AURÉLIEN SCHOLL
Le comte de Villedeuil, maintenant au Père-Lachaise dans un superbe tombeau, possédait de cinquante à soixante mille livres de rente. Il avait vingt-deux ans, la barbe longue et noire, l'allure aristocratique, un certain air imposant qui parvenait à cacher, au premier moment, un fond de timidité. Enfin, comme marque particulière, il ne montait jamais en omnibus, à moins qu'il n'eût au moins trois cents francs dans sa poche, de peur que le prix des places ne fût augmenté. Il voulut être célèbre et fonda VÉclair, revue hebdomadaire. Il avait fait un appel aux jeunes, Scholl y répondit, ainsi qu'Edmond et Jules de Goncourt qui eurent là leurs débuts. La pauvre revue dura peu : V Éclair.
N'importe. M. de Villedeuil ne se découragea pas. Il fonda un journal de quatre pages, dont la deuxième était prise par une lithographie de Gavarni, la troisième par une vignette quelconque, la quatrième par des annonces. Le comte de Villedeuil était toujours le rédacteur en chef. Outre Gavarni qui touchait cent francs par jour,et Aurélien Scholl, qui ne les touchait pas, on comptait parmi les rédacteurs : Alphonse Karr, qui commençait à avoir l'esprit qu'il n'a plus guère ; les frères de Goncourt, à leur aurore ; Henri Miirger, à son déclin ; Charles Monselet, qui mange bien et chronique mieux, Théodore de Banville, qui rimait des odelelteset les dédiait au comte de Villedeuil, propriétaire, et à Raoul Barbier, caissier. Cette gazette avait pour titre selon le jour : Paris-Lundi^ Paris-Mardi, Paris- Mercrediy Paris-Jeudi. Paris-Vendredi^ Paris-Samedi,
PariS'Dimanche. Elle est défunte depuis longtemps. Un poète l'a dit, à peu près :
Où va la feuille de rose Et la feuille de papier ?
A ce journal, SchoU, qui, comme j'ai dit, voulait vivre de littérature, reçut cependant les premiers louis. Il y écrivait depuis deux mois. Il avait besoin de finances, et jamais n'avait osé rien réclamer pour sa copie. On devait payer; le comte de Villedeuil était riche, et Gavarni recevait cent francs par dessin. Scholl se hasarde. Il va aux bureaux du journal, à la Maison-Dorée, s'il vous plaît, s'incline, chapeau bas, devant le caissier, M. Raoul le Barbier, et l'interroge audacieusement :
— Que m'est-il dû, je vous prie, pour les articles et les nouvelles que j'ai livrés à M. de Villedeuil, et qui ont été publiés ?
Raoul le Barbier demande le nom du jeune homme, feuillette divers registres, établit un compte et remet à Scholl, contre reçu, la somme de sept cent vingtcinq francs trente centimes. Scholl a retenu le chiffre exact. Les caprices littéraires du comte de Villedeuil lui coûtèrent cent cinquante mille francs
Alexandre Dumas, le père, fabriquait alors un journal, le journal d'Alexandre Dumas : le Mousquetaire. Scholl a dit lui-même que les rédacteurs furent :
« Philibert Audebrand, Alfred Asseline, docteur Casimir Daumas, Georges Bell, B.-H. Révoil, frère de M»« Louise Collet, Edmond Viellot, Henry de la
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Madelène, Gaston de Saint-Valry, Henry Conscience, le capitaine Mayne-Reid, et un garçon du plus grand avenir, nommé Aurélien SchoU. »
Je ne le suivrai pas partout où il a passé. Dès cette heure, il avait pris sa place. Scholl a fondé même un certain nombre de feuilles : le Satan, le Nain Jaune, le Clubj le Jockey, le Lorgnon. Et d'autres encore plus tard : le Voltaire, VÈcho de Paris. Il ne faut pas dans cette liste de journaux, auxquels a participé Aurélien Scholl, oublier le Figaro. Scholl flagella plus d'un ridicule avec son esprit mordant et incisif, et gagna, en même temps, quelques poursuites judiciaires et plusieurs duels. Cependant, comme dit la légende, quand bats peau d'asne, sot qui crye. Parmi ces rencontres, il en est de célèbres, entre autres, une avec Robert Mitchell. Scholl est, en 1884, à son treizième duel, je crois, pour cause de malice. Le 'premier de la seconde douzaine. L'existence de Scholl est accidentée. Il me disait une fois :
— Ma vie est une longue anecdote.
C'est plutôt une série, car une longue anecdote est mauvaise. L'anecdote, du reste, c'est un pea Aurélien, comme ça été Chamfort. Scholl est un millionnaire de l'esprit :
Chroniqueur maître, ainsi que d'autres la cannelle,
Il vend des mots. AU
Right. L'esprit, c'est Scholi, Dont plus d'une boutade a la forme éternelle.
Comment citer tous ses livres, toutes ses comédies? Mais il est impossible de ne pas citer une chosette en vers, Denise, qui fit du bruit à son apparition. On lira encore ses vers, alors que bien des rimes de poètes de profession, peu payées, seront oubliées, si toutefois on les a jamais connues. Scholl a mis dans ces pages de la franchise et de l'âme; il y a mis son cœur. C'est un railleur, un incrédule ; il a raison, il est de son siècle ; mais, entre tout ce qu'il a écrit, ce poème de Denise, intime et vécu, me plaît. La faute de la belle fut d'aimer un poète qui s'en alla chanter ses amours sur les toits. Les vers, coquettement troussés, comme Denise fut, sont lestes et jolis.
Mais Scholl est non seulement un poète. (Êtes-vous content, cher maître ?) Il est, car on peut être poète en étant autre chose que ça, l'esprit parisien fait journaliste. Il met son talent au service de la République, maintenant, et soutient la bonne guerre pour la bonne cause. Arouet est mort, mais il a despetits-flls. Parmi ceux-là, Scholl est des plus crânes. Il lutte, avec des mots, à coups de traits, contrôles préjugés, les superstitions, les abus, les restes, on pourrait dire, de moyen âge ; il lutte contre les grotesques et les autres. C*est un ferrailleur de la plume. Il frappe et transperce avec elle, comme on frappe et transperce avec une épée, quand on peut atteindre l'adversaire. C'est le chroniqueur de premier rang.
