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cerveaux affamés de plaisir et d'orgie.
— Ah ! ah ! disait le comte de Brunnel en vidant son verre coup sur coup. Mon pauvre marquis, tu esabsurbe... Tout Paris va bientôt te montrer au doigt !
— Ah! ah! répétèrent en chœur tous les convives, en ingurgitant trois ou quatre verres de vin de Champagne.
Cet éclat de rire avait quelque chose d'injurieux, et devait faire bouiUir le sang dans les veines du marquis.
— Que voulez-vous dire? s'écria^-t-il.
Vous riez, mais le rire n'est pas une discussion!
— Ah! ah! ah! repartirent tous les convives en absorbant un nouveau toast.
— Que diantre! riposta de Nor val, en cas-
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sant une bouteille qu'il frappa violemment sur la table. Tous vos ricanements n'ont pas le sens commun !
— Ah! ah! ah!
— Encore? Mais c'est h perdre la lête! à s'arracher les cheveux ! . , . Je ne suis donc plusniaintenani qu'unhommeridicule, qu'un
plastron 1
— Tiens, tiens, dit Brunnel en lui donnant une poignée demain; ne te fâche pas, et conviens d'une chose... Tu n'as pas le sens commun, mon cher ! lu nous fais pitié !
— Brunnel!....
Et le marquis serrait les poings, en secouant la tète avec menace.
— Bien ! mon cher, bien ! Tu as l'air ex-
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cessivemeiit féroce... mais j'espère lorl que lu n'as pas l'espoir de nous l'aire peur?...
— Ah çà ! interrompit de Norval en frappant sur l'épaule du comte de Brunnel, ce n estpasune gageure?... J'espèrebien à mon tour que \ous n'avez pas l'intention de me faire aller. . . Je ne suis pas d'une humeur endurante!
— C'est connu, mon cherde Norval... On sait que tu es colère comme un dindon, et qu'en outre lu tires l'épée le plus merveilleusement du monde ; on sait fort bien aussi que tu mouches une chandelle à cinquante pas... Mais qu'importe! Chacun s'incline devant ces petits talents de société; on ne te cherche pas querelle... au contraire , on t'admire... Seulement, on voudrait te donner de bons conseils : tu es un homme très élégant, un homme àbonius fortunes, un hom-
nie auquel il est trè; r?.ro qu'une jolie femme ait résist(^... Mais que diantre! tu vas t'amonracher comme un imbécille d'une femme... qui, après tout, n'est qu'une femme comme une autre ! Oui, mon cher , tu es amoureux , amoureux, fou 1...
— Moi! dit le marquis rougissant jusqu'aux oreilles. Ce n'est pas vrai... Il n'y a pas au monde une seule femme que j'aime !
— Ah! mon cher, il faudrait pour que ton dire fût juste, il faudrait que la belle veuve madame de Sarlemont n'existât point.
— Madame de Sarlemont?. ..
— Eh ! oui, dit le comte de Brunnel. Depuis sept années lu l'assièges, tu la conjures de céder à ton ardeur !... Ah! ah !
Et cette exclamation de joie ironique fut répétée en chœur par tous les convives.
Le marquis était furieux.
— Morbleu! s'écria-t-il eu frappant du poing sur la table. Je ne veux pas vous servir de jouet ! Expliquez-vous vile ! et que celui qui me cherche querelie jette son gant... je suis prêt à le relever !
— Encore une fois, mon pauvre marquis, dit Brunneî avec une compassion railleuse , il ne s'agit pas, du moinspour lequart-d'heure , d'épée ou de pistolet. Nous sommes tous des amis , des frères ! morbleu ! personne ici ne songe à se moquer de toi ! Bien au contraire , on prend ta défense ; on souffre de te voir moqué, berné, sifflé '....Parole d'honneur! on n'aurait jamais pu croire que le marquis de Norval devînt amoureux,
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amoureux comme un eniant, comme un écolier de troisième!...
