‹ Le MassacreChapitre 18 sur 29 · LÉONTINE MASSIN · texte numérisé non relu

LÉONTINE MASSIN

Puisqu'elle est Nana, il est naturel de représenter Mlle Massin toute nue, quitte à l'habiller ensuite, mais nue comme un plat d'argent. Et le reste. Je ne Yeux pas avoir l'air, en ce faisant, de la connaître particulièrement, comme le fait croire volontiers, dans ces cas, un soireux théâtral, don Juan un peu gros. J'écris ce portrait non d'après nature, mais en fantaisie, en pure fantaisie, d'après la rumeur publique.

Mlle Massin est donc nue tout à fait^ depuis les menus cheveux blonds rebelles, formant autour de son front un nimbe vaporeux, jusqu'aux ongles rosés des pieds. Elle se mire, en sa chambre à coucher, dans la glace d'une armoire, et se contemple de face, de trois quarts, de profil et d'arrière.

La tête est petite et fine sous la broussaille blonde

frisottante — avec des yeux très doux qui envoient des regards pareift à des caresses, le nez long aux narines sensuelles, la bouche grande aux lèvres rouges et le menton à fossettes.

Mlle Massin s'assied. Une ligne ondule en courbe frémissante et dessine les reins, la croupe anguleuse, les jambes serrées l'une contre l'autre — allongées. Les épaules sont parfaites, les bras bien attachés et le commencement de la gorge a toutes les promesses d'une aube de juillet. Mlle Massin semble avoir trente ans. Les bras croisés sur la poitrine opulente soutiennent les seins ainsi qu'un corset. Le torse, au-dessous, splendide et chargé de chair, contraste avec les jambes, maigres et frêles, aux genoux accentués, pareilles à celles, toujours d'après la renommée, de Sarah Bernhardt ou bien à celles de sa sœur Jeanne. L'ensemble n'a pas beaucoup de la beauté antique, mais a du chic en diable.

Peu de femmes savent se vêtir avec autant d'élégance. La femme de chambre, M»"^ Philippe, entre et apporte une chemise en linon de batiste. Léo est debout maintenant. Elle se penche en allongeant ses bras vers la chemise qui étend sur elle ses transparences. La femme de chambre met à sa maîtresse le corset. Elle lace trois ou quatre oeillets et serre avec violence :

— Ah!

Alors Mlle Massin va et vient dans sa chambre à coucher, en remuant les reins. Les chairs opulentes emplissent le corset comme un vin capiteux une coupe

LEONTINE MASSIN 169

dont il épouse la forme. M™^ Philippe reprend le lacet, passe encore quelques œillets en serrant du mieux :

— Ah!

Nana se promène de nouveau. Le torse superbe s'habitue à l'étroitesse du corset, et, les seins se gonflant sous l'étreinte inférieure, la taille augmentant encore Texquisité de son tour, les hanches ont, de façon merveilleuse, leur charme naturel. M""^ Philippe enfile les derniers œillets et tente un suprême effort :

— Ah!

Sa maîtresse passe elle-même ses bas de soie.

Léontine est très belle et sait faire valoir sa beauté.

Elle arrivait en scène, affriolante, enveloppée et emmitouflée dans une pelisse d'où la tête, éclairée par la lueur câline des yeux, émergeait souriante, mutine. Entr'ouvrant sa pelisse, elle en rejeta soudain les pans en arrière, et apparut, très décolletée, en costume de soirée. Les épaules nues offraient un léger tremblement, et les seins blancs battaient, au bord du corsage de la robe rose, entre l'écartement des fourrures. Éveillant la vision d'une rose mousseuse, elle avait l'air d'être nue, tellement la robe marquait les lignes d'une femme divine, et, à la fois, elle avait l'air, en délicate frileuse, d'être habillée, car la pelisse abaissait, de chaque part, ses longs plis noirs.

M'^^ Massin produisit l'effet de Nana dans le roman, au théâtre des Variétés. Des rangs des fauteuils d'orchestre monta un murmure d'admiration :

— Oh!

Ce n'était plus le soupir fatigué de Thabilleuse.

]\ri® Massin est une jolie actrice; mais elle a sa légende de jolie femme.

On dit qu'elle a bien le tempérament de Nana et qu'elle a eu pour ami le comte Muffat. Octogénaire, il rendait assez souvent des visites à Nana. Mais elles devaient être inutiles. Les voisins de Nana, quand elle habitait avenue de Friedland, ont remarqué une manie qu'avait le comte de boutonner son pardessus toutes les fois qu'il sortait de chez son amie. On ne s'y trompait pas et on riait : « C'est par amour-propre. »

On dit aussi que Nana est une cliente de M""^ Tricon. Un monsieur avait été présenté par cette intermédiaire. En gentleman, il exprimait à Nana ses regrets de n'avoir pas eu un autre moyen de préseniation, et ses espérances de voir se continuer des relations affectueuses. Nana l'interrompit :

. — Mes nuits sont à celui que j'aime.

Le gentleman salua, et, sans demander plus, il partit. On dit que celui qu'a aimé Nana a été aimé d'un train farouche et protecteur.

On dit encore sur Nana bien des méchancetés ; mais elles n'atteignent en rien M'ie Massin. Seulement ces anecdotes caractérisent le personnage de Nana, dont elle est, au théâtre, la créatrice.

Elle a une sœur, Boscotte^ qui lui est très dévouée. Elle est assez petite. Mais si elle n'est aussi jolie que Léo, elle n'en est pas jalouse, cependant. Au

Page 1