Scholl a écrit : « Le seul regret sérieux de l'homme
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qui se sentant quelque chose dans le ventre, s'est dépensé en petite monnaie, c'est quelquefois de n'avoir pas trouvé le temps de bâtir son œuvre, son monument. » Mais il s'est répondu : « Tous les romans seront dès longtemps en poussière, les noms de leurs auteurs plus oubliés que des serments de députés, que l'on citera encore un vers de La Fontaine et un mot de Rivaroll » Ce jour là, Schoil éprouvait le besoin de s'assurer sur l'immortalité.
Portrait physique :
Sa figure est fine, ses cheveux blonds sont un peu neigeux, à peine ; les moustaches sont élégantes, le regard est toujours sarcastique, ce qui est trop. SchoU porte le monocle à l'œil gauche et des nouvelles à la main.
Chez lui, pourtant, il met de grosses lunettes rondes, comme Grévin d'ailleurs. Le fallait-il avouer ?
Chez lui ? Voulez-vous y pénétrer ? Dans son cabinet de travail, il a, près de sa fenêtre, des fleurs, des oiseaux, une trentaine peut-être, puis, dans une cage, sur une chaise, deux petites souris blanches. Elles courent sur le bureau de Schoil, grimpent sur ses épaules, passent entre la chemise et son gilet et arrivent à l'aisselle, montrant leurs museaux pointus armés de longs poils qui vibrent. Ces souris fluettes me font songer par antithèse, à Francisque Sarcey et à un duel qui, eut lieu, avant la guerre, entre Schoil et lui.
Duel comique.
Sarcey était furieux contre Scholl. Les deux adversaires étaient partis de Mons, avec les quatre témoins et les docteurs, cherchant à travers la campagne un terrain propice pour se battre. On n'en trouve pas. Enfin, en désespoir de cause, on s'arrête dans un champ de betteraves. Scholl et Sarcey se mettent en garde. On ferraillait depuis quelques instants à peine, et déjà Francisque, gros et pesant, suait et soufflait. Il parait et, par intervalles, envoyait de petits coups d'épée indécis. Le pauvre homme avait toutes les peines du monde pour se défendre. Il réclame un moment de repos. On baisse les épées, puis on se remet en garde. Sarcey, derechef, soufflait et haletait, quand, soudain, on aperçoit, assez loin, dans les blés, poindre des gendarmes. Ce n^étaient pas des coquelicots. On remonte en voiture à la hâte et on gagne la frontière.
Cependant Scholl dit à Sarcey qu'ils ne peuvent pas rentrer à Paris de la sorte, et qu'il est de bon goût que l'un d'eux soit blessé. Ils prennent le train pour Baden- Baden et vont croiser le fer, au Fremersberg, sous les fenêtres de la maison de chasse du roi de Prusse. Sarcey reçut, je crois, une égratignure à la main, et, le soir, adversaires et témoins dînaient ensemble au grand hôtel de Russie. Scholl s'avise de s'enquérir s'il y avait beaucoup de duels dans le pays. Le garçon répond :
— Non, monsieur, car les duels sont punis ici de la peine de mort.
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Les dîneurs ont pris, un quart d'heure après, leurs billets pour Paris. M. Sarcey tremblait comme de la gélatine.
Beaucoup de bruit pour rien. C'est la vie.
Elle a été tour à tour, en Lucia, Yioletta, Martha, Rosina, Zerlina, Léonora, Linda, Gilda, câline, énergique, naïve, espiègle, malicieuse, coquette, mutine, presque passionnée, ruisselante de rires, presque touchante et presque désespérée, toujours merveilleuse et jamais émue. Elle est parfaitement Rosine, rien autre.
Mais la voix, d'une fraîcheur exquise, d'un brio qui ravit, détaille, avec une délicatesse naturelle, la mélodie. Un méridional, en extase sous le charme de la diva madrilène, s'exclamait :
— Elle a un gosier qui découpe et cisèle les sons... C'est fin, mon cèr, comme de la pelure d'ail.
La comparaison est piquante comme la Patti ellemême. Son père était le signor Salvator Patti et sa
mère, M^^' Barilli. Tous deux chantaient l'opéra italien à Madrid, où, en 1843, Adelina vint au monde. Elle dut monter sur les planches avant même de naître, comme ce marin qui avait cinquante-deux ans et qui naviguait depuis près de cinquante-trois. La naissance d' Adelina, oiseau-femme, fit perdre la voix à sa mère, la petite ayant dû toute la prendre pour elle.
Salvator Patti et la Barilli, couple de rossignols qui ont eu quatre enfants, Amélia, Carlotta, Adelina, Carlo, retournèrent, en 1847, en Italie et, l'an suivant, s'embarquèrent pour New-York. M. Maurice Strakosch, marid'Amélia Patti, la sœur aînée, était, dans cette ville, directeur du théâtre italien. Il fit débuter Adelina, bambine de huit ans, à Frippler-Hall, dans des concerts. Elle eut un succès énorme et parcourut en minuscule triomphatrice la Havane et l'île de Cuba. Après trois cents concerts, vers sa treizième année, elle rentre à New -York pour parfaire son éducation musicale et, en 1859, elle débute au théâtre italien, dans Lucia. Succès immense.
De New-York elle se rend à Londres où, le 14 mai 1861, au théâtre de Covent-Garden, elle paraît dans la Sonnambula. Ce fut un triomphe. Dans la même pièce, le 17 novembre 1862, au Théâtre-Italien, elle débute enfin à Paris. Elle avait dix-neuf ans. Le public, conquis dès la cavatine d'entrée, fut, au rondeau final, transporté d'admiration. Ce fut un enthousiasme.
Cet enthousiasme, événement rare, dure encore et il s'est même, pour plusieurs, changé en fanatisme. Adelina Patti laissa Paris en 1865. Dans les saisons
d'été elle avait visité presque toutes les capitales européennes. La diva fut captivée par les appointements insensés qu'on lui offrait à l'étranger. Engagée au théâtre de Covent-Garden, elle interpréta, à côté de sa sœur Carlotta, le rôle de Pamina, dans la Flûte enchantée. A Londres, le 29 juillet 1868, elle épousa M. Roger de Cahuzac, marquis de Caux, écuyer des Tuileries. I/écuyer, qui n'avait pas de fortune, fut le mari de la diva, et la diva eut le titre de marquise.
Elle recommença ses promenades de rossignol à travers l'Europe et chanta, en 1870, à Saint-Pétersbourg. Son beau-frère, M. Strakosch, lui offrait 10,000 francs par représentation pour une tournée en Amérique. Elle accepta et partit. Puis elle a roucoulé en Europe encore, en Russie, en Allemagne, en Angleterre.
