GOT 2G
Quant aux opinions politiques de ce grand artiste, quatre lignes suffisent pour faire connaître un homme, comme pour le faire pendre. Pendant le siège de Paris, on demandait à Got de faire lecture publique de quelques pièces des Châliments. Il répondit, le 9 novembre 1870, par lettre :
« Si j'étais un des rares opposants de la veille, qu'on me permette de me tenir encore à part des trop nombreux fanfarons du lendemain. »
Cela ne manque pas d'une certaine dignité et d'une belle crânerie auxquelles les comédiens n'ont malheureusement pas habitué le public.
Dans la galerie des jolies et galantes femmes du dixneuvième siècle, Valtesseest une des plus ravissantes, des plus délicieuses, des plus ingénues, des plus vicieuses, des plus gentilles, des plus câlines, des plus brutales, des plus ensorceleuses, des plus adorables.
Gabrielle d'Estrées, Louise de La Vallière, Maintenon, duchesse de Châteauroux, Pompadour, Dubarry, dont le dernier baiser fut pour le panier de la guillotine, vous, les enchantaresses, vous, les divines que votre beauté a rendues immortelles, permettez-vous qu'à votr3 cortège s'ajoate cette blonde artiste de Tamour ?
La fantaisie est conquérante de cette belle dont le lit, en bois sculpté et doré, a la forme du vaisseau de Paris.
Valtesse a l'insolence du triomphe. Quoi de meilleur que l'orgueil exprimant la supériorité acquise sur les événements et le dédain mérité par l'humanité ?
Mile Yaltesse est d'un monde où le sens moral est rare, mais où le sentiment demeure, comme une hirondelle en retard dans un ciel froid d'automne. Elle avait du cœur à sa manière, la croqueuse de fortunes qui disait, avec des pleurs dans la voix et le sourire dans les yeux, en parlant de sa mère morte :
— Maman était si belle, ma chère, que, chaque fois qu'elle sortait, elle faisait au moins trois hommes.
Il est équitable d'ajouter qu'elle était excellente mère. Lorsque sa fille fut en âge d'aimer, elle eut pour elle des soins admirables. Le matin, lorsque l'amant s'en était allé, elle entrait dans la chambre, et, découvrant la petite, sans se soucier de savoir si elle était fatiguée, elle étendait, sur le corps rose et frisonnant, un drap mouillé. C'était héroïque de sa part, car elle risquait de tuer la mignonne. Tant pis. Sous l'impression glaciale, les seins se gonflaient, la chair se raffermissait. Aussi la mère, avec la conscience du devoir rempli, pouvait répéter :
— Tous verrez. La petite sera une merveille. Elle sera épatante.
On le comprend de reste, il ne s'agit pas ici de Mlle Yaltesse. mais du monde dans lequel elle est entrée, monde où elle a rang de princesse, de par sa
beauté et de par son esprit. Elle est, en effet, spirituelle, et c'est précisément le tort de M. Zola, qui s'est un tantinet servi d'elle pour créer le type de Nana, la blonde grasse, de n'avoir pas compris que, pour triompher, il faut à une femme, au nombre de ses moyens de conquête, une certaine intelligence qui s'affine par les relations. Après un vaudevilliste, un banquier, après le banquier un prince, un duc; en même temps, les uns et les autres. Elle s'est haussée des banquiers jusqu'aux peintres, tout ce qu'elle a pu faire. Quand on se frotte à de l'esprit et à de l'argent, il en reste toujours quelque chose.
Valtesse était déjà très riche d'esprit.
Voulez-vous connaître le style de cette esquise et de cette fantaisiste?
Il ne s'agit pas de son style en amour.
Ayant eu la tentation de conquérir un homme politique éminent, décédé depuis et enterré triomphalement au milieu du deuil d'un peuple, elle a bien voulu me griffonner un jour, le récit de cette aventure capricieuse :
La jolie petite X..., surnommée « Rayon d'Or, )> s'est bien amusée l'autre jour.
Ayant une toute petite nuance de littérature, elle avait appris que les « Jardies » avaient été achetées par M. Léon Gambetta, fils de Giuseppe. Elle voulut y faire un pèlerinage et se promener sous les arbres qui ont abrité Balzac.
On attelle donc Néro, le g-ris pommelé qu'a donné le prince de S..., à la jolie charrette en acajou fournie par le jeune duc de M..., et, suivie par Détaille, son beau chien, elle traverse le bois de Ville-d'Avray, saluant de la main la
maison du peintre Guillaumet, et af.oroche en passant le pliacton de M...; puis, la jolie X..., fait claquer son fouet pour annoncer son arrivée (on n'est pas plus postillon) et aussi dans l'espoir d'effaroucher les montures de deux officiers d'artillerie en promenade aux environs de Versailles.
— Les Jardies, monsieur, s'il vous plaît?
— Vous descendez la côfe, puis vous reniontez le chemin Vert. Et vous y êtes.
— Dites-moi. M. (lambctta y est-il?
— Oui-dà, peut-être bien en ce moment.
— Il habite seul ?
— Seul... hé I hé !
— En famille, alors?
— Il n'y a que des cousines dans cette famille, et jamais les mêmes.
Lô paysan ricane et replace sa pipe dans sa bouche.
Oh ! la jolie scène !
