LÉONTINE MASSIN
contraire. Elle proclame partout, même dans les magasins de nouveautés, les louanges de sa sœur, et elle la célèbre sur tous les tons ~ donnant aux familles désunies l'exemple de leur amitié. La sœur de Léontine a pour camarade un homme de six pieds, fort distingué, du nom de Ruy Blas. W^^ Massin voulait nier cette camaraderie, quand une autre amie lui répondit :
— Je les ai aperçus ensemble, avant-hier, autour du lac, au bois de Boulogne. C'étaient bien eux. Elle, très petite, comme une botte, lui, très grand. Ils suivaient une allée, à pied, en marchant au pas.
Mi'e Massin est une femme élégante, d'une beauté qui raccroche et d'un esprit charmant qui retient. On a écrit : « Elle est de ces femmes qui gardent comme un goût de pomme pas mûre, même lorsqu'elles deviennent des pommes blettes. » Jusqu'à la première de cette machine, Nana, elle n'avait pu avoir un rôle fait pour son talent et elle avait été plutôt une acteuse, au Palais-Royal, au Vaudeville, au Gymnase, qu'une actrice. Elle a été une êpinglée ravissante, toujours tirée à beaucoup d'épingles.
Dans la pièce de MM. Busnach et Zola, elle a créé enfin un premier rôle composé pour son genre de beauté et son caractère. Elle a passé au rang des vraies comédiennes et même des grandes comédiennes. Le talent de M'ie Massin n'est guère définissable. C'est une jolie fille qui a l'instinct du théâtre et joue presque en s'abandonnant tout à fait à son instinct.
Va comme je te pousse. Elle n',;i pas un chic particulier comme actrice, mais elle pane façon élégante de dire et une voix douce faite pour les délicatesses et les nuances du langage.
Ayant remporté, dans le rôle de Nana, son premier et dernier grand succès, elle a disparu dans la fumée du coup de pistolet de Chabrillat.
Qu'est-elle devenue? Depuis longtemps elle était au théâtre sans avoir pu prouver au public son talent exquis de comédienne. Les actrices sont nombreuses et les comédiennes sont rares. On adécouvert M'ieMassin comme comédienne un peu tard, dans la nuit du 29 janvier 1881. Les applaudissements répétés l'ont saluée artiste, sans qu'elle ait, comme le faitM. Dailly, dans la même pièce, au tableau des courses, paru à cheval sur un bidet.
Comme, dans un salon, la conversation vint sur le dernier livre, Chérie, du dernier des Goncoiirt ; comme un jeune homme célébrait ce vieil artiste, Ludovic Halévy dit avec son air aristocratiquement narquois :
« — Je ne suis plus de mon époque, car je ne comprends presque rien à lengouement pour les Goncourt. J'ai lu ce roman qui nous occupe; il manque, à mon sens, d'intérêt, même de vérité. C'est un assemblage de documents ; mais il y a dans ce type, Chérie, trop de personnalités diverses... Doutant de tout en face des enthousiasmes contemporains, je n'ose donner un conseil. J'estimo toutefois que mieux vaut étudier Voltaire, sa correspondance, ses contes, les satires; là se trouve le vrai talent ; la la^^.gue française, moins riche que d'autres, ayant en revanche la
clarté comme marque suprême, y est dans toute sa limpidité. Rabelais est trop touffu ; une épuration a été nécessaire...
» — Enfin Malherbe vint...
» — Il faut souhaiter qu'en revienne un autre, plus artiste, moins grammairien, pour sauver le style du galimatias. »
La causerie retomba sur Edmond deGoncourt, après s'en être éloignée quelques instants. Le jeune homme disait avoir été touché par la mélancolie de cette préface, où le romancier, en dépit de l'outrecuidance finale, laisse, entre les phrases, paraître le doute continuel sur son œuvre, celle de son frère, la souffrance pour la pensée, la reproduction exacte des images, l'exactitude des mots. D'ailleurs Stendhal fut coupable de vanité : « Je serai compris vers 1880. » Bourget, citant cette phrase, ajoute « qu'aujourd'hui, elle étonne comme une prophétie. > Cela, il est vrai, est un aveu de sa correspondance et n'a été publié qu'après sa mort.
