RENOUVEAU D'AUTOMNE
A Marie Colombier.
Grosse espiègle qui rit et ne dit jamais non,
exprimons un regret de notre félonie
à Uinah Samuel, Ja fille de génie.
Voulez- vous, comédienne au cœur comme le nom ?
Prenez mon bras. Chez elle, nn hôtel cabanon, venez pour saluer, tous deux, sans ironie, la folle qui, sur terre, incarne l'harmonie, malgré ses coups de tête et ses coups de mlnon.
Devant ses yeux où luit une clarté céleste, sa chevelure d'or, devant sa. beauté leste, et son art éternel, devant cette métis
de l'enfer qui l'attend, du ciel qui se lamente, nous agenouillerons, sur des myosotis, son poète volage et son ancienne amante.
M^^e Colombier m'a permis, pour tracer sa silhouette, de ne pas me servir d'encre de la petite
Yertu. Elle sera heureuse. Mais ai-je seulement esquissé sa large silhouette.
Comédienne, elle disparaît dans l'ombre des pièces qu'elle a interprétées. Parmi la nuit des années et des auteurs, comment retrouver le brio de l'actrice si jolie et si gaie?
Car M'^^ Colombier est gaie ; elle Test naturellement, comme elle est spirituelle. Au reste, au théâtre, elle a dû avoir du talent, comme tout le monde, tandis que Sarah Bernhardt possède, en plus, celte flamme ou cette âme qu'a révélée divinement, à l'Eden, la Zucchi. Certain génie, c'est cela pour une tragédienne qui est une sauteuse, et pour une danseuse qui est une tragédienne.
Marie, qui a le même âge que Sarah, a donné beaucoup d'hommes [trop de lapins parmi eux) à sa camarade du Conservatoire. Est-ce crime pour Sarah? Colombier serait trop coupable.
Quant aux enfants, non, aux livres de cette comédienne charmante^ dont les amis attachent les jarretières sur de gentils bas bleus, qu'en dire ? Ce n'est pas de la littérature;, mais une mine à documents parisiens.
L'histoire d'une tragédienne, d'une Faustin, dans la vie, est autrement complexe. La Faustin dans le roman, devient amoureuse d'un lord ; elle lâche le théâtre pour se réfugier avec lui dans une idylle suisse; le lord meurt, pendant que la Faustin pioche des effets d'agonie. Et c'est tout.
Certes, M^e Colombier n'a pas le moindre art ; mais elle a ce mérite et ce défaut inconscients d'être sincère. Quelle est la tragédienne, artiste suprême, qui^ com.me l'héroïne d'Edmond de Goncourt, a laissé le théâtre pour un amant sérieux ? Le roman de Sarah est moins naïf et moins simple.
Quoi qu'il en soit, l'équipée, chez Marie Colombier, deRichepin, armé d'un couteau de cuisine, de M.Maurice, déguisé en sergot impérial et maniant un gourdin, de Sarah, agitant la cravache de Canrobert, aurait dû fournir une jolie scène dans une revue des Variétés, Baron tenant le rôle de Sarah.
Et la représentation, à Versailles, le lundi, 28 avril 84, devant la presse parisienne d'une pièce en quatre actes, Bimica^ de Marie! Et le four immense de cette femme aimable ! Et sa condamnation à un mois de prison par un jury inepte ! Et ses béguins !
Paris est une ville potinière où se perdent rapidement les colères, les enthousiasmes, les haines, où on apprend vite à être sage, à regarder les hommes et les choses, sans s'étonner de rien, avec un sourire.