Le marquis de Caux eut des malheurs en route, sa femme roucoulant avec le chanteur Nicolini, ancien écuyer de cirque. Ce sont les aventures banales d'un roman comique. Il y a eu scandale et séparation. Le marquis a frisé le ridicule, et Nicolini et Adelina Patti, amoureux comme Armand Du val et Marguerite Gautier, qui s'appellent en italien Alfredo et Violetta, se sont aimés et soutenus l'un l'autre. Les imprésarios n'engagent pas Adelina Patti sans Nicolini. Le tarif est 15,000 francs ; dix mille pour l'étoile, cinq pour la queue. Torquato Tasso dit dans ses rimes :
Cogliara d'Àmor la Rosa : amiamo or quando Esser si puote riamato amaûdo.
Le chanteur a cueilli la rose d'amour qui l'invitait à la cueillir et il a chassé le gros bourdon jaune qui s'affaissait sur la fleur. Les deux énamourés ont paru sur la scène, à côté l'un de l'autre, en 1880, pour la prime fois, à Paris, mais plus au même Théâtre- Italien, qui a été remplacé par une maison de finance. La comète errera ainsi, suivie de sa queue, jusqu'à ce que s'éteigne son éclat.
A Monte-Carlo^ j'ai entendu Adelina Patti. Chaque hiver, en d'extraordinaires représentations ou des concerts monstres, les artistes les plus célèbres, les plus fêtés et acclamés viennent ainsi, pour charmer une élite européenne dans le théâtre coquet et somptueux construit par Garnier, au milieu d'un pays enchanteur, d'un décor de féerie ou de rêve. Oui, cette cantatrice est merveilleuse, mais elle n'a pu faire s'éveiller dans les âmes des spectateurs les émotions.
Le front légèrement bombé, les sourcils très longs et très arqués, le nez droit, la bouche ténue, aux coins abaissés, comme tracée d'un coup de canif, toutefois rendue gracieuse par un sourire ingénu qui adoucit les sévérités des lignes fines, même coupantes, du visage, de superbes yeux noirs, d'où partent des lueurs, Adelina Patti , la figure ovale semblant touj ours j eune , s'avance, petite et mignonne, Violetta passionnée, vers Alfredo et chante avec une voix de soprano aigu, comme un rossignol grisé de son harmonie. Elle parcourt tout le son, des notes les plus basses aux plus élevées, avec une facilité prodigieuse.
Pas le moindre effort. Elle vocalise de la manière la plus éclatante, la plus cristalline et monte et descend à travers les gammes, parmi les points d'orgue, les trilles, les fioritures et les variations improvisées. C'est un orgue de Barbarie bien monté sorti de chez un maître fabricant. La face couverte de blanc, de rouge, si elle était émue, elle ferait éclater le masque.
AdelinaPatti etNicolini sont des amoureux célèbres, puisqu'enltalie, leurs têtes sont chromolithographiées sur les boîtes d'allumettes.
Qu'est-ce qu rimpressionnisme ? Nombre de défl^ nitions courent à travers le monde. Quelques-unes sont spirituelles, quelques autres ne le sont pas. Mieux vaut n'en pas donner d'abord. Si, par malechance, ma définition était mal faite, elle empêtrerait le reste. Même bien formulée, dans toutes les règles du raisonnement correct, elle serait dangereuse. La fantaisie risquerait d'y embarrasser ses ailes bleues.
M. Manet est le prophète de la nouvelle école. 11 a tenu dans la peinture ce grand premier rôle que M. Zola joue dans la littérature. Il est venu au monde, sanguinolent dans une membrane déchirée, un jour de l'année 1833. La chose se passait dans une maison
d'une rue, qui- s'appelle la rue Bonaparte, mais qui ne s^appelait pas alors comme ça. Le père était magistrat, un brave juge d'instruction, je crois, dont le portrait a été, jadis, exposé au Salon. Assis dans son fauteuil, il a, sur son front haut, une calotte d'intérieur, serrant les tempes, passant sous les cartillages supérieurs de l'oreille. Devant, sur une table, est une vaste tabatière. M. Manet, père, est là, vrai, la décoration à la boutonnière, une main glissée entre les deux côtés de la veste, Tautre reposant, le poing serré, sur le bras du fauteuil. Le cou est pris, à l'ancienne mode, dans une cravate montante en soie noire. La tête est énergique, éclairée par deux yeux profonds, allongée d'une barbe drue. M'"^ Manet, derrière lui, est debout, le visage osseux, coiffée en ovale d'un bonnet fin, dont une attache tombe sur le devant et met une tache claire sur la robe. Elle tient une corbeille. Couple bourgeois placide.
Edouard alla d'abord en classe chez l'abbé Poiloup, un nom drôle, à Vaugirard. Il fit ensuite le reste de ses études au collège RoUin, où il eut pour répétiteur M. Cacqué, ancien graveur sur bois, plus tard professeur de mathématiques spéciales au même collège. Il faut sortir de leur ombre, en passant, les héroïques simples. On fit préparer Edouard pour l'école navale. Le jeune homme s'y prêta de façon passive, et fut blackboulé à son examen. Il s'engagea dans la marine, pour gagner une année. A dix-sept ans, le gars s'embarque sur un vaisseau qui se rendait à Rio- Janeiro.
Il vit alors, longuement, la mer.
Bercé par la vague^ il fixa dans ses yeux le paysage mouvementé d'air et d'eau, à teintes azurées, coupé, là-bas, par la ligne indécise d'horizon. Il dessinait les portaits des matelots, il peignait, sur n'importe quoi des morceaux d'océan. Il trouvait aussi le métier dur. De retour en France, au bout de douze mois de traversée, il se présenta de nouveau au concours d'admission à l'École navale. Il fut blackboulé. On songea à lui faire apprendre le droit pour qu'il devînt un magistrat. Lui voulait être peintre. Ça vaut bien un magistrat. Il entra, comme élève, dans l'atelier de Thomas Couture. On sait que Thomas Couture a fait un chef-d'œuvre, exposé au musée du Luxembourg, Romains de la décadence^ et qu'il est mort de fatigue, si vive était son admiration pour son talent, en essayant de tomber à genoux devant lui-même. M. Manet, pendant que son maître se regardait avec respect, s'exerça patiemment à peindre des bonshommes académiques, des Yénus grecques selon la formule. Six ans s'écoulèrent.
