JEAN AICARD
On peut juger sur ce quatrain la manière du poète. Voltaire a dit qu'il suffit de quatre lignes d'un homme pour le faire prendre. Aicard est condamné.
AMâcon,il allait le dimanche chez Lamartine, alors retiré àAIilly, Lamartine vieilli, triste, écrivant pour vivre, tirant à la ligne, enfin en pleine souscription. Au collège, on faisait aux écoliers des dictées tirées de Lamartine; Jean regardait le pauvre grand homme, à la silhouette amaigrie, comme un dieu ; sa petite tête reçut de l'esprit du maître immortel une impression profonde. C'en fut fait pour la vie.
Il fallut m'emporter en Provence, un beau jour, Ce rêve intérieur m'ayant consumé Tâme... Le soleil ralluma ma vie avec sa flamme, 0 souvenir sacré, ce moment du retour I
C'est abominable ; on ne sait si la pensée est plus vague ou la forme plus lâche. « Un beau jour » est pour la rime, qui n'est pas riche. D'ailleurs, sur ce point, l'opinion du rimeur est nette, car il a osé écrire : « On peut dire de la rime riche qu'elle est trop souvent la rime prévue. En ce cas, je l'ai souvent effacée, lui préférant cent fois une rime suffisante, mais inattendue. » Ame avec flamme, très nouveau en efïet. Maître Théodore de Banville, faut-il qu'on chasse Jean Aicard avec des chardons et des houx?
Au collège de Nîmes, où bientôt fut envoyé le petit, il dut lire cependant Racine, Corneille, Molière; il dut apprendre que le vers doit être parfait, taillé comme un diamant resplendissant. Un volume de Musset, de Hugo, de Baudelaire, de François Coppée,
c'est un écrin ; un livre de Jean Aicard, c est un plat de macaronis que le feu n'a point dorés. Des fils de mauvais fromage, au lieu de rayons de soleil.
Aussitôt ses études terminées, il acheta ce livre exquis de Frédéric Mistral, Mireille, et les strophes, rouges de sang et de lumière, de Théodore Aubanel. Il vint à Paris pour y chercher la gloire, en les démarquant.
Jean savait bien qu'ils ne réclameraient pas. Ces deux poètes sont humbles et simples ; ils travaillent loin de la foule. Mistral m'écrivait : « Croyez bien que le silence autour du poète vaudra toujours mieux que le bruit des cymbales. C'est en frappant sur des casseroles qu'on effraie les abeilles et qu'on arrête les essaims. » Aicard put, sans que personne vint le troubler, pas même un gendarme, faire ses adaptations. Le tricorne n'apparaissait point, quand le maraudeur prenait les gerbes du prochain, à l'horizon des blés d'or.
Aicard est un adaptateur. A Londres, à l'étranger, Zola et les autres ne touchent guère de droits d'auteur ; on ne fait que les traduire en les abîmant un brin. On les adapte. De même, Mireille a de proches cousins, Miette et Noré, qui l'ont complètement dépouillée de ses fleurs des champs; mais les coquins n'ont pu lui enlever sa grâce enchanteresse.
Poèmes de Provence, par Jean Aicard, mieux vaut.