— Eh bien ! parle, mon cher comte, interrompit le marquis irrité ; au lieu de te jeter dans les phrases, explique-loi clairement... Tu vois que je suis d'un bon caractère, je n'ai pas la moindre envie de me fâcher... Parle! parle ! je suis prêt à te répondre...
— Eh bien! mon cher, discutons sans aigreur. Voyons, puisque tu veux être raisonnable,moi, je veux l'être aussi , et tous ces Messieurs le seront. Voici donc le mot de 1 énigme : depuis des années tu es amoureux de madame de Sarlemont,et tu souffres qu'on se moque de toi...
— Moi? dit le marquis d'une voix sourde. . — Oui, oui, toi-même! et c'est pitoyable !
Personne ne veut disconvenir que madame de Sarlemont ne soit fort belle; mais qu'importe! une femme en vaut une autre.... et c'est misère qu'on se laisse menerparle bout du nez! L'homme, quoi qu'on en dise, est le roi de la nature, et doit gouverner toujours! Ainsi donc, je prétends moi, pour ma part, que tu ne devrais pas aimer en pure perte, et que l'amour d'un homme de ta sorte abien droit à quelque retour !
Le marquis était pâle et muet ; il regardait son interlocuteur en serrant les lèvres avec un sourire contraint.
— Ma foi , mon cher, tu ris, mais tu ris jaune! dit le comte sardoniquement. Je vois à l'amertume de tes lèvres que ta gaité n'est pas de bon aloi... Tu as au fond du cœur , j'en suis sûr, plus de vengeance que d'amour !..
— Oui, oui, c'est vrai- répondit de Norval. Je \oudrais me venger !
— Que diantre 1 mou cher , tu t'y prends un peu tard ! Voici madame de Sarlemont qui se marie, elle épouse un homme qu'elle aime avec passion.. Franchement, c'est assez ridicule d'avoir pour rival un mari... et je ne reconnais point là ce beau, jeune et entreprenant lovelace, qu'on nomme chez nous le marquis de Norval.
Tandis que le comte de Brunnel parlait ainsi, tous les autres convives, absorbant d'innombrables verres de Champagne riaient et regardaient le marquis avec une expression railleuse.
— Eh bien ! s'écrie de Norval , furieux et sombre, que prétendez- vous ? que faut-il faire ?
— Il faut , mon cliet- , que tu ne sois pas tout à fait bafoué, répondit le comte de Brunnel ; il faut, si tu as du sang dans les veines, que M. de Brémeule passe une abominable nuit de noces...
Le marquis de Norval sembla réfléchir quelque temps; il demeura silencieux , le front appuyé dans ses mains.
Tous les convives, à demi plongés dans l'ivresse , étaient presque sourds à la conyersation engagée entre le marquis et le comte de Brunnel ; seulement ils poussaient des éclats de rire frénétiques et moqueurs ; puis, les bouteilles de vin de Champagne disparaissaient comme par enchantement.
Soudain le marquis de Norval, se levant de sa chaise, marche à grands pas dans la
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chambre, en prononçant des paroles sourdes.
Le comte de Brmmel, croyant que les fumées du vin obscurcissaient déjà le cerveau du marquis, souriait en haussant les épaules, et continuait à boire, comme pour le défier.
— C'est bien ! dit tout à coup le marquis
en se frappant le front. J'ai mon projet
Oh ! la jonniée n'est pas finie encore... nous verrons! Merci, cher comte! merci! tu m'as
rendu mon courage ! C'est vrai 1 à défaut
d'amour, la vengeance!.,. Ce soir, on pleurera dans cette maison où Ton devait rire,.. Oh! sois tranquille.... on pleurera des larmes de sans !
Tous les convives restaient absorbés dans une ivresse muette et prolonde. Le comte de Brunnel, dont la tète était forte et iavinci-
ble, demeurait seul bien éveillé avec le marquis de Norval, au milieu de tous ces jeunes gens lourds el engourdis.
