaques.

Mathilde, épouvantée, comprenant enfin que tout ce quelle voit n'est point un rêve, veut appeler et crier au secours : mais la voix meurt dans sa bouche ; elle suffoque et ne peut articuler une parole, comme dans ces horribles cauchemars qui nous enchaînent au milieu des tortures et qui pressent notre gorge, landisque des meurtriers penchés sur nous , l'écume à la bouche, les yeux flamboyants, nous poignardent!. .

— Ah ! ah ! ah! s'écrie Mathilde en essayant de se jeter à bas de son lit : mais elle retombe anéantie sur sa couche.

DE TELOURS. \\9

Aussitôt deux bras vigoureux la prennent et rétreignent;une haleine brûlante lui souffle au visage ; et la malheureuse, qui ne peut crier, denaeure évanouie, pâle, froide , presque morte

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Depuis une heure, Matliilde n'avait pas repris connaissance; elle était seule : sa chambreétaitplongéedansuneprofondeobscurité; le vent s'engouffrait par la fenêtre entr ouverte.

Soudain un coup de feu se fait entendre.

Des cris, des gémissements retentissent. On s'éveille, on accourt. Les domestiques arrivent dans le jardin avec des flambeaux ; on cherche de toutes parts. Enfin, on trouve un homme couché sur le gazon, presque sans connaissance et couvert de sang. Cet homme, c'est Isidore. On le relève, on l'interroge , on le presse de questions.

— Monfilsî mon pauvre enfant! dit Bernard en le couvrant de baisers. Ah ! mon Dieu! qui l'a fait celte blessure ?

Isidore revient à lui; il est pâle, égaré 5 il promène de toutes parts des regards inquiets, pleins de trouble et de rage et de désespoir.

— Oui, dit-il d'une voix sourde , il a tiré sur moi....

DF, VKi.orus. l'23

— Qui ? Qui donc, mon fils ?

— Lui... lui '.

— Mais tu ne le nomujes pas!..

Isidore, après un momenl dc^ délire, avait repris l'usage de ses sens

Mon père, je ne l'ai pas reconnu... dit-il. La nuit est si sombre 1 Je l'ai vu seulement : il se dirigeai!, à travers les broussailles, du côté de la maison... Moi, je veilLiis, c'était un hasard... je souffrais, j'avais la tête lourde... et je voulais respirer .. Je me suis mis à ma fenêtre sans lumière... et j'ai vu là, tout là bas, au fond du jardiii, un homme qui se glissait le long des charmilles avec précaution... Ce ne pouvait èlrit qu'un malfaiteur.. je n'ai pas hésité, je suis descendu , sans armes...En effet, à peine étais-je dans le jardin, que j'ai entendu comme le bruit d'une vilre

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qu'on brise... c'était lui, lui, ie misérable'.qui cherchait à s'introduire dans la chambre de madame deBrémeu!e...Oubioiî, je me trompe peut-être... Oui , peut-être étaient-ils plusieurs. . .li me semble qu'un homme sortait de cette chambre, au moment où j'arrivais dans le jardin... Du reste, mes idées étaient si confuses, que je ne puis avoir aucune certitude ; un nuage couvrait mes yeux. . . Moi,je me suis jeté au hasard sur un homme qui cherchait à s'enfuir... Mais la lutte n'a pas été longue ! un coup de feu m'a fait lâcher prise... Ah! sans vous, sans vos prompts secours, il m'aurait tué peut-être ! il allait s'<icharner sur moi. .. Vous m'avez sauvé l "

On transporte Isidore blessé, tout sanglant dans sa chambre. La nuit se passe au milieu d'une extrême ^Lgitalion. Aucun domestique ne se recouche; et tous, armés tant bien que nicj! et portant des flambeaux, ils s'en vcnrit

DE VELOURS. 12r»

faire de minutieuses perquisitions par tout le jardin. Ces actives et diligentes recherches demeurent infructueuses. Seulement , une petite porte, située au bout du jardin, était ouverte encore ; et sur le sable mouillé on dis linguaitdes traces de pas, les pasd'un homme.