Au bout de ce temps, il sembla à M. Manet, qu'il n'avait pas fait de sensibles progrès. Il loua, rue de Douai, un atelier. Les jambes éternellement grecques le laissaient froid. Une fois, peslant contre soi, désolé de ne pouvoir arriver à faire comme sortir de la toile une figure, il rencontra dans la rue un vieux mendiant dont l'aspect le séduisit. Ce fut une révélation. M. Manet se dit :
— Pourquoi donc, sapristi, ne le peindrai je pas tel
que je Je vois, sale, abject, ridé, la lumière opulente enveloppant ses guenilles ?
Il fit monter chez lui le veillard malingre et fit ce qu'il appela depuis son premier tableau.
Eh. bien, voilà Timpressionnisme. Les peintres nouveaux, au lieu de s'inspirer de Praxitèle, du Sanzio, d'autres, s'inspirent de la nature. Elle est sans cesse variable et elle est composée indissolublement de matière et de force.
La force meut, sous certaines lois, la matière et lui donne ainsi ses apparences diverses. Le département de la Seine n'est plus ce qu'était l'Ile de France. Où sont aujourd'hui des trottoirs et des forêts étaient autrefois des marais et des forêts presque vierges. Quelle différence aussi entre la vie contemporaine nerveuse, excitante, pressée, et la vie harmonieuse antique ? Là-bas, dans l'air baigne de soleil, des hommes et des femmes nus luttaient sur TAgora, devant la foule, applaudissant les vainqueurs, amoureux, sans honte de la forme corporelle. On tuait, à Sparte, les enfants qui naissaient difformes ou chétifs.
Depuis, le christianisme est venu, chassant le monde ancien qui chantait à la puissance et à la beauté son hymne païen. L'esprit a eu toute la prédominance, et le corps n "a plus été qu'un haillon servant d'enveloppe à l'âme. Tel est encore l'avis d'un grand nombre. On a laissé la pondération, que célébrait Horace, du moi et de la bête. Quelqu'un, par dédain de la chair, s'expo-
sait, sur un style, à toutes les intempéries des saisons. Dans plusieurs ordres religieux, on doit garder encore, comme souvenirs, la haire et la discipline.
A cette première cause, s'en ajoute une seconde. La vie, dans les grandes villes, des riches et des pauvres, affaiblit les individus. Le travail abîme les uns, et le plaisir les autres. Le type grec, on peut l'assurer, est rare dans notre Paris névrosé. Les femmes ne sortent pas nues. Elles ont des corsets, des jarretières, des bretelles pour redresser le buste. Leurs pères étaient courbés sur un bureau ou sur un établi, dans une échoppe de cordonnier. Courbet, le pittoresque franc-comtois, disait :
— Montrez-moi, si vous le pouvez, des déesses et je vous en ferai sur mes toiles.
Il y a encore des déesses, mais elles sont mortelles. D'ailleurs, elles feraient, déshabillées, triste mine à côté de la Vénus de Milo.Leur avantage énorme serait d'être vivantes. L'impressionisme a pour but de peindre les hommes et les femmes de notre temps, et les filles, de saisir et de fixer, sur la toile, la vie moderne. Ce but est excellent.
Le premier tableau de Manet était cru, peu dessiné, de couleurs d'une franchise bruyante ou blessante, au choix. Néanmoins ce premier essai traça à M. Manet sa voie ; il s'y engagea résolument.
Cherchant de tous côtés des sujets intéressants, modernes, et les peignant avec la même franchise, il fut
SOUS Tunique influence de cette pensée dominante de faire ^Tai ou plutôt de faire les choses telles qu'il les voyait.
De cette époque, date le Buveur â? absinthe ^ exposé au Salon, vers 1861, en même temps que les portraits de M^^^ et M. Manet. On commença dès lors à tenir compte de ce talent nouveau, auquel personne, même ses plus acharnés détracteurs, ne peuvent nier, en tout cas, le personnalisme, cette qualité. Des peintres, aujourd'hui célèbres, vinrent lui rendre visite, entre autres Carolus Duran.
Cette exposition, si elle révélait un talent nouveau, excitait naturellement des tempêtes et des haines profondes. Désormais, M. Manet dut forcer les portes du Salon, pour y paraître. Un de ses meilleurs tableaux, le Linge, admirable de vérité, fut refusé. Je citerai encore le Chemin de fer. Cela représente une petite fille qui regarde à travers une grille. Sa grande sœur est à côté ; on ne voit pas de chemin de fer. Je rappellerai quelques tableaux encore: Chanteuse du Café- Concert, Joueur de fifre, Dans la Scrre^ le Bon Bock, Arrêtons le catalogue sur le portrait de Marcellin Desboutin.
Une particularité curieuse de la chronique contemporaine, c'est la liaison de M. Zola et de M. Manet, ces deux entités cavalières, pleines de toupet. En 1865, Emile Zola avait été chargé de faire le Salon à VÉvènement, que dirigeait alors Villemessant. Les toiles de Manet avaient été refusées. M. Zola, qui ne le connaissait point, lui consacra en entier son pre-
mier article. C'était un éloge pompeux. Grand émoi. Villemessant reçoit lettres sur lettres. On injurie M. Manet et M. Zola qui le défend. Les plus doux abonnés accusent le critique de mystifier le public, pour le moins. Villemessant, très sensible aux plaintes des abonnés, lorsqu'ils parlent de désabonnement, remercie son critique. M. Zola, en homme d'esprit, demanda seulement communication des lettres des abonnés.
De ce moment ont daté des relations suivies entre MM. Edouard Manet et Emile Zola. Peu de temps après, le peintre fit le portrait du critique, alors maigre, avec de longs cheveux renvoyés en arrière, puis de M'^^ Zola. Ce dernier fut élaboré dans les circonstances suivantes. M. Manet dînait chez son ami, le futur prophète du naturalisme. Il y eut une philippine entre M™® Zola et lui. Les hommes et surtout les artistes ont peu de mémoire. 11 oublia sa gageure et dut promettre de faire le portrait de M"'^ Zola. Comment donc? avec plaisir, madame.
Je ne puis m'empêcher de citer ce que me disait un ami de M. Zola sur l'impressionisme. Il ne réclame, du reste, aucun brevet d'invention :
— L'impressionnisme a élargi la gamme des couleurs. Auparavant, on adoptait un ton quelconque, jaune quand on s'appelait Paul, gris quand on s'appelait Pierre, rouge quand on s'appelait .Jacques, et Ton n'en sortait jamais. Nous voulons abandonner ce sys-
tème, agrandir la donnée. Xous admettons toutes les différences de ton, même les plus étranges. Nous peignons, en un mot, les choses telles que nous les voyons. Les peintres académiques recherchent certaines conditions de rayon et d'ombre, ils ont une formule. Nous ne chercherons pas, nous, à escamoter la lumière. Notre ambition est de la rendre. Tant pis ou tant mieux si nos effets sont crus. Ils seront du moins yrais. Pourquoi se choquerait-on, sur une toile, d'un effet de lumière qui ne choque point dans la rue? Si je vois une femme à cinquante pas, je ne puis distinguer les détails de son vêtement . Elle ra'apparaît comme une tache de telle couleur, et je la peins telle.