La porte grande ouverte, une lourde charrette emportant les moellons qui furent la maison de Balzac et payés chacun d'une ligne d'un chef-d'œuvre, les gran Is arbres salis par les débris et le plâtre, le buste du grand homme mis dans une niche à poêle, en attendant que l'architecte remporte, car il a été compris dans le matéiiel à vendre, — puis planté der riêre une charrette, dans un sol boueux, un petit homme tout maculé, ventru, gris de cheveux et de costume, un binocle à cheval sur le nez, (prétentieux, un monocle suffirait), les cheveux abritéssous une calotte noire, lesmains appuyées sur un brîlon.
C'est Gambetta le Grand, l'ami de Coquelin, qui avait dit un jour à Xausicaa : » C'est là que je planterai meschoux», et qui a réalisé son rêve.
Curieuse comme sa mère Eve, la jolie X.,. un peu grave et un peu émue, en face de ce passé et de ce présent, demanda de sa gentille voix, au seigneur et maître du lieu :
— Puis-je visiter la maison de Balzac, monsieur?
— Pourquoi, répondit-il ? Nnnnnoii... Nnnnnon, en secouant la tète comme un enfant grognon.
Ce serait pourtant une bien .jolie petite cousine que Mlle Rayon-d'Or.
C*est sans doute une femme dans le genre de M'^^ Valtesse qui écrivait à un ami ces lignes : « Vous épin» glez froidement des papillons dans une galerie de souvenirs. Vous me connaissez peu et mal. Parisienne d'esprit, sceptique, je ne suis ni à combinaisons comme un coffre-fort, ni à trucs comme une féerie ; je suis moi, sans passé, sans histoire, venue drôlement dans un monde que je trouve drôle. J'adore la vie, le mouvement, la gaîté; je hais le noir, la musique, la tombée du jour. »
Cela ne manque ni d'allure ni de certaine philosophie.
L'ami répliqua : « Tu veux n'être pas cynique ; habileté ; c'est meilleur entre les draps. Tu es intelligente ; mais cette intelligence n'est point fougue, imagination ; elle est reposée, calme, finaude, toute de compréhension; elle raisonne, réfléchit, établit une ligne de conduite dont jamais tu ne t'écartes. Ceci est directement une affaire, cela en est une autre indirectement; et, lorsque tu as décidé, tu agis en conséquence. Tu es ce que tu es, comme tu dis, sans passé, car tu n'en as plus, sans histoire, pas plus qu'un négociant. Aspasie a une histoire, Ninon de Lenclos aussi ; d'autres. Tu ajoutes que tu aimes la vie, le soleil, le mouvement, la gaîté; tu te fiches du soleil, car la nuit a du bon ; tu adores la vie, parce que tu es
sûre d'elle, et pas du reste, n'étant pas encore dévote; la gaîté te réjouit, quand elle est utile. » Il terminait ainsi : « Tu n'es pas ordinaire, il s'en faut de beaucoup, et tu es charmante. Pourquoi donc être plus ambitieuse? » Il y a de ces expérimentateurs qui se plaisent, au moment où la femme se livre le plus, à la cingler, dans un accès de passion jouée, de phrases typiques, dures, ou simplement accompagnées d'un sourire paisible, pour voir l'effet.
C'est très mal.
Elle est bien surnommée, M'^^ Rayon-d'Or. De moyenne taille, grassouillette à ravir, bonne fille et intelligente, elle a une petite bouche fraîche, un nez droit et fin, des yeux bleus grands et langoureux, sous des sourcils sombres, et, surtout, une chevelure extraordinaire et chimérique, lourde comme une gerbe de blé, semblable à un faisceau de rayons de soleil.
Quand on la rencontre sous les arbres, à travers les sentes de Ville-d'Avray, cette prêtresse de l'amour, évoque, par son type, ses cheveux fauves et sa peau blanche, dans lapensée du poète, une druidesse gauloise.
AUGUSTE VAGQUERIE
Un journaliste s'est rencontré qui, chaque jour, avec une invention inépuisable, improvise un article étincelant de verve, de caprice, de raillerie, d'esprit, qui, sur un débat de politique lourde et terne, pique une broderie resplendissante de paillettes, en argent, en or, en cuivre parfois, qui, fécond comme les vrais talents, sans cesse intéresse, charme, crie, frappe d'estoc et de taille, sourit en portant une botte, et triomphe avec grâce, comme il avait lutté, en faisant reluire les mots et s'attifer les phrases. A propos de phrases, la mienne est terminée, et j'ai parlé d'Auguste Yacquerie, ami de Paul Meurice.
Je ne pouvais nommer Tun sans l'autre. Ce sont les deux frères en Victor Hugo. De bonne heure ils se sont connus, et, unis d'abord par la même admiration
â74 LE MASSACRE
pour le même maître, ils ont marché ensemble vers le même idéal, en se donnant le bras. Je ne déteste pas, au contraire, ces amitiés littéraires , alors que, si souvent, on peut entendre partout, et autre part encore, écrivains, comédiens, compositeurs, artistes de toute étiquette et de toute valeur se dénigrer les uns les autres. Heureusement qu'à force dejeter des pierres on fait un monticule, et que ce monticule devient parfois un piédestal pour une statue.
Auguste Vacquerie, approchant de la soixantaine, est loin du jour où il arriva du Havre à Paris, ébloui par les tours de Notre-Dame de l'initiale du nom de Victor Hugo. Voici pour Texplication, un dessin :