AURÉLIEN SCHOLL
Les imbéciles sont nombreux. L'un, gros bonhomme à cheveux blonds, a rimé assez de vers pour faire un volume soporifique {Jasmins de Vâmé) ; l'autre a écrit du mauvais français tous les jours ; celui-ci a vu, jusqu'au comble, les jambes d'une choriste des Folies- Dramatiques ; celui-là connaît Tami d'un romancier, et se glisse avec cet ami sur le piédestal du maître ; tous se croient grands hommes et ont dans leur personne la morgue qui convient à une intelligence. Parlez-leur, ils sortiront peut-être de leur nimbe. Ils sont le célèbre peintre Machin, et l'illustre écrivain Chose.
Aurélien SchoU, lui, est simple et charmeur ; c'est un homme d'esprit, depuis longtemps. Né à Bordeaux, d'un père notaire, (où est l'art des transitions habiles ?)
il fit peut-être de bonnes études. Ce qui est certain, c'est qu'à dix-huit ans, je ne sais quoi le poussant, il adressait de son département des articles au Corsaire, un journal d'alors. Les articles étaient insérés. Un beau matin, Scholl, enivré sans doute de voir sa prose imprimée, là-bas, débarque à Paris pour vivre de lit* térature.
C'est une rude ambition, mes amis. Avez-vous vu, dans les fêtes de village, des gars essayer de prendre avec les dents une pièce de cent sous qui est collée au milieu d'une poêle à frire suspendue à une ficelle ? On gagne de l'argent, mais, quelquefois, on se noircit.
Scholl arrive à Paris à temps pour voir le coup d'État du Deux-Décembre. Le Corsaire fut supprimé ; le gazetier en herbe dut chercher autre part.
Il était une feuille, pas de vigne, avec un titre bien gentil : la Naïade. Scholl lui envoya une nouvelle, et, peu de temps après, il la trouva imprimée. Use présente au bureau de la rédaction. La feuille tirait à cinq cents exemplaires dont trois cents étaient envoyés aux cafés et caboulots pour justifier de l'insertion des annonces, et soixante-quinze aux établissements do bains. Les derniers numéros étaient tirés sur caoutchouc, de sorte que les baigneurs et les baigneuses n'avaient qu'à tremper le journal dans l'eau de leur bain et lisaient ensuite.
Scholl devint un des rédacteurs du canard, mais bientôt il disparut, le canard, noyé sans doute.