‹ Le MassacreChapitre 22 sur 29 · FRANÇOIS COPPÉE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS COPPÉE

Dans un quartier paisible, d'une tranquillité quasi provinciale, rue Oudinot, 12, en face de la rue Rousselet, où gîte un vieux lion, Barbey d'Aurevilly ; à côté de la rue Monsieur, où Paul Bourget voudrait une tour d'ivoire. Traversant une cour égayée, si on peut dire, par un maigre parterre de verdures et de fleurs, on sonne, au rez-de-chaussée, à une petite porte à côté de laquelle grimpent des clématites; on est chez le poète.

D'abord, une étroite salle à manger, celle de Socrate; au salon, des bibelots, des tableaux, le portrait de M"'^ Jean-Baptiste Coppée, l'aïeule du maître, dans la manière de Greuze; une chambre à coucher, un lit à colonnes torses et des chats çà et là sur les coussins; un cabinet de travail, bibliothèque sans beaucoup de

livres, celle cran homme de goût, large baie vitrée, sur une agglomération de minuscules jardins. C'est bien le logis d'un parisianiste intime.

En pantalon de cheviotte, cliemise de flanelle, vareuse rouge, Coppée me dit :

— Ma vie est connue, mon cher. Il n'y a pas l'épopée de d'Artagnan... Mon père, modeste employé au ministère de la guerre, fut mis en retraite de bonne heure, a^ant qu'il n'y eût droit, parce que c'était un légitimiste... mais un légitimiste terrible. En 1832, il cacha chez lui un des proscrits de la chouannerie; avec de telles opinions, son avancement fut nul, vous pensez. Il fut, sur le tard, atteint d'une paralysie du cerveau. Une vague pension pour nous faire vivre. Mon enfance, aussi bien, a été mélancolique. J'avais trois soeurs, dont l'une est mariée; l'autre demeure avec moi, la dernière est morte... De quinze ans à dixhuit, j'ai fait toutes sortes de métiers, gagnant cinquante francs par mois; enfin, je suis entré au ministèrede la guerre; je travaillais beaucoup, je composais des vers sans aucune pensée de publicité... Il faut vous déclarer que mon père était un lettré ; il a écrit des poèmes sans originalité, mais un roman, en prose, curieux et personnel. Tout cela inédit... Nous habitions passage de TÉlysée-des-Beaux- Arts ; je connus Mendès, qui demeurait à côté. Il m'encouragea, me donna des conseils très utiles; je fis partie du fameux cénacle du Parnasse. Le samedi, nous allions, en cara-

Page 1