LÉON GLADEL
Léon Cladel est un paysan. Il naquit, en 1837, de Pierre Cladel, bourrelier à Montauban, et de Jeanne- Rose Montastruc. Cladel les a dépeints peut-être en dépeignant les rudes campagnards du Quercy :
« Toujours, partout, quelle que soit la conjoncture, la même, toujours la même préoccupation les travaille : Amasser, conserver, et puis... voilà ! Crève Taïeul, crève le nourrisson, crèvent l'épouse et la mère, le médecin coûte trop ; on ne peut aller à lui, mais que les moutons ou les porcs soient ravagés par une épizootie, vite, vite, à tire-i'aile, il faut voler au remède : « Apothicaire, il nous faut sur l'heure de la rhubarbe et du séné ! » Que tous pâtissent à la maison, anciens et nouveaux, pourvu que la jument soit sauvée ; que tous râlent et trépassent, pourvu que la
vache en réchappe, et Touaille aussi. Les âpres grigous! Ils se détestent eux-mêmes pour mieux aimer le gain ; il ne leur en cuirait pas davantage ni même autant de s'ouvrir les veines qu'il ne leur en cuit d'ouvrir la bourse. Ou la ruine ou la mort! Ils choisiraient impétueusement, innocemment celle-ci. Le meilleur d'entre eux serait capable de vendre son sang, il ne donnerait pas un grignon de pain. »
Pierre Cladel avait acquis certaine aisance dans son métier do bourrelier. Quand le drôle, comme il disait, eut achevé ses études au collège de Montauban, il se retira au moulin de La Lande, en Qaerc3^ Léon Cladel, lui, devait devenir avoué. Il partit, pour Toulouse, s'amusa, fut, au bout de Tannée, reçu bachelier en droit. Mais, aux vacances, il déclara à son père qu'il voulait aller à Paris. Le père n'entendait pas de cette oreille,et refusait toutes finances. L'enfant s'obstinait; la mère eut pitié de lui, et l'envoya, avec une lettre, à sa sœur, rnémé Rose, au moulin des Istournels, à Bruniquel, en Rouergue. Même Rose avait quelques économies, mais, pour quelles fussent ignorées de son mari, elle les avait confiées à un paysan du bourg.
Yoici comment le drôle les eut.
Un matin, à l'aube, il gagna mystérieusement les saules, au bord de la rivière, et frappa trois fois dans ses mains. Un homme parut sur l'autre rive, et, après avoir passé l'Aveyron dans son bateau, lui dit :
— Qui t'envoie ?
Cladel répondit que celle qui l'envoyait était celle
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qui avait donné. L'homme repassa la rivière, puis, au bout do vingt minutes, revint avec un petit sac en toile bleue, qui contenait mille francs, en écus de six livres tous à l'effigie de Charles X. Léon Cladel retourna à La Lande, en Quercy, annonça à son père qu'il s'en allait, le lendemain, à Paris. Le bourrelier interrogea :
— Qui t'a donné de l'argent ?
C'était son affaire.
Il avait écrit, pour prévenir de son arrivée, à un étudiant de ses amis. Le lendemain, en eff'et, Cladel prenait la diligence pour Montauban. Après vingtquatre heures de chemin de fer en troisième classe, il arrive à Paris, à la gare d'Orléans, où son ami, le carabin, l'attendait, accompagné d'une quinzaine de camarades.
C'était en 1857. Tous avaient des pantalons impossibles, des plumes, des chapeaux pointus à grandes ailes, des barbes romantiques pareilles à celles de Pétrus Borel, le lycanthrope. Ils font une ovation à Cladel, hissent sa malle sur un fiacre, s'y hissent eux-mêmes, et Ton part pour le quartier latin. On descend à l'hôtel Laissus, place de l'Odéon, et alors commença la danse des écus du fils de Montauban-tu-ne-le-sauras-pas.
Il était sept heures du soir. On va d'abord au Prado. Les femmes l'épatent ; on l'appelle puceau ; il se bat avec des types de l'endroit. A part ça, Cladel paye partout et toujours. A quatre heures du matin, on va
chez Baratte, près des Halles. Ou boit, on mange, on boit. Il y avait là d'autres étudiants, des figures hirsutes coiffées de fez, de sombreros, de toques, de bérets, de chapeaux tyroliens, un tas de bohèmes. Cela causait, riait.
Tout à coup un homme presque chauve, mais barbu, se lève. On venait de le prier de chanter. Soit. Il était ivre, mais à mesure qu'il allait, il redevenait maître de lui. 11 pleurait ce qu'il chantait :
Hier, en voyant une hirondelle Qui nous ramenait le printemps.
Je me suis rappelé la belle Qui m'aima quand elle eut le temps.
Lorsqu'il eut achevé, l'ivresse le reprit, et il tomba sur une chaise comme une outre. C'était Murger, le poète de Musette et de Mimi.