Tons les domestiques allaient rentrer dans l'hôtel, lorsqu'un d'eux pousse un cri de surprise.

., — Ah! voyez, voyez!... qu'est-ce donc?

Cet homme venait de trouver un portefeuille.

Le vieux Bernard accourl ; il prend ce portefeuille, il l'ouvre : c'était celui du marquis de Norval.

— Que veut dire ceci ? pense- t-il en se

frappant le Iroiil. Quelle étrange coïncidence !

Bernard garde le portefeuille ; il ne veut pas dire à ses camarades le nom du propriétaire.

— Allez, allez, dit- il, ce n'est rien... reposez-vous, mes amis... Tout-à-l'heure je vais l'aire ma déclaration : je montrerai cette trouvaille.

Bernard remonte à la chambre de son fils ; il l'interroge , il lui parle de ce portefeuille qui appartient au marquis de Norval. Mais Isidore, en proie à une exaltation fiévreuse, ne lui donne aucune réponse raisonnable; il se tord les mains, il écume , il s'arrache les cheveux.

L'infortuné Bernard ne savait que faire ; il

se désespérait.

Tout à coup Isidore se précipite hors de son lit.

— Viens! viens, misérable ! s'écrie-t-il en grinçant des dents. Je ne le crains pas ! Tu es le seul homme que je haïsse au monde. .. Ta vie ou la mienne !

— Isidore ! mon enfant î . . .

Et Bernard se désolait.

C'est à grand' peine quil parvient à calmer Isiâore; illaide à remonter sur son lit. Et bientôt le blessé, immobile et muet, tombe dans un engourdissement profond; ses yeux se ferment, il s'endort.

Lejourcommençaii à paraître. La tempête ne grondait plus; et les nuages, balayés dans l'espace, découvraient un magnifique azur, où le soleil resplendissait de toute sa force : seulement, la terre était mouillée encore, et les

feuillages, trempés de pluie, s'inclinaient pesamment. Des chants d'oiseaux commençaient à bruire joyeusement dans les arbres; des gouttes d'eau tremblaient à chaque feuille, brillantes et diaprées comme autant de pierres précieuses.

Mathilde venait de se lever. Enveloppée d'un peignoir de mousseline, elle se promenait languissamment dans sa chambre , et son cœur battait avec violence dans sa poitrine.

Depuis plusieurs heures elle était éveillée, et déjà ses domestiques inquiets s'empressaient autour de son appartement. Mais les questions réitérées de Bernard n'avaient pu obtenir aucune réponse satisfaisante. Mathilde, sous l'empire d'une grande exaltation fébrile, les avait tous priés de la laisser seule et de ne point troubler son repos.

DE VF.LOUKS. 129

Cependant , un désordre extrême régnait dans les idées de Mathilde ; elle se rappelait confusément ce qui s'était passé la nuit, ce fantôme qu'elle avait entrevu dans l'ombre, qui s'était penché d'abord sur la veilleuse pour l'éteindre, etqui, ensuite, courant vers l'alcôve,, ayait sa^isi Mathilde dans ses

bras.

...!liun '^

Certes, une pareille apparition ne pouvait être l'effet du cauchemar : la fenêtre était entr'ouverte encore , la vitre était brisée.

— Oh! qu'est-ce donc? qu'est-ce donc?

pensait Mathilde avec désespoir et terreur. Que s'est-il passé ?. . . Je tremble !

Et fatiguée de sa marche incessante et frénétique, elle tombait dans un fauteuil et fon„ dait en iarmes.

130 LK UASQUE

Enfin, on frappe à sa porte.

— Madame... madame...

La porte s'ouvre ; Séraphine entre pâle, effarée.

— Ah ! s*écrie-t-elle, ah ! si vous saviez, madame, ce qui s'est passé cette nuit ! . . . .

— Parlez ! parlez î dit Mathilde frappée d'épouvante.

Séraphine, qui n'a pas la force de se tenir debout, se jette dans un fauteuil, et raconte les événements de la nuit.