Ludovic Halévy eut soudain des réticences, et, terminant sa critique, il conclut en qualifiant M. de Goncourt de « très honorable et très distingué. »
Cette manière élégante et courtoise d'apprécier est digne d'un membre de l'Académie. M. Halévy n'en e.<^t pas encore, mais il en sera. Si, avec la complicité de Meilhac, il a écrit d'adorables fariboles^ il les a
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bien rachetées, et tout seul encore, en faisant, par le récit simple, sans préciosité, des vertus de l'abbé Constantin, des infortunes de Criquette, verser de douces larmes aux honnêtes gens.
Dans ces livres on ne rencontre pas des quarante pages consacrées, comme l'a fait Zola, à la description d'un accouchement laborieux. « On avait ouvert légèrement la fenêtre pour chasser l'odeur du sang ; et une fraîcheur délicieuse, un souffle de vie montait avec la marée haute. » Cent détails abominables à subir avant d'aboutir là ; le lecteur aussi a besoin d'air. « Elle dénoua sa ceinture; » Halévy a une tendresse pour ce cliché des anciens. Certaines intimités s'indiquent seulement. Le grand poète épique grec, lorsqu'il fait partager à la vénérable épouse, Héré, aux bras blancs, la couche de Zeus, dit : « Ils s'endormirent; une belle nuée d'or les enveloppait. » Où estu, Offenbach?
Cette mesure a été souvent dépassée. Goncourt, Daudet, Zola, une bande d'écoliers à leur suite, ont perdu toute retenue. (Voltaire cependant est parfois audacieux dans ses contes, mais il est juste de reconnaître qu'il ne s'applique point aux érotismes, aux maladies.) M. Halévy a voulu réagir contre les descriptions malsaines, si artistiques, contre le style de décadence, si intéressant. Certaines pages de cet écrivain sont exquises. Il endossera l'habit vert, et ses adversaires littéraires applaudiront. Ce fantaisiste, ce capricieux, ce roman(;ier, ce nouvelliste, dont le talent a pour caractéristique l'esprit parisien, la netteté
française, doit être académicien ; depuis plusieurs années, il Test des pieds à la tête.
Si les fées existaient, elles ont dû entourer le berceau du petit Ludovic et le combler à Tenvi de leurs dons. La jolie enfance que la sienne ! Son oncle, Fromental Halévy, était directeur du chant, à TOpéra ; toute la famille y habitait. Celui qui devait écrire cette satire affinée, la Famille Cardinal, souvent, baby de cinq ou six ans, entendit un premier acte à l'Opéra, dans une loge sur le théâtre ; après quoi on le menait au Ut. Léon Halévy, le père, tour à tour chef du bureau des monuments historiques, professeur adjoint de littérature à l'École polytechnique, non seulement s'occupait de philosophie, de poésie, d'histoire, mais encore il faisait jouer des drames, des vaudevilles, des tragédies à la Comédie-Française, aux Variétés, à rodéon ; Ludovic avait ainsi les entrées dans ces théâtres. Le voyez vous, en collégien, saluant du képi les contrôleurs et tout ravi de leur jeter son nom négligemment i
En quittant Louis-le-Grand (le dimanche, avant de rentrer au lycée, il allait parfois écouter un bout de tragédie à TOdéon), Ludovic Halévy, qui eut pour professeurs Auguste Gefïroy, depuis membre de l'Institut, et Eugène Despois, entre au ministère d'État comme attaché au cabinet du secrétaire général. C'était en 1852; il avait dix-huit ans. En 58, chef de bureau au ministère de TAlgérie et des colonies ; en 61, rédacteur au Corps Législatif ; dans l'intervalle,
il apprit à bien lire, avec les conseils de son ami Prévost-Paradol, et, sous le pseudonyme de Jules Servières, il fit représenter des piécettes. Ba-ta-clan, musique d'OfFenbach, aux Bouffes, fut la première qu'il signa; Ludovic Halévy, ce jour heureux, 1855, le nouvel an, courut Paris pour s'admirer sur les affiches. Plus tard, il collabora avec son père, pour une opérette : le Mari sans le savoir. Le duc de Morny fit les flonflons.