Cladel avait les écus dans une escarcelle retenue par une courroie passée autour des reins. On va, rue Dauphine. absorber du lait. Le jour commençait. On part pour Chatou. Enfin, le soir, Cladel retourne à son hôtel avec son ami. 11 lui restait une centaine de francs.
11 s'agissait d'être économe maintenant. Ils achètent, rue Racine, une tirelire, y mettent les écus et rentrent. Cladel, harassé, se couche. Le lendemain quand il s'éveille, il trouve la tirelire brisée, et une vingtaine de francs à côté. Son ami avait joué, la nuit, avait perdu, et était venu chercher les dernières finances.
C'était urgent de se tirer d'affaire. Cladel doit continuer ses études de droit. Il entre, comme troisième clerc, chez IVP Gauliier, rue du Mont-Thabor, et son père, lui sachant une position honorable, lui envoie quelque numéraire. Cladel s'occupe peu de droit et beaucoup de littérature. Son premier article est une étude, dans une petite feuille, le Pirate, sur Salvini, à propos des représentations qu'il donna à Paris en
Au sujet de je ne sais quoi, il y eut, en ce tempslà, une députation d'étudiants à Béranger. Cladel en faisait partie. Il prit la parole et fut embrassé par le chansonnier. Cladel était un peu de toutes les manifestations. Plus tard, il était aux funérailles du général Cavaignac.
Vers cette époque aussi, il connut Alfred de Musset.
C'était au café de la Régence. H. de L. avait présenté Léon Cladel au poète. Alfred de Musset s'était incliné sans rien dire.Toute la barbe, l'œil éteint, hébété. Devant lui était un verre où verdissaient deux doigts d'absinthe pure. I) la regardait comme s'il en avait peur, la prenait, l'approchait de ses lèvres en la regardant toujours fixement, puis, sans boire, la remettait brusquement sur la table. Il recommença ainsi trois fois. A la troisième, d'une gorgée, il avala l'absinthe, et en demanda une autre.
Alors, le gérant, un ancien boucher, s'approcha de Musset, lui faisant quelques observations, lui disant qu'il a bu déjà deux absinthes, qu'une autre lui ferait mal. Musset se releva, en s'appuyant du dos à la mu-
raille, réclama d'un garçon une nouvelle absinthe, et, allongeant son bras vers le gérant avec un geste souverain de mépris, il dit : « Vous, à l'étal ! ;> Un garçon apporta une troisième verte.
Cependant Cladel, de troisième clerc, était devenu deuxième clerc et chargé du Palais, mais il ne gagnait pas énormément, et vivait avec peine. En 61, il va, dans le Berry, passer un mois chez un ami. Il y écrit son premier livre, ces pages où Ton sent un écrivain qui se cherche lui-même : les Martyrs ridicules.
Le manuscrit était en composition chez l'éditeur Poulet-Malassis, quand un jour, vers quatre heures, un homme, furtif et discret, se présenta aux bureaux d'une feuille où écrivait alors Cladel : la Revue fantaisiste. Tous les rédacteurs, parmi lesquels Mendès et Albert Glatigny, s'inclinent. C'était Charles Baudelaire. Il demande M. Léon Cladel. Celui-ci s'avance, et Baudelaire le prend à part ; il lui dit :
— J'ai lu sur le bureau de Poulet-Malassis les épreuves de votre livre. Vous avez du talent, et c'est pourquoi je suis venu... Mais il y a beaucoup à corriger. Il faut chercher davantage le mot propre, exact, fouiller les dictionnaires. Vous ne serez un écrivain qu'à cette condition... Vous m'intéressez. Voulez-vous revoir avec moi vos épreuves, au point de vue technique?... Surtout, jamais de synonymes.
Léon Cladel a raconté ce travail fait en commun
avec Baudelaire, dans quelques bonnes pages : Années d'apprentissage. Enfin, en novembre 1861, le livre parut. Charles Baudelaire en avait r-crit la préface.
Avant d'aller plus loin, une anecdote sur Charles Baudelaire.il allait souvent au café de la Belle-Poule, et Cladei l'y rencontrait parfois. Un soir, Cladel attendait son maître, comme il l'appelle, lorsqu'une femme, très belle et très blonde, s'assied en face de lui, babille, et le prie de la présenter à Baudelaire.
