‹ Le MassacreChapitre 24 sur 29 · UN MOT · texte numérisé non relu

UN MOT

Des lettres arrivent, de tous les côtés, au journal. Que devient M. Saint-Genest? Que devient M. Saint- Genest? Deux employés sont chargés de dépouiller cette immense correspondance à mon adresse. Que devient M. Saint-Genest? Merci, mes chers amis, de ces témoignages de votre sympathie,

Me revoici. Je sors du couvent, où je m'étais retiré. J'ai voulu renoncer au monde, à ses pompes ; mais, à la lecture de ces lettres si émues et si pressantes, j'ai senti mes yeux se mouiller de larmes. Je comprends qu'il ne m'est pas permis de renoncer à ma plume. Je vais remplir mon devoir.

Mais, avant de commencer ma nouvelle campagne en faveur des écoles congréganistes, je veux demander à mes lecteurs une petite explication. L'autre jour, sur le boulevard, je rencontre Nadar causant avec un député de la droite, homme éminent qui m'honore de son amitié. Ce dernier fait la présentation : Alors Nadar, 1 éternel jeune, roulant ses yeux ronds, plissant ses lèvres malicieuses, m'interroge avec son grand sourire :

— Comment ! on vous laisse sortir?

Nadar a-t-il voulu se moquer de moi? Je n'ai pu me résoudre à le croire? Aussi je prie mes milliers de lecteurs de m'écrire à ce sujet. Ce sera comme une sorte de suffrage universel, bien que je ne

sois pas très partisan de cette manière de procéder.

Pour ma part, je ne doute pas des excellents sentiments de Xadar. Bien qu'il porte une vareuse rouge, c'est le meilleur homme du monde. Au moment où Nadar s'élevait dans le ballon, le Géant, M. Louis Veuillot lui cria :

— Si le danger vous barrait la route, ami, jetez l'ancre en haut !

Celui qui a mérité une telle parole n'a pu vouloir plaisanter^, même de façon légère, un soldat qui a consacré sa vie à la défense de notre religion attaquée et de notre armée menacée. Où est l'ironie?

Saint- Gène ST.

Il dicte, le matin, ses articles dans son appartement, à Passy, il les dicte en allant et venant, sans suite, sans logique, au hasard de l'idée, du semblant d'idée. Le secrétaire écrit en laissant de grands blancs entre les lignes. Quand la phrase commencée ne peut aller jusqu'à la fin, on a ordre de mettre un point d'exclamation et plusieurs points.

Saint-Genest dicte en français d'une pureté et d'une forme quelconques, mais d'allure frappante. L'article dort toute la journée dans une poche. Le soir, Saint- Genest se met en route pour la rue Drouot, et relit, en fiacre la plupart du temps, sa dictée du matin. Il rature quelques mots par-ci, par-là, ou met encore des points d'exclamation. Pour s'éclairer, il a une bougie qu'il place et allume dans la boîte en fer blanc où les cochers mettent les tarifs et qu'il fait tenir avec ses gants.

MADAME GAUTREAU

Elle disait avec un sourire :

— Mais enfin, si vous étiez mon mari, aimeriez-vous que mon nom fût prononce par tous les Parisiens et imprimé dans les feuilles publiques?

Le poète lui a repondu ;

— Si j'avais ce bonheur, je voudrais vous garder entière pour moi seul, et vous laisser voir à tous orgueilleusement, comme un diamant précieux.

Il est vrai que parfois un passant, Tantale non déçu, brise la vitre et ravit le trésor. Mais c'est rare.

Au reste, les habitudes américaines deviendront tout à fait les nôtres. Là-bas, dans ce pays des fortunes et des disparitions subites, les photographies des grandes dames sont exposées aux vitrines des libraires, comme

ici les photographies delà Zucchi, l'étoile de la danse, de Théo, de M^^® Brandès, énergique et charmante comédienne qui semble avoir plus que du talent, de Djinna, l'étrange divette brune, de feu M^^e Morales, dont les jambes nues, au collodion, sont encore visibles et en vente chez les papetiers.

Pourquoi ne mettrait-on pas en circulation les portraits ^de femmes du high life ? Quotidiennement, d'importants journaux emplissent deux colonnes de comptes rendus, de fêtes, de bals, de départs, d'arrivages. Pardon pour ce dernier mot. Que peuvent signifier ces séries de noms, vraiment, pour les provinciaux, les étrangers et les trois quarts des Parisiens, qui n'ont jamais frayé avec cette aristocratie ancienne ou récente ? Cela n'éveille dans leur esprit aucune image, tandis que, s'il s'agit de dames d'un autre monde, c'est différent. Lorsqu'ils lisent, par exemple, le nom de MUe Jeanne Samary, ils peuvent se rappeler aussitôt les dents de cette petite femme.