Maislesgrandssuccèsvinrentavecla collaboration de Meilhac. (Deux hommes se sont rencontrés, d'un esprit incroyable...) La rertcontre eut lieu surles marches des Variétés; Halévy offrit à Meilhac de faire ensemble une binette, Ce qui plaît aux hommes, à propos d'une pièce de Ponsard, Ce qui plaît aux dames, qu'on jouait au Vaudeville. De là sont nées ces fantaisies brillantes, pimpantes, triomphales : la Belle Hélène, aux Variétés; la Vie parisienne^ au Palais-Royal; la Grande duchesse de Gérolstein, en 67, aux Variétés; les Brigands; Froufrou, en 69, au Gymnase. Cette comédie est de l'ordre le plus haut; le type si fréquent de la mondaine évaporée, tête folle, cœur capricieux, de petite femme toute en nerfs, inoccupée, déséquilibrée, y est magistralement saisi.
Concourt s'est emparé depuis de cette charmeresse, si vivante sur la scène^, et s'est complu à la disséquer. Chérie est une sœur de Froufrou, elle meurt à peu près comme elle :
« Sa toilette enfin complètement finie, après avoir, un long temps, impassiblement regardé la livide figure reflétée dans sa psyché, elle disait d'une voix dure à "a femme de chambre :
« — Allons, toi, mets-moi du rouge et appliquetoi. Oui, que, pour les autres, j'aie l'air vivant... ce ce soir encore! »
C'est quasi méchant. Chérie est plus amère, plus âpre que Froufrou : « Quand je serai morte, il faudra me faire belle comme je l'étais autrefois... Cette robe noire?... non... Tu prendras, parmi mes robes de bal, une robe blanche... la jupe est toute couverte de petites roses... C'est celle-là que je veux... et vous verrez comme je serai jolie...» Cette agonie de Froufrou est souriante ; elle émeut d'autant plus.
Et Brigard, le père folâtre, bien fréquent aussi, qui a pris Tata à Yalréas, qui lui a pris Toto ? Un père ne lisait pas encore à sa fille, nue dans son bain, les aventures de mademoiselle de Maupin et du chevalier d'Albert.
La guerre étrangère, la guerre civile ont passé. Sans oublier trop l'orage de fer et de feu qui nous a décimés, on a recommencé à sourire. Meilhac et Halévy ont fait une ravissante série : Tncoche et Cacoletj enll] les Son?iett£s, V Été de la Saint-Martin, la Petite Marquise, la Cigale. Encore une pièce ou deux. Les deux collaborateurs se séparent.
Halévy a renoncé au théâtre, à ses pompes.
D'une imagination féconde, d'un brio étincelant, ils ont écrit d'épiques bouffonneries, d'amusantes paro-
dies; ils ont blagué Tantique et le solennel; ils ont eu rironie délicieusement parfaite; telle de leurs comédies est de Fart le plus élevé, le plus exquis.
A présent, Halévy se range ; il a composé le prône de l'abbé Constantin, le confesseur de Criquette; et il n'est plus dans l'administration, ayant démissionné en 65, après la mort de M. de Morny. L'année précédente, il avait été décoré^ comme ancien chef de bureau.
Halévy s'est pris de passion pour les petits récits, les courts romans. C'est le genre de Voltaire, de Mérimée, de Musset. Un jour, Ponson du Terrail présentait à SchoU, pour un des nombreux journaux qu'il a fondés, une nouvelle rapide. Schollne l'accepta point, disant : « Ce n'est pas de la littérature. » Et Ponson, qui avait soigné cette historiette plus qu'un feuilleton interminable, répliqua : « Pourtant, ça n'a que vingt pages. » En effet, cela suffit pour un chef-d'œuvre.
Quintilien redoutait l'homme « d'un seul livre. » Aujourd'hui, il ne craindrait personne.
Dans la Vie 'parisienne, sous l'empire, Halévy publia, sans se nommer, d'adorables satires, merveilleuses d'observation. M. et Mme Cardinal, leurs filles, Pauline et Virginie, qui ne les connaît, dans le livre et ailleurs ?
Ce délicat a l'amour du masque, qui laisse plus indépendant, livre moins l'intimité. (Quitte à l'ôter ensuite.) Dans le Temps, sous cette signature : XX, il a
évoqué une suite de souvenirs : l'Invasion. Le désarroi d'une année épouvantable se reflète dans ces pages pittoresques. J'ai tressailli en y retrouvant Tapeurernent d'un grand nombre, en lisant la rencontre du premier Prussien en Normandie, c un dragon de la garde royale, qui, seul, à pied, casque en tête, s'en allait d'un pas lourd du côté de Goderville. » C'est cruel et sincère ; cela remue ; l'impression est profonde. Ce que le lecteur en emporte, le dos tourné, voilà le poids intellectuel d'un livre.
