‹ Le MassacreChapitre 21 sur 29 · HENRY BECQUE · texte numérisé non relu

HENRY BECQUE

son héroïne, sans se soucier de rien autre que d'aimer. Que celui qui n'a pas fait de folies, se rappelle ses bêtises; la jeunesse fait presque tout excuser, sauf par les recors.

Ils avaient passé une semaine dans l'oubli complet de ce qui pouvait exister en dehors d'eux lorsqu'un matin, la belle jeta les yeux sur un journal, ce qu'on s'était interdit, et lut que la France venait de déclarer la guerre à la Prusse. Ce fut la sortie du rêve.

M. Thiers disait un jour ;

— Je suis un vieux parapluie sur lequel il a plu pendant cinquante ans.

Sans comparaison, le jeune écrivain a subi sa part de l'averse et de la tempête. Becque a beaucoup fréquenté ceux qui, maintenant, sont au pouvoir; il a failli être homme politique. Mais il s'est contenté de remplir son devoir dans le rang.

— Tu n'es donc rien ? lui disait un ami, quelques jours après le 4 Septembre, en regardant, avec pitié, son pantalon de simple soldat.

Il a préféré n'être qu'un artiste et il a continué, notre défaite et la vie ayant mis du sérieux en lui, si ce n'est de la tristesse, à écrire des comédies, trois, iont une est à lire : la Navette, l\ a joué une partie suprême avec les Corbeaux. S'il avait triomphé devant la foule, dispensatrice du succès, de l'argent, et parfois rétive aux œuvres fortes, comme il a triomphé devant les artistes, magnifiquement, d'un âpre sujet, d'une analyse impitoyable, il aurait pu juger de la vérité de cette pensée de Roqueplan, que Paris est l'enfer des

jeunes gens et le paradis des hommes mûrs. Sa pièce est une œuvre, dans le sens le plus large du mot, avec des défauts sans doute que n'a pas M. Sardou, mais avec des qualités superbes, une portée philosophique, de la crânerie.

A propos de succès d'argent, un auteur dramatique de talent, courageux et fier (est-ce Becque?) me contait qu'au lendemain de la première représentation d'une de ses pièces, un quémandeur se présenta chez lui pour implorer un secours. L'auteur dramatique exposa qu'à la suite des mauvaises affaires de Peragallo, il était en procès avec les héritiers, qu'il n'avait encore rien touché sur ses droits, que même il était assez gêné pour le moment. Savez-vous ce que fit le mendiant? Il mit son chapeau, et, prenant soudain une allure familière, il dit à l'auteur dramatique :

— Vous n'êtes pas en fonds? Entre nous, mon cher, je m'en doutais un peu.

La nouvelle comédie de cet homme de grande valeur, la Parisienne, lui amènera-t-elle le veau d'or enfin absolument fidèle? En attendant, il a déjà conquis la haute estime et la sincère admiration des véritables artistes.

Il a parfois le mot méchant. On était chez Dumas, en nombreuse compagnie. Le maître du logis parlait en faveur du divorce ; tous l'écoutaient dans l'extase ; M. Dumas conclut en disant qu'il y aurait à écrire cinquante volumes sur le divorce. Becque répliqua naïvement :

— Pourquoi? Ils sont déjà faits.

Jusqu'à nos jours, le développement des cerveaux a été un accident plus fréquent chez les hommes que chez les femmes, et chez les femmes que chez les autres animaux. Par là serait expliquée la situation subordonnée de la femme dans la société. Est-ce justice? Voilà la question, comme dit M'ie Hubertine Auclert.

Aristote prétend que la femme est un être inférieur. Un grand nombre de philosophes, parmi lesquels Schopenhauer, ont développé cette théorie. Ici je ne veux pas prendre parti, mais me tenir au point de vue pittoresque, pour tracer la silhouette de M'ie Auclert, dont M. Alexandre Dumas fils s'est occupé, dans une brochure retentissante, avec le même intérêt que jadis de la Dame aux camélias.

M'ie Auclert est née à Tilly, dans l'Allier. Son père, riche propriétaire, mourut vers cinquante-cinq ans, comme elle en avait neuf. Elle fut élevée au couvent, à Montluçon, et, jusqu'à sa seizième année, elle eut la foi la plus ardente. Mais elle avait une façon à elle de considérer le christianisme. C'était, dans sa tête exaltée, une sorte de communisme républicain, tel qu'il a pu exister dans les premiers siècles. Les sœurs disaient souvent :

— Vous êtes une petite folle.

Une anecdote de cette époque. Un jour elle mangeait des confitures, tandis que sa maman lui racontait l'histoire de deux enfants, sans père ni mère, qui ont froid et qui ont faim. Hubertine interrompit :

— Eh bien, je ne veux pas de confiture, si tous les autres enfants n'en ont pas aussi.

La socialiste apparaissait déjà dans la gamine. Précisément, tout le monde ne peut pas avoir des confitures Ce serait déjà bien beau s'il y avait du pain pour tous.

