‹ Le MassacreChapitre 15 sur 29 · LÉON GAMBETTA · texte numérisé non relu

LÉON GAMBETTA

Périclès était déjà célèbre dans toute la Grèce, après le fameux procès ou il défendit les citoyens accusés d'avoir, en holocauste, immolé vingt bœufs

devant Turne qui renfermait les cendres de Baudinos, tué dans les précédentes guerres civiles. La Renommée, volant sur la bouche des hommes, le représentait alors âgé de trente ans, avec un seul œil, à l'instar du cyclope Polj-phème, la barbe hirsute, les cheveux en désordre, marchant par les voies, la toge lâche, assemblant les Athéniens et les poussant à renverser le parti en possession du pouvoir. Une Macédonienne s'éprit de lui à cause du bruit fait autour de son nom. Femme étrange autant qu'étrangère, elle s'appelait Nausicaa, comme la princesse apparue au subtil Odusseus au bord des flots amers. Elle avait chanté les poèmes d'Anacréon dans un grand nombre de cités de l'Asie- Mineure, à Troie, à Synnade, à Mjtilène, à Éphèse. Mais elle fut, avec Aspasie, une divine courtisane.

Tsausicaa, intéressée par les légendes racontées sur Périclès, le fils d'un vendeur de figues d'Helos, dans la Laconie, alla, un matin, chez lui, pour le prier de défendre une caus?, après lui avoir écrit en vain. Périclès, à ce moment député de Gythium, port fondé par les Phocéens, habitait avec sa tante, la dévouée Massabia, un logis pauvre, composé de trois pièces, où il réunissait, à chaque nouvelle lune, ses amis à déjeuner, — les intimes qui, dans la suite, partagèrent sa fortune .

Massabia accueillit avec mauvaise grâce Nausicaa, aux bras qui semblaient sculptés dans le marbre, se

défiant d'elle, craignant toujours qu'une femme prît une influence sur son neveu et lui fît oublier que l'ambition est la passion dominante des hommes forts.

Néanmoins, il fut averti. Périclès, qui descendait de sa couche, entra dans la salle à manger, revêtu simplement d'an péplum de laine à carreaux bleus. Il eut une sensation de rougeur en voyant devant lui Nausicaa, qui, si elle était née en Macédoine, avait dans son être et dans son costume les élégances athéniennes. D'un geste, il Tinvitaà s'asseoir sur le triclinium, l'ayant saluée d'une voix presque aphone, et il resta debout. Périclès ne pouvait se faire entendre, parce qu'il avait abîmé son larynx en couchant à l'humidité, durant toute une saison, dans une cabane, près de Salamine, où il possédait un bateau, pour se distraire, sur les flots, en compagnie de ses amis (et de petites hétaïres d'AthènesJ La maladie était si grave, qu'un sophiste, Emilios, partisan des opinions rétribuées, ne comptant qu'avec ceux qui comptent, avait dit:

— Périclès, malgré le triomphe remporté dans le procès Baudinos, n'arrivera à rien, puisqu'il n'a plus d'organe.

Il tendit donc à Nausicaa une ardoise, sur laquelle était tracée sa réponse, oîi il exprimait brièvement que la chose publique l'empêchait de soutenir sa cause, et où il donnait l'adresse d'un de ses amis qui s'en chargerait. Elle sortit très désillusionnée, tant le désordre de la tenue de Périclès était épouvantable.

En ce temps-là, Nau?icaa était d'une beauté fine et distinguée. Grande et brune, la taille svelte, elle avait le visage d'un ovale gracieux, les oreilles mignonnes, et, sous le front large arrêté par les lignes harmonieuses des sourcils sombres, deux yeux marrons Le visage, intelligent par le front et le regard, était voluptueux par le nez droit, aux narines roses, bien détachées, qui, sous l'amour, remuaient comme des ailes de papillon piqué, par la bouche laissant autour des lèvres ténues et rouges flotter le sourire. Une fossette au menton complétait le charme de sa figure délicate. Ses jambes avaient de purs contours. Un artiste, si Nausicaa avait été une goutte de rosée, aurait pu être jaloux du soleil immortel qui l'aurait bue. Nausicaa, le lendemain, au retour d'une promenade en char sur les bords de Tlllissus, rentrait chez elle, à la main une gerbe de fleurs d'été, lorsque, au même instant, Périclès pénétra dans l'atrium, et, se jetant aux pieds minuscules de la brune, il essaya de proférer quelques mots, puis écrivit à la craie sur son ardoise :

— Tout à l'heure, à l'aréopage, où je n'écoutais pas la discussion, en ne regardant nulle part, je vous ai vue avec des yeux vagues. Me voici, pour que vous fassiez de moi ce que vous voudrez.

Le soir même, ils furent l'un à l'autre, la volonté autoritaire de Périclès n'admettant pas d'attente de sa part. Nausicaa le soigna pendant huit jours, avec des gommes et des laitages, ainsi qu'un enfant.

Il fut guéri. Bientôt les amoureux allèrent vivre

leurs amours nouvelles en Mysie et en Bythinie, comme des Parisiens iraient maintenant faire un voyage en Belgique et en Hollande. Périclès visita Pergame, Nicée, Nicomédie, observant les mœurs, apprenant les hommes et les choses. Ils regagnèrent Pergame et s'installèrent aux environs, dans le bourg de Chaudefontaine, chez un laboureur. En arrivant, ils contemplèrent la maison cachée dans un val au milieu d'un pré où il y avait une génisse rousse. Périclès, lassé des querelles de l'agora, s'écria devant le paysage étroit et paisible :

— Nous allons être bien heureux.