Quelqu'un répondit :
— Assurément, je vous approuve de peindre les choses comme vous les voyez. Mais, si vous voyez ainsi, n est-ce pas, par hasard, parce que vous seriez myopes ?
Toute question de couleur à part, il n'en est pas moins vrai que les impressionnistes ont un mérite. Ils ont été les promoteurs d'une sorte de renaissance. Où les peintres antiques et institutaires ne voyaient que des femmes grecques, des Vénus ou des Sapho, ils ont su découvrir la femme parisienne. Ils ont été, en somme, artistes, c'est-à-dire créateurs, alors que, depuis trop longtemps, on était accoutumé à plagier et à copier.
Manet fut un créateur; voilà son vrai, son indisou-
table mérite. On peut l'en glorifier, puisqu'il est mort. Il a laissé de fort jolis pastels. Au dix-huitième siècle, le pastel était en grand honneur et méritait ce succès. Il y a des chefs-d'œuvre en ce genre. Manet ambitionnait de le faire revivre.
Il a illustré divers poèmes : le Fleuve, de Gros, le Corbeau, d'Edgar Poë. Un dessin est à citer comme mémoire. Le corbeau étant posé sur un buste de Minerve, au dessus de la bibliothèque, à un moment, dit à peu près Edgard Poë, il n'y eut plus dans la chambre que l'ombre du corbeau sur le buste. M. Manet, pour ce passage du texte, a bonnement sur une feuille de très grand format, au milieu de quelques traits confus indiquant la bibliothèque et une chaise, noirci un long zigzag. C'est l'ombre du buste et du corbeau.
Quand parut V Assommoir, M. Manet peignit, en se conformant à l'impression donnée par le livre, une Nana à l'âge de dix-huit ans, grandie et déjà garce. C'est essentiellement une Parisienne, une de ces femmes, devenues grassouillettes avec le bien-être, de taille frêle, élégante ou excitante d'une grâce morbide. Elles ont mis sur leur corps une couche insensible dépourvue de nervosité, et les fibres sont au dessous toujours vierges.
Depuis Nana a grandi. Elle s'est transformée dans le cerveau de son père Zola, en une fille opulente, blonde, plantureuse, superbe, d'une fraîcheur paysannesque, ressemblant peu à la Nana de M. Manet. Qui a raison du naturaliste ou de l'impressioniste ?
SOPHIE GROIZETTE
Célimène, bonjour. Bonjour, belle Croizette. Il semble chaque fois, quand tu nous apparais, que le printemps lui-même, avec son rire frais, vient joyeux pour jaser à la bonne franquette.
Molière en la voyant eût dit : k Salut, coquette! » Dumas fils choisirait cocotte. Mais je vais, madame, un peu loin. Ah ! les hommes sont mauvais, et donnent, bien à tort, une laide étiquette.
Croizette, c'est Tavril, Tavril charmant, mignon, choyé, fêté par tous. Amour est son surnom. II aime les duos d'intime causerie.
Laissons cela, Croizette, et parlons un moment
de l'avare duc Z. Mais pas de fâcherie.
11 faut parfois payer. Le fait-il largement?
Oh ! le vilain propos pour un exorde ! M^e Croizette me le pardonnera-t-elle? L'histoire^ d'ailleurs, à laquelle il fait allusion, est ancienne déjà, et le noble
duc a été depuis aux genoux d'une autre. Celle-là, dans une pièce exécrable de Dumas fils, Joseph Balsamo, portait pour trois cent mille francs de diamants. C'était dans son rôle, car elle devait répondre à un admirateur de son luxe :
— C'est la France qui paj^e.
Mais pourquoi parler de ce duc qui n*a plus rien à faire avec M^ie Sophie Croizette? Pour peindre cette femme délicieuse il faut broyer sur la palette beaucoup de rose, un peu de blanc, beaucoup de bleu. M"e Croizette aime le bleu. Dans son salon, un salon-boudoir, tout en bleu; dans la chambre à coucher, tout est bleu aussi, même le mobilier, un mobilier Louis XVI blanc à filets bleus. Là, dans cet appartement, un paradis, elle reçoit des personnages considérables, le prince Radziwill, le chevalier Nigra, le baron Finot, puis des sénateurs, des députés, des généraux, des académiciens, tous dévoués à l'orléanisme, elle reçoit aussi des financiers, M. Stern et elle a un fils. Il y a enfin M. Perrin, le très intelligent administrateur de la Comédie-Française. Il n'a plus à redouter le duc maintenant, le duc qui avait autrefois, dans cet intérieur, sa pipe, une grosse pipe bien culottée, une pipe d'Afrique peutêtre. Mais que vient faire cette pipe? M^ie Croizette fume à peine la cigarette.
Se rappelle-ton ses débuts? Ils ne datent pas de bien loin. Elle est née vers 1848, à peu près. J'ignore la date exacte. Son grand-père était directeur, acteur,
régisseur, auteur même. Sa mère était une danseuse qui, entre autres voyages, fit celui de Saint-Pétersbourg. C'est là qu'elle mit au monde la petite fille qui fut sociétaire de la Comédie- Française. La mère de Mlle Croizette avait acquis en Russie quelque fortune ; elle vint s'établir à Versailles, désabusée du monde de ses pompes et de ses œuvres, vivant avec trois filles dans une sorte de réclusion, loin de tout bruit. Mlle Croizette devait faire une institutrice. Elle obtient à l'hôtel-de-ville son brevet, puis se met à chercher des leçons. Elle n'en trouva pas. Elle était alors, paraît-il, malade et chétive, elle avait la santé faible, et la poitrine. De plus, ses deux sœurs s'étant mariées, elle restait seule, inactive, inutile, n'ayant pour toute consolation que l'étude du dessin et de la musique. Pas de leçons. L'institutrice s'ennuyait à ne rien faire, lorsqu'une amie de sa mère, une intime de la maison qui racontait parfois ses souvenirs à la jeune fille et éveillait son imagination, lui conseilla de la faire entrer au théâtre. M""* Croizette avait beaucoup connu Brossant en Pvussie — où Croizette est née. Elle lui parla de son projet. Brossant fit apprendre à la jeune fille la tirade d'Armande et la fit entrer au Conservatoire. Il fut son professeur. MUe Croizette était toujours maladive. Elle reste deux ans au Conservatoire, remporte un premier accessit la première année, le premier prix la seconde.