Il est certain que le système américain d'exhibition progressera et que les Yankees pourront rapporter de France, comme on fait des États-Unis, une collection de photographies de femmes du monde, en cartun.

La belle Mme Gautreau est née à la Nouvelle-Orléans. Elle avait nom Virginie Avaigneau. Jean de La Fontaine abordait les gens en leur demandant s'ils avaient lu Baruch. A Paris, la question suivaute est

fort souvent posée :

MADAME GAUTREAU 219

~ Connaissez-vous Madame Gautreau?

La réponse est uniforme et répète la même épithète.

— Oui... la belle Madame Gautreau.

C'est ce que chacun sait sur cette Américaine. Rien de plus.

Elle a fait sensation, en 1880, au bal donné par le Président de la République à TÉlysée, et, le lendemain, elle a été célèbre. Ensuite, on a vu l'Américaine à toutes les fêtes. Elle était costumée divinement en Diane, avec un croissant dor dans ses cheveux d'or, au bal de la princesse de Sagan.

L'année suivante, elle passait encore triomphante parmi les invités à la soirée de M. Grévy. Des perles dans sa coiffure de nymphe antique, un papillon de diamants attaché de côté dans le resplendissement des cheveux blonds, elle était merveilleuse, avec sa robe à traîne de velours rubis sombre, et, sur le corsage, un grand cordon de diamants qui alternaient sous forme de flèches et d'étoiles. Elle passait en reine au bras du Président de la République. Un peintre connu dit de façon à être entendu d'elle seule : « L'avoir et mourir. }) Elle se retourna légèrement, sa petite tête s'inclinant sur ses épaules de statue antique. Maintenant, le nom est inutile. Partout, un murmure, hommage perpétuel qui part de toutes les lèvres, s'élève autour d'elle, toujours : « C'est la belle Madame. »

Et rien de plus. Venue d'Amérique à l'âge de treize ans, elle est entrée au couvent du Saint-Sacrement. Elle a rencontré, durant trois ans, dans les salons,

l'homme distingué qui est son mari. A dix-neuf ans, elle l'a épousé, contente de mettre sa main dans sa main.

Elle est grande et blonde. La tête, aux yeux profondément bleus sous les sourcils et les cils châtains, au nez droit, aux lèvres roses et mignonnes, est posée, ovale et petite, sur un cou rond et blanc. Puis, au-dessous, entre les dentelles qui dessinent, sur la chair, avec des lignes d'ombre, l'entrecroisement arachnéen des fils ténus, la gorge, qui s'ouvre, a les éblouissantes douceurs roses d'une aurore, dont un seul connaît le midi.

Coquette, M"'^ Gautreau a l'attrait du rêve qui s*évanouit et de la femme qui s'enfuit. Elle tient, plus qu'une autre, de Galathée, que chantent, dans les églogues virgiliennes, Damète et Ménalque, et, si elle se cache sous les exquises toilettes, elle désire cependant être vue :

Malo me Galatea petit, lasciva puella, Et fugit ad salices, et se cupit ante videri.

Les couturières modernes, aux façons d'habiller qui déshabillent, mussent la nudité claire, et font saillir les rotondités des seins et des hanches, et précisent, dans la soie, les lignes callipyges. Aussi l'Américaine, dont se devine la beauté corporelle, a reçu ce surnom :

Galatée.

Américaine, elle a du sang italien dans les veines

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qui bleuissent sa peau fine. Jeune, pareille à une statue antique, elle est Galatée, en effet, et conserve, belle parfaitement, le type qu'ont fixé Raphaël Sanzio et Annibal Carracbe. Sanzio a peint la néréide voguant en mer, debout sur une conque à roues que traînent deux dauphins dont elle retient la fougue, les bras tendus en avant, la tête en arrière, les cheveux blonds au vent. Carrache a représenté encore Galatée voguant sur les flots, mais non plus debout et les yeux vers le ciel azuré. Moins idéale, elle s'appuie sur un triton qui, d'un bras, l'enlace. Elle s'abandonne.

La belle Madame, Américaine qui est Italienne par son père, doit descendre de la pure race grecque. Par quelques atomes elle a été, peut-être, cette créole merveilleuse, la Galatée d'ivoire, sculptée par Pygmalion, statue splendide, à qui manquait seulement la pensée.

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