‹ Le MassacreChapitre 16 sur 29 · LÉON · texte numérisé non relu

LÉON

Périclès avait, pour les intimes, ce prénom qui chatouillait sa vanité par l'évocation du lion. Nausicaa retrouva le tribun dans un état de surexcitation aigu, soufïïant aux Achéens, chaussés de mauvaises kné-

mides, la résistance à outrance pour l'intégrité du sol. Pêriclès avait subi de violents changements : sa face était devenue rouge, tellement le sang affluait aux tempes, tandis que ses mains énervées étaient prises parfois de subits tremblements. Il haranguait les citoyens, et, après s'être entretenu particulièrement avec un millier de personnes dans la journée, il ne prenait sur la nuit que deux heures pour dormir sur un lit de camp.

Le tribun reçut Nausicaa dans le palais. En l'apercevant, il lui sauta au cou, montrant que Pêriclès, en qui se confiait un peuple désespéré, avait besoin, héros vaillant, de reposer son front traversé de pensées sur les épaules faibles d'une amie. Il lui dit :

— Tu vas t'installer à Corinthe. Cherche, près du palais, un logis oii j'irai te voir.

Elle dut vite repartir. Les Macédoniens s'étaient emparés de Léchée, qui est à quelques stades de Corinthe, comme Orléans de Tours. Alors Pêriclès transporta la défense nationale à Sparte, où Nausicaa, accompagnée par un Eubéen dévoué, Spulleros, à la chevelure blonde, avait précédé le gouvernement.

Depuis plusieurs jours, à Sparte, les habitants étaient en proie au paroxysme de la bravoure et de la faconde. Pêriclès, continuant la guerre à outrance, semblait avoir incarné en lui l'amour de la patrie et aspiré, dans sa poitrine, les âmes de ses monts et de ses fleuves. Pendant que certains parlaient de le précipiter dans les eaux de l'Eurotas, d'autres, plus en-

thousiastes que courageux, couraient à travers les voies de la ville en criant :

— Portons le fer et la flamme en Macédoine !

Or, la ville de Pallas venait de capituler, et un armistice avait été conclu entre les Athéniens et les Macédoniens. Périclès, ne voulant pas que la Grèce fût ainsi abaissée, soutint vivement le parti de la guerre contre un citoyen rusé, appelé Simon, son collègue du gouvernement. Mais, au cours d'une séance orageuse, il dut céder et donner sa démission. Nausicaa, cachée dans la pièce voisine, entendait Périclès courroucé qui allait et venait dans la salle, au milieu des autres chefs, comme s'il avait voulu tout broyer. Il faisait retentir les murs de ses protestations indignées. Périclès termina, manquant pleurer :

— Ne laissons pas vaincre notre pays ! Quelque? calendes après, la paix honteuse qui cédait

à la Macédoine TÉpire et la Thessalie fut signée. Périclès et Nausicaa s'embarquèrent pour Cythère, servis par un vélite que le tribun s'était attaché à Sparte, un petit homme rachitique, pâle, grincheux. Périclès, épuisé, avait son être briàlé par la fièvre de ces tenips effroyables, et, tout le sang frappant à la peau, son cou semé de pustules et ses jambes gonflées par des varices. Nausicaa traitait encore Périclès avec des laitages et des toniques de parfums. Ils allaient se promener dans la montagne pour respirer plus à l'aise, devant eux apercevant le promontoire de Ténare, qui indiquait, sur la ligne d'horizon, entre le bleu des cieux et le bleu des vaofues, les côtes du Pé-

loponèse. Là-bas èietOr le passé, clos par la défaite présente, mais là-bas encore était l'avenir. Tous deux gardaient de longs silences. Périclès, qui remémorait dans son esprit les événements farouches de sa dictature et qui songeait à Athènes, alors dans les tourbillons d'incendie, en proie à la guerre civile, dit une fois :

— Tu ne sais pas combien tu me fais plaisir de ne pas me parler.

Dans son cerveau, il roulait le flux et le reflux des souvenirs et des espérances, toutefois heureux de n'être pas seul, en son recueillement, à la suite des désastres de la patrie et de sentir à ses côtés Nausicaa, son amie.

Elle le fut encore pendant quatre ans. La guerre étrangère et la guerre civile éteintes, ils retournèrent à Athènes, où Périclès avait été derechef, par son éloquence, nommé membre de l'aréopage. Bien qu'un proverbe affirme que l'avenir est à ceux qui se lèvent matin, lui se levait tard. Ses amis, ceux qui venaient le visiter avant que le soleil fût au milieu du ciel, le trouvaient au lit. Il les recevait quand même, discutant avec eux les affaires de l'État.

Les historiens nous ont conservé une lettre qui se rapporte à ce moment de la vie de Périclès :

« Je reçois à l'instant ton petit mot. Je te suis bien reconnaissant de me donner aussi prompfement de tes chères nouvelles. Mais, en vérité, je suis fort surpris

du soupçon qui termine ton charmant billet. Je suis capable de rendre des points aux plus célèbres amoureux pour la constance à ma belle, tu le sais bien ; mais les femmes veulent toujours croire qu'on peut les tromper, ne fût-ce que pour le galant plaisir de se faire couvrir de protestations. Les miennes sont faites depuis longtemps.

» Je t'aime. Les quelques absences que m'imposent mes devoirs et les intérêts dont j'ai la charge ne sont que de nouveaux aiguillons de mon amour. Donc au plus beau revoir.

» Faites bien le dodo et soyez tout à fait sage et calme. Je te baise sur les yeux. »

En dehors du point de vue critique et littéraire, ces lettres d'un homme ayant occupé une situation considérable, ont une valeur pittoresque de document.

Mais elles ont, vraiment, ces lettres d'amour, une grâce particulière, la douceur et l'abandon des braves et des forts. En voici deux encore :

« Ma chère petite reine,

« Je suis pris, obligé d'aller à une réunion qui se prolongera jusqu'à six heures et demie, heure oii je serai forcé de me rendre à mon banquet. Je ne pourrai donc venir t'embrasser et te câliner que demain. Veux-tu m'attendre vers midi ?

» Chérie, je me sens tout ragaillardi. Tu me soignes, tu me dorlotes si doucement que j'en suis tout transfiguré. Ah ! si je pouvais prendre la clef des champs, comme nous nous envolerions ici ou là, pour nous

arracher à tous les ennuis de Paris et nous donner sans réserve au bonheur de nous aimer.

» Je t'adore, je t'embrasse et je te désire. » A tes genoux.

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