Elle avait le droit d'entrer à la Comédie-Française, et elle y entra, malgré les off'res de M. de Montigny, qui aurait voulu lui faire créer le rôle de Froufrou,
au Gymnase. Elle débute dans la reine Anne, du Verre d'Eau. Elle avait obtenu son premier prix, au concours du Conservatoire, en disant un fragment de ce rôle. Elle joue ensuite Célimène, mais sans enlever un franc succès. Il semblait cependant que ce rôle rentrât bien dans son caractère, mais elle ne le comprit pas tout à fait.
Célimène est la grande coquette du dix-septième siècle, la grande dame, Croizette n'est que la femme du demi-monde, quelque chose de très moderne qui ressemble à la coquette, et qui en diffère. Mlle Croizette n'a pas ressuscité Célimène, elle y serait arrivée peut-être si elle n'avait si tôt quitté le théâtre. Elle est ensuite Marthe, de Dalila, Éliante, du Misanthrope^ Jeanne, de Nany, de Meilhac et Halévy, enfin Suzanne, du Mariage de Figaro, en octobre 1871. Dans tout cela pas un triomphe. Elle était jeune, jolie, car elle avait pris des couleurs et des formes, "elle riait, s^amusait. C'est assez pour une femme, pas assez pour une actrice. Un jour, elle devait répéter le rôle d'Antoinette dans le Gendre de M. Poirier \ elle entrait au théâtre quand on l'avertit que le rôle lui était retiré, et qu'elle ne prît pas la peine de monter à sa loge. Croizette pleura énormément ce jour-là.
Mais le malheur allait finir. M. Thierry, l'administrateur de la Comédie-Française, est remplacé par M. Perrin. M. Perrin, je le répète, est un très intelligent administrateur ; il a fait entrer de la jeunesse et de l'air dans la maison de Molière, il a su choisir de belles œuvres et les monter avec un soin d'érudit et d'ar-
tiste ; il est de plus un accompli gentleman. Mlle Croizette le charma.
En janvier 1873, elle est nommée sociétaire, et, en juillet, elle obtient son premier véritable succès, dans une comédie en un acte de Meilhac et Halévy : lÈté delà Saint-Martin. Les succès se suivent alors ; elle joue tour à tour, Hélène, du Marquis de la Seiglière, Baron nette, dans Jean de Thomeray, d'Emile Augier, Blanche, dans le Sphinx, d'Octave Feuillet, Suzanne d'Ange, dans le demi-Monde, Camille, dans On ne badine pas avec l'Amour., de Musset, Antoiiiette, du Gendre de M. Poirier^ Rosine, du Barbier de Séville, la duchesse de Septmonts, dans VÉtrangère, de Dumas, Marie Letellier, dans les lourchambauU,ô'Augiev.
Mais il faut revenir sur nos pas. MUe Croizette s'est montrée tout à fait séduisante dans l'acte de Meilhac et Halévy, et dans son rôle de Baronnette. Ce sont, à mon avis, ses deux plus belles créations. Là, Croizette se trouve tout entière avec son tempérament, je ne dis pas avec sa science, car elle en a très peu, ou bien elle ne sait pas s'en servir. Elle va en avant, suivant son naturel, telle au théâtre qu'à la ville, captieuse et souriante. Elle a échoué dans Suzanne, an Demi-Monde, et dans Camille, d'On ne badine pas avec r Amour. Quant au rôle de Blanche, dans le Sphinx, je n'en saurais trop que dire. Il ne me contente qu'à moitié. Il ne me semble pas qu'Octave Feuillet ait voulu faire de ce personnage une courtisane, comme Baronnette, et
Croizette lui a donné un peu cette tournure hardie. Cette pièce cependant est celle qui a le plus servi à la renommée de Croizette qui y mourait au quatrième acte, de la façon la plus réaliste qu'on ait jamais Tue sur la scène, foudroyée par un poison. Elle relève ses cheveux, déboutonne sa robe sur sa poitrine, sa figure se décompose, ses yeux sont hagards, ses traits se recroquevillent. Le soir de la première représentation, un coup de sifflet partit de l'orchestre. Je ne déteste pas, pour ma part, ces sortes de scènes qui donnent, on doit le dire, plus à la curiosité qu'à Fart.
Ces aflres et ses râles pourtant accrurent beaucoup la célébrité de la belle sociétaire. On disserta sur les moyens qu'elle pouvait employer, on rechercha les genres de mort par tels et tels poisons, on alla enfin la voir mourir. C'est un peu ce qui m'a fait la mettre dans cette galerie. C'est de plus une figure drôle, jolie à étudier, un tempérament. Il est regrettable, si toutefois ce n'est point un sacrilège d'exprimer de pareils vœux, il est regrettable que la femme prime un peu l'artiste. Elle a la beauté du diable, une tête d'orgueilleuse bacchante à la chevelure fauve, luxuriante, retombant sur le front bossue, des yeux pétillants et altiers, un sourire lascif et impertinent, d'une étrange séduction; avec cela une riche corpulence, d'un sensualisme formidable, des bras qui éveillent les désirs, non pas l'amour. Du moins, quelqu'un disait : « Avec Croizette une nuit; avec Bartet toute la vie. »
Mlle Croizette a été superbe d'allure dans le rôle de la comtesse Lyonnette de la Princesse de Bagdad, de Dumas. Elle était magnifique lorsqu'elle enfonçait ses bras nus dans le million en or vierge, et, lorsque, femme irritée, remuant ses reins comme une puissante lionne, elle envoyait les poignées de louis à la face de son mari Cela tandis que le quarante fois millionnaire Nourvady assiste impassible, les bras croisés, à rétrange scène. MUe Croizette a triomphé sans conteste dans l'interprétation de cette comédie où est un compose de merveilleux et de prosaïque, de royauté et de commissariat, d'irrationnel et de vraisemblable, où la mixture est faite par un maître incomparable, à l'esprit nerveux, primesautier, paradoxal, toujours tiré de la situation, où la pièce est un continuel feu d'artifice dont le spectateur est ravi, enchanté,, ébloui, tant que le feu d'artifice tourne.