— Ma loi! mon cher, dit le comte en lui serrant la main, je ne sais pas au juste ce que tu vas faire: mais quoi que ce soit, je
l'approuve Un homme, un homme de
notre classe surtout, ne doit pas se laisser insulter. Nous ne sommes pas des bourgeois, nous, des boutiquiers, des marchands! et toutdoitse passer maintenantcomme au beau siècle de la régence ! ! !
— C'est vrai ! dit le marquis en secouant la main de Brunnel. Tiens, merci: je profiterai de ton conseil^ mon cher comte à ce
soir, à ce soir ou plutôt à demain !
— A demain donc, marquis.
Et iM. de Norvai, qui avait déjà son projet
IH". N l'.l.O! i'.S.
dans la tel'.', soriiL brusquenioni [nmv relîecluer. Le comle de Brunncl ie:4a seul avec ses compagnons endormis : les yeux brillants, les lèvres pourpres et ardentes, il riait en se Irotlant les mains.
— Bon, bon ! murmurait-il, tout est pour le mieux'. Demain, nousverronsdunouveau!..
Le soir même, c'était le bal de noces chez M. de Brémeule.
ې9 vx*iU9 mvstsxwMtgft,
Quinze jours se sont écoulés. Mathilde est dans les larmes ; elle ne veut plus voir personne, et du malin au soir elle reste enfermée dans sa chambre.
La blessure d'Isidore était assez grave;
les médecins même avaient craint un instant pour son existence.
Cependant, M. de Brémeule navait point écrit encore. Matliilde pouvait croire que d'un moment à l'autre son mari reviendrait, lorsqu'un jour, elle reçut une lettre qui la désespéra. M. de Brémeule élait retenu à Naples par des affaires politiques de la dernière importance; et très probablement il ne pourrait quitter son poste avant quelques mois : il demandait pardon à Malhilde de s'être éloigné si brusquement, sans l'avoir embrassée même; mais, s'il n'avait pris tout à coup cette résolution courageuse, il n'aurait jamais eu la force de partir.
D'abord, Matliilde tut profondément triste : l'absence de M. de Brémeule devait être longue encore; et la pauvre femme allaii mener une vie bien morne, bien solitaire. Mais,
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à celte noire tristesse succéda bientôt comme un rayon de joie : elle avait au moins le temps de prendre une détermination, et peut-être serait-elle vengée, sans avoir besoin de taire à M. de Biémeule un aveu^qui la torturait d'avance.
De temps à autre, Mathilde demandait au petit nombre de personnes qu'elle voyait , si le marquis de Norval était toujours à Paris ; mais on ne pouvait dire ce qu'il était devenu : depuis plusieui s semaines, ses amis eux-mêmes n'avaient point eu de ses nouvelles.
— 11 a beau l'aire! pensait Maihildeavec un insatiable désir de vengeance.il a beau i'aire, le misérable 1 il ne m'échappera point !
Chaque jour, de nombreuses visites se présentaient à la porte de madamedeBrémeule, pour s'informer seulement de ses nouvelles;
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car elle ne voulait plus recevoir, et donnait pour raison qu'elle était souffrante. Mais bientôt des bruits étrangescirculèrenl;et l'Oii prélendit que les facultés intellectuelles de madame de Brémeule avaient reçu quelque rude atteinte. On faisait mille conjectures, toutes plus folles les unes que les autres ; et le départ si brusque de M. de Bfémoule, le jour même de son mariage , paraissait inexplicable. On savait que Mathilde avait un caractère bizarre, excentrique, qu'elle s'élevait de temps à autre avec une sorte d'audace audessus des préjuge's sociaux ; et, comme certaines personnes malveillantes avaient déjà prétendu plusieurs fois que le marquis de Norval n'était point mal reçu d'elle , on en concluait que M. de Brémeule avait appris tout à coup certaines choses peu agréables , et qu'il était parti sur le cliamp, pour vivre loin d'une femme qu'il aimait toujours et ne pouvait plus estimer. Le comte de Brunnel,ce
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beau jeune homme si impertinentqui chaque jour irritait les mauvaises passions dans le cœur du marquis de Norval , le comte de Brunnel était le premier à répandre ces bruits défavorables ; et, bien qu'il ne sût pas ou pouvait être son ami de Norval , il répondait d'un air malicieux et significatif à tous ceux qui lui parlaient du marquis : Que le marquis avait probablement ses raisons pour se bien cacher et qu' il n'était pns fort à plaindre ; on devait naturellement croire, d'après ces vagues et perfides répoBses, que madame de Brémeule connaissait tiès bien la retraite du marquis, et qu'ils étaient parfaitement ensemble.