Au sortir du couvent, après un séjour de quelques années près de sa mère, M'ie Hubertine Auclert vint vivre à Paris, en 1873, chez un de ses frères, officier, qui s'était récemment marié. Mais, ne trouvant pas cette existence normale suffisamment yankee, désireuse d'être libre, elle réclama ses comptes de succession et inaugura sa carrière indépendante. Dès le début, elle s'affilia à un groupe de femmes auxquelles elle avait été présentée par M. Léon Richer : MUe Ma-

ria Deraismes, M^e Rouzade, M^^e Hardouin, Mme jenny Sabatier.

Il n'est peut être pas inutile, avant de continuer cette étude de Mi^e Auclert, de tracer les esquisses de ces dames.

Première toquée. Mlle Maria Deraismes:

Celle-ci dirige une société, fondée par M. Léon Richer : Société de ramélioration du sort des femmes. Les deux cents membres qui en font partie n'acceptent pas absolument les idées de Mlle Auclert. Ils ne veulent pour la femme que les droits civils sans Téligibilité. C'est une société riche, et la cotisation est assez forte. Parmi les membres, il y a des sénateurs et des députés, et c'est peut-être pourquoi ils ne veulent pas l'éligibilité des femmes. L'autre société, celle d'Hubertine, le droit des Femmes, est pauvre, au contraire. MUe Auclert demande une cotisation de cinq sous par mois et une propagande active.

Mlle Deraismes a de quarante à cinquante ans. Elle a présidé le congrès des femmes à Paris, en 1878, et elle y a prononcé un speech d'ouverture fort joliment tourné. Elle jarle surtout dans des conférences à la salle des Capucines, et elle par'e avec une faconde habile. Très à son aise, elle est maîtresse de son verbe. Elle paraît improviser. En robe de soie noire, elle est plantureuse, avec un aspect de bourgeoise tranquille. Elle est convenable sans élégance. Rien qui choque. Mlle Deraismes a travaillé beaucoup. De ses écrits et

de ses conférences, une savante se dégage. Mais elle emploie trop de lieux communs en traitant des sujets paradoxaux.

Deuxième toquée. La citoyenne Rouzade:

Elle est brune, petite, mince, et a dû être très belle. Quarante ans. Ses discours sont énergiques, et elle les lit la plupart du temps. Elle disserte avec volubilité. On ne saisit pas toujours suffisamment ce qu'elle dit; mais, lorsqu'on comprend, c'est bien. On y trouve certain esprit naturel.

Elle prend surtout la parole à la fin des banquets, à Saint-Mandê, dans le salon des Familles ; à Neuilly, dans je ne sais quel restaurant. Elle roule des yeux terribles, et a des inflexions dures. Aux banquets, elle va en robe d'alpaga noir, sans autre fioriture qu'un ruban coquet et clair, à la naissance de la gorge qui a été.

Mme Rouzade mène une société formée par des membres dissidents de celle que conduit M^e Auclert : Société de CUnion des Femmes. La citoyenne Rouzade ajoute à son programme le collectivisme. Elle s'occupe, en somme, plus du prolétariat que des revendications féminines. Toutefois, elle veut, non seulement que les femmes votent, mais encore, peut-être, que les hommes ne votent plus.

Troisième toquée. M™^ Hardouin :

C'est une maîtresse de pension de jeunes filles, rue Hélène. Elle est grande, forte, encore brune. Elle ne parle pas souvent, mais elle envoie beaucoup de communications aux journaux. Elle rédige des brochures

sur l'éducation laïque et elle aime les poètes. Dernièrement, sa première question à un rimeur qui la visitait fut :

— Qu'est-ce que vous pensez de l'amour?

Ahuri, le jongleur de rimes avoua qu'il n'y songeait guère en ce moment. M'"^ Hardouin a une toilette baroque de marchande de fromages en province : une robe grise, un châle rouge, un chapeau jaune. Les couleurs sont éclatantes.

Quatrième toquée. M"^ Jenny Sabatier :

Femme de trente ans. Très jolie, avec des cheveux blond clair. Elle organise des concerts, y dit des vers d'elle-même et des autres, y joue la comédie, et, entre une symphonie de Beethoven et une mélodie de Chopin, appelle l'émancipation de la femme. Elle parle avec un aplomb extraordinaire, s'embrouille quelquefois; mais elle laisse passer ses erreurs, sans se donner la peine de les reprendre pour les corriger. Elle serait capable de commencer un discours comme je l'ai entendu un soir dans une réunion publique :

— J'ai ici l'honneur d'être connue d'un certain nombre de mes amis. . .

Cependant elle prépare le fond du sujet et l'agite avant de s'en servir. Elle vit de ses concerts, et elle a fondé une œuvre excellente : la Ruche des Femmes* Cette œuvre donne du travail à des ouvrières et les paie assez pour qu'elles puissent être honnêtes. M™^ Jenny Sabatier joue à l'orateur en costume décolleté, bleu clair ou rouge clair, avec gants clairs à

dix-huit boutons. Elle sort des rangs parce qu'elle est audacieuse.