Pour le côté intime, M^e Croizette était une bonne fille; mais elle avait tout de même une langue des plus malignes — chez elle, au foyer de la Comédie-Française, dans sa loge, partout. Il faut s'exprimer au passé, puisqu'à présent M^e Croizette s'est retirée coquettement de la scène en pleine gloire.
Elle a, pour se défendre ou attaquer, des traits qui piquent et font venir le sang parfois. La devise que portent ses lettres indique son caractère : A outrance. Elle a d'ailleurs des goûts masculins, sans jeu de mots; elle verrait le sang en restant impassible, regarderait
avec froideur et calme une opération chirurgicale; enfin elle a une passion folle pour l'équitation et les chevaux. On a vu, à l'Exposition universelle^ le magnifique portrait qu'a fait d'elle, en amazone, Carolus Luran, son beau-frère. Dressant sa tête, gentille lête exotique et parisienne, elle est bien assise sur le ches'al, frissonnante et fière. Derrière, s'étend la mer immense.
Voilà bien des détails, trop de détails. C'est imiter presque le marquis de Dangeau qui, dans ses grimoires, raconte les moindres faits de Louis XIV. On le peut aussi à l'égard d'une reine de beauté, de Mlle Croizette, qui s'appelle Sophie et qui n'a rien fait, jadis, pour son prénom.
Je suis allé voir Got, un dimanche, par la pluie, en sa demeure, à Passy, tout au bas, au hameau de Boulainvilliers. La voiture s'arrête devant une grille en fer. Derrière c'est le hameau, dont les maisons coquettes, de chaque côté de Tallée de sable jaune, se cachent en ligne contournée derrière la verdure, montrant, de ci, de là, une fenêtre, une porte, une cheminée entre les lierres grimpants, les rosiers, et les frondaisons des grands arbres. On file dans l'allée. Une des premières maisons est celle de Got. Il habite là avec sa vieille mère et trois domestiques.
C'est un breton, Edmond Got, de bonne heure devenu Parisien. Il est né à LigneroUes, dans l'Orne, le
1^' octobre 1882. Il fit ses études à la pension Saint- Amand-Cimetière, plus tard, pension Jauffret. Il eut, en classe de quatrième, un prix de version au concours général. Got était boursier et ses succès au concours devaient payer le prix de sa pension. Un jour, le patron lui reprocha la soupe qu'on lui donnait à l'œil. Got, tout jeune, se mit dans une colère rouge et quitta la boîte. Il suivait toujours les cours de Charlemagne, mais à demi. Il délaissait les classes où il avait pour camarade Sarcey, et hantait les théâtres, ainsi que les bureaux de rédaction. Gotfutjournaliste.il écrivit au National. Ses articles sont signés de ce pseudonyme d'Arthur Danghien. Parfois, il n'y a que les initiales : H. D.
Finirent les années du collège. Got n'avait en poche sou qui vaille. Il fut un moment employé dans les bureaux de la préfecture de la Seine. Menjaud, acteur de la Comédie-Française, était voisin de son père. Got alla le trouver, lui débita quelques morceaux, et Menjaud le fit entrer au Conservatoire. Il suivit, durant deux ans et demi, le cours de Provost, que suivait aussi Augustine Brohan . Il avait obtenu la pension qu'on accorde aux élèves distingués. Mais il remporta le premier prix, et la pension fut supprimée. Il pouvait se tirer d'affaire. Got s'en tira en traduisant saint Jérôme, par ordre argentin d'un libraire religieux, pour une collection d'auteurs ecclésiastiques. Arrive la conscription, avec un mauvais numéro. Got, soldat au quatrième chasseurs à cheval, faisait bien son métier. Il était brigadier huit mois après son
arrivée au régiment. Il songeait cependant à la Comédie-Française où le premier prix lui donnait le droit de débuter. Sarcey, dans ses portraits, Comédiens et Comédiennes, raconte que le général Goyon dit à Got:
— Tu veux alier te faire siffler là-bas ? Va, mon enfant, tu retrouveras, en nous revenant, tes galons de brigadier.
Il joue dans un des nombreux chefs-d'œuvre de Molière, les Fourberies de Scapin^ le rôle de Scapin, en 1844, et très mal, paraît-il. Engagé à la Comédie- Française, il alla, Tannée suivante, gagner sa vie au théâtre de Nantes; au bout de huit mois, il revint. Il faisait à la Comédie-Française n'importe quoi, tenant quelques grands rôles, beaucoup de petits. Le premier succès de Got porte la date remarquable du 22 juin 1848. 11 créa, ce soir-là, dans // ne faut jurer de rien, le type de l'abbé. 11 le saisit, on racx>nte, dans la réalité, au lieu d'en faire un personnage de convention. Alfred de Musset lui envoya, sur la brochure, cette dédicace : « A Got. Pour son abbé. »
Ayant moins dix ans, lorsque fut donnée la première représentation de cette jolie comédie d'Alfred de Musset, je suis obligé de m'en remettre, pour Tappréciation de M. Got dans la création du rôle de l'abbé, à un critique plus ancien et plus autorisé, à M. Francisque Sarcey. Le morceau est intéressant :
« Tout le monde se rappelle quel singulier cachet
de vérité Got donna à ce pauvre abbé de village, bon, étourdi et niais, qui vient faire au château de la marquise sa partie quotidienne de piquet. C'est dans la composition de ce personnage qu'il révêla pour la première fois sa rare aptitude à saisir la vérité sur le vif, et à la traduire aux yeux en un type vivant. Cette création lui fit d'autant plus d'honneur qu'elle lui était absolument personnelle. Ni son directeur, M. Lockroy, ni l'auteur, Alfred de Musset, n'entendaient ainsi le rôle, et Got n avait pas alors pour résister à leurs conseils rage ni Tautorité nécessaires.
« Mais ce n'est pas pour rien qu'il était né Breton. Il opposa à toutes les objurgations cette obstination lente et ferme qui est le fond de son caractère. Rien n'était plus facile de faire de cet abbé de proverbe un petit abbé de convention, et de le jouer, comme disent les artistes, de chic. Mais il était dans la nature du comédien, jeune alors, de mépriser la convention et de chercher derrière elle la vérité qu'elle cache. Le public fut ravi de ce jeu sobre et pittoresque, et le soir même, Alfred de Musset alla dans sa loge lui presser la main et le remercier. En galant homme, il convint que c'était lui qui s'était trompé. »
En 1850, le 30 juin, il est nommé sociétaire. Ses grandes créations sont le duc Job, Giboyer. C'est Giboyer surtout qu'il incarna dans les deux pièces d'Emile Augier : les Effrontés, le Fils de Giboyer. Got aurait pour cette création, copié le visage et les façons d'un journaliste d'alors, Théodore Pelloquet.