Un roman, qui a eu un succès de réaction après les grossièretés naturalistes, YAbbé Constantin, plaît par une grâce honnête. Mais elle devient fadeur dans une affabulation naïve : Crlquetle. Elle est angélique, cette Criquette. Halévy connaît cependant le plancher des actrices.
Ce n'est pas Criquette qui joue à la Porte-Saint- Martin, c'est Dinah Samuel. Dans les coulisses errent Pauvrepin, de poète tombé acteur; une duègne, la Cuvetta-Mayor. L'acteur racontera-t-il plus tard cette tristesse comique, dans son intense modernité?
Claretie a supposé que, lorsque Halévy sera reçu de TAcadémie, celui de ses collègues chargé de le recevoir lui dira : « C'est ce bon et charmant abbé Constantin qui vous a pris par la main et vous a tout droit conduit parmi nous. » Sans doute; mais tant de pièces ingénieuses, d'un bon sens raffiné, d'une fantaisie bien moderne, ces tableaux endiablés, Id^ Famille Cardinal,
du temps où il était diable, ne doivent pas être oubliés. Dans une note ni corrompue, ni mièvre, deux nouvelles absolument excellentes : Un Grand Mariage ; Un Mariage d'amour. C'est d'une élégance achevée, d'une distinction suprême.
La distinction, c'est le mot favori de M. Ludovic Halévj-, celui qui revient le plus souvent dans la conversation de ce maître de la scène française. Il tient de race, au reste; son père, qui n'a pas eu d'œuvre supérieure, fut un écrivain d'un goût remarquable, d'une rare pureté de style. D'autre part, Sainte-Beuve a écrit de l'oncle. Fomentai Halévy, qui pourtant a traversé un opéra, la Juive, d'une inspiration d'au delà : « Il était d'un beau talent servi par un habile esprit. » M. Ludovic Ha'évy, ce correct, a le bon goût, la pureté de style ; c'est un beau talent, un habile esprit. Mais, en plus, il a pour note particulière un charme parisien, indéfinissable, qui n'est à personne autre.
Et Meilhac?
HENRY BEGQUE
Le 13 septembre 1882, la Comédie-Française a représenté, pour la première fois, une pièce en quatre actes de M. Henry Becque : les Corbeaux. Quelles sortes de gens se cachent sous ce titre allégorique? Les hommes de loi. Cette pièce a été refusée partout, deux fois plutôt qu'une, par chaque directeur, avant d'être reçue par notre grand théâtre littéraire.
Que penser de l'appréciation suivante ? Un directeur avait écouté en silence ces quatre actes. Quand l'auteur eut fini sa lecture, le directeur dit :
— C'est très bien, monsieur, très bien. Mais le titre est mauvais. Je préférerais celui-ci: les Oiseaux de proie. N'est-ce pas? C'est plus clair.
M. Becque estima qu'il est inutile d'exprimer, romantiquement, en trois mots, ce qu'on peut exprimer
en un seul. La pièce continua, sous le bras de Técri- Yain, ses pérégrinations.
Qu'est-ce que M. Becque? Un jeune ou un vieux? Ni l'un ni l'autre.
Parisien de Paris, c'est un gaillard de haute taille, ayant l'air bâti à chaux et à sable, suivant la manière de parler populaire, à fortes épaules. La tête est énergique ; les lèvres sont fines, spirituelles, avec une moustache coupée aux commissures; à voir cette bouche, on peut s'attendre à un mot charmant ou moqueur, bien lancé; les yeux sont bleus sous d'épais sourcils noirs et ont un regard loyal et pénétrant. Posez sur le tout un chapeau de soie à ailes plates, et voilà Becque dans la rue.
Il n'y a certes jamais élu domicile. Son père, qui est mort plus qu'octogénaire, était haut employé dans une maison de finance, où il est resté près de quarante ans, ce qui est rare en un temps où les banquiers éclosent et tombent comme des moucherons. Ses parents le laissèrent absolument libre de choisir telle profession qu'il lui plairait ; il choisit celie d auteur dramatique. Quand la littérature ne nourrissait pas son homme, il savait où trouver le vivre et le logement. Il fît d'abord le libretto d'un opéra en trois actes, qui fut représenté, en 1867, sur le Théâtre- Lyrique, Sardanapale, avec musique de Joncières. Médiocre réussite. Son deuxième ouvrage est une comédie en quatre actes, YEnfant lorodigue, jouée au Vaudeville.