Cladel, en riant, ne s'y refuse pas. Dès qu'il arrive, il présente, en effet, la femme à Baudelaire qui offre une consommation quelconque, et, au bout d'une heure, s'en va tout seul. Le lendemain, la femme se plaçait de nouveau à côté du poète des spleens. Ainsi de suite pendant un mois.
Enfin, Baudelaire, sur des prières réitérées, amène la femme chez lui. Cladel était avec eux. On cause. La femme devient lascive. Baudelaire répond qu'il est amoureux des belles formes, et qu'il veut ne pas s'exposer à une déception. La femme se déshabille lentement. Elle était magnifique et elle avait des cheveux si longs qu'en se penchant un peu, elle I pouvait mettre son pied nu sur Fextrémité. Du doigt I elle s'appuyait au dos d'un fauteuil. Cladel sort. Il j n'avait pas fermé la porte, qu'il entend Baudelaire, yieux et usé, dire :
— Rhabille-toi.
En 1876, Cladel passait à travers les Halles, lorsqu'il est reconnu par une poissarde qui vient à lui. C'était l'ancienne superbe fille blonde du café de la Belle-
Poule. Elle prend les mains de Cladel, et, les serrant, elle lui demande :
— Et Baudelaire ?
— Il est mort.
Ceci avance un peu les dates. Je reprends. Cladel Tivait de son mieux, ce qui n'est pas du mieux. Il a été employé aux abattoirs de la Viilette à cent francs par mois ; homme d'équipe, il a poussé des wagons dans une gare. En même temps peut-être, Léon Cladel a collaboré à toutes sortes de feuilles. En 1864, Grêgory Ganesco avait fondé V Europe de Francfort. Cladel y entra pour faire les échos littéraires et s'y lia avec Gambetta, chargé des échos politiques. Il y connut aussi Spuller, Floquet, Castagnary, Frédéric Morin. Léon Cladel, en même temps qu'il rédigeait les échos littéraires, publiait dans le journal de Ganesco, un roman : Pierre Patient. Ce roman fit supprimer le journal.
Cependant Cladel, qui avait existé jusque-là, à Paris, sans l'aide de sa famille, et qui n'avait pas encore produit une grande œuvre, retourne au milieu de La Lande, en Quercy. Lui-même a raconté ce retour :
« Épris, dès Tenfance, de mon beau pays natal qui finira, du moins je le souhaite du plus profond de mon cœur, par me guérir à jamais de Paris, cette goule si cruelle aux âmes naïves, et jaloux que j'ai toujours
été d'y savourer en pleine nature, à l'ombre des grands chênes familiers, mes sévères et charmants consolateurs habituels, les soleils magiques de l'automne, j'allai passer, il y a de cela quelques années à peine, une bonne partie de cette prestigieuse saison, au moulin de La Lande, en Quercy, chez mon père, alors en assez bonne santé, le pauvre rude homme, que voici bientôt un an, hélas! j'ai perdu : « Salut! me dirent les miens en m'accueillant à bras ouverts sur le seuil du logis, salut! petit, tu viens à point. » Et tandis que Zabeul, le bon vieux chien favori de la maison, éternuait de joie, léchait mes mains en agitant sa grande queue grise encore très fournie, et que Mounard, mon ami chat, me reconnaissant aussi, ronronnait, se frôlait à mes jambes et faisait le gros dos, Père et Mère, après m'avoir longtemps embrassé, braves gens! à qui mieux mieux, me regardaient en extase, ivres de bonheur, tous les deux. Ah! j'avais beau n'être plus au maillot, la large et forte barbe qui me couvrait le visage avait beau dire que ma trentaine était sonnée, qu'importe! j'étais toujours pour eux « le petit », rien que le petit, pas autre chose que « le petit. »
Il reste dix-huit mois sous le toit paternel, découvrant sa voie au pays natal, et il écrit ces deux livres : la Fête votive de Saint- Bar iholomée Forte-Glaive^ le Bouscassié. Ils sont d'un écrivain personnel, d'un maître. Il y a là des pages qui doivent avoir place dans une anthologie de belle prose française.