Venait de disparaître de l'affiche cette pièce : MaUrc Guerin. Un peu auparavant, à propos d'une jeune actrice que la cour de Saint-Cloud voulait faire recevoir sociétaire, pour la rémunérer, Got s'était retiré du Comité. Malgré l'opposition des comédiens, il voulait différentes réformes financières, jugeant qu'à la Comédie-Française quelques-uns avaient toute la peine, et d'autres, sous la volonté nationale muée en volonté impériale, le profit.
Il adressa des rapports au ministre de ce temps, et finalement donna sa démission; il eut un procès, il le perdit. Got resta sociétaire, mais lâcha la Comédie- Française, îl obtint do l'Empereur, par l'intervation d'Emile Augier, un congé pour aller à l'Odéon. Il y créa, dans la Contagion, André Lazare. Puis, à la tête de la troupe, il alla représenter la pièce de département en département.
Enfin il rentra au sérail. Il a créé encore Michel, dans Paul Forestier, Mevc3idet,lQ bonhomme Poirier ; il a créé dans la délicieuse et pittoresque comédie d'Erckmann-Chatrian,rA??u'Fri^r,lerebbe David Sichel.
Il est le doyen du Théâtre-Français.
Par exemple, il n'a pas été heureux en Tribouiet. A ce propos, M. J.-J.Weiss écrivit quelques pages pleines d'esprit et de vérité contre ceux qu'il appelle « les notaires de l'art. » La tirade est fougueuse : « Ils ne jouent plus. Ils pontifient, ils exercent un sacerdoce, ils sont tous, comme la désiré M. Legouvé, des madones de l'art, même les hommes, même en faisant Sbrigani ou Petit-Jean. Que diable voulez-vous que
M. Got, qui est maître de conférences à TÉcole Normale, se livre à des excès de verve mimique, au premier acte du Roi s'amuse, et tâche à répandre ainsi sur le personnage de Triboulet un peu delà fantaisie bouffonne que le poète n'a pas réussi à y mettre I Bon, cela; pour Lassouche... » M. Got n'échappe pas à l'indignation du critique.
Weiss disait encore: « Ils ont voulu être du monde ; ils en sont, ils ont voulu être quelque chose dans l'instruction publique ; ils y sont officiers. Ils ont voulu la croix; ils l'ont... Nous n'aurions qu'à nous applaudir pour eux de leur nouvel état social et de leurs solides qualités de propriétaires, nous n'aurions qu'à les féliciter très sincèrement de leurs vertus de famille, s'ils ne devenaient petit à petit aussi solennels et aussi guindés à la scène qu'ils sont rangés à la ville. >
Doit-on décorer un comédien? Oui et non. On décore un bureaucrate parce qu'il est allé un certain nombre d'années sur son rond de cuir, un soldat parce qu'il a reçu, par hasard, une balle quelque part. On peut décorer un comédien. Mais il semble que les comédiens, les minuscules particulièrement, s'accordent trop d'importance. Écoutez dans un certain café, près de la porte Saint- Martin :
— M'as-tu vu à Grasse, dans la Tour de Neslè ? C'est moi qui portais la pièce. La salle était enthousiasmée et m'a acclamé par trois fois... Je ne parle pas de Boudignard-les-Carottes. C'est trop peu important. Mais à Quimper-Corentin, m'as-tu vu?... M'as tu vu?
Quoiqu'il en soit, M. Turquet, présidant^ en 1881, la
distribution des prix aux élèves du Conservatoire, a remis, au nom de la République française, à M. Got, la croix de la Légion d'honneur. Les applaudissements unanimes de l'assistance ont justement salué la remise du ruban rouge à cet homme d'immense talent.
Got est l'acteur maître. J'aime citer mes impressions personnelles, non certes,, par amour du moi, mais par désir de sincérité. .J'ai au deuxième acte de VAmi Fritz, oublié que c'était Got, ce bon rebbe as>is sur la margelle de la fontaine, dans la cour de la ferme de M. Kobus, près du cerisier à grosses cerises rouges, dans le paysage de houblons et de blés. Je n'ai plus vu ni mes voisins de l'orchestre, ni les dames dans les loges, ni la rampe, je n'ai plus vu que le rebbe grisonnant, ses yeux vifs soas les lunettes rondes, faisant raconter à Suzel l'histoire de Rebecca qui donne à boire à Eliezer. Faire oublier l'acteur pour ne montrer que le personnage de tragédie ou de comédie voilà la grande difficulté, après celle d'être divers, varié, c'est-à-dire de n'être pas un artiste éminent parce qu'on a un tic.
Got est de taille moyenne, plutôt petite. Les sourcils sont épais, le front est découvert, faisant deviner le cerveau compréhensif. Il est assis près de la fenêtre close, les rideaux laissant transparaître à travers leur mousseline blanche la verdure du jardin et les gouttes de bruine. Il a le petit veston croisé boutonne jusqu'au cou. Je lui demande ce qu'il fait lorsqu'il reçoit
un rôle nouveau. Il me répond : « Je suis comme si je ne savais rien et n'avais jamais mis le pied sur une scène ; je me dis que jamais je me tirerai de là. »
Cette modestie mêlée d'orgueil m'a charmé. Puis nous avons causé sur le vrai courage. Got est comme Augier qui, lorsqu'il a charpenté une piècC; en a écrit le premier acte, relit cet acte et le trouve médiocre, doute de lui-même. Il lit toute l'œuvre à quelques amis choisis qui lui redonnent de l'assurance. Alors Augier refait sa pièce. Turenne était ainsi, lui qui descendait de cheval au commencement d'une bataille. Le vrai courage n'est pas de se précipiter tête baissée, sans réfléchir, comme une bête, dans le danger, mais de savoir où on va et de comprendre le péril. Turenne, pour revenir à ce héros, était vraiment courageux en disant à sa carcasse qu'elle tremblerait bien davantage si elle savait où il la menait. Got m'a, à ce sujet, appris un détail curieux sur la devise de Bayard : « Sans peur et sans reproche. » Cette devise est belle, si on veut. Le bouclier du chevalier qu'on voit au musée de Besançon en porte une autre : « Sans peur point de courage. »
Got, qui est professeur au Conservatoire depuis novembre 1877, et à l'École normale, est l'auteur du libretto d'un opéra en un acte, François Villon, représenté à l'Opéra en avril 1857, avec musique de Membrée.
Ce n'est pas pour ce libretto que M. Got aété décoré.