—Quoi î dit Mathilde, Isidore est blessé ?...

— Oui, madame!... et le pauvre garçon, il en mourra peut-être!

— Mais c'est aflreux! dit Mathilde. Que

DE VRT.OMRS. 131

veut dire ceci ! Ah! tout ce que j'avais prévu, tout ce que je craignais arrive 1 Du malheur! partout du malheur!

Pendant qu'elle s'abandonnait à tout son désespoir, Bernard entre dans la chambre ; il remet à Mathilde le portefeuille trouvé dans le jardin.

— Tout maintenant s'explique, reprendelle d'un air sombre; ses menaces devaient s'effectuer! Ah! tmt mieux! je ne doute plus !.... je suis sûre ! Isidore, je vous vengerai ! Et moi aussi, je serai vengée...

Bientôt! oui. bientôt!

Mathilde se croyait seule, et parlait comme si personne n'eût pu l'entendre. Séraphine et Bernard la regar lai<'nt avec ébahissemenl.

— iMoii Dieu! murmurait le pauvre Bernard. C'est extraordinaire! Qu'est-ce qu'il y ;a donc dans la maison ? On dirait que c'est

une épidémie madame est comme mon

pauvre fils. . . . C'est du délire ah 1

Aussitôt, une grande agitation se lait entendre dans les pièces voisines : on accourt; plusieurs domestiques entrent tout effarés dans la chambre.

— Monsieur Bernard, venez.... dit l'un deux dune voix tremblante; votre fils est dans un état terrible.... Il esti'ou....

Bernard quitte immédiatement la rhambre à coucher de Mathilde.

Il monte quatre à quatre les escaliers; il court à la mansarde de son fils. Isidore s'était jeté à bas de son lit ; il était presque

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nu, les yeii\ llaniboyants, la bouche béante; sa longue chevelure blonde se déroulait à flots sur ses épaules; les veines de son cou large et nerveux étaient gonflées et bleuâtres. Il venait de saisir un couteau qu'il brandissait comme une épée, et des imprécations, des blasphèmes, d'horribles menaces se heurtaient sur ses lèvres.

Tout le monde s'était enfui avec épouvante. Bernard entre et s'écrie :

— Mon Isidore! mon fils î...

En même temps, il veut le prendre dans ses bras.

Mais Isidore ne le reconnaît point : il le repousse.

— Laissez-moi! s'écrie-t-il dans une rage indicible. Oh! ne bravez pas ma fureur!je ne

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voudrais pas êtie ua assassin Mais si

vous m'y forcez, malheur à vousl....

— Isidore ! mon fils c'est moi ...

Et Bernard se frappait le front, désespéré.

— Oh! s'écrie Isidore, les yeux brûlants comme une flamme. Je te retrouverai donc toujours sur mon passage!... Parce que tu es noble , parce que lu es riche, il me faudra donc toujours souffrir tes insultes!.... Non, non! la force a aussi son droit!.... Je vais t'étrangler, misérable! t'étrangler de mes

propres mains

En parlant ainsi, Isidore se jette furieux sur son père, et le renverse.

— Mon fils! tu ne me reconnais donc pas?

Les domestiques accourent ; on sépare à grand'peine le fils et le père. Il était temps : car déjà les doigts furieux et convulsifs d'Isidore se crispaient autour du cou de Bernard.

Isidore est ramené tout frémissant sur son lit.

Sa rage était au comble, sa bouche contractée ne pouvait plus donner passage aux paroles.

— Marquis ! oh î s'écrie-t-il dans un paroxismc impossible à décrire, j'aurai ton sang.... Ou bien, tue-moi!

Quelques heures après, le blessé était enire la vie et la mort.

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La veille même de cet événement, une scène avait eu lieu qui devait le préparer.

LemarquisdeNorval se trouvait avec plusieurs de ses amis au Rocher deCancale,àains une salle resplendissante de bougies. Le dîner était magnifique; le vin de Champagne ruisselait et mettait le feu à tous ces jeunes

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