Le comte de Brunnel était un de ces hommes qui n'ont rien à faire qu'à médire ou calomnier ; il était d'une curiosité féminine à l'endroit de tontes les petites intrigues amoureuses, et n'était jamais plus heureux
que lorsqu'il pouvait dire, le soir, dans quelque cercle en se f rollanl les mains :
— Le duc, ou le marquis "* est très bien avec madame *'*. Ils ont l'air brouillés ensemble; mais chaque jour, à telle ou telle heure, ils se voient.
Il est juste de dire que le jeune comte ne pouvait mettre en doute laliaisondeMathilde et du marquis.
Dans le dernier banquet où ces deux fahsionables s'étaient tait leurs confidences , le marquis avait proclamé trop haut la prochaine défaite de Malhilde, pour que M. de Brunnel pût croire que les choses en resteraient là. En effet, toutes les circonstances venaient corroborer cette opinion dans l'esprit du comte : M. de Brcmeule, tout enflammé d'amour, éiait parti le soir même de ses
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noces; et puis, suivaiii la rumeur publique, certaines choses fort mystérieuses s'étaient passées i:\ nuit dans l'hôtel de madame de Brémeule , quelques heures après le départ de son mari.
^j-i— Ah ! ah! ah! disait le comte avec une fatuité intolérable, ce cher marquis, il a suivi mes conseils... Parfait! parfait! Maintenant il est le pins heureux des hommes, et M. de Brémeule en est le plus ridicule! Bravo! bravissimo !
Néanmoins, le comto avait besoin d'être encore plus convaincu du bonheur de son ami de Norval, et, sachant que madame de . Brémeule ne consentait à recevoir personne, il se mit en embuscade afin de voir par luimême si quelque heureux mortel n'aurait point le privilèged'êire admis. Il loua une petite chambre, située juste en face de l'hôtel ,
et du matin au soir, pendant quelques jours, assis devant la fenêtre, ou caché derrière les rideaux de mousseline, il ne quitia point son observatoire.
Par malheur , il ne vit pas grand'chose d'intéressant d'abord rc'étaitcomme toujours, des voituresqui s'arrêtaient devant la {)orie de l'hôtel, des domestiques qui entraient chez le concierge pour déposer des cartes,ei demander commentseportaitmadamedeBrëmeule.
Le comte, singulièrement désappointé, commençait à perdre patience, il allait quitter son poste ; lorsqu'un soir il vit un homme d'assez grande taille , enveloppé d un manteau , se glisser le long des murs de l'hôtel jusqu'à la petite porte du jardin. Cette porte s'ouvrit, l'homme entra.
— Enfin! enfin ! s'écria le comte avec un rire triomphant. Voici le mot de l'énignie !
Bien, bien, mon cher marquis! tu Oies le parfait amour, et lu te caches pour être heureux... Adorable! adorable!.. Nous allons dire ce qui se passe, et faire un peu rire les amis.
Et, le soir même , M. de Brunnel raconiaità qui voulait i'eniendre que le oiarquis de Norval, vêtu d'un manteau couleur de muraille, eiiirait toutes lesnulu fort discrètement, par une petite porte dérobée, dans le jardin de madame de Brémeule.
En effet, cet homme mystérieux pénétrait dans 1 hôtel, secrètement, sans bruit, en faisant tout au monde pour ne j. as èire vu. Alors, pendant une heure au moins,on aurait pu entendre dans l'appartement d(' iîHalhilde un bruit sourd, éliaiigeet régulier, un ébranlement de parquet. Plusieurs fais, le vieux Bernard, éionnè d'un pareil bruit , était venu