Ils se levaient alors que le soleil était quasi à la moitié de sa course. Puis, après le repas, ils se dirigeaient vers les bois profonds, qui, sous les frissonnements des feuilles, rendent, en le tamisant, l'air plus doux. On y respire mieux. Ils s'asseyaient parmi les herbes vertes que font croître les dieux, — et Périclès, dans le bien-être de sa convalescence, dans les bruissements des feuillages, dans les caresses des amours, dans l'enveloppement des senteurs forestières, oubliait Athènes courbée par le joug d'un tyran. Il se traînait sur le ventre, écrasant les foins, allongeant les bras, afin de saisir des fleurs pour elle, et, de préférence, parmi les fleurs, les marguerites, — car Périclès a aimé les marguerites avant d'aimer les roses. A la nuit, ils revenaient à la ferme, qui, située dans un bas-fond, tenait, comme la cabane de Salamine, prisonnière rhumidité. Périclès, qui était oppressé, du crépuscule au matin, murmura dans un accès de toux :

— J'ai des oiseaux là-dedans. Si nous partions?

Ils rentrèrent à Athènes. Le tribun fut absorbé par la campagne contre le f3Tan. Périclès n'avait pas une vaste instruction, mais il était doué d'un esprit qui, à mesure, selon les hasards de la vie publique, s'appropriait avec une extrême facilité, dans une seule conversation, les connaissances des autres. Il ne possédait aucune langue barbare. Inutilement, Nausicaa avait tenté de lui apprendre le dialecte de son pays. 11 n'était pas expérimenté en calcul et voyait bientôt trouble dans les chiffres. La musique lui était indifférente. Même, il la détestait. Périclès avait un verbe puissant. On peut dire aussi de lui, en lisant ses discours, qui semblent les laves de l'Etna refroidies :

— Il aurait fallu, pour le juger, entendre rugir le monstre.

Ce démocrate était, pour le côté intime, un amoureux du luxe. Le père Périclès, qui vendait des figues à Helos, n'avait point transmis à son fils la simplicité de ses goûts. Dans la demeure de Nausicaa, qui habitait une voie au centre d'Athènes, telle qu'à Paris la rue Taitbout, il aimait à se prélasser sur les tapis, à se renverser sur les coussins, se rouler dans les plis des fines étoffes rapportées par elle de la Perse et de TArménie. Elle avait été, dans ces contrées, la maîtresse d'un fils de roi, et, sans qu'il l'avouât, cette idée flattait son orgueil. Avec l'instinct des somptuosités, Périclès était, en amour, un charmeur, —

comme il le fut en politique. Après s'être grisé, comme un autre de vin de Chypre, du chatoiement des aiguières d'argent, du poème de nuances composé pac les grands plis des tentures opulentes, de la transparence des vélums de lin, de la symphonie des pourpres, il appuyait son torse énorme contre Tépaule de Nausicaa, un bras glissé autour, de sa taille flexible, 3t il disait des paroles jeunes, bercé et apaisé par la 3hanson des syllabes; ou bien, quand il était trop Dbsédé par les ennuis des affaires publiques, il priait, afin d'en chasser la pensée, Nausicaa de lui dire un des contes populaires qu'ils savaient tous deux depuis ieur enfance. Pour éloigner les soucis du tribun, Nausicaa commençait :

— Il était une fois, à Lacédérnone, un petit enfant, ippelé Mikros Poucetos...

Le récit était interrompu souvent.

Périclès ne pouvait plus à un moment être distrait. [1 avait la tête comme gcmflée d'idées, et, la nuit, il ne dormait pas. Soudain se répandent des bruits de guerre. Effervescence sur l'Agora. Nausicaa fut trois jours sans voir Périclès, qui s'était enfermé chez lui, lans le logis de la tante Massabia, et discutait avec un citoyen avisé d'Athènes, le sage Lavertujon, la :onduite à tenir pour hâter la fin du tyran. La guerre ivait été déclarée aux Macédoniens qui, déjà, avaient envahi l'Épire, la Thessalie, THellade, la Béotie. Ils étaient presque sous les murs d'Athènes. Périclès dit \ Nausicaa :

— Ce sera terrible. Pars en prenant tout ce que tu possèdes, car nous ignorons ce que deviendra la ville de Minerve,

Elle s'enfuit à Rhodes. Ce fut une bousculade entre les passagers pour monter sur le navire, tant les étrangers qui filaient avaient peur. Pendant la traversée, elle entendait dire du mal de Périclès. Chacun parlait de lui comme d'un fou furieux. Nausicaa n'avait pas le courage de le défendre, dans la crainte de dévoiler son intimité avec le tribun athénien. Enfin, elle parvint à Rhodes, et, dans cette ville, elle reçut, au bout de quelque temps, des nouvelles de Périclès, qui lui écrivit, dans les termes dont il avait coutume de se servir, à tort, étant républicain, — athénien, il est vrai :

» Ma mignonne reine,

» Athènes est assiégée par les Macédoniens. Délégué par le gouvernement qui a succédé à celui du tyran, je vais soulever la Grèce pour la libération du territoire. J'ai besoin de te voir. Accours me rejoindre à Corinthe avant que les ennemis aient coupé les lignes.

» Ce que j'aime le plus au monde, ma patrie et mon amie.

Page 1