Cladel revient à Paris. Partout il porte ses manuscrits, partout on les refuse. Enfin, un jour, crevant de faim, il passait, rue Neuve-des-Augustins, devant les bureaux d'un journal d'Auguste Vitu : l'Étendard. Cladel y présente son roman ; une semaine après, il reçoit la réponse. Le Boiiscassié était accepté. Ce fut un succès. Quand la publication fut achevée, Vitu fit appeler Cladel devant tous les rédacteurs, le félicita, et lui dit :
— Monsieur Léon Cladel, je vous remercie de l'honneur que vous nous avez fait en nous apportant votre roman.
Après le feuilleton, le livre vint et continua le succès. On avait un écrivain de plus.
Là-bas, en Querc}', Pierre Cladel se mourait. Il avait été frappé d'une hémiplégie. Léon Cladel repart pour le moulin de La Lande. Son père était mieux. Il se tenait sur le seuil, commue la première fois. C'était le soir. Au fond le soleil se couchait.
Pierre Cladel prit les mains de son fils et lui demanda pardon de l'avoir laissé à Paris si longtemps sans argent. Cladel était tant ému qu'il ne pouvait répondre. Le père était vieux et mourant. Tl disait :
— Excuse-moi. Je n'avais pas compris.
Deux semaines après, le mal ayant empiré, le père de Cladel était assis sur son fauteuil. Comme sa mère et lui voulaient le déshabiller, quelque chose tomba qui était entre son gros gilet de bure et sa chemise :
le Bouscassié. Pierre Cladei était presque sans connaissance ; il regardait vaguement, par la fenêtre ouverte, la campagne et le ciel. Mais il entendit le livre tomber et il dit :
— Petit, replace ce livre, et, quand j'aurai quitté Golconde, mets-le avec moi dans la caisse.
Le lendemain, il mourait, et dans le cercueil, Léon Cladei, yeux ternes et tête baissée, mettait le volume.
L'autre livre, la Fête votive de Saint- Bariholomée Porte- Glaive, imprimé dèsles premiers jours d'avril 1870, ne parut qu'en 1872. Déjà, en 1869, il avait été publié dans le Constitutionnel, et Louis Veuillot lui avait consacré un premier-Paris et avait fait de Cladei un de ces éreintements qui sont les plus splendides de tous les éloges.
En 1870, Léon Cladei entre à l'Assistance publique. La guerre et la Commune viennent. Cladei vit cette année épouvantable; puis il se remit à travailler. En 1872, il publiait les Va-nitpieds, un recueil de récits poignants, écrits dans une langue colorée et puissante. Cladei est un défenseur farouche de la République. En 1875, il donna à YÈvènement un article en faveur de l'amnistie, intitulé : Une Maudite. Condamné à un mois de prison, il envoya sa démission d'employé à l'Assistance publique.
Depuis,, Léon Cladei, un rural, un exalté, un excestif, peinant sur la phrase, comme un laboureur sur
son champ, un styliste implacable, vit aux environs de Paris. D'autres œuvres sont venues . l'Homme de la Croix -aux-Bœiifs. Oinpdrailles, Bonshommes, Crête- Bouge. Il habite à la campagne entre sa femme, ses cinq petites filles, Pochi et Manou, etc., sa tortue, son chien Quina et son chat. Son cabinet de travail est une chambre étroite et nue, au second étage, le plus haut. Il écrit sur une table minuscule, et, en écrivant, il aperçoit la banlieue, de gentils villages, le mont Valérien. Il y a chez lui, entre autres œuvres d'art, son portrait par Carolus Duran, et une eau-forte encadrant un sonnet célèbre : Mon Ane.
Léon Cladel est grand, a le teint brun, les cheveux mérovingiens et partagés sur le front. Paul Arène disait de lui dans un article :
« Vous le reconnaîtriez rien qu'aie rencontrer marchant un peu courbé, comme un paysan, à travers les rues de Paris, avec son œil gris clair, candide et obstiné, son bon sourire bridé parfois d'amertume, ses cheveux tout ensemble embrouillés et bouclés comme des vrilles de vigne vierge, et sa barbe qui descend par deux pointes fauves sur son gilet invariablement évasé en deux vastes revers, et tel que les portait Robespierre. »
C'est bien là l'homme, en effet. Ajoutez le pantalon retenu par une « taillole » rouge. Autre remarque : Cladel est fort et adroit comme un athlète. Dans son paj^s, il pratiquait la danse et les armes. Il a été reçu prévôt de contre-pointe dans un assaut, à Montauban ; il montre son diplôme.