Ces femmes, qui sont peut-être des hommes par Tintelligence et n'ont de leur sexe que la chose (c'est inexact pour Jenny), firent deM'ie Auclert une recrue. En novembre 1876, elle fonda une société, le Droit des Femmes, pour revendiquer en faveur de ses congénères les droits sociaux et politiques. La Société n'a été autorisée, par arrêté, qu'en date du 28 septembre 1879.

Mlle Huberiine s'emballe très facilement. Elle tire, parfois, sur les troi^pes républicaines, sachant qu'elle n'a rien à espérer des législateurs présents, et par conséquent personne à ménager. Elle aime briser des vitres. Pour d'aucuns, c'est le Paul de Cassagnac de la cause des femmes; pour moi, c'est George Sand, avec la fermentation et sans le génie.

De moyenne taille, elle est brune, avec les cheveux nattés sur le front intelligent. Elle a la figure fine et distinguée, la bouche petite. Son cou, sortant très blanc d'une collerette de dentelle noire, fait songer au cou d'ivoire chanté par André Chénier, et, quand rémotion s'en mêle, les ailes de son nez battent comme les ailes d'un papillon. Les yeux bleu sombre sont sympathiques, et les oreilles sont mignonnes.

Chez elle, elle portait une guimpe noire dessinant les rondeurs du corsage, et une robe d'azur pâle, avec une écharpe mordorée. Beaucoup de tenue. Le cabinet de travail est d'une extrême simplicité : des ri-

deaux blancs à la fenêtre, un bureau minuscule où courent ses mains délicates, trois chaises, une table sur laquelle sont des brochures.

Causant avec Mi'e Hubertine Auclerf,que ses amis se permettent entre eux de traiter de libertine au clair de lune, précisément parce qu'elle ne l'a pas encore vue (on le dit, et il faut toujours croire le bien), de la brochure de M. Dumas, sur les femmes qui tuent et les femmes qui votent, et je lui ai demandé son appréciation. I{lle sait gré au polémiste de l'appui immense qu'il a donné, par son talent, à la cause des femmes; mais elle regrette qu'il se soit arrêté au droit de vote et n'ait pas accordé le droit d'éligibilité. La société que dirige M^e Auclert proteste contre toute idée d'institutions élaborées sans le concours des femmes; car les institutions seront, tant qu'elles n'y participeront pas, toujours faites contre elles. Les femmes ont le droit de confectionner les lois qu'elles subissent, les budgets qu'elles payent (?) comme leurs robes. Un moment j'objecte à M^e Auclert le? occupations des femmes mariées. Elle réplique :

— Pourquoi? elles ont bien le temps d'aller au théâtre, à l'église. La politique prendrait moins d'heures que les seules visites aux grands magasins.

Mlle Hubertine ajoute :

— Puis cela vaut encore mieux que de tromper son mari.

Les membres de la société de M^e Auclert sont au

nombre de cent cinquante à peu près. Une trentaine de membres se réunissent, chez elle, tous les mercredis, le soir. Elle les harangue avec sérieux, comme elle ferait à la Chambre des députés. Un jour, M. Bazire, supposant qu'une femme avait été élue et oubliant qu'elle était ainsi inviolable, a écrit une fantaisie se terminant par ce vers :

Je couvre de baisers ton corps législatif.

Le corps législatif de Mlle Auclert est gentil. Elle a pris la parole au Congrès ouvrier de Marseille en 1879. Elle parle avec une façon de timidité. On voit qu'elle a appris par cœur. Elle a des airs de phonographe et ne paraît presque jamais concevoir une pensée sur le moment. Les gestes sont courts, comme ceux d'une pensionnaire qui récite sa leçon ; ils n'accompagnent pas la pensée. L'ensemble est naïf et convaincu. A la tribune elle est vêtue d'une robe de mérinos noir; elle a des gants noirs. Le chapeau est noir. Elle pérore.

Mlle Hubertine éveille l'idée d'un joli cheval qui se cabre. Presque isolée, elle n'est pas soutenue par ses sœurs en esclavage. Vainement elle a demandé son inscription sur les listes de son arrondissement ; vainement elle a refusé de payer ses impositions. Sa cause ne triomphera que lorsqu'on aura réformé, du tout au tout, le système d'éducation des jeunes filles et que les femmes elles-mêmes se mettront à la besogne, comme l'a fait, en Angleterre, ^Miss Helena Gladstone, qui est entrée en qualité d'institutrice au Newinham-College.

Ainsi des fleurs se transforment et s'épanouissent plus belles, suivant le mode de culture et les soins.

Mlle Auclert a des rentes suffisantes et jusqu'au mariage garde son capital auquel sans doute elle ne touche pas. Elle est froide, ambitieuse, fière; elle craindrait les insinuations malignes. C'est peut-être la raison de sa vertu. Le secrétaire du Droit des femmes, est M. Lévrier (un nom à coucher à la porte), qui est dévoué à Mlle Hubertine Auclert, comme le fut jadis le duc de Montausier à MH^ Julie d'Angennes. Les préciosités du passé, dans l'hôtel de la marquise de Rambouillet, maintenant le socialisme, tout cela est loin de Roméo et de Juliette qui vont se quitter, car déjà l'aurore blanchit le ciel où monte le chant de l'alouette.

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